À travers un court essai consacré à Rashi, rabbin français du Moyen Âge (1040-1105), Elie Wiesel rend hommage à l’une des plus grandes figures du judaïsme médiéval. Une réflexion stimulante sur l’étude, la transmission et l’héritage spirituel de l’Europe.

L’été, souvent, on profite des vacances pour relire quelques classiques. C’est le moment propice pour ceux qui veulent se divertir intelligemment, ou encore élever leur âme en profitant du silence retrouvé. La littérature peut faire tout ceci, oscillant par exemple, chez un même auteur, de l’agrément des Mémoires d’outre-tombe à la gravité de la Vie de Rancé, les deux œuvres bifaces de Chateaubriand.
Une exigence
L’écrivain Elie Wiesel est tout trouvé pour caractériser cette exigence. La plupart de ses récits, dont La Nuit (1958), dans lequel il témoigne de sa déportation à Auschwitz, sont d’une très haute inspiration. Tous sont nourris de piété hébraïque. Wiesel n’a jamais oublié ses premières années dans son village de Transylvanie, où, avec d’autres enfants, il écoutait un vieux répétiteur leur enseigner le Talmud. Il raconte cela dans Célébrations talmudiques (1991). Je relis souvent pour moi-même un certain passage, dans lequel Wiesel explique notamment : « Talmud signifie étude. Étudier le Talmud c’est étudier de l’étude… » Wiesel n’est pas devenu un talmudiste, comme il l’aurait voulu étant jeune. Mais, comme écrivain, il s’est établi sous cet éclairage de la tradition juive. Toutes ses œuvres en portent la trace irréfragable, jusqu’à sa colère provoquée par le mal fait aux Juifs, colère qui s’élève en lui « à l’intérieur de la foi, non au dehors », comme il l’écrit dans ses Mémoires.
A lire aussi: L’Odyssée de Christopher Nolan: une belle bouse américaine
Une pierre de touche essentielle
Les éditions Grasset ont fait reparaître il y a peu en poche, dans la collection Les Cahiers rouges, un court livre d’Elie Wiesel, concis mais crucial. Il s’agit d’une recherche sur Rashi, le célèbre rabbin du XIe siècle, qui vécut à Troyes. Ses commentaires de la Bible et du Talmud demeurent une pierre de touche essentielle. Wiesel entend, dans cet essai, en dresser un portrait : « J’éprouve le besoin de lui dire tout ce que je lui dois », explique Wiesel. « Depuis mon enfance, il m’accompagne de ses lumières et de son charme… Il est la première référence. Le premier secours. » Voici ce qui fascine le plus Wiesel chez Rashi : « sa passion de pénétrer un texte pour y déceler un sens caché qui sera ensuite transmis par des générations ».
Étudier les Écritures
Cette remarque sur la nécessité d’étudier ce qui est écrit, qu’Elie Wiesel aime à rappeler, me fait penser à un passage de l’Évangile de Jean, dont je n’épuise pas la richesse. Je reste planté devant cette phrase, essayant de la comprendre. Et Wiesel m’apporte une sorte d’élucidation. Voici d’abord ce verset de Jean (c’est le Christ qui parle) : « Examinez les Écritures, car en elles, vous pensez vivre pour toujours, et ces Écritures, c’est sur moi qu’elles témoignent. Elles en qui vous pensez avoir la vie, elles témoignent sur moi. » (5, 39, traduction de la Vetus Syra) Je me permets cette sorte de petit coq-à-l’âne apparent entre judaïsme et christianisme, car Rashi influença aussi les théologiens chrétiens. Après tout, le christianisme fut fondé par un Juif, lui-même élevé dans la synagogue, et qui déclarait vouloir « non pas abolir la Loi, mais l’accomplir ». Ainsi, je lis quelque part : « Le commentaire de la Torah — Pentateuque — fut le premier livre imprimé en hébreu à Reggio de Calabre, en 1475. Il eut une influence décisive sur l’interprétation chrétienne de la Bible. » Cette interrelation entre judaïsme et christianisme fit l’objet de la Déclaration Nostra Ætate du Concile Vatican II. C’est maintenant connu. Après des siècles de vif rejet, l’Église se réconciliait avec Israël.
L’intérêt actuel de Rashi
Je peux d’ailleurs témoigner moi-même de l’intérêt de Rashi, en particulier dans le commentaire de la Bible. Je possède le volume des éditions du Cerf consacré au Pentateuque, et je dois dire que l’exégèse de Rashi a souvent été pour moi très éclairante. Il m’a par exemple fait relire le sacrifice d’Isaac d’une manière un peu différente. J’y vois aujourd’hui une sorte d’initiation sacrée, et plus seulement une mise à l’épreuve d’Abraham. Ce que Rashi apporte est déterminant, y compris pour un simple lecteur lambda comme moi.
A lire aussi, du même auteur: Lobo Antunes, la dernière avant-garde
Conditions matérielles
Elie Wiesel s’attache aussi à décrire ce qu’a pu être la vie quotidienne de Rashi. Par exemple, quelles étaient ses ressources ? La réponse est plutôt intéressante : « De quoi vivait-il ? Uniquement des produits de sa vigne (s’il est vrai qu’il en avait une) ? Il n’était pas salarié (à l’époque, les rabbins n’étaient pas payés), et ses élèves recevaient un enseignement gratuit. » On imagine mal de grands hommes comme Rashi être « salariés », c’est-à-dire être employés et avoir des comptes à rendre à un supérieur hiérarchique. Ce n’était pas non plus le cas de Platon, on le sait. À l’époque de ce dernier, c’étaient ceux qu’on appelait avec mépris les « sophistes » qui se faisaient rémunérer. Socrate n’a jamais rien demandé en contrepartie de sa philosophie. C’est d’ailleurs ce qui atteste de la véracité et de la loyauté de son enseignement.
Rashi ou « l’éclosion du savoir juif français »
Elie Wiesel ajoute que Rashi était un grand Européen. Il était en relation avec les plus grands esprits du continent, comme le sera plus tard Tschirnhaus, le secrétaire de Spinoza. On lui écrivait de partout pour lui poser des questions. Il incarnait, nous dit Wiesel en une belle formule, « l’éclosion du savoir juif français dans l’histoire de la pensée culturelle et religieuse en Europe ». Il est émouvant de voir un Elie Wiesel fidèle à cette Europe-là, lui qui a été une victime du nazisme, puis qui a passé sa vie en Amérique pour enseigner. L’auteur de La Nuit n’a jamais désespéré du pays où il est né. La lecture de Rashi l’y a certainement aidé. Du reste, Elie Wiesel, à la toute fin de son essai, conclut par une belle profession de foi — foi en l’étude, foi en la tradition, foi en ce qu’il reste de l’héritage juif après Auschwitz : « Mais même dans un monde où, en certains lieux, pour des raisons haineuses anciennes et brutales, l’on glorifie la Mort, son message [le message de Rashi, et donc aussi celui d’Elie Wiesel] reste vivant et demeure une admirable célébration de la vie. »
A lire aussi: «Je fouille mes poches, je sais, c’est moche…» Pêle-mêle estival (2)
La religion vue comme une célébration de la vie, voilà quelque chose qui donne de l’espoir. En tant que chrétien, je me sens concerné par cette injonction, que j’ai retrouvée récemment dans la dernière encyclique du pape Léon XIV, Magnifique humanité, dont le mot d’ordre pourrait se résumer par son sous-titre : « la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle ». C’est tout le débat sur l’éthique qui se trouve posé de manière intelligible.
96 pages
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !




