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Rugby et foot: Ancienne versus Nouvelle France?

Le match des anciens et des nouveaux


Rugby et foot: Ancienne versus Nouvelle France?
Jean Dujardin lors de la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde de rugby au Stade de France, Saint-Denis, 8 septembre 2023. © CHRISTOPHE SAIDI/SIPA

Dis-moi à quoi tu joues, je te dirai qui tu es. Le rugby est célébré par la vieille France avec énergie mais civilité ; le football, lui, charrie de façon prévisible destructions et violences allant parfois jusqu’à la mort. La fracture est totale. Et c’est un Anglais qui le dit.


« Le football est un sport de gentlemen pratiqué par des voyous, et le rugby un sport de voyous pratiqué par des gentlemen. » Cette vieille maxime anglaise résume bien l’obsession de mes concitoyens britanniques pour les classes sociales. Au Royaume-Uni, les élites envoient leurs enfants étudier dans des institutions privées où ils pratiquent le ballon ovale tandis que les prolétaires jouent au ballon rond dans les écoles publiques. Les fans de football raillent le rugby en le qualifiant de sport pour « petits bourgeois », et les supporters de rugby se moquent du football en l’appelant « Kev-ball » – Kevin étant un prénom qu’aucun parent de la bonne société ne donnerait à son fils.

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Le capitaine du XV d’Angleterre s’appelle Maro Itoje. Il est né à Londres de parents nigérians et a fait ses études au pensionnat de Harrow, qui est à peu près ce qu’il y a de plus chic. La star de l’équipe d’Angleterre de football est Bukayo Saka. Il est également né à Londres de parents nigérians, mais a fait ses études dans une école publique locale. Itoje est la coqueluche des classes diplômées, Saka est un héros de la classe ouvrière. C’est ainsi que fonctionne le sport anglais.

En France, il y a également une séparation sociale entre le football et le rugby, sauf que, contrairement à ce qui se passe dans mon pays, elle est en train d’être récupérée à des fins politiques. Car ces deux sports sont carrément devenus un champ de bataille entre ceux qui cherchent à bâtir ce qu’on appelle à présent la « Nouvelle France » et ceux qui souhaitent défendre pour ainsi dire la « Vieille France ».

Exception française

Nous autres Britanniques sommes tout autant en colère, désabusés et divisés que les Français, seulement à ce jour, aucun de nos hommes politiques n’a exposé sa vision d’une « Nouvelle Angleterre ». Alors que de ce côté de la Manche, la « Nouvelle France » est désormais le gimmick de Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise. Élu maire LFI de Seine-Saint-Denis en mars, Bally Bagayoko a récemment précisé ce qu’il entendait par ce terme : « La Nouvelle France, ce sont les enfants de la République et les héritiers de l’immigration. » Ces derniers incarneraient selon lui aujourd’hui « cette fierté qu’est la France, qu’on applaudit sur les terrains de foot mais qu’on a plus de mal à pouvoir imaginer dans des lieux de pouvoir comme la mairie d’une ville ».

Bagayoko n’a cité aucun nom, mais il pensait sans doute à Ousmane Dembélé, Marcus Thuram et Kylian Mbappé, stars de l’équipe de France de football qui espère remporter la Coupe du monde en juillet. Dans ce trio, seul Dembélé joue dans un club en France. Thuram est à l’Inter Milan et Mbappé au Real Madrid. Cela n’a toutefois pas empêché ces deux-là de faire des déclarations politiques lors des législatives de 2024, exhortant le public à ne pas voter pour le Rassemblement national. En mai, Mbappé est revenu à la charge dans une interview accordée à Vanity Fair, affirmant qu’il avait le droit, en tant que « citoyen », de s’élever contre le RN : « je sais […] quelles conséquences cela peut avoir pour mon pays lorsque des gens comme eux arrivent aux commandes ». Marine Le Pen s’est fendue d’une riposte cinglante : « Quand il dit qu’on ne va pas gagner les élections, ça me rassure car il est parti du PSG au Real Madrid en disant que c’était pour gagner la Ligue des champions, entre-temps le PSG a gagné la Ligue des champions. Qu’il continue à dire qu’on ne va pas gagner les élections, ça me va bien. »

Toujours dans la même interview, Mbappé conteste l’idée « selon laquelle un footballeur devrait se contenter de jouer et de se taire ». Il a raison. Une star du sport a le droit d’exprimer son opinion. Le problème est que Mbappé fait preuve de sélectivité. Il se permet de dénoncer le RN et la mort de Nahel, ce « petit ange » voleur de voitures abattu par la police à Nanterre en 2023. En revanche, il reste silencieux au sujet des Insoumis, malgré leurs provocations de ces dernières années et le fait que, selon un sondage de l’IFOP réalisé en 2024, 92 % des juifs français tiennent le parti pour responsable de la montée alarmante de l’antisémitisme.

