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Apocalypse lisse

Photo : Marc Ollivier

D’innovation en modernisation et de modernisation en innovation, la SNCF nous conduit chaque jour un peu plus loin dans l’effroi. La métaphysique ultralibérale qui étend ses effets en elle est, on le sait, très généreuse en désastres. Il ne se passe désormais plus une demi-heure sans qu’une nouvelle « modernisation » n’éclate sans pitié à la gueule de ses employés ou de ceux qui ont le malheur d’être devenus ses « clients ». Chaque progrès vers la « rationalisation » marchande représente invariablement un pas supplémentaire vers une irrationalité dont tout un chacun − à l’exception du cas sans espoir des « spécialistes » − peut mesurer les ravages quotidiens et concrets.

Un beau jour, la fureur modernisatrice de la SNCF vous frappe par surprise dans les chiottes. Les voici transformées en grotesques et rebutantes cabines spatiales hautement technologisées, dont l’accès est désormais réservé aux technophiles les plus pointus, c’est-à-dire aux enfants et aux adolescents.[access capability=”lire_inedits”]Une autre fois, l’assaut est porté sur les systèmes d’achat de billets. Dès lors, le prix d’un voyage varie dans des proportions toujours plus exorbitantes, en fonction d’un nombre toujours croissant de critères toujours plus opaques.

Non contente d’augmenter sans fin ses tarifs pour des prestations toujours plus mauvaises, la SNCF a su en outre métamorphoser l’étude des différents prix et trajets possibles en une épreuve interminable et titanesque au terme de laquelle Hercule lui-même se serait résolu au covoiturage. À moins qu’il ne soit tombé par miracle sur le site Internet de la Deutsche Bahn, seul lieu permettant désormais aux voyageurs français (et grecs) d’accéder à des informations complètes et à la portée d’un entendement humain normal sur les impénétrables mystères du trafic ferroviaire français.

Pourtant, c’est dans la matérialité même de ses trains les plus récents que la SNCF exerce à présent son irresponsable violence et déploie sa métaphysique sinistre. L’hystérie de la protection absolue et l’hybris moderne la plus infantile se sont transformées en monde concret, en abjection matérielle − qui ne peut susciter chez tout homme libre qu’une répulsion physique immédiate et un légitime désir de destruction.
Herméticité, indestructibilité, lisseur : ainsi avance le cauchemar chaque jour plus totalitaire de la matérialité moderne, qui s’étend hélas bien au-delà de la SNCF, claudiquant sur ces trois pattes hideuses et boursouflées par le fantasme de toute-puissance.

Herméticité, indestructibilité, lisseur : la matière hurle sa haine à l’état pur contre le phénomène vivant en général et humain en particulier. Les plus récents compartiments de voyageurs évoquent à présent en effet d’immenses aquariums mobiles pourvus d’armatures d’acier et de parois de verre d’un mètre d’épaisseur. Ces cercueils transparents protègent les voyageurs contre tout danger extérieur et résisteraient sans nul doute à la chute d’une météorite, celle-ci fût-elle diaboliquement orchestrée depuis Tarnac. Mais ils suscitent tout aussi assurément une angoisse diffuse, un sentiment de claustrophobie et d’irréalité irrespirable.

Cela ne suffisait pas, pourtant, pour porter la terreur moderne à son comble et mettre de son côté toutes les chances de susciter des paniques collectives. Il fallait encore faire disparaître tout danger à l’intérieur du compartiment lui-même. Partout, des matériaux d’une solidité et d’une lisseur obscènes y décrivent des courbes veules et sans accrocs. Du sol au plafond, la matière s’atténue et s’euphémise jusqu’à la nausée en arrondis sympas et colorés.

Laissez ici toute espérance : votre regard cherchera en vain la moindre aspérité, le moindre angle tranchant et libérateur, le plus infime accident respirable. Vous le savez : le monde moderne est un complot permanent contre l’incarnation.
Un jour prochain, vous n’accepterez plus tant d’arrogance. Vous prendrez votre revanche contre la violence inouïe de ce fascisme lisse. Demain, les trains seront enfin vieux, beaux et lents, débarrassés de leurs vitres inutiles. Les voyageurs se sentiront à nouveau en vie, leur peau se rappellera qu’elle est fragile et mortelle, adonnée à la bonne caresse du vent.[/access]

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Octobre 2011 . N°40

Article extrait du Magazine Causeur


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