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Netanyahou, l’homme qui empêche la droite de gouverner

Israël: ni le Premier ministre sortant ni le bloc d’opposition ne disposent d’une majorité claire


Netanyahou, l’homme qui empêche la droite de gouverner
M. Netanyahou et son épouse au bureau de vote, Jerusalem, hier © Yonatan Sindel/AP/SIPA

Au lendemain des élections, Israël semble condamné à retrouver ses blocages. Pourtant, une autre majorité apparaît dès que l’on retire Benyamin Netanyahou de l’équation. Le Likoud, Gadi Eisenkot, Naftali Bennett et Avigdor Lieberman représentent ensemble près de 70 députés et une grande partie de l’ancienne droite israélienne. Reste à savoir qui, au Likoud, osera en tirer les conséquences.


Moins de vingt-quatre heures après la fermeture des bureaux de vote, Israël se retrouve dans une situation familière. Les résultats définitifs ne sont pas encore connus, mais les premières projections ne donnent de majorité claire à aucun des deux blocs. Celui de Benyamin Netanyahou demeure sous le seuil des 61 députés nécessaires pour gouverner. L’opposition n’atteint pas davantage ce chiffre sans le concours des partis arabes, que ses principales composantes refusent d’intégrer à leur coalition. La formation d’un gouvernement s’annonce donc compliquée et la perspective de nouvelles élections ne peut être écartée. Et pourtant, il suffit de changer une seule donnée pour que le paysage politique apparaisse sous un jour entièrement différent. Cette donnée s’appelle Benyamin Netanyahou.

Comment prendrez-vous votre Likoud ?

Si l’on additionne les sièges du Likoud, de la liste Yashar de Gadi Eisenkot, de l’alliance conduite par Naftali Bennett et d’Israël Beiteinou d’Avigdor Lieberman, on obtient, selon les résultats partiels, environ 66 à 68 députés sur 120. Une majorité confortable, qui n’aurait besoin ni des partis arabes, ni des formations ultraorthodoxes, ni de l’extrême droite religieuse ni même de Yair Golan. Une majorité dont les principales composantes partagent une culture politique, des idées et souvent une histoire commune.

Il ne s’agirait pas d’une coalition de gauche et de droite réunies par nécessité. On pourrait presque parler de quatre Likoud réunis pour en former un seul et grand parti de droite.

Le premier est celui de Netanyahou, qui a conservé le nom et une grande partie des électeurs du parti historique. Le deuxième est celui de Bennett, ancien chef de cabinet de Netanyahou, ancien dirigeant du Foyer juif puis Premier ministre. Le troisième est celui de Lieberman, longtemps considéré comme un pilier de la droite nationaliste et ancien directeur général du Likoud. Le quatrième est celui d’Eisenkot, qui n’a jamais appartenu au Likoud mais incarne une tradition sécuritaire, pragmatique et nationale, dans la lignée d’anciens chefs d’état-major comme Moshe Ya’alon et Yitzhak Mordechai, tous deux passés par le Likoud canal historique, et dans laquelle une partie de son électorat historique pourrait se reconnaître.

Le rapprochement ne signifie pas que ces hommes pensent la même chose. Lieberman est farouchement laïque, Bennett est issu du sionisme religieux et Eisenkot se présente comme un homme de rassemblement. Leurs positions divergent sur les rapports entre religion et État, la question palestinienne ou l’organisation des institutions. Mais ces différences ne sont pas nécessairement plus profondes que celles qui ont longtemps coexisté au sein de la droite israélienne. Car le Likoud n’a pas toujours été le parti que nous connaissons aujourd’hui.

Sous Menahem Begin, puis sous Yitzhak Shamir, il réunissait des nationalistes, des libéraux, des conservateurs religieux et des personnalités plus modérées. Les rivalités y étaient parfois violentes. Begin devait composer avec des figures qui possédaient leur propre légitimité politique, leur courant et leurs soutiens. Shamir lui-même dut affronter des adversaires puissants comme Ariel Sharon et David Levy. Le Likoud était un parti, pas seulement l’instrument d’un homme. Netanyahou en a progressivement changé la nature.

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Son extraordinaire talent et sa longévité politique lui a permis de construire un système dans lequel la fidélité au chef est devenue l’un des principaux critères de promotion. Ceux qui pouvaient lui faire de l’ombre ont été marginalisés, écartés ou poussés vers la sortie. Certains, comme Gideon Saar, ont quitté le parti avant d’y revenir. D’autres, comme MM. Bennett ou Lieberman, ont fini par construire leur propre avenir politique en dehors de son autorité. Tous ne sont pas d’anciens membres du Likoud, mais ils ont participé, à des titres divers, au même univers politique que Netanyahou. Tous rêvent de prendre sa place. 

La transformation touche également les institutions du parti. Le comité central du Likoud, autrefois lieu de confrontation entre courants, est devenu un terrain de compétition entre groupes d’intérêts et organisations capables de mobiliser des adhérents. Le système des primaires permet même à des militants de peser sur la sélection des candidats sans que leur engagement interne garantisse leur vote pour le Likoud aux élections nationales. Pour un groupe organisé, contrôler quelques milliers de voix dans une primaire peut offrir une influence considérable sur un parti appelé à gouverner le pays.

Le résultat est paradoxal. Netanyahou contrôle le Likoud plus étroitement que ne le faisaient ses prédécesseurs, mais il a perdu une partie de la droite qui constituait autrefois son espace politique naturel. Sa force à l’intérieur du parti s’est accompagnée d’un rétrécissement de sa capacité à rassembler à l’extérieur.

