À l’occasion de la parution de Chutes libres, qui vient clore une trilogie entamée avec À contre-courant rêvent les noyés poursuivie avec Les Idylles de la complicité, retour sur une œuvre hantée par la mémoire, le désir, la fuite et la culpabilité. Trois romans qui suivent la même trajectoire, celle d’un homme poursuivant des fantômes tandis que le monde se défait lentement autour de lui.

Depuis trois romans, Frank Payne poursuit les mêmes fantômes. Des femmes perdues quelque part dans la poussière du temps, des souvenirs qui changent de visage à mesure qu’on s’en approche, des promesses éventrées depuis longtemps mais qui continuent à remuer sous les décombres. À chaque livre, quelque chose brûle derrière lui. Une illusion. Une certitude. Une part de lui-même. Quand arrive Chutes libres, il n’y a plus grand-chose à perdre. Le feu a déjà fait son travail.

Main sur l’épaule
Tout commence pourtant comme une histoire de route. Dans À contre-courant rêvent les noyés (2020), Frank traverse l’Amérique avec Tanya. Du whisky, des chambres de passage, des voitures prises au hasard, des chansons qui tournent dans la tête au milieu de la nuit. Le roman s’ouvre sur une époque où tout semble encore possible, même si l’on sent déjà la catastrophe rôder derrière les personnages. Watson écrit :
« Nous passerions les trois années suivantes à nous précipiter ensemble vers nos démons distincts. »
Plus loin, il ajoute cette phrase qui résonne comme le programme secret de toute la trilogie :
« Il est impossible de revenir en arrière. »
Le passé n’est jamais un refuge chez lui. C’est une force de rappel. Une gravité. Une main posée sur l’épaule qui vous suit jusqu’au bout de la route.
Ce premier volume possède la beauté cabossée des départs sans destination. On roule parce qu’il faut rouler. On aime parce qu’il faut aimer. On s’invente des horizons pour ne pas regarder le vide qui grandit à l’intérieur. Watson saisit admirablement cette jeunesse qui transforme le mouvement en croyance. Mais sous les motels, les fêtes et les kilomètres avalés se cache déjà une vérité plus sombre : personne n’échappe vraiment à lui-même.
Avec Les Idylles de la complicité (2023), le décor change mais les obsessions demeurent. Frank se retrouve à Bombay. Les bars remplacent les autoroutes. Les conversations remplacent les grands espaces. Le roman devient plus ample, plus labyrinthique, plus fiévreux aussi. Les souvenirs se mélangent aux fantasmes, les rencontres ouvrent des récits dans les récits, les coïncidences prennent des allures de destin. Watson semble alors déplacer son regard : la route n’est plus extérieure, elle passe désormais à l’intérieur des êtres.
C’est peut-être dans ce livre qu’il formule le plus clairement sa vision du monde :
« Les individus sont des écosystèmes ambulants, des zones de guerre pour des énergies et des émotions collectives qui n’ont rien à voir avec eux. »
Prose imprévisible
Les êtres humains ne sont pas des identités stables mais des territoires occupés. Des champs de bataille. Des lieux traversés par des désirs contradictoires, des souvenirs déformés, des peurs, des obsessions, des histoires que l’on raconte pour continuer.
Mais réduire Watson à ses thèmes serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui frappe d’abord, c’est la voix. Une prose sinueuse, libre, imprévisible. Une phrase qui avance par associations d’idées, bifurcations, retours inattendus. Une phrase capable de partir d’une chambre d’hôtel, d’un chien écrasé sur une route du Midwest, d’un verre posé sur un comptoir ou d’une chanson entendue à la radio pour déboucher quelques lignes plus loin sur la mémoire, la mort, l’amour ou la métaphysique. Chez lui, la pensée ne progresse jamais en ligne droite. Elle vagabonde, revient sur ses pas, s’égare volontairement, ramasse au bord du chemin des anecdotes, des références, des souvenirs avant de retrouver soudain son point de départ. Cette manière de faire donne à ses romans une impression de liberté rare. On a parfois le sentiment qu’ils pourraient partir dans toutes les directions à la fois. Pourtant ils tiennent. Mieux encore, ils avancent selon une logique secrète, celle de la mémoire elle-même, avec ses détours, ses obsessions et ses raccourcis mystérieux.
