Edouard Philippe serait le seul à l’emporter au 2e tour selon les sondeurs face à Bardella mais propose un programme en demi-teinte. Dominique de Villepin parle beaucoup. Retailleau peut et doit mieux faire pour défendre sa ligne radicale et convaincre.
On nous répète que nous ne sommes pas encore en campagne présidentielle. Aussi bien Dominique de Villepin qu’Édouard Philippe le disent. Pourtant, nous y sommes. On attend et on espère 2027. On veut changer d’air et d’ère. On sait que le second tour opposera le RN, quel que soit son candidat, à un adversaire aujourd’hui indéterminé. L’extrême gauche fait semblant de croire que Jean-Luc Mélenchon sera son unique représentant, parce qu’il serait le meilleur, alors qu’il serait implacablement écrasé par Jordan Bardella. Édouard Philippe ne souhaite pas concourir dans le cadre d’une primaire. Bruno Retailleau sera-t-il choisi et légitimé par les militants des Républicains ?
La candidature Philippe ne suscite pas l’enthousiasme populaire
Dans ce flou, pour qui avait décidé de ne pas donner sa voix au RN, ni au premier ni au second tour, pas davantage qu’à Jean-Luc Mélenchon de l’autre côté, on avait cru percevoir une lumière, une sortie de l’hésitation, comme une issue de crise, avec un récent sondage qui, dans tous les cas de figure, qualifiait Édouard Philippe pour le second tour et le donnait vainqueur de la joute finale. C’était une nouvelle de première importance, susceptible d’intéresser au plus haut point un grand nombre de citoyens. Il a suffi de quelques jours pour, non pas dissiper l’enthousiasme — il n’y en avait pas eu —, mais pour perdre quelques illusions. Il y a longtemps, on nous avait promis, de la part d’Édouard Philippe, un programme « massif ». Ce qu’il a annoncé, à l’exception de l’annulation de l’accord de 1968 avec l’Algérie — mesure quasiment consensuelle à droite et au centre —, ne brille ni par la vigueur ni par l’audace. C’est en demi-teinte, une sorte de modération s’arrêtant au milieu du gué : un “en même temps” sur l’immigration, une limitation du regroupement familial. À force de ne plus vouloir donner l’impression de se situer dans le registre d’Alain Juppé, il paraît s’être inspiré plus que jamais d’une mesure, d’une prudence qui font craindre, le moment venu, une impuissance.
Comme si la France mourait à petit feu, alors même qu’elle perd ses forces et sa puissance avec intensité. Déjà, ce que ce sondage avait de rassurant a rejoint l’ordinaire des prévisions, avant les prochaines enquêtes d’opinion…
Villepin le beau parleur
Dominique de Villepin était l’invité du Grand Jury le 29 mars. Incorrigible, demeurant lui-même, avec une stature et une langue d’autant plus impressionnantes qu’elles ne s’accompagnaient d’aucun élément concret, il proposait analyses, commentaires, dénonciations, injonctions, avertissements, mises en garde, prophéties, avec un talent certain. Mais sans que la vulgarité du moindre processus opératoire vienne polluer l’abstraction de l’ensemble de ces considérations… Avec Dominique de Villepin, nous sommes délicieusement, malgré le caractère somptueusement dramatique de ses propos, à l’abri du réel. Tout ce qui passe par son esprit et sa bouche devient désincarné. Recherche désespérément mode d’action !
Retailleau : peut mieux faire
Face à ces deux candidats, l’un ayant un projet au ralenti, l’autre se préservant de tout contact impur, j’en reviens au président des Républicains, qui est conscient de l’obligation de faire émerger une droite de rupture, sans que le centre vienne, dans une alliance préjudiciable, ruiner ce que la première saurait inventer de radical et de décisif. Bruno Retailleau est aujourd’hui le seul à vouloir opposer au RN une radicalité crédible et, face à LFI, une résistance absolue, avec la lucidité de juger LFI plus dangereuse que le RN. David Lisnard, déterminé mais engagé ailleurs, défend d’ailleurs une ligne proche de la sienne. Il est capital de ne plus combattre le RN par l’opprobre moral qui n’a plus lieu d’être mais par une compétence sans faille, une contradiction politique, une vision de la France et du monde s’inscrivant à la fois dans un registre pragmatique et épique. Et une totale intégrité. Notre pays pourra alors être de retour.
Hierarchie mémorielle. Qui sont les chouchous du malheur? Avec la résolution adoptée à l’ONU le 27 mars, les descendants de la traite négrière marquent des points face aux descendants des victimes de la Shoah. «La spécificité de l’Occident n’est pourtant pas d’avoir pratiqué l’esclavage, mais de l’avoir aboli le premier» rappelle Elisabeth Lévy dans sa chronique radio. Nous vous proposons de l’écouter.