Le premier à en tirer les conséquences fut Avigdor Lieberman. En novembre 2018, alors ministre de la Défense, il démissionne pour protester contre la politique de Netanyahou à Gaza. Quelques mois plus tard, après les élections d’avril 2019, il refuse de rejoindre le gouvernement que Netanyahou tente de former, notamment en raison du désaccord sur la conscription des ultraorthodoxes. La Knesset est dissoute et de nouvelles élections sont organisées en septembre. Ce refus marque le début d’une crise politique qui conduira les Israéliens aux urnes cinq fois entre avril 2019 et novembre 2022.

Bibi or not Bibi ?

Lieberman avait compris quelque chose que d’autres dirigeants de droite mettraient davantage de temps à admettre. Netanyahou était devenu à la fois le principal atout électoral du Likoud et le principal obstacle à la constitution d’une majorité de droite élargie. Tant qu’il restait à sa tête, la politique israélienne s’organisait moins autour de programmes concurrents qu’autour d’une question personnelle. Pour ou contre Bibi ?

Bennett en fera l’expérience en 2021. Pour sortir de l’impasse, il accepte de former un gouvernement avec Yaïr Lapid, des partis de gauche et Ra’am, formation arabe islamiste. Cette coalition improbable réussit ce que quatre élections n’avaient pas permis, écarter Netanyahou du pouvoir. Mais elle repose sur des contradictions trop nombreuses pour durer. En juin 2022, elle s’effondre. En novembre, Netanyahou revient au pouvoir avec une majorité de 64 députés, constituée du Likoud, des partis ultraorthodoxes et de la droite religieuse messianique.

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Depuis, Israël a traversé des événements qui auraient pu bouleverser durablement son système politique. La réforme judiciaire a provoqué une mobilisation sans précédent et profondément divisé la société. Le massacre du 7 octobre 2023 a révélé un échec catastrophique de l’appareil sécuritaire. Les guerres à Gaza, au Liban et avec l’Iran ont transformé l’environnement stratégique du pays. La position internationale d’Israël s’est détériorée, notamment auprès d’une partie de l’opinion américaine, alors même que sa dépendance envers Washington demeure considérable. Et pourtant, au lendemain des élections du 27 octobre 2026, la question centrale reste la même qu’en 2019. Que faire de Netanyahou ?

Soldats israéliens, frontière avec la bande de Gaza, Israël, 20 octobre 2023 © UPI/Newscom/SIPA

Car, et c’est peut-être le plus étonnant, malgré tout ce qui s’est passé, M. Netanyahou continue à façonner le champ et l’imaginaire politiques. Ses adversaires ne parviennent pas à constituer une majorité sans les partis arabes, qu’il a réussi à rendre infréquentables après avoir lui-même envisagé une alliance avec l’un d’entre eux, tandis que ses alliés ne disposent pas des sièges nécessaires pour gouverner seuls. Les formations arabes, qui représentent une part importante de l’électorat israélien, se retrouvent ainsi en position de peser sur la vie parlementaire, mais demeurent exclues des combinaisons gouvernementales envisagées par les principales forces de droite et du centre.

Cette situation ne résulte pas seulement des désaccords idéologiques. Elle découle surtout de la personnalisation du système politique autour de Netanyahou. Un Likoud débarrassé de son chef pourrait retrouver une liberté de manœuvre considérable. Il lui serait possible de négocier avec Bennett, Eisenkot et Lieberman sur des questions qui divisent aujourd’hui le pays : la conscription des ultraorthodoxes, les rapports entre les pouvoirs, la place de la religion dans l’État ou la réorganisation de la sécurité nationale.

Une telle coalition ne serait évidemment pas exempte de conflits. Mais elle disposerait d’une base parlementaire suffisante pour les arbitrer sans dépendre constamment d’une petite formation capable de faire tomber le gouvernement. Elle pourrait aussi renouer avec une tradition de la droite israélienne antérieure à la domination personnelle de Netanyahou, celle d’un grand parti national capable de rassembler au-delà de son noyau militant.

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Au fond, ce que dessinent les résultats du 27 octobre, c’est peut-être l’existence d’une majorité politique qui ne parvient pas à devenir une majorité gouvernementale. Les électeurs du Likoud, de Bennett, d’Eisenkot et de Lieberman ne sont pas identiques, mais ils appartiennent pour une large part à un espace national et sécuritaire commun. Il est tentant d’y voir une aspiration majoritaire à une droite moins dépendante des partis religieux, plus pragmatique et moins conflictuelle.

Reste le problème principal. Pour que cette majorité potentielle existe, il faudrait que le Likoud accepte de se séparer de l’homme qui le dirige depuis plus de trente ans, avec une interruption entre 1999 et 2005. Or Netanyahou a précisément construit son pouvoir pour rendre cette succession difficile. Il a marginalisé ses rivaux et installé une génération de responsables dont la carrière dépend largement de leur loyauté envers lui.

Les dirigeants des formations de MM. Bennett, d’Eisenkot et de Lieberman peuvent aujourd’hui proposer au Likoud une sortie de l’impasse. Mais ils ne peuvent pas décider à sa place. Seuls ses députés et ses institutions peuvent provoquer le changement. Il faudrait qu’un responsable du parti estime que son avenir politique, et celui du Likoud, passe désormais par une rupture avec M. Netanyahou. Une majorité de près de 70 députés pourrait alors devenir possible, sans nouvelles élections et sans bouleversement idéologique majeur. Un autre gouvernement, une autre politique et surtout une autre culture politique. Reste à savoir qui sera le premier à sortir le couteau.

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est historien et directeur de la publication de Causeur. Dernière publication, "La culture du combat en Israël" (Valeurs Ajoutées Éditions, 2026).

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