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Dix choses que vous ignoriez sur la chanteuse Marie-Paule Belle

Elle s’est éteinte samedi, à 80 ans


Dix choses que vous ignoriez sur la chanteuse Marie-Paule Belle
Marie-Paule Belle, "Au revoir et merci", Théâtre de Paris, 19 mai 2026 © RAYMOND DELALANDE/SIPA

Disparition de la chanteuse mythique du titre La Parisienne, Marie-Paule Belle, samedi à Neuilly-sur-Seine, à l’âge de 80 ans, des suites d’un cancer. Voici dix anecdotes sur sa vie que vous ne lirez nulle part ailleurs.


On dit parfois que si les films parlent de notre passé, et les romans de notre futur, la chanson exprime ce que Marcel Duchamp appelait l’inframince : des événements de notre vie « à peine perceptibles, à peine repérables, qui représentent une différence intime et singularisante ». Les chansons sont de minuscules cartes postales qui relient les fils de notre existence, nous rappellent notre jeunesse, conservent nos souvenirs et nous les ressuscitent le temps d’un vinyle. La voix de Marie-Paule Belle était comme un fil rouge qui, ayant cousu sa vie, faisait tenir ensemble la nôtre. Avec sa disparition samedi, c’est un petit bout de notre histoire qui s’est envolé. Nicoletta, qui était une de ses plus proches amies, témoigne pour Causeur : « Pour moi, c’est la vraie fille de Barbara. C’était une artiste extrêmement pure et vraie, humble – tout juste si elle croyait elle-même en son immense talent, qui n’a jamais fait d’intrigue dans sa vie, qui n’a jamais cherché à faire une carrière, qui n’a aimé quune seule femme : Françoise Mallet-Joris. C’était avec Véronique Sanson, la chanteuse que j’ai le plus vue sur scène, et c’était un vrai plaisir de l’écouter chanter car elle mélangeait le rire et l’émotion, et c’était une grande pianiste dont chacune des chansons était un petit film magnifiquement écrit. Elle restera comme une grande artiste chargée de vérité, qui n’aura jamais fait de concession, qui ne se sera jamais salie. Elle incarne la pureté de la chanson française »

Nous l’avions rencontrée en 2020. Retour en 10 anecdotes sur sa vie.

1) La Parisienne n’aurait jamais dû devenir un tube

Les années 80 inventèrent les chanteurs à un coup, qui resteront (ou pas) dans les mémoires associés à un unique tube. Marie-Paule Belle fut tout l’inverse : chanteuse à texte, avec un répertoire considérable, sa chanson la plus mythique, La Parisienne deviendra un succès par accident. Sa moitié, l’écrivain Françoise Mallet-Joris voulut un jour donner un petit spectacle pour ses amis et sa famille, dans l’esprit de la Belle Époque ; Marie-Paule y décrivit son arrivée à Paris sur un thème d’Offenbach : « J’habitais Nice, et quand je suis arrivée à Paris, j’ai été sidérée par tout ce qui s’y passait et certaines extravagances : mais finalement cette chanson annonçait toute l’époque actuelle ». Le meilleur moyen de faire un succès serait-il donc de ne surtout pas le viser ?

2) À l’âge de 10 ans, elle écrivait des chansons monstrueuses

Les véritables génies sont les enfants : ce sont des monstres de créativité et de cruauté. Puis vient l’adolescence, qui les rend bêtes et apathiques. Et enfin l’âge adulte en fera des adultes sages et conformistes. Quant au bébé, son intelligence absolue n’est plus à démontrer : tout le monde est à son service. À l’âge de trois ans et demi, Marie-Paule ne sait pas lire, mais joue déjà du piano : « Je regardais où la prof mettait ses doigts et à l’oreille je reproduisais : ma mère heureusement lui avait interdit de me donner des coups de règle. » À 10 ans, Marie-Paule est une petite fille qui écrit des chansons sordides : la gamine est une préfiguration du professeur Choron. Elle compose « Je n’aspire qu’à la tombe », « Avez-vous déjà vu un vieux soldat tout nu ? » : « Sous les yeux de ma grand-mère effarée, j’écrivais des chansons complètement saugrenues, comme L’œuf, que je chante toujours, qui est l’histoire d’une femme qui a pondu un œuf, qui va le faire baptiser et se fait bousculer par le prêtre ». Elle ne chutera jamais dans l’âge adulte et ne stagnera pas dans l’âge bête : elle restera toute sa vie une enfant, belle et rebelle. Sur ses bulletins scolaires est inscrit : « Merci de nous avoir fait tant rire. »

