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Brésil: la rocambolesque et déconcertante fuite de Bolsonaro

Cavale en première classe


Brésil: la rocambolesque et déconcertante fuite de Bolsonaro
Flavio Bolsonara descend de l'avion à l'aérodrome de Miami-Opa Locka Executive Marta, Floride, 28 octobre 2026 © Lavandier/AP/SIPA

Le juge, la banque et le fugitif


L’élection présidentielle brésilienne dont le second tour a eu lieu dimanche a été marquée par trois surprises, coup sur coup, rappelant que dans ce tropical pays sud-américain, 9ème économie mondiale, de 214 millions d’habitants, et de 156 millions d’électeurs, l’improbable n’est jamais à exclure, tout au contraire même.

Alexandre de Moraes ne laisse aucun répit au clan Bolsonaro

La première a été la victoire (47% contre 45%) au 1er tour de Flavio Bolsonaro, fils aîné de l’ancien président Jair Bolsonaro, condamné à 27 ans de prison pour avoir poussé, selon le jugement, à un coup d’Etat, alors que les sondages le donnaient largement battu d’au moins cinq points. La seconde a été l’incroyable « remontada » de Lula qui, contre l’avis de la totalité des augures, s’est finalement imposé confortablement en obtenant 51,79% contre 48,21%, soit un gain de 10 millions de suffrages par rapport au tour précédent, et a enregistré une avance de 4,4 millions de suffrages sur son rival qui l’avait devancé de 2 millions. Enfin, la troisième, la plus rocambolesque, la plus déconcertante, et sûrement pas l’ultime vu le contexte : la fuite, aussi précipitée que calculée, mercredi, de Bolsonaro pour se réfugier en Floride par crainte peut-être de se retrouver sous peu derrière les barreaux.

Dimanche soir, il rend visite à son père qui purge sa peine à son domicile. Le résultat du scrutin le donnant battu vient à peine d’être publié. En sortant, il tombe sur plusieurs policiers qui l’attendaient. Ils lui signifient que le vice-président du Tribunal supérieur fédéral (TSF – une Cour suprême), Alexandre de Moraes, le même magistrat qui a instruit toute la procédure ayant conduit à la condamnation de son père, a émis un ordre exigeant qu’il lui remette ses deux passeports, dont celui diplomatique qu’il dispose en sa qualité de sénateur, ainsi que son interdiction de quitter le pays. De retour chez lui, il diffuse la nouvelle à travers les réseaux sociaux qui a l’effet d’un coup de tonnerre. Il précise, bien sûr, qu’il entend restituer les deux documents.

Quatre chefs d’inculpation

Le juge lui reproche quatre potentiels chefs d’inculpation que Bolsonaro nie en bloc : blanchiment d’argent par l’intermédiaire d’une officine de paris, corruption pour avoir supposément perçu 12 millions de dollars destinés à produire un film sur son père intitulé « Dark horse » de la part d’une banque, Banco Master, dont la faillite a provoqué un immense scandale politico-financier, avoir bénéficié de financements étrangers pour sa campagne (en clair de M. Trump, ce dernier le soutenant ouvertement) et, enfin, diffusion de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux.

Dans l’affaire, le cocasse c’est que de M. de Moraes est lui-même impliqué dans le scandale de la faillite de la banque et fait l’objet d’une enquête. Le cabinet d’avocats de son épouse avait un contrat de services juteux avec celle-ci. Et pas seulement, lui, en personne, prodiguait des conseils juridiques au directeur de la banque, Daniel Vercaro, aujourd’hui en prison, d’après la découverte d’une messagerie confidentielle entre les deux hommes.

Une question vient à l’esprit : pourquoi de Moraes a attendu l’annonce de la défaite de Bolsonaro pour ouvrir avec une telle intrigante célérité une procédure judiciaire relative notamment aux deux soupçons anciens de blanchiment et corruption ?

