D’ici un mois à peine, la rentrée littéraire et théâtrale. Donc un mois pour rattraper certaines lectures. Nous signalons – brièvement – l’existence de quelques livres de ces derniers mois qui méritent, plutôt que l’oubli, qu’on s’y arrête. (Suite)
Relire la première partie

D’abord, une curiosité (encore) : L’étonnante histoire des objets trouvés, par Thierry Halay (L’Harmattan, once again). Thierry Halay est un drôle de personnage – à seulement considérer sa bibliographie, puisque nous ne le connaissons pas. Enfin, presque pas, puisque nous avions lu, de lui, un petit essai chaleureux bio-bibliographique à propos d’Alain Decaux (1925-2016), paru à l’occasion du centenaire de la naissance de celui-ci (L’Harmattan, 2025).
Halay dirige par ailleurs la riche collection « Histoire de Paris » de L’Harmattan – on ne dira jamais assez combien le catalogue de cette maison est dingue. Passons, nous l’avons dit et redit.
« Histoire des objets trouvés » : avouez que c’est tentant, cette petite histoire à la G. Lenotre, recrue d’anecdotes, de « petits faits vrais », de France et un peu d’ailleurs – essentiellement l’Europe.
Au Moyen Âge et sous l’Ancien Régime, les objets trouvés non réclamés reviennent au seigneur local : cela s’appelle le « droit d’épave ». Il faut, en gros, attendre le préfet de police de Paris Dubois en décembre 1804 pour organiser la gestion moderne des objets trouvés, conservés d’abord rue de Harlay (1850). En 1871, les bureaux sont transférés à la caserne de la Cité et le magasin (des objets trouvés), au 3ème étage du 36, quai des Orfèvres.
Le préfet Lépine perfectionne le service (1893). Le déplacement du service dans l’immeuble fameux du 36, rue des Morillons (Paris, 15ème arrondissement) a lieu en 1939 (immeuble surélevé de deux étages en 1965). En 1990, informatisation du service. En 2021, la mise en place des applications ppbot à Paris et Troov (dès 2018) dans d’autres villes permettent de déclarer en ligne un objet perdu… ou trouvé.
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Ce qui est drôle, voire cocasse, dans ce livre qui se parcourt avec beaucoup de plaisir, ce sont non seulement les anecdotes – succession de faits divers que Halay narre en une page ou deux (après Alain Decaux, Pierre Bellemare, en somme) – mais l’évolution de la nature des objets trouvés : parapluies, montres, médailles, clés, lunettes, voire épée d’académicien (ou une tenue complète d’académicien, 1976), violons, crâne de crocodile, planche de surf ou… lampe à souder, raquettes de tennis, cannes de golf, billets de loterie gagnants. Ou encore une statue de Zola (haute de 2,5m et pesant 500 kg !). Voire, plus récemment, les appareils photo et les équipements informatiques.
Curiosité : d’après le plus ancien employé de la rue des Morillons (en 1963), ce sont les gens du théâtre, qui perdaient le plus souvent des objets, suivis par les professeurs, les médecins, les prêtres, les hommes politiques.
Conclusion : après lecture de ce petit ouvrage, on sait enfin où Prévert a trouvé l’idée de son si drôle et poétique « Inventaire ». Quant à l’avenir de ce « service des objets trouvés » : d’après nos études, il dépend de celui des « objets perdus ». Sourire.

Autre livre que l’on s’en voudrait de ne pas mentionner – mais ce n’est pas un livre, c’est, à peine paru, un classique, un « non-négociable » qui a immédiatement « intégré la bibliothèque ». Il s’agit du Dictionnaire critique des contes, paru au CNRS, sous la direction de Jean-Loïc Le Quellec, anthropologue, africaniste, mythologue, préhistorien, spécialiste de l’Égypte ancienne, etc.
Inassignable Le Quellec, né en 1951 et directeur de recherche émérite au CNRS, « spécialiste de mythologie moderne et des traditions du Bas-Poitou ».