L’ONU vote une résolution reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité. On nous prie de croire qu’il s’agit d’un progrès historique. En réalité, c’est un progrès du révisionnisme, voire du négationnisme. Le texte adopté le 27 mars à une très large majorité par l’Assemblée générale de l’ONU, proclame que « l’esclavage et la traite transatlantique sont le plus grave crime contre l’humanité de l’Histoire ». C’est contraire au sens profond de l’idée de crime contre l’humanité, née à Nuremberg. Si un homme vaut tous les hommes et vaut l’humanité, alors un crime contre l’humanité les vaut tous. Il n’y a pas de « chouchous du malheur ». Ce texte est par ailleurs limité à l’esclavage transatlantique, perpétré par l’Occident. Or, le monde arabe a réduit en esclavage une partie de l’Afrique subsaharienne, sans compter l’esclavage interafricain, qui continue d’ailleurs encore aujourd’hui dans certains pays. L’esclavage est universel. La spécificité de l’Occident n’est pas d’avoir pratiqué l’esclavage, mais de l’avoir aboli le premier. Là-dessus : silence. Pas un mot, bien sûr, dans cette fameuse résolution de notre grand forum mondial. Avec ce texte, on passe de la concurrence victimaire à la hiérarchie des mémoires. Il s’agit, sur fond de haine anti-israélienne et antisémite, de contester la place de la Shoah dans la conscience européenne et d’entretenir un récit dans lequel l’Occident est le coupable idéal, comme l’écrivait Pascal Bruckner. Seuls les États-Unis, Israël et l’Argentine ont voté contre. Les pays européens, apparemment toujours aussi suicidaires et repentants, se sont piteusement abstenus.
Mais, une résolution de l’ONU a-t-elle vraiment de l’influence ? En réalité, ce texte n’a aucune valeur contraignante, même si cette résolution pourrait conduire à des demandes de réparations ultérieures. Cependant, elle résume l’esprit du temps, en vogue dans le camp du Progrès, dans les facultés ou les rédactions. À Paris, le nouveau maire, Emmanuel Grégoire, vient de nommer une adjointe chargée du cycle mémoriel de l’histoire coloniale. Quel athlète du progrès ! La gauche adore la repentance. D’ailleurs, nous avions de l’avance en France. L’Assemblée nationale a voté, le 10 mai 2001, la loi Taubira, qui reconnaît comme crime contre l’humanité la traite transatlantique et celle de l’océan Indien. Cela vise donc uniquement le système esclavagiste européen, encore une fois. Je vous livre d’ailleurs cet aveu stupéfiant de Christiane Taubira dans L’Express à l’époque : « Il ne faut pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les “jeunes Arabes” ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes ». Il y a des coupables ontologiques et des victimes éternelles.
Ce n’est pas seulement injuste pour les petits « Blancs », les petits « de souche », invités à expier, voire à payer pour les crimes de leurs ancêtres. C’est une insulte aux descendants d’immigrés qu’on câline à coups de mensonges. C’est toujours la faute des autres. Ce fantasme victimaire, qui les dispense de toute responsabilité dans leur destin, les enkyste dans le ressentiment et l’impuissance. Si on les respecte vraiment, on leur doit la vérité.
Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio
Euthanasie. L’histoire d’une mort choisie qui a bouleversé l’Espagne
Le 26 mars 2026, dans une résidence socio-sanitaire de San Pedro de Ribas, non loin de Barcelone, Noelia Castillo Ramos, 25 ans, est devenue un des visages les plus marquants du débat sur l’euthanasie en Espagne. Son décès, autorisé dans le cadre de la loi de 2021 sur l’aide à mourir, dépasse largement le cadre d’un drame individuel car il révèle les tensions profondes entre autonomie personnelle, normes juridiques et fractures idéologiques.
De fait, pendant près de vingt mois, son affaire a été au centre d’une bataille judiciaire et politique d’ampleur nationale. À travers lui, c’est toute la capacité de l’État espagnol à arbitrer entre droit individuel et oppositions familiales, religieuses et militantes qui a été mise à l’épreuve.
Une trajectoire marquée par la souffrance physique et psychique
Née à Barcelone, Noelia Castillo Ramos a grandi dans un environnement familial instable et a été suivie dès l’âge de 13 ans pour des problèmes psychiatriques sévères, notamment un trouble de la personnalité limite et une dépression majeure. Mais l’événement déterminant survient en octobre 2022 lorsqu’après un viol collectif impliquant son ancien compagnon et trois autres individus, elle tente de se suicider en se jetant du cinquième étage de son immeuble.
Elle survit mais avec des séquelles irréversibles, à savoir une paraplégie complète, des douleurs neuropathiques permanentes et une perte totale d’autonomie. Dès lors, son quotidien est dominé par une souffrance physique constante, qu’elle décrit comme insupportable, à laquelle s’ajoutent un sentiment d’isolement et l’absence de perspectives. En avril 2024, elle engage officiellement une demande d’euthanasie, validée en juillet de la même année après un processus d’évaluation strict.
La loi espagnole : un cadre rigoureux et inédit
Rappelons que l’Espagne a légalisé l’euthanasie en mars 2021 avec la Loi Organique de Régulation de l’Euthanasie (LORE), devenant un des rares pays à reconnaître ce droit comme une « extension de la dignité humaine ».