L’aide du président argentin

Lundi, au lieu de rendre les passeports comme il s’était engagé, Bolsonaro consacre sa journée à préparer sa fuite, avec la connivence, selon la presse de Buenos Aires, de son ami, le président argentin, Javier Milei. Dans la soirée, un jet de quatorze places, un Gulfstream G400 immatriculé LV-JQW, de la compagnie argentine Baires Fly SA, se pose sur le petit aéroport de Puerto Iguazu, ville mitoyenne de la frontière brésilienne, et attend. La région est appelée Triple frontière. Elle est le théâtre d’un intense et incessant trafic humain entre le Brésil, l’Argentine et le Paraguay. Des milliers de personnes se déplacent d’un pays à l’autre quotidiennement sans le moindre contrôle douanier. Autour des célèbres chutes et du gigantesque barrage, trois villes se jouxtent, Puerto Iguazu, Foz Iguazu côté brésilien, et Ciudad del Este (« Ville de l’Est ») côté paraguayen, formant une conurbation de plus d’un million d’habitants. Donc sortir clandestinement du pays ne pose aucune difficulté.

Mardi, entre une et deux heures matin, Bolsonaro, son épouse Fernanda, et leurs filles adolescentes, Carolina et Luiza, prennent place dans une voiture aux vitres fumées, conduite par un tiers. Lui s’installe sur le siège arrière, est coiffé d’un bonnet enfoncé sur son crâne pour mieux se dissimuler. Un long voyage de plus de 20 heures les attend, près de 1500 km séparant Brasilia de Puerto Iguazu. Ils franchissent la frontière le même jour à 22h50, et se présentent au poste de police argentine après avoir contourné le poste brésilien. Lui, de descendance italienne, exhibe un passeport outre-alpin ce que la justice brésilienne, qui a annulé entre temps ses deux Brésiliens pour ne pas les avoir remis dans le délai imparti de 24 h, ignorait. Les trois femmes, elles, étaient détentrices d’un document de voyage brésilien en vigueur.

Chic type

Une voiture qui sera escortée par un véhicule de police les attendait pour les conduire à l’aéroport voisin. Une demi-heure après, ils embarquent dans le jet qui décolle aussitôt à destination de Miami. Pour éviter l’espace aérien brésilien, il entame un long détour qui le fait survoler le Paraguay, la Bolivie, et le Pérou. Les gouvernements de droite de ces pays ont été très sûrement informés de qui étaient les passagers. L’appareil fait en pleine nuit une escale à Guayaquil, en Equateur, pour faire le plein en carburant et redécolle. Mercredi à 10h30 locales, il atterrit sur l’aéroport d’Opa Locka, une petite ville de 15 000 habitants voisine de Miami où les passagers sont attendus. Entre temps, Trump avait fait savoir qu’il allait accorder aux quatre un visa de séjour, précisant que « Bolsonaro est un chic type ». A leur arrivée, ils s’engouffrent dans une puissante voiture qui les emmène vers une destination inconnue. Quelques organes de presse avaient été informés du lieu de leur atterrissage puisque leur débarquement a été filmé.

Quelques heures plus tard, Bolsonaro a émis un message dans lequel il conteste la régularité de l’élection, met en cause les autorités électorales, s’en prend en particulier au président du Tribunal supérieur électoral (TSE), Cristiano Zanin, ancien avocat de Lula, pour avoir prolongé de deux heures l’ouverture des bureaux de vote. Dans un premier temps, dans ce message, il se déclare « président élu ». Mais très rapidement, il rectifie. Dans une deuxième publication, il se qualifie de « Lider do Brasil » (leader du Brésil)… Il conclut son adresse aux Brésiliens en disant : « D’ici, je conduirai l’opposition. Je dirai ce que vous ne pouvez pas dire et assumerai les risques que vous ne pouvez pas prendre ». Les deux principaux quotidiens brésiliens, A Folha de Sao Paulo et O estado de Sao Paulo, ont qualifié ce texte de « putschiste ». Parallèlement, plusieurs commentateurs sud-américains se demandent si l’ouverture aussi rapide d’une procédure judiciaire contre lui n’est pas le présage d’une évolution du 4ème mandat de Lula analogue à celle du régime vénézuélien sous Maduro qui a glissé progressivement vers la dictature.




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écrivain et journaliste français.

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