Winfried Kretschmann, futur ministre-président Vert du Bade-Wurtemberg.

Le militant écologique est aussi pitoyable que le conservateur ou le socialiste : il ne tient pas l’alcool les soirs de victoire. Les soirs de défaite, non plus. Mais là n’est pas la question. Pour mon mari Willy, qui était déjà écolo quand Dany Cohn-Bendit se contentait d’être juif allemand, dimanche fut un soir de gloire. Lundi matin, en me levant aux aurores sur les coups de 13 heures, je n’ai plus eu qu’à prier saint Alka et saint Seltzer, patrons des lendemains de cuite, pour qu’ils m’enlèvent fissa cette barre qui vous ceinture la tête et empêche de penser quand elle court du bout des orteils à la pointe des cheveux. En somme, à Stuttgart, nous avons bien bu.

Il faut dire que ce n’est pas tous les jours que les Verts battent à plate couture la CDU. Le parti d’Angela Merkel était au pouvoir dans le Bade-Wutemberg depuis un demi-siècle : il n’y est plus ! On ne sait pas encore si Winfried Kretschmann, le leader des Verts, parviendra à imposer son leadership face au SPD de Nils Schmid, qui le jugeait, jusque hier, trop conservateur. Kretschmann aime Bambi, c’est sûr. Le compostage, la lombriculture, les toilettes sèches, il kiffe un max. Autre bon point vert pour lui, il n’aime pas les centrales nucléaires surtout quand elles sont japonaises : la preuve, il n’en a pas sur lui. Mais ce catholique de 62 ans reste, aux yeux de la gauche locale, un conservateur un tantinet réac. De l’eau coulera sous les ponts avant qu’il admette que deux hommes peuvent faire autre chose que s’enculer durant leur service militaire : s’aimer, par exemple. Pour ce qui me concerne, je reste assez extérieure à tout ça, n’ayant en vue aucun homosexuel à épouser. Au cas où : faire offre à la rédaction qui transmettra.

Donc, nous voilà dans de beaux draps, comme le disait déjà Céline, excellent auteur dramatique allemand de langue française. Une chose est claire comme du cristal : c’est la révolution dans le Bade-Wurtemberg. Le printemps allemand commence – avec quelques jours de retard sur le reste de l’Europe. Sur le fond, rien ne changera : nous nous apprêtons à remplacer un conservateur par un autre conservateur. Mais c’est le propre des révolutions, comme le dit si bien Alain Delon dans Le Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Angela Merkel n’a jamais vu Le Guépard. Elle aurait dû. Elle nous a servi une campagne électorale calamiteuse. Un jour, elle ne s’engage pas en Libye, because Rommel et ses frères. Le lendemain, elle s’y engage, toute vexée que l’ami Miclo (il porte le nom de la meilleure marque de schnaps alsacien, il ne peut pas être tout à fait mauvais) critique sa position. Puis elle se ravise. Pareil pour le nucléaire : elle annonce un moratoire de trois mois sur les trois centrales allemandes les plus anciennes. L’électeur a beau être allemand et antinucléaire, il lui reste un peu de lumière dans le lobe frontal pour se dire : « On me prend pour un con. » Bref, Angela Merkel a voulu faire de la démagogie, mais elle n’y est pas parvenue.

Reconnaissons une chose : Winfried Kretschmann et Nils Schmid ont, tous deux, fait assaut de démagogie. Tous deux ont juré de raser gratis. Il n’aurait pas fallu les pousser très loin pour qu’ils promettent la pipe à dix balles. Un exemple : le projet de nouvelle gare à Stuttgart. Ils ont mobilisé les forces les plus conservatrices et les plus réactionnaires du Land autour de ce projet qui, pourtant, ne cassait pas trois pattes à un canard.

Enfin, ce dimanche, j’ai tout vu à la maison. Cela a commencé sur les coups de 8 heures. Willy m’a réveillée, en me disant : « Trudi, aujourd’hui je vais voter. » Que répondre à la résolution d’un poivrot qui jure de ne plus boire ? Lui rappeler qu’il n’a jamais pris, de toute sa vie, la direction d’un bureau de vote ? Je lui ai dit : « Reprends tes esprits, je te prépare un café. » Le café n’a pas eu raison de sa soudaine volonté de puissance. Et je l’ai vu, à 9 heures, quitter le domicile conjugal pour aller accomplir son devoir électoral – son devoir conjugal, je ne me rappelle pas quand il l’a rempli. Comme il n’avait jamais voté de sa vie, il a dû faire dix ou douze bureaux avant de trouver le sien.

Il est rentré à la maison exténué. Il était 15 heures. Pétri d’angoisse, il s’est servi un premier verre. « Je pense, dit-il, que le temps est venu : les Verts peuvent l’emporter. » « Et pourquoi pas, ma grand-mère », lui ai-je répondu. 

Ma réponse a ouvert les vannes de son désespoir. Il a vidé une bouteille de vodka (compatissante, je l’ai un peu aidé), deux de Jägermeister (va crever en enfer plutôt que boire ça). Puis, une fois qu’il était complètement cuit, il a appelé ses copains écologistes. Ils sont tous venus à la maison. Je me suis retrouvée la seule femme parmi une douzaine de Verts à moitié plein. Meinetwegen ! Willy est descendu à la cave, pour en remonter, les bras chargés de bouteille. Le Meursault 1992 offert par Elisabeth Lévy un jour de grand soif : liquidée en 3 minutes chrono à la santé de Stefan Mappus, le ministre-président sortant du Bade-Wurtemberg. Mappus ? Ma vache, oui ! Bourgogne, grands Bordeaux, côtes du Rhône et vins de Loire : ils ont tout liquidé jusqu’à s’en rendre malades. J’étais en train de les défendre de boire le bio-éthanol qui sert à alimenter le feu de notre cheminée qui pue l’essence quand les estimations sont tombées à la télévision : les Verts élus.

C’est là qu’ils se sont calmés. Les premiers imitant l’aboiement du chien un soir de pleine lune, les autres se prenant pour des cigognes. Ils rivalisaient dans les glapissements et caquètements infâmes, quand Willy (c’est pas pour rien que je suis mariée à un intellectuel) déclara : « Les mecs, on fait quoi ? »

Ils ont fait. Beaucoup sur eux. La plupart même. Les plus vaillants, libérés sous eux des contingences physiologiques, ont échafaudé des plans : envahir le Japon par le sud, là où les Japonais s’y attendent le moins, et remplacer les stands de sushis par des stands de currywurscht non radioactives, raser les moustaches d’Helmut Rau, le ministre d’Etat, lustrer le crâne de Peter Frankenberg[1. Ministre à je-ne-sais-plus-quoi. La calvitie, sans doute.], puis se grimer rapidement en bouteille de gewurztraminer pour s’introduire à Fessenheim et faire péter le cœur du réacteur. Quand ils en sont arrivés à se faire parachuter en deltaplane au-dessus de Tchernobyl, c’en fut trop pour moi. Je suis allée me coucher. C’est précisément le moment qu’ils ont choisi pour monter dans leurs voitures et en faire vrombir le moteur dans les rues de Stuttgart.

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