La législation espagnole impose cependant des conditions strictes : le patient doit être majeur, capable de discernement et souffrir soit d’une maladie grave incurable, soit d’un état chronique entraînant des souffrances jugées intolérables. Le cas de Noelia s’inscrit dans cette seconde catégorie.
La procédure globale repose sur plusieurs étapes, avec notamment deux demandes écrites espacées d’au moins quinze jours, une évaluation par un médecin responsable, un second avis médical indépendant et un contrôle final par une commission régionale. Dans le dossier de Noelia Castillo Ramos, pas moins de 19 professionnels de santé et juristes ont validé la légitimité de sa demande.
Une bataille judiciaire de près de deux ans
Malgré cette validation, l’application de la décision a été retardée par une série de recours introduits par son père, soutenu par la fondation des Avocats chrétiens. La position des plaignants reposait sur deux arguments : d’une part, l’incapacité supposée de Noelia à consentir librement en raison de ses troubles psychiatriques, d’autre part, une contestation pure et simple de la procédure administrative.
En mars 2025, un tribunal de Barcelone confirme la validité de la demande de la jeune fille, soulignant que la paraplégie constitue en soi un motif légal suffisant. Le Tribunal supérieur de Justice de Catalogne puis la Cour suprême espagnole rejettent successivement les recours du père. En mars 2026, enfin, la Cour constitutionnelle refuse de suspendre la mesure, tandis que la Cour européenne des droits de l’homme rejette à son tour une demande de mesures conservatoires le 10 mars. En définitive, une procédure qui aurait dû durer entre 40 et 50 jours s’est étendue sur près de 600 jours.
Consentement, pression et vulnérabilité
Un des épisodes les plus controversés concerne un document présenté par le père de Noelia, dans lequel elle semblait renoncer à l’euthanasie. Néanmoins, l’enquête de justice a montré que ce texte avait été signé sous pression, alors qu’elle était sous l’effet de médicaments. Les tribunaux ont donc invalidé ledit document, qualifiant le consentement de « vicié ».
Cet épisode a dans tous les cas mis en lumière la vulnérabilité des patients dans des contextes familiaux conflictuels et a renforcé l’idée d’un rôle protecteur de l’État dans la garantie de la volonté individuelle.
Une société profondément divisée
Par ailleurs, l’affaire a provoqué une polarisation intense outre-Pyrénées. L’Église catholique espagnole a dénoncé une « culture de la mort », tandis que des groupes conservateurs ont parlé d’« exécution d’État ». Des veillées de prière ont même été organisées devant l’établissement où se trouvait Noelia.
À l’inverse, l’Association pour le Droit à Mourir Dignement a soutenu la jeune femme, dénonçant ce qu’elle voyait comme une « torture institutionnelle » liée à la longueur de la procédure. Certains acteurs de la société civile, comme divers artistes, ont même proposé de financer des soins alternatifs, suscitant un débat sur l’aide apportée aux personnes en souffrance et l’autonomie personnelle.
Les déclarations politiques se sont succédé sur cette affaire, signe d’une crispation médiatique et publique. Le porte-parole du groupe parlementaire socialiste au Congrès des députés, Patxi López, a proclamé que l’euthanasie était une décision « correcte » et « absolument légale ». De son côté, Alberto Ibáñez, élu de Sumar (gauche « radicale »), a demandé du respect pour une décision avalisée par les « dix-neuf médecins ». Au contraire, à droite, le Parti populaire a expliqué par l’entremise d’un de ses responsables, Elías Bendodo, que la mort de Noelia Castillo Ramos supposait l’« échec de l’État » et « l’échec de nous tous en tant que société », insistant sur la nécessité pour le gouvernement de « résoudre les problèmes des gens et de corriger les erreurs ». Quant à Pepa Millán, porte-parole de Vox (droite « radicale ») à la chambre basse du Parlement, elle a été jusqu’à évoquer « une nouvelle lamentable, très triste », estimant que ce cas ouvrait la voix au « suicide assisté » pour des troubles psychologiques.
Le système de santé espagnol sous pression
De leur côté, les équipes médicales espagnoles impliquées dans cette demande d’euthanasie ont dénoncé des campagnes de harcèlement et de diffamation à leur encontre, ce qui a obligé l’établissement où résidait la jeune fille à renforcer sa sécurité. L’affaire a également relancé le débat sur l’objection de conscience des médecins dans le cas de l’euthanasie, bien qu’aucun professionnel impliqué n’ait refusé d’intervenir.
Notons qu’une autre polémique a émergé autour d’un éventuel don d’organes après la mort (que certains acteurs pointaient comme la finalité masquée de l’opération). Ce don a finalement été annulé par Noelia elle-même avant son décès.
Une pratique encore rare mais en progression
Depuis sa légalisation en Espagne, le recours à l’euthanasie reste limité mais en hausse : 180 actes en 2021, 426 en 2024 et environ 500 en 2025. L’opinion publique espagnole y est majoritairement favorable, avec plus de 70 % de soutien tandis qu’environ 10 % de la population y reste fermement opposée, principalement pour des motifs religieux.