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3) Son premier public est uniquement composé de gens bourrés

Marie-Paule commence à se produire à l’Ecluse, cabaret du 15 quai des Grands Augustins, où aucune femme n’a osé toucher le piano depuis la grande Barbara, qui hante le lieu. Le bar n’est fréquenté que par les étudiants du quartier : ils sont tous ivres, et viennent juger les nouveaux talents. De la bouche de Marie-Paule, sortent des prodiges et des caresses, des larmes et des envoûtements, des mensonges et des aveux. Les hommes ivres deviennent lyriques, et ceux qui ne le sont pas ont l’impression de l’être. « J’étais quasiment la seule fille, et il fallait tout de suite apprendre à tenir une salle ». Ensuite ce seront les cabarets de la rive droite à Pigalle, où on la coince entre deux strip-teaseuses : « Comme il y avait un jour de strip-tease et un jour de chanson française, les gens se trompaient de jour, et ils étaient très très énervés car je ne me déshabillais pas après la chanson, et ils gueulaient: « À Poil ! À poil la greluche !! ». Elle y gagne un télé-crochet nommé Chapeau : « Je ne sais pas si ce n’est pas parce qu’ils ne me voyaient pas vraiment… »

4) Elle fut une figure de Mai-68

Étudiante en 68 à Paris, elle organise « des bals psychédéliques », des « commissions paritaires »- des commissions où il y avait des professeurs et des élèves et a l’impression de changer le monde. « J’organisais les chahuts, mais je crois que c’était assez superficiel car ce fut en réalité l’année où tout le monde a eu ses examens ». Bernanos l’avait déjà écrit : les révolutions sont les vacances de la vie.

5) Elle a commencé à la fac la rédaction d’une thèse nommée « Angoisse et expression »

Élève à Censier, elle habite à l’époque au 7 rue Jacob, en face du cabaret l’Échelle de Jacob (dingue, cette interview de 2020 se déroule au 13 rue Jacob !) et voit les artistes courir devant chez elle de cabaret en cabaret : « Je me demandais comment ils arrivaient à vivre, tellement angoissés, en faisant des chansons pour manger et je voulais étudier lexpression de l’angoisse par ces chansons ». Merveilleux alibi pour quitter sa famille à Nice après la mort de sa mère. Elle finira par ne jamais déposer le sujet de sa thèse mais on sait depuis longtemps qu’il n’y a que les thèses ratées, celles qui n’ont pas été écrites, ou qui l’ont été en dehors des cages universitaires, qui portent leurs fruits.

6) Son grand amour fut l’écrivain Françoise Mallet-Joris

Elle a 24 ans, plus de mère, du destin dans sa besace et cette petite phrase incendiaire qui lui murmure à l’oreille : « Tout est possible ». Rue Jacob, on veut lui présenter un écrivain connu : elle arrive dans une maison pleine de vie et d’artistes. Elle arrive dans une pièce où une femme se lave les cheveux dans une douche, elle ne voit qu’une longue crinière brune, et soudain, la tête se relève et deux yeux bleus la fixent dans les yeux : c’était Françoise Mallet-Joris. À partir de cette minute, elle est amoureuse pour l’éternité : « C’était la maison du bonheur, j’ai fait un transfert d’amour maternel, on a commencé à écrire ensemble, elle venait d’écrire un best-seller La Maison de Papier cette amitié amoureuse s’est transformée en une passion fulgurante, c’était une histoire hors norme, extrêmement intense ». Elles passeront 50 ans à vivre leur amour avec folie, et leur écriture avec minutie : l’écrivain est un tigre au lit et un menuisier au travail.

