L’indifférenciation des sexes, érigée en principe par plusieurs décennies de progressisme, a fini par produire un effet pervers: un profond ras-le-bol et une forme de paresse sociale dans les rapports entre hommes et femmes.
Plus encore que la politique, l’analyse des mouvements profonds d’une société est passionnante, tant ils annoncent et expliquent souvent les choix structurels ou conjoncturels qui en découlent. Il y a, actuellement, dans les rapports entre les hommes et les femmes, trois conceptions qui n’existent pas qu’aux États-Unis et qui, pour n’être pas dominantes, justifient une réflexion, tant elles semblent aller à contre-courant du climat d’aujourd’hui.
Les « tradwives » sont des femmes partisanes d’un retour aux stéréotypes de genre.
Une deuxième catégorie concerne la demande de « coachs en féminité » par des femmes se sentant très mal à l’aise dans un monde où l’égalité des sexes est devenue une aspiration qui n’a plus à être discutée et où les rôles traditionnels — en gros, la faiblesse consentie de la femme, la force assumée de l’homme — sont abandonnés, voire méprisés.
En dernier lieu, il semble qu’il y ait une désaffection sensible à l’égard de la sexualité, des efforts de séduction et d’investissement qu’elle imposerait et qui paraissent, chez les deux sexes, être refusés ou au moins relativisés (Le Monde, sous la signature notamment de Maïa Mazaurette).
Un retour, donc, d’une féminité conforme à son histoire ancienne, une envie de féminité heureuse d’être traditionnelle et dépendante, une sexualité qui n’est plus la seule démonstration d’un désir et d’une relation partagés.
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On comprend bien comment, avec ces courants, les influenceurs s’en donnent à cœur joie pour persuader tous ceux qui se sentent concernés par ces évolutions qu’ils ont besoin, pour les vivre, des conseils, des instructions ou même des injonctions d’autrui. La féminité comme un vaste champ où l’arnaque s’ébat avec bonne conscience.
Dans cet univers où est récusée l’essentialisation des sexes, où l’on dénie qu’il puisse exister des natures féminine et masculine, où l’on affirme que tout serait un problème de culture et d’éducation, qu’il y aurait, dans l’espace humain, pratiquement pour tout, interchangeabilité entre l’un et l’une, il est facile de mesurer à quel point ces visions réactionnaires, au moins pour les deux premières, révulsent le progressisme qui interdit qu’on s’interroge, avec nostalgie pour certains, sur le possible retour d’un passé et de comportements obligatoirement à honnir.
L’outrance et le dogmatisme de cette idéologie, qui n’est pas loin de prôner quasiment une guerre des sexes, sont directement responsables de l’extrémisme qui, à rebours, rêve de paradis perdus, d’ailleurs plus fantasmés que réels.
Ne faut-il pas plaindre aussi les hommes et les femmes qui, pour être à la hauteur non pas de leurs différences spécifiques mais de l’égalité de principe à laquelle ils doivent se soumettre, sont épuisés par ce qu’on exige d’eux, par la tension et l’énergie qu’ils doivent déployer au quotidien pour être fidèles à l’image non conformiste attendue d’eux et qui revient à rien de moins qu’une femme sans authentique féminité et un homme honteux de sa virilité ?
Il ne s’agit pas d’affirmer que ces volontés régressives sont forcément louables, mais on n’est pas obligé de les tourner en dérision : elles sont probablement la rançon d’une modernité qui s’est aventurée trop profondément dans la déconstruction. Rendre hommage à la féminité n’est pas faire offense aux femmes.




