L’un reste, l’autre partira. À moyenne échéance, les proches de Bachar Al-Assad savent son pouvoir, sinon son existence physique, condamné. Haut perché dans l’esprit du longiligne président syrien, le déni de réalité s’est matérialisé dans une allocution officielle prononcée dimanche dernier à la Maison des arts et de la culture de Damas[1. Egalement appelé « Dar Al-Assad », sur la place des Omeyyades.], devant un parterre choisi d’invités. Pendant près d’une heure, Bachar a égrené vérités douloureuses pour l’Occident (l’insurrection syrienne est de plus en plus gangrénée par des éléments salafistes soutenus par des parties étrangères),  et aveuglement coupable – l’opposition antibaathiste serait essentiellement terroriste – pour proposer un improbable plan de sortie de crise. En trois points, ce dernier consiste à arrêter la violence, autrement dit à mater définitivement la rébellion, ce qui relève du vœu pieux lorsque les deux tiers du pays échappent au contrôle de l’armée puis à entamer des négociations entre l’Etat et ce qu’il reste d’opposition légale avant la formation d’un gouvernement d’union nationale sous l’autorité de… Bachar Al-Assad. Avec un beau lapsus freudien au passage : « nous avons choisi la solution militaire … euh pardon je reviens au début »…

L’Armée Syrienne Libre, dont la dénomination à l’eau de rose ne doit pas nous tromper sur son alliance filandreuse avec le Front salafiste Al-Nosra, s’est évidemment empressée de rejeter une offre de dialogue qui ne lui était du reste pas adressée. Les régimes autoritaires cultivant naturellement une mentalité obsidionale qui les éloigne de toute remise en cause, la sincérité de Bachar n’est peut-être pas en cause. Malgré les avertissements des caciques du régime, anciens compagnons de route de feu Hafez Al-Assad, le vice-président sunnite Farouk Charaa et la conseillère présidentielle alaouite Boutheina Chaabane, le premier cercle du pouvoir n’a cessé de traiter ses opposants en ennemis héréditaires, quitte à militariser un conflit initialement politique. Avec pour seul résultat tangible l’afflux croissant de jihadistes venant grossir les rangs de la guérilla  pour perpétrer des exactions anti-alaouites, antichrétiennes ou anti-druzes en réponse aux massacres d’une armée syrienne forte de ces minorités religieuses. Les dernières minutes du discours d’Assad nous montrent un Ubu oriental sûr de son fait, embrassant la foule en liesse, tel un roi thaumaturge dont les sujets scandent inlassablement « Allah, Souria, Bachar ou bes » (« Dieu, la Syrie, Bachar, et c’est tout ») avant de jurer fidélité bras tendus et poings fermés  –« Par notre âme, par notre sang, nous nous sacrifions à toi Bachar »  – en espérant que leur chef d’Etat bien aimé guérisse leurs écrouelles. Ces quelques images au surréalisme bouffon en disent long sur le dernier acte de la tragédie qui est en train de s’écrire à Damas.

Contre toutes les évidences, le raïs syrien défie l’inéluctable, alors même que son vice-président a récemment reconnu que la guerre civile était ingagnable. Quoiqu’il semble ébaubi par l’ivresse des despotes, Bachar place peut-être ses derniers espoirs dans l’aide militaire et logistique que lui apporte le Hezbollah; une information à prendre avec des pincettes rapporte même la présence de 5 000 combattants du Parti de Dieu sur le front damascène. Mercredi dernier, cheikh Hassan Nasrallah a d’ailleurs réitéré son soutien indéfectible au régime syrien vacillant. Dans un discours comme il en a le secret, depuis un lieu mystérieux où il peut déployer toute son éloquence à l’abri des drones israéliens, le leader du Hezbollah a expliqué que la participation de la milice chiite au  gouvernement libanais avait empêché l’ouverture d’une guerre entre Damas et Beyrouth. En visant implicitement son rival sunnite Saad Hariri, cheikh Hassan a violemment invectivé les semeurs de discorde intra-islamique affiliés à l’Occident, faisant de l’accueil illimité des réfugiés syriens un devoir humanitaire de l’Etat libanais, une position loin de faire l’unanimité au sein même des milieux prosyriens libanais.

Nasrallah insiste mordicus sur une nécessité : éviter la partition de la Syrie… qui existe déjà de facto. À quoi bon ressasser un laïus convenu, arc-bouté sur de grands principes, l’unité arabo-islamique face à Israël, lorsque le réel dément cette fiction ? À Jérusalem, Netanyahou vient d’annoncer l’érection d’une barrière de sécurité séparant les deux côtés du Golan, la région syrienne de Quneitra étant désormais aux mains d’éléments salafistes qui ne ménageront pas Israël comme l’armée syrienne quarante ans durant. Mais, en politique moyen-orientale, l’art oratoire consiste moins à tenir un langage de vérité qu’à poser des jalons pour l’avenir.

Lorsque le leader chiite se demande à voix haute « Dans quel sens s’inscrivent alors les explosions contre les églises dans plusieurs pays arabes et islamiques et les attentats contre les chrétiens dans leurs églises sous prétexte qu’il leur est interdit de fêter Noël et le Nouvel an ? (…) Ces fêtes font partie des rites longtemps respectés par l’islam, depuis la naissance de l’islam (…) Vous inventez une nouvelle religion, une nouvelle hérésie quand vous cherchez à imposer votre esprit par le biais des assassinats, des massacres et des explosions » en condamnant la vague salafiste qui déferle sur des pans entiers de la région, il se fait l’avocat éperdu d’un nationalisme arabe moribond. Les observateurs tenants de l’atavisme familial rappelleront que Hassan Nasrallah est le fils d’un militant du Parti Social-Nationaliste Syrien d’Antoun Saadeh.

Tout en sachant la partie perdue en Syrie, le Hezbollah parie sans doute sur l’avenir et entend consolider son alliance stratégique avec le Courant Patriotique Libre des chrétiens Michel Aoun et Gebran Bassil en vue des élections qui auront lieu à l’automne. D’ici là, nul ne peut prédire l’avancée du chaos syrien. Une chose est sûre : le jeu politique libanais devra compter avec le Hezbollah, qui a certes perdu des plumes dans l’affaire syrienne mais bénéficie d’une solide rente de situation à l’intérieur de la communauté chiite libanaise et vit du prestige acquis en 2000[2. Date du retrait israélien du Sud-Liban, perçu comme une victoire du Hezbollah.] et 2006[3. Guerre de juillet avec Israël, à l’issue de laquelle Tsahal échoua à démanteler l’arsenal du Parti de Dieu malgré trente-trois jours de bombardements.].  En 2013, le nationalisme arabe post-baathiste pourrait ainsi être incarné par un cheikh chiite enturbanné soumis à l’autorité spirituelle du guide suprême iranien Ali Khamenei. Qui l’eût cru ? Décidément, au Liban comme en Syrie, la politique n’est plus qu’un immense jeu de dupes…

 *Photo : Hawra.

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