Un savant, dont on guette chaque publication avec une curiosité égale à la sienne, trop souterrain hélas – comme un autre mythologue et historien, plus jeune (né en 1983) mais déjà repéré, Julien d’Huy, contributeur du Dictionnaire par ailleurs.
Le Quellec s’est entouré de 90 chercheurs – anthropologues, folkloristes, mythologues, ethnologues, sémioticiens, analystes littéraires, psychanalystes, etc. Pour 397 entrées (notices) et plus de 1000 pages (!) – où l’on croise Dumézil et Lévi-Strauss, les trop négligés van Gennep et Claude Seignolle, Henri Pourrat et Marcel Aymé. Ou Cocteau et Walt Disney, Bruno Bettelheim et Frédéric Mistral, Gustave Doré illustrateur, adaptations au cinéma (Peau d’âne, de Jacques Demy ; Le Roi et l’Oiseau) et mangas, etc. L’important dans cette énumération est le « etc. » : 1094 pages ! (dont 200 pour la bibliographie colossale et les index).
Contes populaires, contes moraux, morphologie des contes (et ce qui les différencie-distingue des mythes, des légendes, voire du roman), analyse d’innombrables contes (fabrique, signification, hybridations), du bestiaire, des lieux, des végétaux, analyses thématiques (sommeil, infanticide, baguette magique, belle endormie, ogre, dragon, loups-garous, etc.).
On ne résume pas : on signale. À peine un « conte » rendu, donc – vous l’avez compris.

Quoi d’autre, pour mémoire, avant la « rentrée littéraire » ? Un essai subtil – le sujet impose de l’être -, précis, très informé, de Roland Krebs, professeur émérite de littérature allemande à la Sorbonne. Son dernier ouvrage, couronné par l’Académie des Sciences morales et politiques, s’appelait Les Germanistes français et l’Allemagne 1925-1949.
Pourquoi ces arguments d’autorité (professeur à la Sorbonne, l’Académie des Sciences morales et politiques) – ou précautions oratoires ? Pour éviter que l’on ne balaie d’un revers de main son dernier livre, à cause du « ambigu » du titre, qui suppose la nuance : Gerhard Heller, le censeur ambigu (L’Harmattan – je dors dans leur cave).
De 1940 à 1944, à Paris, Gerhard Heller (1909-1982) fut chargé de la censure de la production littéraire dans la zone occupée (Sonderführer de la Propagandastaffel pour la politique littéraire des autorités nazies).
Il fut proche de Jünger, en contact avec Gallimard, Arland, Paulhan et Drieu pour la reparution de La NRF sous la direction de ce dernier, organisa les deux fameux voyages en Allemagne où se rendront Drieu, Chardonne, Jouhandeau, Fraigneau, Fernandez, etc. C’est lui aussi qui autorise, en 1942, la publication des Beaux Draps, fameux pamphlet antisémite de Céline, chez Denoël.
Sous l’autorité d’Otto Abetz, ambassadeur du Troisième Reich à Paris qui régente la politique culturelle dans son ensemble, Heller navigue à vue : « censeur ambigu », oui, francophile, oui – mais antisémite aussi, « banalement » (son mot abject à propos de Max Jacob… : vous lirez) – au moins pendant la guerre.
Chardonne, que l’on chérit comme écrivain, n’en sort pas grandi, hélas – mais c’est factuel. Krebs ne donne pas de leçon, il modalise toujours – mieux (ou pire pour l’intéressé) : il cite. Pareil pour Montherlant, re-hélas (mais plus connue, la dissociation du dire-écrire et du faire, chez lui).
Qu’en penser ? C’est peu dire que la nuance est requise, et le gris, de mise. D’où l’intérêt du livre – pour la guerre, « vue de Heller » (le plus connu), et l’après-guerre (moins connu). Jusqu’à son passage à Apostrophes (13 mars 1981) chez Bernard Pivot, pour présenter ses souvenirs sur ses années parisiennes – Un Allemand à Paris -, invité en compagnie d’Henriette Nizan, Annie Cohen-Solal, Claude Mauriac et Olivier Todd (il faut croire que c’était alors possible ; comme pour Bardèche en 1987, chez Pivot toujours).
