Au grand magasin de la politique, les Français des Etats-Unis et du Canada ont choisi les grandes étiquettes. Avec 39.78% des voix pour Corinne Narassiguin, qui représente le Parti Socialiste, et 22.30% pour Frédéric Lefebvre, candidat officiel de l’UMP, le sur mesure local se porte mal. Comme lors de la présidentielle, c’est le MoDem et le Front National qui feront la différence. Selon une logique toute cinquième-républicaine et jacobine, les deux grands partis qui dominent la scène politique nationale se retrouvent au second tour. Au grand dam des seize autres candidats, les votants se sont davantage souciés de la politique française que de leurs intérêts locaux. « Je n’ai entendu parler de rien. De toute façon ici, c’est du démerde-toi tout seul. Ca va avec la philosophie des français qui ont choisi les Etats-Unis » dit Claire Lalique, vivant depuis 21 ans en Virginie, et qui a voté pour l’UMP. « Moi, je savais dès le départ pour qui voter. Je veux des députés qui aident François Hollande à faire passer ses idées », explique Philippe L., fonctionnaire a l’Ambassade de France à Ottawa, au Canada.

La plupart des Français des Etats-Unis et du Canada ont boudé les urnes : il y a eu 80% d’abstentionnistes au premier tour. Mauvais citoyens, les expats d’Amérique du Nord ? Paresseux, en tout cas, puisqu’ils ont consacré très peu de temps à lire les programmes des candidats. Mais pas tant que ça, quand on sait que le vote par internet est une aventure informatique qui en a dégoûté plus d’un – difficile de s’y retrouver avec des identifiants pas toujours envoyés à temps par la poste, et un processus de vote compliqué. Et la date avancée du premier tour des législatives, par rapport au vote dans la mère-patrie, a été une cause supplémentaire de confusion.

Corinne Narassiguin et son équipe ont aidé les votants potentiels à traverser cette jungle administrative. Cela a payé. Mademoiselle Narassiguin, est née à La Réunion il y a 37 ans, de parents de gauche. Elle est arrivée à New York en 2002 et occupe le poste de vice-présidente d’une société de la Citibank. De 2003 à 2009, elle a été la secrétaire de la branche new-yorkaise du PS et bénéficie depuis de l’appareil militant socialiste et de ses moyens.

Les moyens, l’UMP Frédéric Lefebvre les avait. L’étiquette aussi. Mais il s’est présenté comme un professionnel de la politique française, grâce à son expérience de ministre de Nicolas Sarkozy et d’ancien député des Hauts-de-Seine. Il lui manque pourtant la connaissance du terrain américain, critique à laquelle il objecte qu’il a « appris à marcher à New York ». Mais les candidats de droite comme de gauche ont vu arriver ce parachuté de Paris avec amusement- pour Corinne Narassiguin – et colère- pour les autres. Le PS, dans ses lettres aux électeurs, écrit qu’on n’est pas américain « par procuration”. “C’est comme si je me présentais en Chine!” s’exclame même Claire Savreux du Front National.

Les divisions de la droite ont mis l’UMP en difficulté. Mais elle se présente au second tour avec davantage de réserves de voix que les socialistes… à condition que les candidats malheureux de droite appellent à voter pour Lefebvre. Julien Balkany et Emile Servan-Schreiber, deux français expatriés qui savent comment on vit au quotidien en Amérique du Nord pour y être installés et y travailler depuis longtemps, ont réalisé les deux meilleurs scores de droite après Frédéric Lefebvre (respectivement 6.77% et 6.72%). Emile Servan-Schreiber appelle ses électeurs à rallier Frédéric Lefebvre. Julien Balkany, un dissident de l’UMP, a déclaré qu’il allait personnellement voter pour Frédéric Lefebvre, qu’il n’a du reste jamais pu rencontrer[1. M. Lefebvre n’a pas participé aux débats télévisés locaux, avait disparu pour le vote, et de toute façon, n’est pas encore inscrit sur les listes électorales des Français de l’étranger !]. Il n’a donc pas donné de claire consigne de vote à ses électeurs.

Quelles sont les préoccupations locales ? Pas de double imposition fiscale promettent tous deux Corinne Narassiguin et Frédéric Lefebvre. Le sujet brûlant, c’est l’éducation – et le sort des lycées français (publics) en particulier. L’augmentation des frais de scolarité conjuguée à l’accroissement du nombre de boursiers, met le système en péril. « Les socialistes veulent supprimer la gratuité pour les classes terminales de lycée. Je m’engage à modifier les conditions de l’attribution des bourses scolaires et à en alléger les démarches administratives » écrit Frédéric Lefebvre. De son côté, François Hollande s’est prononcé en faveur de la suppression de la gratuité et pour la mise en place d’un système de bourses en direction des plus démunis mais l’application de ce principe semble des plus compliquées.

Ce débat prouve que, contrairement à l’image d’Epinal des expatriés d’Amérique du Nord, tous sont loin d’être des nantis. D’abord, les chiffres et l’expérience montrent que si les exilés fiscaux sont légion en Suisse et dans le Benelux, le Français part en Amérique du Nord pour prendre des risques. Il y a des réussites, comme celle de trois français à Chicago avec l’Ecole Française de Pâtisserie qui forme, moyennant finance, 1000 élèves par an. Il y a aussi des échecs cuisants, « souvent parce que le voyage est mal préparé » explique Julien Balkany. Ainsi, le rêve américain d’un Français a tourné au cauchemar. Il ne savait pas qu’il fallait payer une assurance pour les frais de santé, il s’est cassé le col du fémur, et doit une somme colossale à l’hôpital. Il est rentré en France criblé de dettes, et sans carte vitale. Le cas des mères de famille françaises divorcées d’un Américain est encore plus douloureux. Quand elles n’ont aucune ressource, elles doivent choisir entre rester ici sans argent ou rentrer sans leurs enfants, les accords entre les deux pays stipulant que ceux-ci doivent légalement rester aux Etats-Unis.

Au Canada, où les français ont voté pour le PS à 46.48% (contre 34% aux Etats-Unis), la population française, plus jeune, est loin de ressembler à une classe de privilégiés. Les critères d’immigration y sont beaucoup plus sélectifs mais l’accès à la médecine et au logement s’avèrent largement plus abordables. Alors, Narassiguin ou Lefebvre ? L’issue de ce duel sera beaucoup plus suivie à Paris qu’aux Etats-Unis ou au Canada. Les expats’, anciens ou nouveaux, se soucient en effet beaucoup plus de leur avenir dans leur pays d’accueil que de leur passé dans celui qu’ils ont quitté.
 
*Photos : UMP Photos

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