Le cirque médiatique nous donne le tournis depuis plusieurs semaines. Sur le front culturel, nous avons subi des assauts sans précédent. Une démagogie grimpante et galopante s’est emparée du livre, l’a enfermé dans un carcan idéologique, à la limite du supportable. Nous avions déjà fait le deuil du style, on attaque désormais le fond à la pioche. Les vannes du robinet d’eau tiède sont ouvertes et déversent, chaque jour, un déluge de poncifs, d’âneries humanistes et de propagande marchande. Le texte n’est qu’un prétexte à la libération d’une parole, semble-t-il, opprimée. Les écrivains, de simples porte-voix d’une cause, d’un mouvement, d’une communauté ou d’une profession. Des intercesseurs sans feu intérieur qui occupent l’espace avec la certitude d’être des lanceurs d’alerte citoyens.

Où sont les individualités fracassantes et dissonantes ? L’écrit est noyé dans un océan de platitudes. Le talent est nié au profit d’un confort intellectuel collectif. Quiconque s’aventurerait à dévier le cours du commentaire bavard de l’actualité en supporterait les désagréments. C’est-à-dire l’anonymat et les fins de mois difficiles. Si beaucoup de livres se ressemblent en cette fin de printemps, il est bon de humer l’air de la discorde, de revenir à ces auteurs oubliés, voire vilipendés et moqués depuis mai 68. Tous ces réacs, hors des modes inclusives, qui chantaient une France éternelle, campagnarde et patriote. On n’ose se saisir de ces ouvrages sous peine d’être exclu socialement.

« L’homme surtout est cruel… »

Il y a pourtant chez eux, une sincérité, une fraîcheur, un merveilleux qui nous font terriblement défaut dans notre société cynique. C’est le cas de René Bazin (1853-1932), un inconnu des bibliothèques pour une majorité de français, même chez les agrégés de lettres. Les plus hardis se souviennent de son roman Les Oberlé paru en 1901 qui lui valut son élection à l’Académie en 1903 au fauteuil numéro 30 (le même que Cambacérès, Georges Duhamel ou Maurice Druon). Ce professeur de droit né à Angers qui fut collaborateur de la Revue des Deux Mondes a commis une vingtaine de romans, des recueils de nouvelles, des contes, une œuvre riche placée sous le signe d’une ruralité résistante et d’une foi ardente. Dans son discours de réception, Georges Duhamel parlait en ces termes de son prédécesseur : « Comment ne point admirer la constante, l’exacte unité de cette œuvre et de cette vie ? Dans l’ordre moral, social, religieux, René Bazin n’est point l’homme des expériences. C’est l’homme de la foi. Plus justement, et comme on a pu le dire, c’est l’homme de la grâce ». L’éditeur Via Romana nous fait redécouvrir Les trois peines d’un rossignol (1927), une série de contes où la nature, les animaux et les paysages forment un tout harmonieux. L’indivisibilité de décors juste soumis au calendrier des saisons nous émeut. La préface éclairante d’Amany Ghander nous explique comment ces nouvelles s’insèrent, s’imbriquent dans l’œuvre de Bazin. Cette littérature-là, à la fois leçon de choses et bréviaire écologique visionnaire, pourrait prêter à sourire dans notre époque où la virtualité des sentiments fait rage. Nous suivons l’apprentissage d’un rossignol comme une métaphore de l’existence. « Être seul, quand on est encore si jeune rossignol, c’est courir bien des dangers. L’épervier, les hommes, la nature elle-même, ont mille pièges où nous tombons. L’homme surtout est cruel… ; c’est ingrat que je devrais dire, car nous chantons pour lui, et, pour nous payer, il nous tue sans raison, sans excuse. Que peut-il faire d’un corps chétif comme le nôtre ? » écrit-il.

Autant en emporte Lara !

Dans un registre polémiste et grinçant, Via Romana publie également au printemps, le Tome III des chroniques d’Aspects de la France de l’immarcescible Jacques Perret, accompagné d’une postface d’Olivier Sers. Intitulé « Le vilain temps » et courant sur la période 1960-1962, ce recueil nous replonge au cœur des événements d’Algérie. Avant sa radiation des contrôles de la Médaille militaire en 1963, Jacques Perret ne cédait toujours rien sur le terrain du style (une plume au plus près de la plaie) et sur son sens inné du devoir.

Enfin, dernier représentant d’un cinéma « qualité France » et de provocations épidermiques, Claude Autant-Lara (1901-2000), le réalisateur de La Traversée de Paris, L’Auberge rouge, En cas de malheur ou Le Diable au corps a droit à une biographie mahousse qui remet les pendules à l’heure. Elle est signée par Jean-Pierre Bleys avec une préface de Bertrand Tavernier. Un travail monumental qui trace le portrait intimiste et rigoureux de ce représentant de l’âge d’or du septième art devenu trublion amer du système, à la fin de sa vie.

Les trois peines d’un rossignol de René Bazin – Préface d’Amany Ghander – Via Romana

Le vilain temps – Chroniques d’Aspects de la France – Tome III 1960-1962 – de Jacques Perret – Postface d’Olivier Sers – Via Romana

Claude Autant-Lara de Jean-Pierre Bleys – Préface de Bertrand Tavernier – Institut Lumière/Actes Sud

 

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