En outre, l’année précédente (1980), « l’ambigu censeur » avait reçu le « Prix du rayonnement de la langue française » décerné par l’Académie française.
Voilà pour l’époque, la vision que l’on avait, après-guerre, de Heller. Corroborée par Jean d’Ormesson, insoupçonnable (sauf d’intelligence) : « J’ai bien connu et beaucoup aimé Gerhard Heller. Il est très connu et apprécié en France et apparaît dans beaucoup de souvenirs et de mémoires. Dans les années noires de l’Occupation, il a rendu beaucoup de services à beaucoup d’écrivains… je reste fidèle au souvenir de Gerhard Heller » (2010)
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Ou par Malraux – à propos de Paulhan, prévenu par Heller d’une arrestation annoncée et qui put « s’enfuir par les toits avant la venue des Allemands » : « Oui, Heller a dû pouvoir être extrêmement efficace » (à Frédéric Grover).
Ou Herbert R. Lottman : « Reste que si tant de personnalités littéraires de la gauche antifasciste d’avant-guerre purent vivre impunément pendant les années allemandes et continuer à publier leurs œuvres, le mérite en revient au moins en partie à Heller. »
Ou Olivier Barrot : « Heller sème le trouble dans les consciences grâce à sa francophilie avouée. » Et Jean Lacouture, dans sa biographie (1980) de François Mauriac, le crédite même d’être « un antinazi avéré », qui permit à Paulhan et à Mauriac d’échapper aux griffes de la Gestapo. Laissons-le dernier mot à Olivier Todd – c’est une question (la meilleure façon de conclure, non ?) : « Aveugle, myope ou tolérant le lieutenant Heller à la Propagandastaffel ? »
Censeur « ambigu », donc, Heller ? Oui. Sympathique, convaincant « antinazi » ? A lire la biographie de Krebs – et en dépit de ce que déclare Jean d’Ormesson (voire François Nourissier) -, nous n’irons pas jusque-là.
Mais ce nouveau « voyage en Allemagne » organisé par le professeur Krebs mérite le détour – au moins pour corroborer l’impression de « pétaudière » que cette période tragique inspira à Emmanuel Berl, entre autres.

Une fantaisie, ou une gourmandise, pour finir. L’année dernière, Sylvie Le Bihan avait consacré une belle évocation biographique à Louis Guilloux (Denoël), longue, fouillée, personnelle, voire intime (Le Bihan l’avait fréquenté) : elle avait trouvé le ton juste – entre l’étude et l’évocation.
Arièle Butaux fait de même dans Le cas Prévert, en beaucoup plus rapide, elliptique (une centaine de pages) – mais aussi juste – à propos de Prévert. Qu’elle n’a pas connu – mais (bien) lu, c’est-à-dire beaucoup.
Son bouquet – sensible, poétique – atteste sa longue fréquentation de ce poète trop négligé aujourd’hui. Un charme fou – qui mérite un petit détour, en compagnie de Marcel Duhamel, Yves Tanguy, Fernand Léger, Alexandre Trauner, Arletty, Kosma, Montand et quelques autres. Et une réfutation en règle de l’axiome de Michel Houellebecq : « Jacques Prévert est un con ». Cela dépend du lecteur – voire de la lectrice, donc, chère Arièle Butaux.
L’étonnante histoire des objets trouvés, de Thierry Halay, L’Harmattan, 226 p.
Dictionnaire critique des contes, sous la direction de Jean-Loïc Le Quellec, CNRS, 1094 p.
Gerhard Heller, le censeur ambigu – Essai sur la vie littéraire française sous l’Occupation (1940-1944), L’Harmattan, 246 p.
Le cas Prévert, d’Arièle Buteaux, Novice, 138p.
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