Accueil Culture Lyrique: Ferdinand Hérold, Massenet, Léo Delibes… Le romantisme français à l’enseigne du Palazzetto Bru Zane 

Lyrique: Ferdinand Hérold, Massenet, Léo Delibes… Le romantisme français à l’enseigne du Palazzetto Bru Zane 


Lyrique: Ferdinand Hérold, Massenet, Léo Delibes… Le romantisme français à l’enseigne du Palazzetto Bru Zane 
Le ténor Julien Henric. Capture Palazzetto Bru Zane / YouTube.

La musique romantique française refuse de mourir. Le Palazzetto Bru Zane nous offre de délicieuses résurrections lyriques…


Ah, on peut dire qu’elle se fait attendre, Fausta, l’héroïne tragique de Roma : jouant les utilités, assise sur son séant jusqu’au seuil du troisième acte ! En version concert, ce péplum méconnu était donné, le 28 septembre dernier, pour une représentation unique au Théâtre des Champs-Élysées. La postérité aura été cruelle avec ce flamboyant testament opératique, composé deux ans avant que n’éclate la Grande Guerre par Jules Massenet (1842-1912), dont un cancer du côlon consume les dernières forces. Était donc exhumée à bon escient cette partition quelque peu ronflante… et bien oubliée. Comment ? Grâce aux subsides du Palazzetto Bru Zane, irremplaçable mécène et défenseur, depuis son fief vénitien, des trésors cachés de la musique romantique française.

Tonnerre d’applaudissements au Théâtre des Champs-Élysées

On comprend tout de même assez bien pourquoi, contrairement à ce qu’il en va pour Manon ou Werther, les salles lyriques ont depuis longtemps déserté Roma. Son sujet antique s’appuie sur Rome vaincue, pièce à succès créée en 1876 par le jeune Alexandre Parodi (1840-1901), figure littéraire du temps rapidement vouée au sépulcre des belles-lettres : plus macabre encore que funèbre, la tragédie en alexandrins, transposée en livret par les soins d’Henri Cain, fera in fine passer Fausta de vie à trépas, occise d’un coup de surin par sa propre mère aveugle, Posthumia, dans le dessein d’éviter à sa fille d’agoniser à feu doux emmurée vivante, avant qu’elle-même ne décide de suivre celle-ci au tombeau. Le tort de Fausta ? La jeune vestale a rompu son vœu de chasteté en se faisant limer en secret par le guerrier Lentulus. Péché de chair inexpiable qui, assure le pontife Lucius, aura privé les Romains de leur victoire face aux Carthaginois. L’oncle Fabius, sénateur, n’aura pas d’autre choix que de livrer sa nièce Fausta à ses juges… Au dénouement, ce double sacrifice expiatoire provoque, en grande pompe symphonique, le triomphe des mâles soldats de Rome face à Hannibal. Même en version concert, la grandiloquence orchestrale laisse augurer du kitsch auquel une mise en scène de cette grosse machine avec chœurs, ballet et tout le tralala se prêterait non sans risque…

De fait, Roma, lors de sa création à la Belle Époque, apparaissait déjà surannée musicalement et fort peu aventureuse sur le plan stylistique. Certes, la puissance des chœurs, les cuivres explosifs, les cordes à plein volume et le marteau des grosses caisses font alliance pour charger d’une emphase et d’un hiératisme austère ces trois heures déclamatoires, où nulle part ne se retrouve la suavité mélodique qui immortalise certains morceaux de Thaïs ou du Roi de Lahore… Et donc, ce n’est qu’à l’acte trois qu’enfin Fausta se lève de sa chaise, pour chanter avec Lentulus un assez vibrant duo…

