Combien d’actes isolés faut-il pour faire une tendance ? Combien de « loups solitaires » pour faire une meute ? Après l’arrestation de Mehdi Nemmouche, immédiatement  et justement qualifié de « nouveau Mohammed Merah », il est difficile de ranger les meurtres de Toulouse, Montauban et Bruxelles dans la catégorie « faits divers ». Du reste, les médias, oubliant les aimables théories qu’ils échafaudaient il y a deux ans pour expliquer que Merah était sorti de nulle part, s’interrogent aujourd’hui sur l’ampleur de la menace djihadiste. Du « fait divers », on est passé au « phénomène de société ». Reste à se demander ce que ce phénomène dit de notre société. Mais peut-être n’avons-nous guère envie de le savoir.

Natif de Roubaix, passé par les cases délinquance, prison et djihad en Syrie : comme l’a expliqué hier Alain Finkielkraut qui était interrogé par Gil Mihaely sur RCJ, le plus inquiétant est peut-être que le profil du tueur de Bruxelles soit parfaitement conforme à ce qu’on attendait. Ajoutons que, comme Merah, et avec sans doute autant d’enthousiasme que lui, Nemmouche a dû fréquenter l’école de la République. Autrement dit, ce terrorisme inspiré par la foi n’est plus, pour la France, un produit d’importation mais une fabrication locale que nous pourrions même exporter vers l’Europe entière. Nemmouche est un bon élève de cette Europe sans frontières dont on ne cesse de nous vanter les mérites en dénonçant comme d’ignobles partisans du repli sur soi tous ceux qui persistent à penser qu’un Etat devrait pouvoir choisir ceux qu’il laisse entrer sur son territoire. S’il s’agissait de faits moins tragiques, on aurait même eu envie de sourire en entendant le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, ci-devant chargé des affaires européennes, expliquer que l’arrestation du tueur présumé a été permise par l’un de ces contrôles douaniers dont l’UE se targue pourtant d’avoir aboli la nécessité en même temps que les frontières entre pays-membres. Nos gouvernants ânonnent sans répit que « l’Europe c’est la paix ». Il faut peut-être admettre que « l’Europe c’est le djihad » – et il n’est pas question ici de l’ascèse intérieure dont on nous explique qu’elle n’a rien à voir avec une quelconque guerre sainte.

Nos autorités, et avec elles tous les commentateurs, n’en rappellent pas moins avec insistance que Nemmouche est un loup solitaire. De fait, il appartient à une nouvelle race d’entrepreneurs individuels du terrorisme. Pas besoin de commandement suprême planqué dans les grottes de Tora Bora, ni de milliards venus du Golfe par des voies tortueuses, il suffit d’avoir quelques connections chez les voyous ainsi que la haine de l’Occident en général et des Juifs en particulier chevillée au corps pour s’organiser son djihad personnel.

Reste que si Nemmouche a agi seul, ce qui est fort possible, il n’a pas appris à haïr tout seul. On entend déjà les habituels adeptes de la politique de l’excuse expliquer que sa dérive meurtrière trouve sa source dans une enfance malheureuse. De plus, c’est en prison que Nemmouche a découvert les beautés de l’islam radical. À en croire Dounia Bouzar, dans la dureté de la condition carcérale, le fanatisme religieux offre en effet la chaleur d’une communauté. Elle ne nous explique pas pourquoi les délinquants privés de liberté ne communient pas plutôt dans l’apprentissage de la philosophie des Lumières, mais passons. Parions qu’on nous expliquera bientôt que c’est notre odieuse politique carcérale qui transforme d’honnêtes voyous laïques en fanatiques islamistes. Si, comme on le répète avec des airs entendus, la prison est l’école du crime, ne suffirait-il pas de fermer les prisons pour venir à bout du crime – en tout cas du crime djihadiste ?

Alors bien sûr, il ne faut pas stigmatiser ni amalgamer. N’empêche, on aimerait que, cette fois-ci, les millions de musulmans européens sincèrement horrifiés par de tels actes se soucient un peu moins de dénoncer les amalgames et un peu plus des horreurs que l’on commet au nom de leur religion. Puisque l’islam de papa n’a rien à voir avec celui de Boko Haram, on voudrait qu’ils se dressent pour dire : « Pas en notre nom ! » Peut-être n’y a-t-il aucun rapport entre le fait qu’il n’y ait plus un élève juif dans les écoles publiques de Seine Saint Denis et les équipées sanglantes d’un Merah ou d’un Nemmouche. Sans doute ceux-ci sont-ils les arbres pourris qui cachent la forêt des musulmans paisibles et républicains. Mais alors, comme le disait le sociologue Abdennour Bidar à propos de Merah, il est temps de nous interroger collectivement sur l’état d’une forêt qui peut cacher de tels arbres.

*Photo :  SIPA/SIPA. 00684974_000003.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.