Dans ce contexte, il faut toutefois signaler qu’environ un tiers des demandeurs décèdent avant l’aboutissement de la procédure, souvent en raison de délais administratifs ou de recours judiciaires des proches.
Vers une évolution du cadre légal
De façon plus générale, le cas de Noelia Castillo Ramos met en évidence les limites du dispositif actuel en Espagne et notamment la question des recours judiciaires par des tiers. Face à cette problématique, le gouvernement de Pedro Sánchez envisage désormais des réformes pour accélérer les procédures dans les cas jugés urgents et pour mieux sanctuariser les décisions des commissions de garantie.
Sur le plan juridique, la jurisprudence issue de cette affaire renforce de plus une interprétation fondamentale : le droit à la vie recueilli dans la Constitution espagnole ne peut être imposé comme une obligation de vivre dans la souffrance. Cette lecture s’inscrit dans le cadre plus large de la liberté de conscience reconnue par le texte fondamental de 1978.
Enfin, l’affaire relance le débat sur l’euthanasie dans les cas impliquant des troubles psychiatriques. Si, dans ce dossier, la dimension physique a été déterminante, sept experts ont dû certifier la capacité de discernement de la patiente, établissant un standard particulièrement exigeant pour les cas futurs.
Une mort qui redéfinit un droit
Noelia Castillo Ramos est décédée après l’administration de trois substances médicales, conformément au protocole légal. Elle avait choisi de mourir seule, dans un dernier acte d’autonomie mais au milieu d’une vaste polémique.
Son histoire laisse une empreinte durable : elle révèle les failles d’un système encore jeune mais aussi sa capacité à définir ce qui relève du droit individuel. Elle jette également une ombre sur le système de protection de l’enfance et de l’adolescence outre-Pyrénées, puisque la jeune fille a subi des violences physiques et sexuelles alors qu’elle avait été placée dans divers centres pour mineurs dans les années 2010.
Globalement, au-delà des divisions qu’elle a suscitées, elle pose une question essentielle aux sociétés contemporaines : jusqu’où reconnaître à chacun la liberté de décider de sa propre fin ?
Dans Le Monde, Lilian Thuram écrit une tribune dénonçant le «narcissisme blanc». Il y défend le nouveau maire de Saint-Denis. Mais pas Faty Dia, colistière sur la liste du maire déchu de Mantes-la-Jolie, curieusement. Les militants peuvent bien parader dans les médias, et pester contre CNews ces jours-ci: les Français, qui n’ont jamais apprécié ces polémiques sur la couleur de peau, ont constaté depuis un moment que c’est bien la gauche qui les a relancées, en parlant de «racisés», de «privilège blanc» ou de «décolonialisme» à tout bout de champ, alors que la droite se tenait très sage sur ces thématiques depuis des décennies.
Suite à la polémique sur les prétendus propos racistes tenus sur CNews au sujet du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, Lilian Thuram, sportif reconverti en prêtre racialiste, vient de commettre une tribune que Le Monde n’a pas hésité à porter à la connaissance de ses lecteurs. Avant de la détailler, il convient de revenir sur quelques épisodes médiatiques significatifs et sur l’origine du phénomène racialiste qui envenime la France depuis des décennies.
Jeux de déconstruction
Retour en arrière. En 2021, sur France Culture, face à un Xavier Mauduit époustouflé par ses démonstrations empiriques de haut vol, Lilian Thuram racontait la chose suivante : « Je fais une expérience lorsque je vais dans les écoles. Par exemple, je pose la question : “dites-moi, depuis combien de temps vous êtes blancs ?” » – « Moi, je dis depuis toujours », avait répondu Mauduit, bon élève. – « Ok, avait repris le professeur Thuram, depuis toujours… et là je prends une feuille blanche en leur disant : “Les enfants, est-ce que vous êtes de la même couleur que cette feuille ?” Ils me disent “non”. “Pourquoi vous dites que vous êtes blancs alors ?” Et là ils me disent : “ben, on sait pas, par habitude.” C’est ça qu’il faut déconstruire1. » Quelques années plus tard, France TV réalisait une émission dans laquelle elle multipliait des démonstrations du même acabit, le but étant de savoir si les Français sont racistes ou non. Devinez le résultat.
Dans cette émission intitulée Sommes-nous tous racistes ?2, la journaliste Marie Drucker et l’animateur Jamy Gourmaud étaient accompagnés de Sylvain Delouvée, un psycho-sociologue, maître de conférences à l’université gauchiste de Rennes 2. Ce « conseiller scientifique » était chargé de décrypter les comportements des cinquante volontaires participant à des expériences adaptées pour la télévision mais « documentées dans des publications scientifiques internationales », selon lui.
France télévisions.
