Monsieur Nostalgie continue son exploration de la bédéthèque idéale de l’été. Il s’arrête ce dimanche sur Un peu de la France paru chez Gallimard en 2005, grand format sans texte, de Jean-Jacques Sempé (1932–2022)…

S’il fallait décrire notre pays fantasmé et ontologique, donner un sens à notre vieille nation, la faire aimer et faire perdurer son onde à travers les âges, Un peu de la France de Sempé, paru chez Gallimard en 2005, serait la clé des champs, le parchemin de la découverte, la carte postale grand format à destination des visiteurs étrangers. Notre meilleure porte d’entrée. Vous allez enfin nous aimer.
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Des malveillants, sans cœur, aigris de déterminisme et révolutionnaires d’estrade, y verront du rance, du réactionnaire, du folklore agricole et de la démagogie bourgeoise. Ils détestent leur terre et leur Histoire. Ils salissent toujours les élans les plus sincères. Leurs chimères sont mortifères.
Tous les autres, majorité silencieuse et citoyens respectueux, savent d’instinct que la France est une géographie et un songe, un esprit et une promenade, un bâti et une échappée, des Hommes et une forme d’absolutisme champêtre, souriant, villageois. Une France d’ascendance paysanne qui s’est émancipée dans les livres.
Le sourcier des paysages français
En cette fin juillet, après les canicules de juin, qu’il est bon de retrouver son pays vu, senti et porté par le crayon de Sempé. Nous ouvrons ce grand livre illustré sans texte (la France n’a pas besoin de trop de mots, elle se vit de l’intérieur, dans son intimité) avec une joie de communiant. Nous allons enfin communier avec les vergers et les potagers, les haies et les clairières, l’ombre des murs et les champs moissonnés, les places girondes et les coteaux penchés. Le soleil est partout, à toutes les pages, dans une fête d’anniversaire, dans un pavillon de banlieue en pierres meulières ou sur une départementale bordée de platanes.
Sempé a eu raison d’intituler ce carnet de voyage hexagonal Un peu de la France et non « Un peu de France », qui paraîtrait réducteur, timoré, presque honteux, à la sauvette. L’article défini s’impose ; il est la couronne de laurier de la mariée, le chapeau de paille du jardinier, la toque du chef, il grandit et anoblit. Sempé, avec grâce et malice, professeur d’esthétique et non de morale, nous livre des tableaux pleins, entiers, juteux et gourmands. On croque dans chaque illustration ; elle respire une bonté et une lumière qui sont considérées aujourd’hui comme un aveu de faiblesse, comme une marque de soumission à un ordre établi, alors qu’elles sont des souvenirs d’enfance, des morceaux de mémoire. Il fallait du cran, déjà en 2005, une certaine audace idéologique pour ne pas sombrer dans le défaitisme et l’hagiographie des cités.
Que nous montre Sempé dans son catalogue de France ? Qu’il poursuit un travail de sourcier, qu’il est dans la veine d’un Pagnol ou d’un Tati de Jour de fête, que le créateur du Petit Nicolas est un héritier de Thierry la Fronde et de Charles Trénet. Chez Sempé, les tracteurs font des bouchons sur les routes étroites, les mémés à cabas se rendent au marché à bicyclette, l’harmonie municipale est la fierté du canton, les enfants jouent dans la rivière et s’aventurent dans une ruine qui porte les stigmates d’une vieille réclame « BYRRH », les aristos désargentés invitent leurs amis à un déjeuner chic sous la gloriette alors que leur château tombe en lambeaux. On croit même reconnaître un boucher ambulant dans un antique Type H à la carrosserie fripée. Chez Sempé, il y a beaucoup de gares, de vaches, de vélos et de couvre-chefs (bérets et galures étranges). Il dessine même des sorties d’usine. Il se fait paléontologue.
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Tout ce décorum pourrait sembler désuet, anachronique, presque mensonger ; il est sacrément culotté, à l’évidence. Sempé n’est pas un naturaliste social, tatillon et sentencieux ; sa France pavillonnaire et rurale, bistrotière et garde-barrière est une bouffée de chaleur. On y court. On s’y sent à l’aise. On entend le bruit d’une mobylette dans la nuit. Elle est aussi appétissante qu’un déjeuner, le dimanche, chez sa grand-mère. Il y aura des œufs en meurette et un clafoutis aux abricots à midi.
Un peu de la France, Sempé, Gallimard, 2005, 128 pages