De cet opéra ressuscité des morts, nul ne fera jamais le chef-d’œuvre qu’il n’est pas. Le voilà pourtant bel et bien sauvé du naufrage par l’excellence de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo — Roma, en 1912, est créé, ne l’oublions pas, dans la Principauté avant d’investir le Palais Garnier ! — sous la baguette sculpturale du jeune chef transalpin Diego Ceretta, et du puissant Chœur de Radio France dirigé par Lionel Sow. Mais sauvé, enfin et surtout, par une distribution vocale de tout premier plan, à commencer par la soprano Rachel Willis-Sørensen dans le rôle de Fausta : aigus souverains, infinie délicatesse du phrasé, amplitude de la projection, fraîcheur du timbre… Aux côtés de celle qui chante sans rire « je suis la vestale flétrie », le ténor Jean-François Borras campe en grande forme l’amant Lentulus. La mezzo-soprano Julie Robard-Gendre incarne Posthumia avec un vibrato parfois exagérément distendu, mais ses graves sensationnels comme sa remarquable expressivité dramatique vous prennent décidément aux tripes. Le baryton grec Tassis Christoyannis fait un Fabius Maximus aussi nuancé en père altier qu’éploré, tout comme la somptueuse basse Patrick Bolleire frappe d’une voix d’airain le personnage de Lucius, grand prêtre roide et inflexible. Les rôles secondaires — Jérôme Boutillier, Hélène Carpentier, Aliénor Feix, Clémence Tilquin… — connaissent la même exigence d’exactitude. Quand a retenti l’ultime accord de Roma, la salle du TCE éclatait d’un tonnerre d’applaudissements et de bravi. Pourquoi évoquer maintenant cette performance unique ? Parce que, tout simplement, le concert a été enregistré, retransmis sur France Musique, mais surtout parce qu’il est promis à se voir très bientôt gravé en CD par le label Bru Zane…

Floraison de disques

De Paris à Caen, Saint-Étienne ou Montpellier, de Berlin à Montréal, le Palazzetto est régulièrement le partenaire des plus grandes salles pour permettre que s’y produisent musiques de scène, de chambre ou symphoniques, mélodies françaises… et opéras. Mais la marque de fabrique la plus notable du mécène transalpin, c’est l’édition. Annoncé pour mars prochain, un coffret de cinq disques consacrés au violoncelle dans le romantisme français, par exemple. Ou, à paraître en mai, deux CD remettant en lumière les partitions de la vicomtesse Clémence de Grandval (1828-1907), cette pianiste, cantatrice et compositrice qu’on a commencé à redécouvrir à travers une programmation de concerts qui aura rempli l’année 2026 et se prolonge encore en 2027. Le premier album réunira ses œuvres chorales et symphoniques, le second sa musique de chambre.

Floraison de CD, donc. Mais le plus beau trophée du label Bru Zane demeure à l’évidence sa collection incomparable de livres-CD au format « bibliothèque », dont chaque exemplaire, sur un tirage limité à 4 000, est dûment numéroté : leur couverture cartonnée, d’un chromatisme rivalisant d’élégance, inscrit ses titres en gaufrage de couleur, or ou argent, c’est selon. Double signet en tissu assorti, illustrations soignées, graphie bicolore et bilingue français-anglais des textes de présentation et du livret — ce sont de véritables bibles. Déjà riche de 47 volumes, la collection vient de s’enrichir de deux ouvrages merveilleux, chacun basé sur un premier enregistrement mondial. Ils tendent leurs bras vers les deux extrémités du romantisme français : d’une part Zampa, ou La Fiancée de marbre, opéra-comique de Ferdinand Hérold, millésimé 1831 ; d’autre part Jean de Nivelle, autre opéra-comique, créé, celui-ci, en l’an de grâce 1880. Ce sont des joyaux.

Illustration de Ch. Clérice pour la partition chant-piano de Zampa. (C) Bibliothèque historique de la Ville de Paris.

L’excellente musicologue Agnès Terrier introduit Zampa en soulignant sa quasi-concomitance avec Robert le Diable de Meyerbeer, compositeur incontournable de la monarchie de Juillet, à laquelle Hérold tiendra ainsi la dragée haute : succès si foudroyant qu’il exaspérait le mépris de Wagner pour cette œuvre qui, de fait, « participe à cette fusion des styles français et ultramontain dont Rossini avait été l’instigateur… ». Énergie rythmique, moelleux des mélodies cantabile, arabesques rutilantes, chœurs étoffés, dans une filiation évidente avec le Don Giovanni de Mozart sur le plan du livret — habilement concocté en vers par le sieur Mélesville selon une impeccable prosodie —, l’argument combine, sur un arrière-plan guerrier, dimension surnaturelle et imbroglio sentimental. L’action se déroule en Sicile, au début du XVIIᵉ siècle ; le forban Zampa finira dans les flammes de l’Etna en éruption… Dans cet enregistrement superlativement réussi, le Münchner Rundfunkorchester et le Chor des Bayerischen Rundfunks sont placés sous la baguette du chef américain Erik Nielsen. C’est peu dire que le plateau vocal est de haute tenue : le ténor Julien Henric dans le rôle-titre ; la soprano Hélène Carpentier dans celui de Camille, l’héroïne ; et surtout Cyrille Dubois, ténor décidément irremplaçable dans ce répertoire : à l’écoute, ourlés d’un phrasé fabuleusement nuancé, ce vibrato resserré, cette légèreté et cette rondeur de timbre rendent sa voix immédiatement identifiable. Héloïse Mas, François Rougier, Pierre Derhet et Lukas Mayr complètent cette distribution hors pair.

