Détester un écrivain est une bonne chose, mais l’accuser de mettre à mal le lien social est une ineptie. Pour Madame Ernaux, le dernier livre de Monsieur Millet « menace la cohésion sociale ». Cette expression a de quoi surprendre. D’abord parce qu’elle consiste à se draper dans une posture morale au nom de la collectivité : si la tactique est connue chez les puritains, elle est indigne du combat qu’un écrivain doit mener contre un autre. Ensuite parce qu’elle ne veut rien dire, ce qui est tout de même embêtant si l’on songe que Madame Ernaux enseigne le français.

Menacer la cohésion sociale, c’est menacer les valeurs d’ouverture qui fondent ladite société. Je comprends bien ce que cette représentation peut avoir de rassurant pour un étudiant en troisième année de Droit, mais je doute qu’elle soit compatible avec ce que nous apprend la littérature depuis qu’elle s’intéresse à la politique.

Laisser penser que notre société est fondée sur des valeurs, et, qui plus est, sur des valeurs humanistes, consiste à renier quatre siècles de lucidité littéraire. L’expression « cohésion sociale » peut bien animer des meetings, elle n’a rien à faire en littérature (sauf, bien entendu, à titre humoristique). Une société tient debout par la haine, non par la tolérance : il est regrettable que notre accusatrice, qui a certainement étudié Jonathan Swift ou Franz Kafka, ne s’en soit pas aperçu. Quant à la bibliothèque asceptisée à laquelle cette réforme, naturellement animée des meilleures intentions du monde, nous donnerait d’aboutir, je doute qu’elle soit très instructive pour nos chers petits. À quoi pourrait bien ressembler une littérature qui s’attacherait à respecter scrupuleusement les valeurs sur lesquelles une société, dans son infinie tolérance, se croit fondée ? Voyez comme c’est bête : à rien.

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