Paris est une ville qui attire spontanément les personnalités les plus spécifiques. Pour y réussir, il y faut un je ne sais quoi de particulier, qu’on ne trouve pas ailleurs. C’est ce qui la rend si fascinante pour un écrivain, mais si difficile d’accès aussi. On ne voit pas, par exemple, un Julien Gracq s’y complaire, lui qui a fait ses délices littéraires de Nantes, dans La Forme d’une ville, et de Rome dans Autour des sept collines, deux admirables livres de géographe marqués par le romantisme. Au contraire, un Hemingway a pu adopter Paris pour y former son caractère, et décréter dans des souvenirs fameux que « Paris est une fête ». Les Parisiens ont, il y a quelques années, agité ce roman avec détermination, pour manifester qu’ils ne se résignaient pas au mal, après une série d’attentats terroristes qui avait endeuillé la capitale française. À vrai dire, Paris a toujours symbolisé une liberté moderne proche de l’individualisme, ce qu’avait parfaitement compris un Flaubert dans L’Éducation sentimentale. Le nouveau livre de Jean-Marie Rouart, au titre prometteur de Paris est un roman, en écho à celui de Hemingway, a par conséquent tout pour retenir a priori notre attention de lecteur.
Un Paris littéraire et mondain
La Rome de Julien Gracq était celle d’un géographe ; le Paris de Jean-Marie Rouart sera celui d’un chroniqueur littéraire, avec cet assaisonnement gourmand de mondanités, qui est sa marque de fabrique. Clairement, Rouart fut un Rastignac, qui s’est dit à un moment donné : « À nous deux Paris ! » Il reconnaît du reste ce trait de caractère, laissant échapper dans Paris est un roman, au détour d’une phrase : « mon impétuosité d’arriviste ». Mais il est injuste avec lui-même, je trouve, en utilisant ce terme d’« arriviste », trop péjoratif. Car Rouart a mis beaucoup de délicatesse et aussi de cœur pour s’imposer dans le monde des lettres. Issu d’une famille d’artistes d’exception, comme on sait, certes sans le sou, Rouart n’a pas été programmé pour arriver, comme un Gatsby, ni d’ailleurs pour devenir un snob (« personne vulgaire qui admire ce qui est à la mode », comme Alain Rey définit ce terme). L’expression qui me viendrait serait au contraire celle d’« honnête homme », comme on disait au XVIIe siècle, du temps de La Bruyère.
Paris habité
Dans Paris est un roman, l’idée de Jean-Marie Rouart est de revisiter par la mémoire les endroits de Paris qui eurent de l’importance dans sa vie. Ce livre aurait pu s’appeler Paris habité, et habité par des « amis » dont il trace des portraits empathiques, parfois avec humour. Il nous parle de l’éditrice Simone Gallimard qui « apportait à l’austère maison Gallimard une brise de fraîcheur, de mondanité [la mondanité, encore, qui est une vertu pour Jean-Marie Rouart, il y excelle], et sous une fausse apparence de frivolité une vraie passion au service des écrivains ». Rouart trace aussi un beau portrait du bourru Michel Mohrt, affreusement envieux du « prodigieux don médiatique » de Jean d’Ormesson, dont il avait favorisé les débuts. Mohrt ne recommença pas la même bévue avec Rouart, pour qui il ne vota pas quand celui-ci se présenta à l’Académie… Ainsi va l’amitié ! C’est peut être ce qui fait dire à Jean-Marie Rouart aujourd’hui que « le monde littéraire […] n’a pas beaucoup changé depuis Illusions perdues ».
Des anecdotes drôles et cruelles
Quand Rouart décide de se livrer, comme ici, on attend toujours le moment où il va nous parler de l’Académie, et nous en révéler peut-être les coulisses. Après tout, Rouart a été élu en 1997 à l’âge de 54 ans. Il en a aujourd’hui 83. Le moment serait venu de nous offrir un tableau secret de cette honorable assemblée, qu’il connaît par cœur. Hélas, et c’est la seule chose que je regrette, Rouart ne s’attarde pas sur ce chapitre, et préfère passer à Robert Hersant ou Matthieu Galey et quelques autres plus recommandables. L’anecdote concernant Matthieu Galey est très cruelle, il est vrai, et même du grand humour noir. Mais le critique de L’Express n’avait-il pas lui-même la dent dure ? Je n’ai pas sous la main son Journal, édité intégralement aux éditions Laffont « Bouquins ». Je ne peux par conséquent pas vérifier si Rouart a été éreinté ou non par l’insolente brebis galeuse (ce que devrait se forcer à être tout bon critique littéraire), dont je recommande d’ailleurs chaudement la lecture. Je crois que non. Rouart, d’une rare gentillesse en général, mais excellent boxeur, sait éviter les mauvais coups.
