On avance. Lentement, mais sûrement. 2015 ans après Jesus Christ[1. Luc 7, 36-50.], 53 ans après Georges Brassens[2. « La complainte des filles de joie », 1962.] et 2 ans après Causeur[3. « Touche pas à ma pute ! », 2013.], c’est au tour d’Amnesty International de monter au créneau pour la dignité des personnes prostituées. Un document de travail de la célèbre organisation de défense des Droits de l’Homme, qui compte 7 millions de membres dans 150 pays,  prévoit en effet d’appeler à une dépénalisation universelle de la prostitution.

Rappelons que, chez nous, le gouvernement poursuit toujours la chimère d’une « abolition » du plus vieux métier du monde, et prétend y parvenir en pénalisant les clients de prostituées. Bien que 98% des personnes qui font commerce de leurs charmes s’opposent à cette mesure aussi hypocrite que liberticide, nos dirigeants n’en démordent pas : il faut en finir avec cette activité, au motif qu’elle ne serait jamais pleinement consentie. Pourtant, la dernière étude sérieuse sur le sujet démontre qu’en France, à peine 7% des personnes prostituées ne l’ont pas librement décidé. Mais Najat Vallaud-Belkacem et ses amies ont leurs raisons que la raison ne connaît pas : les fameux « Droits des femmes », puisque chacun sait que toute personne prostituée est une victime de l’oppression masculine…

En attendant, plus on réprime leur activité, plus leur situation est précaire. « Elles sont bousculées par les flics et menacées de la vérole », compatissait déjà Brassens. L’ONG confirme, presque mot pour mot : « Les éléments dont on dispose prouvent que la pénalisation du travail sexuel a tendance à renforcer plutôt qu’à réduire les discriminations envers ceux qui proposent du sexe tarifé, en les exposant à un risque supérieur de harcèlement et de violences, y compris policières. Cela attente par ricochet au droit des travailleurs du sexe à la santé et aux soins, en particulier la prévention du Sida, et constitue un facteur contribuant à leur dénier l’accès à la justice, à la protection de la police et de la loi, ainsi qu’à les exclure de protections sociales telles que les services de santé, le logement, l’éducation et les titres de séjour. »

Amnesty International, qui se fonde sur des recherches effectuées par des agences des Nations Unies, des ONG et les sciences sociales, l’écrit donc noir sur blanc : « La pénalisation, sous ses diverses formes, expose les travailleurs sexuels à un risque accru d’atteintes aux Droits de l’homme. » Pour les en protéger, l’organisation s’apprête donc à ratifier un document définitif sur le sujet lors de sa conférence qui aura lieu ce week-end à Dublin et réunira 500 délégués de plus de 80 pays. Celui-ci n’aura pas d’autre effet que de graver dans le marbre la nouvelle ligne officielle d’Amnesty, mais la fuite du document préparatoire divise déjà violemment.

Il faut dire que le texte, dans sa version non définitive, n’hésite pas à faire état de réalités qu’on croyait aujourd’hui impossible à rappeler. Il part notamment du principe que le désir sexuel est un besoin fondamental et que pénaliser les clients « pourrait conduire à une violation du droit à la vie privée, attenter à la liberté d’expression et à la santé » des individus. Et il souligne le fait que des personnes ayant un handicap physique ou psychologique trouvent dans la prostitution un moyen de « se sentir en sécurité pour exprimer leur sexualité » et de « développer une plus forte confiance en soi ». Précisément ce qu’une prostituée parisienne nous expliquait dans un récent article, consciente de jouer « un rôle sanitaire et social »…

Mais du côté des ligues de vertu, globales ou locales, il demeure inconcevable qu’un rapport sexuel entre adultes consentants puisse donner lieu à une transaction. Comme de juste, un appel de 400 personnalités, dont quelques stars d’Hollywood, exige que l’organisation change son fusil d’épaule. Les équipes scandinaves d’Amnesty, elles aussi, sont vent debout contre cette prise de position qui va à l’encontre du très répressif « modèle suédois ». Et bien que l’organisation insiste évidemment sur la nécessité de continuer à combattre tous les trafics d’êtres humains, comme l’exploitation sexuelle de femmes ou d’enfants, des féministes du monde entier sont déjà en ébullition

Autrement dit, pas d’affolement : la liberté de disposer de son sexe, ce n’est peut-être pas encore pour ce week-end.

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Pascal Bories
est journaliste.est journaliste.
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