Vingt ans après ses premières alertes, Larry Sanger estime que des dérives qu’il entrevoyait se sont progressivement installées au cœur de Wikipédia. Mais désormais, l’influence de l’encyclopédie auprès de la presse, des enseignants ou des robots de l’intelligence artificielle est plus importante que jamais…
Pendant plus de vingt ans, Wikipédia a été présentée comme l’une des plus extraordinaires réalisations d’Internet. Une encyclopédie universelle, gratuite, écrite par des bénévoles et corrigée en permanence par la sagesse collective – qui dit mieux ? Des centaines de millions d’utilisateurs la consultent quotidiennement. Les moteurs de recherche en ont fait leur principale porte d’entrée vers le savoir. Pour beaucoup, Wikipédia est devenue synonyme de vérité. Or voilà que l’un de ses propres fondateurs affirme aujourd’hui que le projet a largement trahi ses ambitions initiales.
Savoirs sous contrôle
Depuis plusieurs années, Larry Sanger multiplie les critiques contre Wikipédia. Selon lui, l’encyclopédie serait progressivement devenue un espace où certaines sensibilités politiques dominent et certains groupes organisés contrôlent des sujets entiers. La neutralité ou plutôt l’honnêteté intellectuelle, érigées en principe fondateur, sont de plus en plus difficile à garantir. Les déclarations de Sanger sont d’autant plus remarquables qu’elles proviennent non d’un adversaire extérieur mais de l’un des architectes du projet lui-même. Et il est bien placé pour en parler.

Contrairement à une idée répandue, Wikipédia n’a pas été créée par Jimmy Wales seul. En 2000, Jimmy Wales finance un projet baptisé Nupedia, une encyclopédie en ligne dont les articles doivent être validés par des experts universitaires. Pour diriger le contenu éditorial, il recrute Larry Sanger, philosophe de formation, titulaire d’un doctorat de l’Université d’État de l’Ohio. Très vite, le système de validation scientifique se révèle beaucoup trop lent. C’est alors que Sanger propose d’utiliser un logiciel de type wiki, permettant à chacun de modifier instantanément les pages. Wikipédia naît officiellement le 15 janvier 2001 comme simple outil destiné à accélérer la rédaction des articles de Nupedia. L’expérience dépasse toutes les attentes.
En quelques mois, des milliers de contributeurs affluent. Wikipédia supplante rapidement Nupedia, qui disparaît quelques années plus tard. Le nom même de « Wikipédia » est généralement attribué à Larry Sanger. Pendant les quinze premiers mois, il en est le véritable architecte éditorial. Il recrute les premiers administrateurs, rédige les principales règles de fonctionnement, arbitre les conflits naissants et façonne la culture d’une communauté qui deviendra, quelques années plus tard, l’une des plus influentes du monde.
En réalité, cette période ne dure guère. Dès 2002, Larry Sanger quitte le projet. Officiellement, son départ s’explique par l’arrêt du financement assuré par Bomis, l’entreprise de Jimmy Wales, qui rémunérait son travail de rédacteur en chef. Mais les raisons sont aussi plus profondes. Sanger estime que Wikipédia ne peut fonctionner durablement sans une forme d’autorité intellectuelle. Il s’inquiète déjà de voir les experts placés sur le même plan que les contributeurs occasionnels et observe l’apparition de comportements qu’il qualifie d’hostiles au sein de la communauté. Selon lui, l’égalitarisme radical qui fait la force du projet risque aussi d’en devenir la faiblesse.
Guerres d’édition: collaborez, qu’ils disaient…
L’idée de Sanger est simple. Une encyclopédie collaborative ne peut fonctionner que si chacun accepte de distinguer les faits des opinions. C’est cette exigence qui donnera naissance au principe du « point de vue neutre » (Neutral Point of View), l’un des piliers de Wikipédia. Concrètement, les articles ne doivent défendre aucune cause mais présenter les différentes interprétations existantes en fonction de leur importance dans les sources disponibles. Cette ambition constitue alors une véritable révolution. Plutôt que de produire une vérité officielle, Wikipédia entend organiser le désaccord de manière ouverte et honnête. Mais ce principe suppose que personne ne puisse durablement s’emparer du contrôle éditorial d’un sujet.
C’est précisément parce qu’il estime cette condition difficile à préserver que Larry Sanger s’éloigne progressivement du projet. Après son départ, il continue de réfléchir à un modèle alternatif et lance, en 2006, Citizendium, une encyclopédie collaborative où chacun peut contribuer mais dans laquelle les spécialistes disposent d’un véritable rôle d’arbitrage. Le projet ne rencontrera jamais le succès de Wikipédia, mais il illustre une conviction qui ne l’a jamais quitté : l’intelligence collective ne dispense pas de l’expertise ni de mécanismes de responsabilité.
Vingt ans plus tard, Sanger estime que les dérives qu’il entrevoyait déjà se sont progressivement installées au cœur de Wikipédia. Selon lui, l’ouverture absolue des débuts a laissé place à un système dominé par une minorité de contributeurs très actifs capables d’exercer un contrôle durable sur certains domaines.
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Vingt ans plus tard, Sanger estime que les dérives qu’il entrevoyait déjà au moment de son départ se sont progressivement installées au cœur même de Wikipédia. Selon lui, l’ouverture absolue des débuts a progressivement laissé place à un système dominé par une minorité de contributeurs extrêmement actifs. Les règles se sont multipliées, les procédures se sont complexifiées et les nouveaux contributeurs peinent à faire entendre leur voix face à des administrateurs disposant d’une ancienneté et d’un pouvoir considérables.