A lire aussi, Thomas Morales: Heureux l’homme qui a vécu parmi les chiens!
Le mariage de Gonzague
J’ai bien aimé le passage où il narre en détail le mariage de son ami Gonzague Saint-Bris, et s’arrête sur le « ridicule » de cette fête. « La tête à l’évidence lui tourna », raconte Rouart, qui fut son témoin. À la réception, Gonzague avait réussi à inviter le président Giscard d’Estaing (après tout, c’était sa nièce qu’il épousait), que Rouart qualifie drôlement de « porphyrogénète », ce qui signifie : né avec une cuiller en argent dans la bouche. Rouart n’appuie pas trop sur cette énième déconfiture de la diva des radios périphériques, mais dit tout de même de ce mariage : « Le Figaro Magazine par la plume d’un journaliste plein de fiel en posa la pierre tombale : il décrivit la cérémonie comme une pièce de théâtre en tous points ratée. » Cependant, ajoute Rouart, Gonzague « se réveilla de son rêve, déçu, blessé, mais prêt à repartir pour d’autres aventures excentriques où il reproduirait son amour du faste sans pouvoir s’empêcher de commettre de semblables erreurs. » Ce portrait de Gonzague Saint-Bris, surpris dans sa folie, m’a rappelé que, lorsque j’étais adolescent, je désirais fortement lui ressembler. Je l’avais pris pour modèle (d’ailleurs sans succès). On est heureux de voir à nouveau évoqué, par un vrai ami, ce personnage disparu si pittoresque, si attachant en un certain sens, qui aura incarné avec tant d’emphase les terribles années 70.
L’amitié, sujet principal
Je crois qu’on peut avancer que ce dernier volume des souvenirs de Rouart a comme sujet principal l’amitié. Certes, il ne met pas, au fil des pages, une passion fulgurante de jeune premier pour nous en faire l’apologie, comme Cicéron. Il garde un ton mesuré, tranquille, souvent ironique. N’empêche, c’est véritablement un testament littéraire, car toute la vie de Rouart a été en adéquation avec son labeur d’écrivain. Il croit aux livres, aux siens et à ceux des autres. J’ai pu le vérifier quand je lui ai rendu visite en juin dernier, dans son appartement parisien près des Invalides. Il m’a ouvert la porte lui-même, élégamment habillé d’une chemise et d’un pantalon de lin de couleur claire. Il m’a immédiatement lancé : « C’est formidable que vous soyez venu ! » Il aime ce mot, « formidable », hyperbole de ce qu’il voudrait que soit la vie. Je suis d’abord entré dans un salon aux volets clos, puis dans une seconde grande pièce, son bureau, qui dégorgeait de livres posés sur les tables, les chaises ou même par terre. C’était hautement sympathique. Pendant une heure, nous avons parlé littérature. Je me suis régalé de l’entendre ainsi au naturel, évoquant ce qu’il aimait. Toujours à l’affût, car il fait partie de nombreux prix littéraires, il m’a demandé si j’avais découvert récemment de nouveaux auteurs. Ce matin-là, je l’ai trouvé aussi enthousiaste et sincère que dans les plus belles pages de Paris est un roman. Rouart est très bon à l’oral, d’ailleurs il est beaucoup passé à la TV. Il parvient, m’a-t-il semblé, à son meilleur lorsqu’il se trouve dans une conversation de salon à la Mme du Deffand. Nous avons bien sûr aussi discuté de l’Académie, qui recherche, m’a-t-il appris, des candidates féminines… Et puis, l’heure avançant, j’ai laissé Jean-Marie Rouart, et quitté à regret ce décor balzacien, digne des Illusions perdues, dans lequel il vit.
Au fait, j’ai la conviction que, justement, Jean-Marie Rouart n’a pas perdu toutes ses illusions, et qu’en dépit de son âge il court toujours après. C’est son unique moteur, qui lui permet de continuer à écrire des livres. Il n’a pas jeté l’éponge. Il est au reste plus jeune de quelques années que le roi Salomon, le héros indestructible du livre de Romain Gary. Lisez donc Paris est un roman, si vous vous demandez quel sens a l’existence, et ce qu’il faut faire en ce bas monde pour ne pas s’ennuyer. Ce serait déjà ça.
Jean-Marie Rouart, Paris est un roman. Éd. Gallimard, 169 pages.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !




