Construite dans le mépris des citoyens, l’Union européenne a dégoûté beaucoup d’Européens de l’idée d’Europe. Le récent coup de force italien en est le témoin: elle ne pourra pas survivre sans se réconcilier avec ‘ses’ peuples. 


Le président de la République italienne, quoique le texte constitutionnel sur lequel il s’appuie paraisse assez ambigu en la matière, a récemment refusé au nouveau Premier ministre la nomination à la tête du ministère de l’Economie de son candidat à ce poste, en raison de son hostilité à l’euro, voire à l’Union européenne elle-même. Les chefs de la nouvelle majorité et les citoyens italiens qui ont porté au pouvoir cette nouvelle équipe voient dans ce geste un scandaleux refus de leur vote, un mépris de leur opinion, un intolérable déni de démocratie. On a immédiatement parlé à leur propos de « populisme », dans le but de dénigrer et de neutraliser ces gens indignés et révoltés par ce qu’ils estiment être une insupportable arrogance de certains politiques du sommet de l’Etat italien, soumis, à leurs yeux, à la doxa économique hyperlibérale de Bruxelles. Le problème est, naturellement, bien plus complexe que cette injure, désormais mécanique, pourrait le laisser croire.

« Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens »

L’épisode italien nous remet en mémoire un autre évènement, fort marquant, et qui s’est quant à lui déroulé en France. En 2005, les Français rejetaient par référendum, avec 55% des voix, le projet de traité constitutionnel européen, entraînant l’Union européenne dans une crise majeure : mais les crises sont là pour être analysées, et surmontées, et surtout pas éludées ! Or, en 2007, Nicolas Sarkozy, à peine arrivé au pouvoir, faisait ratifier le traité de Lisbonne, quasiment identique, par la voie parlementaire, plus maniable. Il pensait ainsi, par ignorance de la psycho-sociologie des « masses », en avoir fini avec ce petit problème, qui devait à ses yeux se trouver rapidement oublié. Mais la blessure narcissique ainsi infligée au peuple français par l’annulation de ce vote populaire n’a été oubliée par personne en France. Cette décision a alimenté en profondeur la méfiance populaire à l’égard d’une classe politique sûre d’elle-même et dominatrice, par dédain, clair et public, des citoyens. S’est alors spontanément développée une zone importante de fracture entre les élites et le peuple (surtout dans sa composante modeste) et, en parallèle, une forte montée du rejet de l’Europe telle qu’elle se bâtissait. Ce rejet avait, certes, déjà commencé depuis un certain temps : d’où le vote négatif de 2005 ! Mais le référendum, et le vote parlementaire qui a suivi, en ont constitué une étape désastreuse : selon l’institut CSA, le soutien à l’UE a, en une dizaine d’années, perdu 16 points, passant de 67 à 51% en 2014. L’enthousiasme originel pour l’Union européenne laissait la place à un désintérêt résigné, puis à une défiance croissante, jusqu’à parfois l’hostilité.

Il semblerait que le président de la République italienne n’ait pas tiré les enseignements de cette désastreuse expérience française. On peut comprendre les raisons qui l’ont poussé à sa décision : il s’agissait à ses yeux de ne pas laisser l’Italie dériver gravement par rapport aux fondements mêmes de l’Europe, sur les plans économique, politique, mais aussi moral. Or, dans une telle situation, il semble fort que ce soit la position taoïste – suivre le courant – qu’il convienne d’adopter, et d’abord parce que c’est la seule ici qui soit respectueuse de la volonté exprimée par le peuple – en l’espèce le peuple italien. En respectant scrupuleusement la démocratie, on ne permet pas aux partis extrêmes et à leurs affidés de se poser en victimes, de durcir leurs positions et leurs actes en prévision de moments plus propices à leur conquête du plein pouvoir. En tout état de cause, la solution qui a été apportée à ce brutal conflit de légitimité ne peut que renforcer et indurer chez une majorité d’Italiens ce que le journaliste, Guillaume Perrault, appelle, dans Le Figaro, leur « défiance envers le principe représentatif et une volonté de démocratie directe ». Mais le président italien avait certainement à l’esprit, en prenant sa décision, le propos radical et tranchant, assez effarant je dois dire, tenu publiquement par Jean-Claude Juncker le 30 janvier 2015, trois mois seulement après sa nomination comme président de la Commission européenne : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » !

Qui rejette est rejeté

C’est ici qu’intervient, dans toute son ampleur, le contexte européen, que je trouve extrêmement inquiétant. On sait que les Etats-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie, notamment, souhaitent l’affaiblissement de l’Union européenne, dans tous les domaines, et d’abord dans l’économie. Or la destructuration de cette Union, ancienne et lente encore mais certaine, va s’accentuant, et s’accélérant, indubitablement. Le sentiment de doute qu’éprouve à son sujet la majeure partie de sa population s’approfondit, dans le même mouvement qui voit ses points de faiblesse majeurs se creuser.