Il n’y a jamais de rixes dans les tribunes lors des matchs de rugby. Et les grandes stars du ballon ovale gardent leurs opinions politiques pour elles. 

Mbappé n’a fait aucune déclaration publique quand un supporter du PSG (son ancien club), Elias, 14 ans, a été assassiné le 24 janvier 2025 pour son téléphone par deux jeunes voyous alors qu’il sortait d’un entraînement de football à Paris.

Deux idées de la diversité

Sur le plan sportif, le capitaine des Bleus est la mascotte de la Nouvelle France. Il a grandi à Bondy, à quelques kilomètres seulement de la mairie de Seine-Saint-Denis, où Bagayoko refuse désormais d’accrocher le portrait du président français. Si Bagayoko a au moins le mérite de se lever quand retentit La Marseillaise et de l’entonner, d’autres élus de LFI et certains membres de l’équipe de France de football s’abstiennent de chanter leur hymne national. Cette tendance a été particulièrement remarquée lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, où la plupart des joueurs tricolores sont restés muets pendant l’hymne. Ce silence a embarrassé jusqu’aux correspondants de France Info car, ont-ils alors déploré, il « fait avant tout les affaires des extrémistes ». Avant d’ajouter : « Dans les autres sports comme au rugby, que les joueurs soient issus des minorités visibles ou non, tout le monde est à l’unisson. »

Le XV de France n’est pas moins riche en diversité que les Bleus. Parmi les joueurs sélectionnés pour la dernière Coupe du monde de rugby en 2023 figuraient Peato Mauvaka, Sipili Falatea, Yoram Moefana et Romain Taofifénua, tous trois originaires de Nouvelle-Calédonie et de Wallis-et-Futuna ; Uini Atonio, né de parents samoans ; Paul Willemse, un Sud-Africain ; Sekou Macalou, d’origine malienne ; et Cameron Woki, fils de parents congolais qui, comme Mbappé, a grandi à Bondy.

Les 30 clubs qui composent les deux premières divisions du rugby professionnel français (le Top 14 et la Pro D2) sont tout aussi multiethniques. Toutefois, c’est moins vrai au niveau amateur, comme l’a récemment dénoncé Thomas Portes, député LFI de la 3e circonscription de Seine-Saint-Denis. Portes, qui a grandi à Agen, ville hautement rugbystique, a déclaré dans une interview en avril : « J’ai joué très jeune au rugby et il n’y avait quasiment que des Blancs. Il y avait juste à aller voir le club de football de la même ville pour voir plus de mixité. » Selon lui, « plus tu descends dans les divisions inférieures, plus les propos racistes sont exacerbés ». Il y a vingt ans, j’ai joué deux saisons dans un club de rugby du Languedoc et je peux confirmer que, pour paraphraser Portes, l’équipe était presque exclusivement blanche. Elle était d’ailleurs, soit dit en passant, beaucoup plus populaire que le rugby auquel j’avais joué en Angleterre. Là-bas, je côtoyais des médecins, des dentistes, des avocats et des hommes d’affaires ; en France, mes coéquipiers étaient des chauffeurs routiers, des ouvriers agricoles, des électriciens et des maçons. Quelques années plus tard, quand j’ai déménagé dans la banlieue sud de Paris, j’allais parfois encourager l’équipe de foot locale. Les joueurs de cette équipe et leurs adversaires étaient presque exclusivement non blancs. Certes, ces dernières années, on a recensé un petit nombre d’incidents racistes dans le rugby amateur à l’encontre de joueurs d’origine africaine ; mais au cours de la même période, une quantité à peu près comparable d’actes de racisme antiblanc a été déplorée dans le football amateur.

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Dans la même interview, Portes est revenu sur la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde de rugby 2023, organisée par la France. Ce spectacle, qui mettait en vedette Jean Dujardin, est devenu une plaie ouverte pour la gauche. Portes l’a ainsi qualifiée de « catastrophe » avec ces « mecs gaillards, solides, masculinistes » arborant « la baguette de pain, le marcel et la moustache ». Le lendemain de la cérémonie, Libération a même titré : « Allez la Rance », fustigeant le spectacle d’une « carte postale sépia d’une France qui sent la naphtaline ».

