Souvent cité mais peu lu, Alexandre Douguine apparait comme un penseur obscur et fantasmé. Ni éminence grise du Kremlin, ni marginal sans influence, le chantre de l’eurasisme est une personnalité qui intrigue. La lecture de son Appel de l’Eurasie (2013) permet de mieux saisir sa pensée et sa personne.


 

Fièrement francophone et profondément francophile, Alexandre Douguine a développé une relation intellectuelle et humaine avec Alain de Benoist. C’est l’un de leurs entretiens qui est transposé dans ce livre, dans lequel les grands thèmes de l’Eurasie sont évoqués. Leur dialogue débute par une discussion sur l’origine de l’eurasisme, doctrine née dans l’émigration russe blanche des années 1920.  Le courant de pensée eurasiste est l’héritage du débat entre occidentalistes et slavophiles qui, comme l’a prouvé Michel Heller, traverse toute l’histoire de la Russie.

L’eurasisme, une pensée originale

L’eurasisme est une doctrine de l’espace et d’un espace en particulier : l’Eurasie. La définition de ce mot n’est pas chose aisée. L’Eurasie, c’est à la fois une plaque continentale et le royaume de la steppe. C’est l’Europe et l’Asie qui fusionnent, mais également l’ancien Empire des Romanov. Ou serait-ce les anciens territoires de l’URSS ? Ou simplement la Russie actuelle ? Quoi qu’il en soit, les eurasistes se mettent d’accord sur un point, comme le rappelle la chercheuse Marlène Laruelle : « l’Empire est pour eux la construction naturelle de l’espace eurasien. » Pour Alexandre Douguine, le point essentiel de l’eurasisme, c’est l’affirmation de la Russie non pas comme un pays européen, ni comme un pays du tout, mais comme une civilisation à part entière, distincte à la fois de l’Europe et de l’Asie. Cette proposition, déconcertante il est vrai, est à l’origine de la pensée de l’auteur russe et du rôle messianique qu’il attribue à son pays.

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L’eurasisme est obsédé par les grandes idées et en particulier par le « destin » de l’Eurasie. Cette obsession fait de cette école de pensée un laboratoire d’idées neuves et ambitieuses. Le concept de « démotie » par exemple, du penseur Nicolaï Alexeiev, est inventé pour remplacer celui de démocratie. La démotie est comprise comme un régime où le peuple n’est pas seulement représenté par des élections, mais où il participe activement à son destin. Cette définition dénote bien-sûr une vision pessimiste de la démocratie libérale, qui aurait manqué à ses promesses de « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Toutefois, Douguine souligne que c’est un terme nécessaire pour définir les aspirations de certaines nations qui n’ont plus confiance dans le modèle politique occidental. Il aspire à fonder en Eurasie une véritable démotie et nous invite à repenser le lien implicite qu’on tisse inconsciemment entre démocratie libérale représentative et participation populaire à la destinée de la nation.

Un autre penseur exploré durant l’entretien est Lev Goumilev (1912-1992), qui fit revivre les thèses eurasistes dans les années 1950. Cet historien met notamment l’accent sur l’aspect tellurique de la nation, développant la notion de « lieu-développement », dans une espèce d’hyper déterminisme où « le lieu décide de tout : l’espace comme destin ». Goumilev fonde également le terme de « passionarité », pulsion qui traverse les ethnies et les individus, et qui les pousse à accomplir des « exploits dépassant l’horizon de la vie quotidienne ». Douguine reprend à son compte ces idées pour décrire l’évolution du monde moderne d’une manière quasi biologique, mettant en avant la diminution de la passionarité chez certains peuples, notamment les russes, entrainant leur déchéance politique et morale.

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Cette partie de l’ouvrage pourrait être balayée d’un revers de la main, considérée comme une lubie grand-russienne permettant de justifier une domination sur ses voisins. Toutefois ces idées, et surtout leur réactualisation, témoignent du malaise qui persiste chez certains russes face aux idées européennes dominantes de démocratie, de libéralisme et même de positivisme, considérées comme insuffisantes ou manquant d’élévation. L’eurasisme répond par une doctrine plus spirituelle qui donne un poids considérable à l’espace, à la terre et aux racines. Mais l’eurasisme ne s’arrête pas à des abstractions. Douguine milite également pour une certaine organisation du monde moderne.

L’Eurasie contre l’Occident

L’eurasisme c’est aussi une certaine vision du monde et de l’équilibre international. Concernant cet aspect, le point central de la doctrine concerne l’Occident. Douguine considère que ce dernier a cessé depuis longtemps d’être une réalité géographique pour devenir un concept géopolitique et civilisationnel. Le penseur russe souhaite donc que l’Eurasie connaisse la même évolution pour devenir le « concept antithétique de celui d’Occident ». Le rejet de la démocratie libérale illustre cette ambition. Cette opposition, Douguine la perçoit comme violente et inévitable : l’Eurasie doit unir les civilisations contre celle qui prétend être La Civilisation. On sent en filigrane une proximité avec les théories de Samuel Huntington, telles que développées dans Le Choc des civilisations. La dichotomie entre « civilisations » et « Civilisation », ainsi que la tension qui naît inévitablement de la rencontre de ces deux concepts, occupent un rôle clé dans le maître-ouvrage du professeur de Harvard. (…)

 

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