 1880. (C) Bibliothèque nationale de France

À l’autre bout du spectre musical sous les feux du romantisme, on retrouve Cyrille Dubois dans le rôle-titre de Jean de Nivelle, cet opéra tellement fin-de-siècle, éclipsé par l’avantage que la postérité, fille injuste, a donné à Lakmé, créé en 1883, soit deux ans plus tard. Il est vrai que l’œuvre ne dure pas moins de trois heures et que son intrigue féodale, concoctée en duo par Edmond Gondinet et Philippe Gille, est exagérément compliquée. Toujours est-il que Delibes devint, dans sa maturité, un personnage officiel, avant de mourir d’un infarctus, en 1891, à peine âgé de 55 ans. Kassya, opéra inachevé — et pour cause —, sera créé de façon posthume en 1893, dans une version orchestrée par Massenet. Qui saura ce que nous aurait réservé le compositeur du ballet Coppélia s’il avait vécu un peu plus longtemps ? Quoi qu’il en soit, ce Jean de Nivelle, laboratoire de Lakmé sans aucun doute, vous réserve quelques inoubliables morceaux de bravoure mélodiques, magnifiés par une distribution de haute volée. Il faut entendre, au premier acte, campé par le susnommé Tassis Christoyannis, le comte de Charolais prévenir onctueusement, dans une alternance d’octosyllabes et d’alexandrins : « Prenez garde au joli berger ! / L’amour se plaît à voltiger / Du lys superbe à la rose sauvage : / prenez garde au joli berger ! » ; ou encore, à l’acte III, Cyrille Dubois psalmodier : « J’ai vu revivre sous mes yeux / le doux pays de France / Les verts coteaux, les bois ombreux, amis de mon enfance »…

Théâtre de l’Opéra-Comique. MM. Maris, Gourdon et Grivot dans Jean de Nivelle. Rôles de Saladin, de Beautrellis et de Malicorne. Dessin de Chatinière (C) © Bibliothèque-Musée de l’Opéra.

On attend pour mars prochain la sortie d’un nouveau livre-CD, gravé sous les auspices du Concert de la Loge dirigé par Julien Chauvin, Médée, de Luigi Cherubini : un opéra-comique idéalement tragique comme on les aime. Il fut créé en 1797 au Théâtre Feydeau. Puis en avril, parution de La Montagne noire, drame lyrique composé en 1884 par cette élève de César Franck, amie de Liszt et émule de Wagner, compagne de l’écrivain Catulle Mendès, fort connue en son temps mais bien oubliée, Augusta Holmès (1847-1903), également poétesse. Encore une fois, c’est au Palazzetto Bru Zane qu’on doit l’exhumation de cet ultime opéra, dont la création à l’Opéra de Paris, en 1895, fut un échec. Cela suffit-il à expliquer sa disparition du répertoire pendant un siècle ? Combien de trésors mineurs demeurent enfouis dans les placards de notre patrimoine classique ?


Roma, opéra de Massenet, donné en version concert au TCE le 28 septembre dernier, en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane. Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Chœurs de Radio France, direction Diego Ceretta. Enregistrement disponible sur l’application Radio France. CD à paraître en 2027. Label Bru Zane.

Livre-CD : Jean de Nivelle, opéra-comique de Léo Delibes. 3 CD + textes + livret + illustrations. 187 p. Direction : György Vashegyi, Hungarian Philharmonic Orchestra, Hungarian National Choir. Avec Cyrille Dubois, Mélissa Petit, Marie-Andrée Bouchard, Tassis Christoyannis, Juliette Mey, Adrien Fournaison, François Rougier, Jean-Philippe Mc Clish.

Jean de Nivelle

Prix: 49,57 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de 49,57 €

Livre-CD : Zampa, opéra-comique de Ferdinand Hérold. 2 CD + textes + livret + illustrations. 167 p. Direction : Erik Nielsen, Münchner Rundfunkorchester, Chor des Bayerischen Rundfunks. Avec Julien Henric, Hélène Carpentier, Cyrille Dubois, Héloïse Mas, François Rougier, Pierre Derhet, Lukas Mayr.

Zampa Ou la Fiancée de Marbre (Livre Inclus)

Prix: 36,29 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de 36,29 €



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