S’il fallait d’abord indiquer des signes évidents de ce désintérêt, de cette distance des Européens par rapport à l’Union actuelle, affaiblie, voire désinvestie, il suffirait de lister : le retrait assez brutal du Royaume-Uni ; le vote de méfiance récent des Italiens ; le dédain d’une Hongrie ou d’une Pologne devant les menaces, assez infantilisantes, de la Commission ; l’affaiblissement politique et moral, certes encore contenu, de l’Allemagne, entre discours immigrationniste irresponsable et hostilité croissante des pays européens « défavorisés » ; les différends, économiques et politiques, entre l’Allemagne et la France ; l’instauration de contrôles par le Danemark à sa frontière avec l’Allemagne ; l’incapacité générale et majeure à gérer les problèmes posés par l’immigration massive, consécutive notamment à la suppression quasi générale des frontières, et dans sa très menaçante composante islamiste radicale ; etc. Il est difficile de considérer de telles situations comme anecdotiques : parler des prémices d’un ébranlement moral et politique en Europe serait plus exact. Si ces différends peuvent après tout trouver des solutions, à moyen ou à long terme, en revanche, un certain nombre de faits, souvent plus difficiles à appréhender car plus profonds encore, donnent à penser que le péril actuel sera extrêmement malaisé à surmonter. C’est qu’il témoigne, au sens propre, d’une terrible crise de confiance.

« Cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien »

Que pense, par exemple, l’Européen moyen lorsqu’une banque française, parce qu’elle utilise le dollar comme monnaie de transaction dans tel pays mis sous embargo par les Etats-Unis, doit verser au Trésor américain la modique somme de 9 milliards de dollars ? Que pense-t-il lorsqu’il apprend que les Etats-Unis, qui sont en grave tension avec l’Iran, soumettent ce pays à un sévère embargo, menacent de faire payer extrêmement cher les entreprises européennes qui, installées dans ce pays depuis son accord avec les mêmes Etats-Unis au sujet du nucléaire, s’aviseraient d’y rester ? Et tout ceci sans véritable résistance, pas même verbale, de nos dirigeants nationaux ou européens ! Eh bien, cet Européen moyen constate simplement que cette Europe dont on lui rebat les oreilles n’existe pas, sinon comme vassale économique et politique de son « allié » américain. Les Européens peuvent-ils tirer de ce sinistre constat le moindre sentiment de dignité, de conscience positive d’eux-mêmes et de leur identité commune ? L’Europe à laquelle ils ont cru, parfois avec enthousiasme, s’avère cruellement peu productive de fierté et d’estime de soi, au plan individuel comme sous l’aspect collectif.

D’autre part, cette même Europe, de manière absolument incroyable, a été, depuis le refus gaullien de créer la Communauté européenne de Défense, en 1954, totalement incapable de se définir une stratégie commune, de se construire une identité politico-militaire, de disposer d’un Etat-major permanent, d’une armée collective soutenue par un dispositif d’alerte cohérent et dissuasif. Comment s’étonner dans ces conditions que ses interventions militaires apparaissent quasiment toujours comme incohérentes, à contre-temps, dispersées, le plus souvent inefficaces, voire contre-productives ? Qui ne constate l’extraordinaire désordre moral et politique, et le déficit en autorité et en crédibilité qui en découlent ?

Qui peut comprendre que cette Europe tant vantée n’ait pas encore abouti, après tant de décennies, sinon à une unification pure et dure, du moins à une décente harmonisation fiscale ? Le propos du général de Gaulle, tenu en 1965, retrouve ici sa pertinence : « Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe ! l’Europe ! l’Europe !… Mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien. »

Qu’on finisse par plus ou moins reconnaître aujourd’hui qu’il subsiste bien, en effet, quelques petits paradis fiscaux sur notre continent, a de quoi indigner, et même humilier, la population. Or, et c’est le plus inquiétant, il ne semble pas que les hiérarques européens aient saisi le niveau de démoralisation, sinon de dégoût, que cette situation suscite en elle.

Plus libérale que libre

D’autre part, on ne rencontre plus personne qui ne considère que la politique de l’Union sur l’alimentation et la santé, notamment, ne soit, à ses risques et périls, entre les mains de lobbies hyper actifs et très suivis. On sait qu’une dizaine de milliers de lobbyistes, au moins, sont accrédités auprès du Parlement européen, nombre d’entre eux se trouvant géographiquement proches des députés ! Plusieurs décisions européennes récentes, relatives en particulier à l’hygiène des produits alimentaires, ont convaincu les populations que les aspects commerciaux et financiers étaient largement prioritaires pour les responsables européens sur ceux relatifs à la santé des gens, avec des conséquences parfois objectivement dramatiques.

