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Élections en Serbie: une révolution par les urnes

Des élections qui ne changeront pas le consensus sur l’appartenance du Kosovo à la Serbie


Élections en Serbie: une révolution par les urnes
Des citoyens fêtent la victoire de la Liste du mouvement des étudiants, aux élections parlementaires de 2026, place Nikola Pasic, Belgrade, Serbie, le 27 octobre 2026. Alexander Ryumin/ZUMA/SIPA

Dimanche 25 octobre, lors des élections législatives serbes, le parti au pouvoir depuis 2012 a été renversé par une liste issue d’un mouvement massif de contestation citoyenne. Rassemblant la rue serbe, des plus nationalistes aux européistes convaincus, la société civile se trouve face à un défi de taille : passer de la contestation au gouvernement.


La liste « Les étudiants gagnent », formée pour les élections anticipées d’octobre 2026 qui font suite à la démission du président Aleksandar Vučić en septembre, a remporté 52,71 % des voix, ce qui représente 140 sièges au Parlement. Devant ces résultats inédits que peu d’indicateurs laissaient présager si drastiques, la coalition « Serbie unie », et Vučić sa tête de liste, sont obligés de reconnaître une nette défaite avec 103 sièges (39,17 % des voix) qui confère la majorité absolue au mouvement des étudiants.

Un enjeu majeur de la campagne était de mobiliser les nombreux abstentionnistes, désabusés par le défilé oligarchique des hommes de pouvoir toujours proches de Vučić, et parfois de la criminalité organisée et par les scandales successifs. Mais les électeurs de Serbie et de la diaspora comme ceux des minorités nationales, se précipitent aux urnes pour ce scrutin qui prend l’allure d’un référendum anti-Vučić et compte le taux de participation le plus haut depuis trente ans. Dimanche soir, la liesse éclate dans les rues, sans heurts, et le soulagement et l’espoir se lisent sur les visages.

La société civile contre l’État

Effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad, en 2024.

Une contestation massive du gouvernement règne dans la rue serbe, en ébullition depuis près de deux ans, après la tragédie de l’effondrement d’un auvent de la gare de Novi Sad en 2024. Seize personnes ont trouvé la mort dans cet accident, attribué au manque de transparence dans l’attribution du marché public, et cette étincelle a provoqué une mobilisation nationale considérable, atteignant les centaines de milliers de manifestants exaspérés par la corruption endémique. Les étudiants, premiers à se mobiliser, ont structuré l’organisation de ces mouvements et, progressivement, sa transformation en une proposition d’alternance politique crédible. Leur programme est bref mais ambitieux, plus technique que politique. Il se concentre sur la lutte contre la corruption, le système éducatif et la protection sociale. Il s’agit pour eux d’opérer un véritable changement de régime, et ils promettent un rétablissement de l’état de droit et du débat démocratique par une refondation complète des institutions, ce qui implique une épuration de l’appareil d’État. C’est là l’objectif commun de tous les élus et soutiens de ce mouvement, qui ont écarté leurs disparités profondes et la diversité de leurs aspirations politiques pour faire tomber le pouvoir en place.

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Du mouvement de rue à l’épreuve des institutions

Pour le mouvement étudiant, l’heure n’est désormais plus à la contestation mais à la construction. Il dispose de trente jours pour constituer l’Assemblée, seule chambre du Parlement, et devra constituer un gouvernement avant la fin du mois de décembre. Leurs élus, tout comme les membres pressentis du gouvernement, sont issus de la société civile, sans aucun engagement ou expérience politique. Ils sont professeurs, médecins, scientifiques, etc., experts en leurs domaines respectifs, et collaborent sans que nul ne soit érigé en leader. À l’image de toute la mobilisation, les arbitrages se font de façon particulièrement démocratique, et passent au vote dans des plénums, principaux organes de décision pour une structure toute horizontale. La pratique d’une démocratie si directe, si inspirante puisse-t-elle être, forme aussi un frein à l’émergence de responsables et à l’incarnation du programme par des figures identifiées. De ce fait, et à cause de la diversité des profils des candidats, qui fait aussi la force du mouvement, son défi majeur sera de rassembler suffisamment de profils compétents, aptes à se substituer aux réseaux en place tout en construisant une nouvelle vision politique pour la Serbie.

Révolution de couleur ou mouvement patriotique ?

Emmanuel Macron et Aleksandar Vucicron le 15 juillet 2019 à Belgrade © Darko Vojinovic / AP / SIPA Numéro de reportage : AP22357669_000019

Pris de court par le verdict des urnes qu’il a reconnu sans difficultés, Aleksandar Vučić réagit toutefois en dénonçant une « révolution de couleur » orchestrée par des intérêts étrangers, selon sa rhétorique habituelle depuis le début des manifestations. Cependant, aucune trace de financement extérieur ni de téléguidage occidental ne vient étayer cette hypothèse. L’engagement des manifestants et des étudiants répond en réalité à des mobiles profondément patriotiques : dans les cortèges, ce sont les couleurs serbes, les croix et les icônes orthodoxes qui sont arborées, loin d’un atlantisme ou d’un progressisme béat. L’absence de drapeaux de l’Union européenne ou de puissances étrangères dans la rue de cet État candidat où l’intégration s’enlise est criante. Cette réalité dément avec force les projections de certains européistes qui voudraient lire dans ce renversement un « EuroMaïdan » balkanique. Loin de tout alignement géopolitique, la société civile mène une démarche souveraine, ancrée dans son identité nationale et principalement tournée vers le renouveau démocratique, la justice et la transparence institutionnelle. Elles ne sont pas perçues comme des revendications progressistes mais comme un besoin concret pour une population pour laquelle, trouver un emploi sans être encarté au SNS devenait par exemple difficile.

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Politique extérieure : à l’Est, rien de nouveau

Sur la scène internationale, la nouvelle orientation diplomatique ne s’inscrira donc pas mécaniquement dans la lignée des chancelleries européennes. Soucieux d’incarner une légitimité démocratique renforcée, les représentants de la liste ont d’ores et déjà affirmé qu’un référendum populaire conditionnerait toute éventuelle adhésion à l’UE. À l’heure actuelle, le soutien au projet européen stagne aujourd’hui autour d’un tiers de la population, et ne mobilise guère les foules, déçues soit par les dérives wokes occidentales soit par la complaisance de l’UE envers Vučić. Cette perspective se heurte également à un consensus national profond et ancré sur l’appartenance du Kosovo à la Serbie, alors que la normalisation des relations fait partie des nombreuses exigences préalables de Bruxelles…

Quant au partenariat historique avec la Russie, reproché au gouvernement sortant, il sera préservé notamment par le refus d’appliquer des sanctions économiques, en partie pour des raisons énergétiques. Pour autant, le nouveau pouvoir pourrait réexaminer les livraisons d’armements vers des zones de conflit comme l’Ukraine ou Israël et renforcer les exigences de transparence et de respect des normes environnementales encadrant les futurs mégaprojets d’infrastructures, notamment chinois. Loin d’opérer un basculement doctrinal, Belgrade poursuivrait alors une politique étrangère profondément pragmatique, continuant de balancer souverainement entre les différentes sphères d’influence internationales.



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Domitille Casarotto est géopolitologue, spécialiste des Balkans et du Moyen Orient.

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