Ces affligeantes démonstrations, agrémentées d’atermoiements sociologiques, de ratiocinations psychologiques et de torrents de moraline, avaient irrémédiablement et sans surprise abouti au verdict suivant : les Français sont racistes. Inconsciemment, consciemment, peu importe : ils sont racistes. Pour enfoncer le clou, France TV avait fait appel à une soi-disant spécialiste du racisme, l’universitaire et militante racialiste Maboula Soumahoro en omettant de dire que, proche d’Assa Traoré et d’Houria Bouteldja, celle-ci avait pris fait et cause pour des « camps d’été décoloniaux » ou des stages syndicaux organisés en « non-mixité », c’est-à-dire… sans Blancs. Mme Soumahoro est la conceptrice de ce charmant axiome : « L’homme blanc ne peut pas incarner l’antiracisme. » Elle affirme par ailleurs que ce dernier « ne peut pas avoir raison contre une femme noire ou une Arabe ». En 2020, lors de la sortie de son livre Le Triangle et l’Hexagone, celle qui avait pourtant été nommée par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault au sein du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, déclare : « J’en ai rien à faire d’être Française. Je n’ai pas le cœur qui bat quand je vois le drapeau bleu blanc rouge. » Mme Soumahoro n’a par ailleurs jamais caché sa fascination pour l’organisation Nation of Islam, dont l’un des derniers dirigeants est Louis Farrakhan, adorateur d’Hitler, homophobe et farouchement anti-Blancs.
Le 12 avril 2025, sur France Inter, Charline Vanhoenacker recevait Michel Agier dans son émission Bistroscopie3. Cet anthropologue, auteur de Les Migrants et nous. Comprendre Babel, promeut ardemment la « diversité ». Face à une Mme Vanhoenacker aux anges, il tente d’expliquer ce jour-là un concept prétendument scientifique, une « infrapensée raciste » qui serait en vérité « un ensemble d’idées reçues, de catégories de pensée et de langage hérités de notre passé colonial » ou, pour le dire moins savamment, « un tissu d’ignominies qu’on a intériorisé, on ne sait pas comment ». Face à l’immigration, les Français blancs défendraient leurs privilèges en reproduisant « l’ethos du colon » se sentant « assiégé par les barbares », thèse défendue par Pap Ndiaye annonçant sur France Inter, en 2021, l’orientation des débats « antiracistes » devant se tenir au musée de l’Histoire de l’Immigration qu’il dirigeait à l’époque : « On cherche ce qui dans la société française contemporaine est hérité de l’époque coloniale. On regarde les formes de continuité sans préjuger que nous serions entièrement détachés de cette période. » Traduction : on scrute les formes de continuité en préjugeant que la société française a gardé un fond colonialiste et raciste qu’elle perpétue aujourd’hui en France même. Michel Agier est un invité perpétuel de Radio France – plus de 40 interventions en une dizaine d’années ! – comme Patrick Boucheron quand il s’agit de torpiller l’histoire de France, Hervé Le Bras ou François Héran quand il devient urgent de rappeler les bienfaits de l’immigration, et, bien entendu, Lilian Thuram, traumatisé à vie par le « racisme systémique » et la vilaine « pensée blanche » qui ont entravé sa carrière sportive, comme chacun sait. Sur le plateau de “C à vous”, devant un aréopage de bien-pensants professionnels – Anne-Sophie Lemoine, Patrick Cohen, Pierre Lescure – ce héraut de l’anti-racisme à la sauce racialiste a pu affirmer que « le racisme en Franceexiste culturellement » sans faire réagir aucun de ses hôtes.
Argumentation sommaire
Aux origines du phénomène. En 1984, de jeunes militants trotskystes devenus socialistes créent, avec la complicité de stratèges mitterrandiens, SOS Racisme. Jean Baudrillard, lucide, ironise : « SOS-Racisme. SOS-baleines. Ambiguïté : dans un cas, c’est pour dénoncer le racisme, dans l’autre, c’est pour sauver les baleines. Et si, dans le premier cas, c’était aussi un appel subliminal à sauver le racisme, et donc l’enjeu de la lutte antiraciste comme dernier vestige des passions politiques. » Il ne s’agit pas, en effet, de combattre mais de « sauver » le racisme dans le but, d’une part, de faire oublier le « tournant de la rigueur » de 1983 et, d’autre part, de monter en épingle l’embryonnaire Front National de Jean-Marie Le Pen afin de poser les bases d’une castorisation « républicaine » qui fera florès. Surtout, il s’agit d’apposer l’étiquette infamante de raciste sur le front de quiconque s’oppose à une immigration devenue massive et de plus en plus problématique, surtout depuis l’autorisation, en 1979, du regroupement familial. Comme le démontrera dix ans plus tard Paul Yonnet dans un essai imparable4, cet anti-racisme théâtral sert essentiellement la cause immigrationniste et une idéologie communautariste réduisant l’identité française aux seuls droits de l’homme. Immédiatement, les médias panurgiques