Se pose ici l’immense et redoutable problème posé par le libéralisme économique à-tout-va des autorités européennes. Qui en France, à part peut-être les négociateurs, ne s’est pas rendu compte que le CETA (traité de libre échange UE-Canada, déjà signé), et le TAFTA (traité de libre-échange UE-Etats-Unis, en cours), étaient des textes léonins à l’extrême, au bénéfice de puissances certes alliées, mais étrangères à l’Europe, et prioritairement soucieuses de leurs intérêts propres ?1 Ces textes s’avèrent, lors de leur publication – consécutive à de longues années de lamentable et indigne dissimulation par leurs rédacteurs européens – fortement inspirés par une idéologie hyperlibérale. Et cela, nous affirment de bons connaisseurs du sujet, sans qu’il ait été intelligemment tenu compte des intérêts politico-économiques des citoyens européens, a fortiori de leurs valeurs historiques essentielles. Est-il besoin de préciser qu’on s’est passé de leur avis, qu’on s’est d’ailleurs bien gardé de leur demander (on ne sait jamais…) ?

On ne choisit pas sa famille, mais on peut choisir ses amis

L’Union européenne a commencé par être une alliance de six pays, à l’histoire proche, aux valeurs communes. Nous sommes aujourd’hui 28 pays à faire partie de cette Union. Or, le mode d’élargissement choisi par les responsables européens de Bruxelles, chefs d’Etat compris, s’agissant d’intégrer tant de pays, et si divers, à l’UE, a consisté purement et simplement à annihiler, dans le processus d’intégration de nouveaux membres, les peuples de l’Union européenne déjà constituée : somme toute, la bureaucratie politique de Bruxelles incorpore les nouveaux pays dans l’UE en effaçant, dans le même mouvement, la légitimité démocratique des peuples qui la constituent ! Sans doute a-t-on estimé en haut lieu que cette intégration allait de soi ; ou qu’elle n’avait pas grande importance ni d’impact quelconque sur les populations d’Europe ; ou plus vraisemblablement et cyniquement encore que ces peuples, soumis à des votes compliqués à organiser, allaient peut-être refuser la proposition, ignares et conservateurs qu’ils sont, et sans vision d’avenir. Sinon, comment justifier que les politiques et fonctionnaires européens (et nationaux) n’aient pas fait voter les peuples concernés, sur ce sujet capital s’il en est ?… Cependant, les citoyens européens apprennent de temps à autre par la presse que l’Europe ne compte plus 7, mais 13 pays, non plus 13 mais 19, non plus 19 mais 28… Et ainsi l’intégration, empirique, de pays nouveaux, s’opère tranquillement, au fil des années, sans la consultation des peuples concernés, dépassés par l’Histoire. Bossuet avait bien saisi le processus psychologique en œuvre ici, mais qui est intemporel, lorsqu’il affirmait que « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ».

Ces pratiques anti-démocratiques relèvent de la morgue et du mépris, devenus au fil du temps comme naturels chez les intéressés et au sein de l’institution européenne. Elles portent au repli, parfois même au dégoût. Elles ont fait que je doive me bousculer pour me sentir encore européen – alors que, en pensée comme en actes, j’ai été un européen confiant, actif et fervent. Je suggère à qui me trouverait ici excessif de s’interroger un peu sérieusement sur la façon assez hallucinante dont l’Europe traite, dans son coin, la question de l’admission de la Turquie, pays largement non européen, et dont la politique actuelle est aux antipodes des valeurs de l’UE. Pour bien des Européens, se placer ainsi entre les mains de l’actuel dictateur turc, qui sait bien, lui, ce qu’il fait, n’est pas digne de l’institution collective qui les représente. Et solliciter d’abord leur avis, sur ce sujet notamment, serait la moindre des choses…

Les citoyens d’abord

Tout cela paraît rejeter, voire annuler, dans les esprits comme dans les faits, les aspects positifs de l’Union européenne. Or, si tant de pays souhaitent l’affaiblissement de l’Europe, c’est qu’ils la trouvent encore trop forte, politiquement comme économiquement. Il est en effet des domaines où l’Union développe des atouts très remarquables – la coopération scientifique et industrielle entre pays, de haut niveau, ou encore les précieuses réflexions et coopérations sur les systèmes éducatifs (comme celles ayant abouti au système d’évaluation « Pisa »), entre autres domaines importants. Mais le risque est immense que ces atouts se trouvent à moyen terme contrebattus par le rapide désenchantement des populations, de plus en plus éloignées, sur de nombreux plans, des institutions censées démocratiquement les représenter.

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Ainsi, sans une rapide et profonde remise en question des institutions européennes, dans leur esprit comme dans leur fonctionnement, le risque d’implosion deviendrait assez rapidement majeur, et sans doute irréversible. Les dégâts en seraient incalculables, le résultat proprement tragique. Cette révision implique en particulier une réduction drastique de la composante bureaucratique close de l’Union européenne, et la mise en œuvre d’une bien plus grande et plus directe implication des citoyens qui la constituent.

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