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Bambi Galaxy, album dystopique

Bambi Galaxy, album dystopique

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Près de quinze ans après son émergence, la “Nouvelle scène française” – appelée aussi “Nouvelle chanson française” en référence au renouveau des années 70 incarné par Souchon, Renaud, Simon, Cabrel, Voulzy, Sheller, Bashung, Balavoine, Chédid, etc. – brille par sa décrépitude. Qui se souvient aujourd’hui des principaux représentants de ce mouvement apocalyptique né aux prémices du nouveau millénaire, comme un mauvais présage ? Je ne citerai pas de noms, tout le monde a le droit à l’oubli.

Bien sûr, on dénombre quelques rescapés dans le lot, mais leur état s’avère préoccupant : Bénabar en est réduit à poser nu dans Paris Match (plus classe que dans Entrevue), Cali rivalise avec Ségolène Royal dans la course au grand soir fraternel, Benjamin Biolay fait l’acteur façon Elvis en jouant dans des nanars naïfs et ultra kitsch (remember Le changement c’est maintenant, son Blue Hawaii à lui) qui pourraient ternir son image de chanteur rebelle…

Seul Vincent Delerm a toujours la carte, les journalistes adorent les artistes qui leur ressemblent : drôles, brillants et charismatiques comme eux ! Et surtout visionnaires, autre caractéristique commune. En effet, Delerm déclarait en 2003 : « Je n’ai pas aimé cette image de “chanteur pour bourgeois-bohèmes” que l’on a voulu me coller. Ce qui est gênant avec le mot bobo, c’est qu’il ne sera plus là dans deux ans ».

Néanmoins, il y a quatre ans, le plus discret Florent Marchet sortait un petit chef-d’œuvre de poésie existentialiste, Courchevel, pendant que les médias nous refourguaient à tout va et sans vergogne les Brel-Brassens-Ferré de leur Microcosmos : Katerine, Sébastien Tellier, Grand Corps Malade et consorts.

Souvenons-nous du savoureux aphorisme de Jean-Edern Hallier : “Puisqu’ils se copient les uns les autres, comme aux examens, on devrait interdire aux journalistes de lire les journaux”. Voilà une interdiction frappée de bon sens qui éviterait bien des troubles à l’ordre public. Pour en revenir à l’œuvre de Florent Marchet, elle peut rebuter de prime abord : pochettes étranges (la dernière n’échappe pas à la règle avec le chanteur figuré par une marionnette de la série culte des années 60 The ThunderbirdsLes Sentinelles de l’air), voix furetant inlassablement entre ses influences Souchon et Dominique A, et production datée nous ramenant au début des années 70.

Ce dernier défaut est assez problématique pour un disque conçu en 2013 comme une œuvre d’anticipation sur l’homme “augmenté” et sa déshumanisation. Bambi Galaxy est en effet un concept album reposant sur le contraste entre la vision idéalisée de l’an 2000 que l’on servait aux enfants il y a trente ans et la réalité d’aujourd’hui, comme l’indique la plaquette promo : “Les années 2000 ont montré un tout autre visage, plus inquiétant, plus violent, moins fraternel. On n’a pas vraiment hâte de découvrir les années 2050 et l’homme 2.0 ne fait plus rêver“.

Pour Florent Marchet, la solution face aux nouvelles perspectives désolantes qu’offre le monde réside dans la fuite : “Notre héros ira au bout […] De l’infiniment petit, il se tourne vers l’infiniment grand (le cosmos) […] Alors il est prêt pour le grand départ. Il embarque avec femme et enfants pour un voyage loin au-dessus de nos têtes qui durera plusieurs vies.” Dans une interview accordée au Figaro le 11 mai 2013, Michel Sardou aussi se voyait partir : “Si j’avais 25 ans, je quitterais la France…”. Et il ajoutait dans cet accès d’optimisme qui le caractérise : “Beaucoup de gens pensent que nous avons changé d’époque, alors que nous vivons sur une autre planète. Tout ce que nous avons connu au cours des cinquante dernières années ne reviendra plus”. Si Florent Marchet avait écouté Sardou, il nous aurait épargné le voyage, si intergalactique soit-il. Mais qui écoute Sardou de nos jours ?

Tout porte à croire que nous avons en effet changé de planète depuis quelques temps (le changement de planète, c’est maintenant), qu’elle s’appelle la Planète des singes et qu’elle a même déjà été imaginée par un certain Pierre Boulle en 1963 : les singeries des Femen et autres jacasseries simiesques pourraient finir de nous en convaincre cette année.

Avec un titre pareil, Bambi Galaxy, l’auditeur espère pleurer sa mère. La sublime introduction instrumentale le place sur orbite avec délectation mais ensuite, les oreilles traversent quelques zones de turbulences éprouvantes (“Reste avec moi”, “Apollo 21”) heureusement atténuées par des accalmies souchoniennes planantes (“647“, “Bambi Galaxy“, “La Dernière seconde“).

Parfois, les tubes cosmiques trouvent leur vitesse de croisière (“Que font les anges ?”, “Space Opéra”), mais certains dérivent vers des trous noirs fatals (“Héliopolis”, “Ma particule élémentaire”).

Même s’il n’a pas trop l’air de savoir où il va, Marchet a au moins réussi à quitter la marécageuse planète de la Nouvelle scène française.

Sa survie est assurée.


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est l'auteur de nombreux ouvrages biographiques, dont Jean-Louis Murat : Coups de tête (Ed. Carpentier, 2015). Ancien collaborateur de Rolling Stone, il a contribué à la rédaction du Nouveau Dictionnaire du Rock (Robert Laffont, 2014) et vient de publier Jean-Louis Murat : coups de tête (Carpentier, 2015).

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