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Une phrase des Idylles résume parfaitement cette mécanique :
« Une grande partie du présent récit – ou plutôt les conversations qui l’émaillent – se déroule dans des bars, tous reliés par des trous de ver spatio-temporels tels des cordons ombilicaux entre les mots et les événements, transformant une causalité aléatoire en destin narratif. »
Tout Watson est là. L’humour. L’érudition qui ne se donne jamais des airs d’érudition. Le goût de la digression. La capacité à faire cohabiter la physique théorique, les souvenirs amoureux, les discussions de comptoir et les grandes questions métaphysiques dans un même mouvement. Chez lui, une idée n’est jamais abstraite. Elle possède une odeur, une voix, un corps, un lieu où aller boire un verre.
Dérèglement
Puis arrive Chutes libres (2026). Le titre ressemble à une conclusion et à une menace. Frank est désormais à New York. Il assiste à une représentation de Parsifal au Metropolitan Opera un soir de Vendredi saint. Dès les premières pages, quelque chose se dérègle. Le spectacle cesse peu à peu d’être un spectacle. Les paroles semblent s’adresser directement à lui. Chaque symbole devient une accusation. Chaque détail ouvre une galerie souterraine dans sa mémoire. Le roman fonctionne alors comme une longue convocation devant un tribunal invisible où le passé revient déposer contre l’accusé. Ce troisième volume est sans doute le plus dense, le plus ambitieux, le plus vertigineux aussi. Watson y rassemble toutes les lignes de force qui traversaient les deux précédents livres : la culpabilité, le déclin, la mémoire, la mort, la difficulté d’aimer, la fascination pour les ruines.
Une phrase éclaire particulièrement cette obsession :
« Il avait toujours été attiré par les choses en état de décomposition active, qu’il s’agît de femmes sur le déclin, de villes en crise ou simplement de la lueur émise par de vieilles bûches dans la forêt, la nuit. »
Frank Payne est attiré par cette lumière étrange que produisent les choses lorsqu’elles commencent à disparaître. Non pas l’éclat des commencements mais la phosphorescence des fins. Voilà sans doute le véritable territoire de Carl Watson. Ses romans captent cet instant fragile où quelque chose se défait mais continue encore à rayonner.
On retrouve la même idée quelques pages plus loin :
« Si vous passez votre temps à prendre des décisions à l’encontre de votre propre bien-être, vous devez vous tenir prêt à endurer la souffrance et à être pleinement conscient des raisons qui vous poussent à le faire. »
Toute la trajectoire de Frank Payne est contenue dans cette phrase. Il avance souvent contre lui-même. Il choisit les mauvaises routes, les mauvaises femmes, les mauvais moments. Pourtant il continue. Comme si comprendre importait davantage que se sauver.
C’est ce qui rend l’univers de Watson si singulier. Il trouve de la beauté dans les endroits où la plupart des écrivains détournent le regard. Une souris prise dans un piège à glu. Une vieille histoire d’amour qui pourrit encore dans un coin de mémoire. Un estomac qui gargouille dans un opéra de Wagner. Une ville qui s’effondre. Une illusion qui se fissure. Tout devient matière romanesque.
Et au cœur de cette matière revient sans cesse la question de la faute. Les petites lâchetés. Les renoncements. Les blessures infligées sans même s’en apercevoir. À un moment du livre surgit cette phrase :
« La vie ne subsiste qu’aux dépens des vivants. »
Une phrase courte. Un coup de marteau. Elle traverse Chutes libres comme un courant noir. Elle pourrait d’ailleurs traverser toute la trilogie. Car Frank Payne avance dans un monde où chaque choix laisse une trace et où les fantômes finissent toujours par réclamer leur dû.
Ce qui frappe pourtant, au terme de cette longue traversée, ce n’est pas le désespoir. C’est la compassion. Une compassion lucide, sans illusion, sans sentimentalité. Watson regarde ses personnages se tromper, mentir, fuir, recommencer. Il ne les excuse jamais. Il ne les condamne pas davantage. Il les accompagne. Il leur laisse leur fragilité, leur maladresse, leur part d’ombre.
Au bout de cette trilogie, Frank Payne apparaît comme l’un des grands personnages errants de la littérature américaine contemporaine. Un homme qui aura passé sa vie à chercher quelque chose sans jamais parvenir à le nommer tout à fait. L’amour, peut-être. Le pardon. Une forme de paix. Ou simplement une histoire assez solide pour résister au temps.
Chutes libres referme le cycle sans véritablement le fermer. Les réponses importent peu chez Watson. Ce qui demeure, c’est le mouvement. La dérive. Cette manière qu’ont les souvenirs de revenir frapper à la porte quand on les croyait disparus. Cette étrange lumière aussi, aperçue depuis le premier livre, qui continue de briller au milieu des ruines. Comme si la chute elle-même contenait encore une promesse.
340 pages. Traduction de Laudier Benoît