répercutent les slogans simplistes et les argumentations sommaires de l’organisation subventionnée et soutenue par le pouvoir. Il faut endoctriner la jeunesse : des concerts sont organisés et l’Éducation nationale accueille en son sein des militants expliquant aux collégiens et au lycéens ce qu’est le racisme, comment le combattre et, donc, les raisons pour lesquelles il est hors de question de discuter de l’immigration autrement qu’en termes positifs : « L’immigration n’est pas un problème, c’est le racisme qui en est un », scandent-ils. Une campagne de l’association est carrément relayée par le Bulletin officiel de l’Éducation nationale qui appelle les chefs d’établissement à « définir les modalités appropriées permettant aux élèves qui le souhaitent de participer, en dehors des heures de cours, à la réflexion qui sera conduite durant cette période ». Il apparaît rapidement que l’anti-racisme de SOS Racisme est une ode, non à l’assimilation ou à l’intégration, malgré les discours lénifiants d’Harlem Désir, mais à un « droit à la différence » et à une conception multiethnique et multiculturelle de la société française. Dans SOS Désirs (Calmann-Lévy, 1987), livre collégial écrit à la suite du passage d’Harlem Désir dans l’émission politique L’Heure de vérité qui le révèle au grand public, les auteurs présentent l’islam comme une « religion fort civile, policée et assouplie » et regrettent « lahantise,fondée sur l’ignorance », des Français vis-à-vis de cette religion de paix et d’amour. Au moment de l’affaire du foulard islamique à Creil, SOS Racisme, par la voix de son vice-président Malek Boutih, estimera « scandaleux que l’on puisse au nom de la laïcité intervenir ainsi dans la vie privée des gens, malmener les convictions personnelles ». Dans le même temps, le ver racialiste s’installe dans le fruit antiraciste. Il grossira au fil des ans, nourri par des idéologues – Rokhaya Diallo, Maboula Soumahoro, François Durpaire, Éric Fassin, entre autres – qui importeront en France les théories « anti-racistes » issues des racial studies universitaires américaines. Des marchands de mémoire falsifiée imposeront dans les médias et les manuels scolaires des thèses décolonialistes reprenant le récit victimaire des « racisés » et recommandant à la France de se repentir jusqu’à la fin des temps. Le plus roué d’entre eux, Pascal Blanchard, publiera avec Rokhaya Diallo, Lilian Thuram et François Durpaire, un “Appel pour une République multiculturelle et post-raciale” revendiquant en réalité des rapports sociaux reposant essentiellement sur des notions de race. L’idéologie racialiste repose sur une théorie radicale, violente et orwellienne : au nom de l’antiracisme, l’antiraciste racialiste préjuge du comportement de chacun selon la couleur de sa peau – ce qui relève d’un a priori raciste. Ce faux antiracisme oblige chaque individu à s’enfermer dans une identité raciale, à « se situer racialement » ou à « renouer avec la fierté raciale » – l’objectif étant de vouer aux gémonies la blanchité, coupable de tous les maux, accusation à laquelle les militants blancs d’extrême gauche adhèrent sans réserve. Apparaît alors ce que Mathieu Bock-Côté appelle « le paradoxe multiculturaliste » :« Souvent, ceux qui revendiquent leur identité de “racisés” sur un mode militant refusent d’être renvoyés à leurs origines mais ne cessent de les brandir ». Quant au militant progressiste qui « se faisait une fierté, hier, de ne pas être raciste : il s’en fait une aujourd’hui de l’être, ou du moins d’avouer l’être, première étape pour ne plus l’être5. »
Narcissisme blanc
La polémique fabriquée autour de M. Bagayoko par LFI, ses alliés communautaristes et les médias mainstream est l’aboutissement de ce phénomène. Dans sa tribune au Monde, Lilian Thuram récite le bréviaire racialiste que lui a prêté Rokhaya Diallo : « M. Bagayoko n’est-il pas un révélateur du narcissisme blanc ? […] Que vous soyez maire, footballeur, docteur, intellectuel ou simple enfant, pour le narcissique blanc, vous n’êtes qu’un “Noir”, et un “Noir” reste un “Noir”. […] Hier comme aujourd’hui, le narcissique blanc utilise toujours les mêmes armes : le mensonge et la distorsion de la réalité, pour pouvoir violenter ses victimes. […] Cette violence qui perdure [est] issue du suprématisme (sic) blanc. […] Aujourd’hui, nous les “Noirs”, savons qu’ils [les narcissiques blancs] sont pervers, manipulateurs et fragiles. » Etc. Il a visiblement échappé à M. Thuram que les critiques adressées à M. Bagayoko, en particulier au sujet de ses propos sur les agents municipaux ou les nouveaux venus devant faire « allégeance » au projet politique du nouveau maire ou partir, ne visaient pas un « Noir » mais un homme politique d’extrême gauche tenant un discours allant à l’encontre de ce que d’aucuns appellent les « valeurs républicaines ».