7) Elle a survécu à un incendie commandité par Jean-Edern Hallier

Dans les années 80, Jean-Edern Hallier ne sait plus comment faire parler de lui. Un drame lui était arrivé : il avait raté son Apostrophes. Pour réparer ça, cette machine à buzz commandite son propre enlèvement. Encore un flop : personne n’y croit. Il faudrait sortir un livre, mais son nègre a démissionné. Il a eu une idée : faire un incendie. Allumer un feu, ça fait toujours du bruit, certains s’y brûleront peut-être, mais les autres n’y verront que du feu… La numéro 1 des ventes s’appelle Françoise Mallet-Joris et vit avec Marie-Paule Belle. « C’est un écrivain tombé dans l’oubli Jack Thieuloy, qui avait été chargé de mettre une bombe artisanale sur la colonne de gaz de l’immeuble : tout d’un coup une fumée noire et très épaisse envahit tout l’immeuble. Heureusement le mari de Françoise a pris des sacs de ciment et a éteint le feu qui était en train de se propager. Françoise ouvre la porte du palier et voit les voisins paniqués, les pompiers, tous les gens hurlant, et dit avec cette voix très grave, dont le décalage me fera toujours rire, comme si la vie n’était qu’un théâtre sans importance : « Serait-ce un incendie ? ». Mai-68 achevé, les éclats de rire leur resteront comme ultimes actes révolutionnaires.

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8) Ce sera elle qui recueillera les derniers mots de Barbara

Un vendredi, une de ses amies qui est à l’hôpital lui demande un autographe de Barbara, qu’elle connaît bien. Elle l’appelle. « Barbara me répond : « mais comment s’appelle cette amie, et pourquoi elle est à l’hôpital ?? Mais je veux rencontrer cette amie, je vais venir lui faire des crêpes » ! Et Barbara s’offusque que je n’ai plus de maison de disque, plus de producteur « je vais moccuper de toi …. », me dit-elle ». Nous étions vendredi soir. Barbara mourra dans la nuit du dimanche au lundi, et une semaine après Marie-Paule Belle signera dans le même label qu’elle. Parfois, la vie ne termine pas ses phrases.

9) Elle s’est retrouvée à chanter par surprise devant 18 000 personnes à cause de Serge Lama

Ce soir-là, son meilleur ami, Serge Lama fête à Bercy ses 60 ans de scène. Elle est dans le public, émerveillée. La productrice de son ami vient la voir : « Va derrière le rideau comme ça quand Serge sortira de scène, il te verra en premier ». « J’arrive dans le noir sur l’estrade derrière le rideau de Bercy et j’entends Serge Lama dire « je suis tellement heureux de vous annoncer la présence de ma grande amie Marie-Paule Belle, et la voilà, et d’ailleurs elle va vous chanter La Petite Cantate de Barbara ». Je n’étais pas du tout préparée, je n’avais rien répété, et je me retrouve toute seule devant 18 000 personnes ». Sur scène, elle communie avec les histoires qu’elle raconte : l’évocation des bons moments s’accompagne d’un sourire et la jeunesse perdue réclame la tête qui se penche de côté. Elle ne chante pas la petite cantate : elle la laisse chanter en elle.

10) Jacques Brel et notre ami Benoît Duteurtre étaient ses plus grands fans

Brel ne l’a jamais rencontrée mais il adorait sa chanson La Louisiane : il dira à sa dernière compagne « elle est bien cette petite ». A son premier Olympia, au moment de monter sur scène, elle vomit de trac sur les chaussures de Bruno Coquatrix qui lui lance « C’est pas grave, Brel l’a fait avant toi ». La dernière fois que j’ai déjeuné avec Benoit Duteurtre, c’était dans un petit restaurant de l’île Saint-Louis, et il me disait qu’il n’avait plus le courage d’aller à des dîners, et qu’il préférait le soir boire des bières, seul chez lui, en écoutant Nicoletta et Marie-Paule Belle. Et la dernière fois que j’ai vu Marie-Paule Belle, c’était après un concert à l’alliance française avec Nicoletta et Michel Houellebecq, dans sa loge, qui avait été donné en hommage à un grand écrivain, dont la mort fut aussi tragique que bête et accidentelle, qui s’appelait Benoît Duteurtre. Proust écrivait déjà que s’il n’avait pas existé le langage, la formation des mots, l’analyse des idées, la musique aurait été l’exemple unique de la communication des âmes. Depuis samedi, on se parle un peu moins. On ne sera plus jamais Parisienne et on ne pourra plus aller envoyer sa petite amie écouter Quand nous serons amis. Marie-Paule Belle n’était pas sincère : elle était vraie. Sur scène, elle était fatale, blessée, drôle, tragique, comique, immense, incendiaire, révoltée. En dehors de la scène, « elle était juste une fille bien », selon les mots de Nicoletta.




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