Dujardin lui-même a été choqué par tant de haine. « La France rance ? » a-t-il rétorqué dans un post sur les réseaux sociaux. « Une cérémonie d’ouverture est toujours la présentation au reste du monde du pays où se déroule l’événement fêté. Nous sommes effectivement aussi le pays du béret, de la gastronomie, de la culture, de l’éducation, n’en déplaise à certains. » Le but, selon lui, était de « célébrer notre pays, notre savoir-faire et l’histoire du rugby ».

Bien sûr, certains politiques ont applaudi la cérémonie et la prestation de l’équipe de France qui a battu la Nouvelle-Zélande lors du premier match. S’adressant aux fidèles de son parti à Gréoux-les-Bains la semaine suivante, Éric Zemmour s’est par exemple exclamé : « Quel match, quel style et quelle cérémonie d’ouverture ! » Le chef de Reconquête ! s’est montré moins enthousiaste à l’égard de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024, qui selon lui, était trop « woke » et représentait « un spectacle politique jusqu’au bout des ongles fluorescents des drag-queens ». Ces deux cérémonies d’ouverture n’auraient pas pu être plus différentes. La première, organisée pour le rugby, mettait en avant la « Vieille France », tandis que la seconde, pour les JO, était une publicité pour la « Nouvelle France », sa diversité et son indifférence, voire son mépris à l’égard des traditions et de l’histoire du pays.

Deux pays en un

C’est ainsi que, ces dernières années, le rugby est devenu de plus en plus un symbole fédérateur pour la France traditionnelle. Le nombre de joueurs licenciés est passé de 280 000 en 2019 à 360 000 en 2026, et cette saison a enregistré une affluence record pour le Top 14 et la Pro D2. En 2025, le match France-Écosse du Tournoi des six nations a été le programme de télévision le plus regardé avec 9,8 millions de téléspectateurs, soit un million de plus que le nombre de ceux qui ont regardé la même année le PSG battre l’Inter Milan pour remporter la Ligue des champions. D’ailleurs, il n’y a jamais de rixes dans les tribunes lors des matchs de rugby. Et les grandes stars du ballon ovale gardent leurs opinions politiques pour elles.

Pendant ce temps, l’image du football ne cesse de se dégrader. Avec toujours plus de violence sur les terrains. En mai, lors d’un match à Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais), un garçon de 9 ans a ainsi été frappé à coups de pied par cinq garçons de l’équipe adverse jusqu’à perdre connaissance. Et bien sûr, il y a des violences en dehors du terrain. Après les grands matchs européens du PSG, Paris ressemble de plus en plus à une zone de guerre. Le 1er juin 2025, après la victoire en finale contre l’Inter Milan, un jeune de 20 ans, qui paradait à vive allure sur son scooter dans les rues de la capitale, est mort en se crashant dans une voiture, 18 membres des forces de l’ordre ont été blessés, ainsi que sept sapeurs-pompiers et 192 manifestants. En outre, on a décompté 692 incendies dont 264 véhicules.

Des supporters du PSG fêtent la qualification du club pour la finale de la Ligue des champions dans les rues de Paris, 6 mai 2026. © Matteo Giraudo/SIPA

Cette année encore, les supporters se sont à nouveau déchaînés après la victoire de leur équipe contre le Bayern Munich. « Je condamne fermement ces débordements qui deviennent malheureusement habituels les soirs de victoires du PSG, a déclaré Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur. On ne s’habitue pas à cela. » Sauf qu’en réalité, on s’y habitue. Parmi les nombreux actes de vandalisme survenus à l’issue du match aller, l’un est particulièrement symbolique : le saccage d’une exposition photographique sur la place de la Concorde ; elle était signée Yann Arthus-Bertrand et célébrait le thème « Vivre ensemble ». Mais la France ne vit plus ensemble. C’est deux pays en un. C’est la vieille France et la nouvelle France, et si le rugby est le sport de la première, la seconde adore le football.

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Dans son livre de 1993, Voyous et Gentlemen, l’historien Jean Lacouture écrivait : « Pour nous, Méridionaux, le rugby n’est pas seulement un ensemble de règles. C’est aussi un opéra de gestes (et de mots), un certain art de vivre, une certaine courbe et couleur du paysage, un goût de cèpes, de confits d’oie et de palombes. » Libération qualifierait sans doute cette vision de « rance », mais pour les fans de rugby, c’est une source de fierté farouche. Tout le monde est le bienvenu dans ce sport, quels que soient son sexe, sa religion ou sa couleur de peau. À condition de ne pas avoir honte de son pays, de ses coutumes et de sa cuisine. Bon sang, les rugbymen français ont même accueilli un Rosbif comme moi.

Juin 2026 - #146

Article extrait du Magazine Causeur