Dans plusieurs entretiens récents, Sanger affirme que certains domaines comme la politique américaine, les questions raciales, le genre, le climat, le Covid-19 et bien sûr le conflit israélo-palestinien, seraient fortement influencés par des groupes militants capables d’imposer durablement leur lecture des événements. Et le problème ne résiderait pas nécessairement dans la présence de militants (impossible d’y échapper) mais dans leur capacité à contrôler les mécanismes de décision internes. Car selon Sanger le biais ne provient pas uniquement des rédacteurs et résulte également de la politique des sources de Wikipédia, ou plutôt de leur hiérarchisation.
Le principe paraît de bon sens : les grandes rédactions sont supposées travailler selon des règles professionnelles de vérification des faits et d’honnêteté intellectuelle. Mais ce mécanisme revient aussi à externaliser une partie de la neutralité de l’encyclopédie. Les choix éditoriaux des principaux médias deviennent alors, de fait, les choix éditoriaux de Wikipédia. Si ces médias partagent les mêmes présupposés, les mêmes angles morts ou les mêmes conformismes idéologiques, ceux-ci se retrouvent naturellement intégrés à l’encyclopédie, non par volonté militante, mais par le simple jeu de ses propres règles. Ainsi, les débats autour des origines du Covid, de l’affaire Hunter Biden, des questions de transition de genre ou encore du conflit à Gaza ont illustré ces tensions. Dans chacun de ces dossiers, les critiques accusent Wikipédia d’avoir parfois figé comme consensus scientifique ou journalistique des positions qui se révéleront ensuite plus discutées qu’il n’y paraissait. Et la question dépasse largement le cas de Wikipédia.
Promesses
Au début des années 2000, Internet promettait une formidable décentralisation du savoir. Vingt-cinq ans plus tard, une poignée de plateformes concentrent l’essentiel de l’accès à l’information. Google renvoie massivement vers Wikipédia et les applications d’IA utilisent fréquemment ses contenus comme point de départ. En conséquence des millions d’étudiants et d’élèves (et peut être leurs profs également) la consultent avant toute autre source, transformant l’encyclopédie en infrastructure cognitive mondiale. Dans ces conditions, la moindre déformation éditoriale acquiert une portée considérable.
Les défenseurs de Wikipédia contestent largement les accusations de Larry Sanger. Ils rappellent que toutes les modifications sont publiques, que les décisions résultent de discussions ouvertes et que chacun peut, en théorie, contribuer à l’amélioration des articles. Ils soulignent également que de nombreuses études ont conclu à une qualité factuelle élevée de l’encyclopédie. Dès 2005, une enquête de la revue Nature, comparant 42 articles scientifiques de Wikipédia et de l’Encyclopædia Britannica, concluait que les deux ouvrages présentaient un nombre d’erreurs du même ordre de grandeur. Depuis, plusieurs travaux universitaires, notamment dans les domaines de la médecine, de la pharmacologie et des sciences naturelles, ont confirmé que, sur de nombreux sujets, Wikipédia atteint un niveau de fiabilité comparable à celui des encyclopédies traditionnelles. Pour ses défenseurs, les controverses qui entourent certains articles ne remettent donc pas en cause la qualité globale du projet.
Ces arguments ne sont pas sans force. Ils ne répondent cependant qu’imparfaitement à la question soulevée par Larry Sanger : une communauté ouverte peut-elle demeurer véritablement pluraliste lorsqu’elle vieillit, se professionnalise et voit émerger des groupes très organisés ? Autrement dit, Wikipédia peut-elle échapper aux logiques de pouvoir qui accompagnent toute entreprise humaine de grande ampleur ? Les rapports de force, les stratégies d’influence, les jeux de personnalités et la formation de coalitions sont-ils vraiment absents d’une communauté qui compte des dizaines de milliers de contributeurs actifs et exerce une influence mondiale ? Toutes les organisations humaines connaissent ce phénomène. Les partis politiques, les syndicats, les associations ou les administrations finissent souvent par être dirigés par une minorité de spécialistes maîtrisant les règles internes mieux que les nouveaux venus. Pourquoi Wikipédia ferait-elle exception ?
Mais le paradoxe est frappant. Jamais une encyclopédie n’aura été aussi ouverte, son influence aussi grande mais aussi jamais les interrogations sur son impartialité n’auront été aussi nombreuses. Que ces critiques viennent d’universitaires, de journalistes ou de responsables politiques est une chose. Qu’elles soient désormais portées avec autant d’insistance par l’un des hommes qui a imaginé le projet en est une autre.
Au fond, Larry Sanger ne remet pas seulement en cause Wikipédia. Il pose une question beaucoup plus générale, qui concerne toutes les grandes plateformes numériques : comment préserver le pluralisme lorsque quelques communautés d’experts, d’administrateurs ou de modérateurs deviennent les gardiens de l’information mondiale ?
C’est, au fond, le vieux problème de la démocratie libérale. Une majorité, même sincère et de bonne foi, ne suffit pas à garantir la liberté. Elle peut produire une forme de conformisme ou exercer ce que Tocqueville appelait la « tyrannie de la majorité ». C’est précisément pour cette raison que les démocraties libérales se sont dotées de contre-pouvoirs, de constitutions, de juridictions indépendantes et de droits fondamentaux destinés à limiter le pouvoir de la majorité elle-même. Mais la difficulté apparaît aussitôt : qui doit exercer cette autorité de limitation ? Au nom de quelle légitimité ? Qui désigne les arbitres, et qui contrôle les gardiens ? Dans un État de droit, cette autorité est encadrée par des institutions démocratiques. Sur Wikipédia, comme sur les grandes plateformes numériques, elle repose sur des communautés qui se sont progressivement constituées elles-mêmes. Toute la question est de savoir si cette légitimité est suffisante lorsqu’il s’agit d’organiser l’accès au savoir de centaines de millions de personnes.