On notera au passage que Lilian Thuram et les médias qui se sont offusqués des propos soi-disant racistes tenus sur CNews sur M. Bagayoko n’ont pas cru devoir s’attarder sur le racisme de Jean-Luc Mélenchon concernant les Blancs « tout moches », racisme qui s’appuyait d’ailleurs sur une logorrhée pseudo-scientifique comme nous en sert de plus en plus régulièrement le turbulent chef des Insoumis. Pas un mot non plus de M. Thuram sur le fait que, quelques jours avant les élections, M. Bagayoko a tenu à remercier Sébastien Delogu venu expliquer aux électeurs de Saint-Denis et Pierrefitte qu’ils allaient avoir « une opportunité en or qu’enfin un racisé dirige ces deux villes ». À Matthieu Valet, député RN, qui note que « ce député LFI appelle donc à élire des élus en fonction de leur couleur de peau ! », M. Bagayoko répond sur son compte X : « Le niveau zéro du raisonnement raciste. Sébastien Delogu rappelle aussi une vérité incontestable. “Racisé” rime aussi avec compétence, expérience. C’est aussi tout cela que Sébastien met en avant… Il a raison. Vous avez tord (sic) de réduire sa pensée. » Outre le fait que je serais curieux de voir à quoi peut bien ressembler la réduction d’une pensée de M. Delogu – nous pénétrons là dans un domaine de recherche requérant des instruments de mesure extrêmement performants, capables de déceler l’infime, l’imperceptible, l’infinitésimal – je m’interroge sur l’allégation, pour le moins osée, de M. Bagayoko, et je n’ose imaginer les réactions outragées que ne manqueraient pas de provoquer les propos d’un élu « non racisé » décrétant que « “blanc” rime avec compétence et expérience ».
Le député Lfiste Sébastien DeloguCharline Vanhoenacker et Michel AgierChristine Kelly / Face à l’Info sur CNews
Nouvelle France, l’autre nom du « séparatisme »
M. Thuram n’a naturellement pas eu un mot de compassion pour les ex-maires de Mantes-la-Jolie, de Creil, du Blanc-Mesnil, de Vaulx-en-Velin, interdits de parole, insultés, menacés physiquement par une partie de ceux qui composent ce que M. Mélenchon appelle la « nouvelle France », appellation identitaire et séparatiste qui ne peut aboutir qu’à la violence, ce que souhaite visiblement le patron des Insoumis. À Mantes-La-Jolie, outre les violences subies par le maire déchu Raphaël Cognet nécessitant son exfiltration par la police, Faty Dia a été victime de menaces, d’insultes, de pressions qu’elle qualifie elle-même d’identitaires. Les propos tenus à son encontre sur les réseaux sociaux sont autrement plus dégradants que les quelques sévères remarques politiques qu’a dû essuyer M. Bagayoko. Faty Dia est une femme noire, mais M. Thuram n’a écrit aucune tribune pour prendre sa défense – il faut préciser que cette femme était sur la liste de Raphaël Cognet et non sur celle d’Adama Gaye, le nouveau maire de Mantes-La-Jolie, ce que les partisans « racisés » de ce dernier lui reprochent, considérant qu’elle est ce qu’on appelle dans le jargon racialiste une « bounty », une « collabo », bref, une traîtresse à la cause des Noirs. « On a le droit de choisir un candidat, ce choix est libre et personnel, on ne fait pas un choix par rapport à notre couleur de peau ou par rapport à nos origines, mais pour un projet politique », a été obligée de rappeler Faty Dia dans l’émission Face à l’info, sur CNews, chaîne d’info que tous les inquisiteurs médiatiques et politiques appellent à fermer. Parmi ceux-là, Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, a annoncé envisager des poursuites pénales contre les auteurs des présumés « propos ignobles » tenus contre M. Bagayoko sur ladite chaîne.
Les présidentielles sont dans un an, la presse mainstream semble avoir choisi son favori, un extrême-centriste-immigrationniste-européiste-mondialiste de la plus belle eau6 – vite, vite ! muselons les voix dissidentes, celles des médias bollorisés, puis celles des plates-formes numériques réfractaires et des réseaux sociaux récalcitrants qui seront, le moment voulu, opportunément accusées de répandre d’ignobles propos racistes, haineux, discriminatoires, etc. La tribune de Lilian Thuram parue dans Le Monde sert aussi à ça…
Paul Yonnet, Voyage au centre du malaise français – L’antiracisme et le roman national, préface de Marcel Gauchet, post-face d’Éric Connan, 2022, Éditions de L’Artilleur. ↩︎
Mathieu Bock-Côté, La Révolution racialiste et autres virus idéologiques, 2021, Les Presses de la Cité. ↩︎
Edouard Philippe, pour ne pas le nommer, of course ! ↩︎
Hier soir à Sarajevo, ce fut le choc. Pour la troisième fois d’affilée en huit ans, l’Italie rate la qualification pour la Coupe du monde de football. En 2017, c’était la Suède qui avait tenu tête à la Squadra lors d’un match de barrage. En 2022, c’est au tour de la Macédoine du Nord de renverser les Transalpins avec un but à la 93ème minute. Et maintenant, la Bosnie, 65ème au classement FIFA, emmenée par le vétéran Edin Dzeko, 40 ans, qui a fait une bonne partie de sa carrière dans le Calcio. Curaçao, Haïti, le Cap Vert et la Jordanie disputeront le mondial en Amérique du Nord l’été prochain, mais pas l’Italie. La première fois, les rieurs de ce côté des Alpes avaient gentiment gloussé. A la troisième, ils regardent l’évolution de la frangine alpine avec tristesse et compassion. La Coupe du monde sans l’Italie, c’est comme l’Eurovision sans chanteur androgyne.
