Que s’est-il passé le 2 février à Aulnay-sous-Bois ? Théo, 22 ans, contrôlé par une patrouille de police qui le soupçonnait de faire le guet pour des trafiquants de drogue, a subi un contrôle d’identité musclé. D’après des images filmées par caméra cité de la Rose des vents, le jeune homme aurait reçu de violents coups de matraque télescopique. La vidéo ainsi qu’un rapport de la police des polices (IGPN) concluent que les forces de l’ordre auraient fait usage de cette arme comme une épée, ce qui est contraire au règlement. Mais une juge d’instruction, contre l’avis du parquet, a retenu une qualification supplémentaire : le viol au moyen de ladite manette, acte sexuel qui n’apparaît pas sur les images. Venu au chevet de la victime, le président François Hollande et son ministre de l’Intérieur promettent de faire toute la lumière sur cette affaire. Quelle que soit la réalité des faits, le contexte politique ne contribue pas à la sérénité de l’enquête : instruits par les émeutes de novembre 2005, provoquées par la mort accidentelle des jeunes Zyed et Bouna cherchant à fuir la police dans un transformateur électrique, l’appareil sécuritaire et juridique craint qu’une requalification des faits ne retenant pas le viol embrase les banlieues…

Justice partisane exigée

La matraque télescopique qui a blessé Théo, ce jeune homme de 22 ans d’Aulnay-sous-bois, se déploie sur toute la France et en heurte le fondement, maniée par des hordes irresponsables, aux intérêts variés, qui ont en commun de n’avoir cure de la chose publique. À l’affût dans les rues comme sur les plateaux, excitées par l’odeur du sang, elles s’en servent pour cogner sur le socle social déjà bien fissuré. Alors même que la lumière est encore loin d’être faite, elles y vont chacune de leur petit coup de Tonfa idéologique, martèlent telle vérité qui les arrange et cherchent à tirer les dividendes de l’affaire. À l’affût, le milieu associatif, toujours prompt à imprimer t-shirts et autres casquettes, organisant des marches blanches et exigeant une justice partisane. À l’affût, les libertaires et les antifascistes trouvant ici un prétexte de plus pour casser du flic à Paris, Lille ou Nantes – où les échauffourées se sont terminées mercredi soir place de la petite-Hollande.

À l’affût, les casseurs prenant immédiatement fait et cause pour un jeune homme censé leur ressembler, dans les communes de Tremblay-en-France, Pierrefitte, Bobigny ou Noisy-le-Grand dont les cités, rivales en tout, deviennent soudainement unies dans la révolte. À l’affût, les journalistes, friands de détails anatomiques scabreux, cherchant à enflammer la banlieue comme en 2005 pour y braquer leurs caméras dans l’espoir d’être relayés par CNN. À l’affût, les anti-racailles compulsifs incapables de distinguer un jeune de banlieue d’un délinquant. À l’affût, la classe artistique, toujours prête à faire étalage de sa bonne conscience, à l’image de la chanteuse Imany, célébrée aux victoires de la musique, se lançant dans un interminable réquisitoire contre la police et les élites, confondues allègrement, et réclamant justice pour Théo et tous les sans-voix qu’elle aurait la très haute responsabilité de représenter.

Canteloup contrit

À l’affût, les nouveaux investisseurs chinois de l’Inter Milan, offrant à Théo une place pour assister à un match parce qu’il portait le maillot du club de foot lombard sur son lit d’hôpital – magnifique aubaine pour un club récemment condamné pour injures raciales et qui profite de la couleur de peau du jeune homme pour clamer son impeccable antiracisme à la face du monde. À l’affût, Rokhaya Diallo, s’empressant de twitter «encore un jeune noir», cherchant à exciter les ressentiments et à américaniser la France un peu plus en rejouant la partition de Malcolm X. À l’affût, Jean-Luc Mélenchon, assimilant la bavure à un acte de torture et de viol, accusations démenties le lendemain par l’IGPN. À l’affût, Yannick Noah, fustigeant « tous ceux qui parlent de la banlieue mais n’y ont jamais mis les pieds » comme si ses origines lui octroyaient une empathie et une expertise supérieures. À l’affût, Nicolas Canteloup, se vautrant dans la vulgarité le mercredi et demandant grâce le jeudi, grondé comme un enfant par la direction d’Europe 1 effrayée à l’idée de réveiller les fureurs du lobby LGBT – « C’est moi qui mérite un bon coup de matraque ! » osa le repenti, dans une ridicule contrition, se flagellant sur la place publique.

Chacun, depuis sa chapelle privative ou communautaire aux allures de camp retranché, cherche à tirer profit d’une guerre des nerfs qu’il alimente. Dans cette foire d’empoigne, il semblerait que le souci de la paix civile soit toujours accessoire. Bien au contraire, au carrefour des France qui ne se connaissent pas et ne cherchent pas à se connaître, les coups pleuvent sans conscience publique. Au milieu de ce tintamarre médiatique, le seul qui ait fait preuve de responsabilité est encore ce jeune homme couché sur son lit d’hôpital, exhortant la banlieue à cesser le combat. Ce jour-là, c’est lui qui était au chevet de François Hollande.

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