Le football italien en crise
« Une fois, c’est un hasard. Deux fois, c’est une coïncidence. La troisième fois, c’est un schéma », avait fait dire Ian Fleming à James Bond. Une série qui s’ajoute aux éliminations piteuses et prématurées au premier tour des mondiaux 2010 et 2014. C’est bien simple : depuis sa demi-finale gagnée contre l’Allemagne en 2006[i], l’Italie n’aura remporté qu’un match de phase finale de Coupe du monde, en 2014, contre l’Angleterre. Sans compter les déroutes des clubs en Coupe d’Europe. Plus aucune équipe en lice en Ligue des Champions en ce printemps, après les défaites de la Juventus contre les Turcs du Galatasaray et de l’Inter contre les Norvégiens de Bodø/Glimt, à quelques encablures du Cercle polaire. La clim, à fond, en plein hiver.
Pas de doute. Le football italien est en crise. Longtemps, le Calcio a été roi, au point de réclamer aux Anglais la paternité du jeu. De 1962 à 2014, la Squadra azzurra n’a manqué aucune Coupe du monde. A la grande époque, quand l’Italie faisait un mondial décevant, c’est qu’elle n’avait pas atteint les demi-finales. Le football était un jeu qui se jouait à 11 à 11 à la fin duquel les Allemands gagnaient tout le temps… sauf quand ils croisaient sur leur route les Italiens. Heureusement, le sport transalpin se rachète ailleurs, puisque l’équipe de rugby tient tête désormais aux cinq autres nations du célèbre tournoi, tandis que Jannik Sinner est classé deuxième au classement ATP.
Sentant le coup venir, le magazine So Foot proposait en février dernier un numéro consacré au déclin du football italien. Plusieurs facteurs expliquent ce long déclin : le championnat national a longtemps aimé faire jouer ses vieilles gloires jusqu’à leur 40 ans, bloquant le développement des plus jeunes. Depuis les années 80 et plus encore depuis l’arrêt Bosman, la Série A a aussi ouvert en grand ses frontières. Socrates, Platini, Maradona, Ronaldo, Zidane : un passage en Italie était une étape obligatoire pour les plus grands joueurs, passant de Naples à Rome à la manière des peintres flamands à l’époque moderne. Une composition des équipes qui a privilégié les joueurs déjà formés à l’étranger, prêts à l’emploi, ce qui n’a pas favorisé l’éclosion des jeunes talents locaux. Au fil des ans, le niveau des recrues étrangères a commencé à décliner, au rythme du déclin global du football italien. Depuis les années 2000, la Série A est âprement concurrencée par les moyens de la Premier League anglaise. Après 2010, les mécènes du football italien (Berlusconi à Milan, Moratti à l’Inter) ont cédé leur jouet à des repreneurs asiatiques, lesquels n’avaient guère les grandes ambitions sportives de leurs prédécesseurs. L’intérêt du public décline : les stades sonnent souvent vides. Lesquels stades n’ont pour la plupart guère bénéficié d’un coup de neuf depuis le mondial 1990. En France, les chaînes ne se battent plus pour acquérir les matches de la Série A italienne.
Tactiquement dépassé
En 2016, lors de l’Euro en France, l’équipe d’Italie fit encore illusion avec une génération de joueurs relativement médiocre mais dotée d’une grande culture tactique. C’est ainsi que la Belgique fut attrapée dans la toile d’araignée italienne. Dans son histoire du football italien, John Foot estimait que le moindre footballeur des bas-fonds de la Botte naissait avec une culture tactique supérieure à la plupart des joueurs anglais.
Oui mais voilà, le football, comme a dit un jour Kylian Mbappé, « il a changé ». Les équipes italiennes, portées par de vieux joueurs, ne se sont guère mises au jeu du jour, fait de pressing permanent sur l’équipe adverse. A l’heure où le nombre de kilomètres parcourus par les joueurs est calculé par des GPS, l’Italie fait pâle figure : les joueurs courent nettement moins qu’ailleurs. L’Italie vit mal l’évolution d’un football où la répétition des courses pèse plus que la grosse ruse et l’économie maligne de moyens. Lors de la Ligue des Champions 2025, l’Inter a su se défaire en demi-finale des fringants mais naïfs Barcelonais, toujours grâce à la bonne vieille rigueur défensive quasi-innée. En finale, en revanche, les Milanais n’ont rien pu contre le rouleau compresseur parisien. Dès les premiers instants, Ousmane Dembélé harcelait les mollets du gardien lombard sur chacune de ses relances au pied. En dix minutes, le téléspectateur avait compris que seul un miracle pouvait éviter à l’Inter une déroute complète. Le miracle n’a pas eu lieu.
Malheur d’un pays sans enfant ?
La piste démographique n’est jamais évoquée pour tenter d’expliquer ce déclin. Depuis la fin des années 80, le nombre d’enfants par femme en Italie est coincé entre 1,2 et 1,3. La réserve de jeunes mâles âgés de 15 à 35 ans s’élève à six millions. Une génération de jeunes fort étroite : ce nombre était de huit millions en 1982, quand l’Italie gagnait la Coupe du monde en Espagne. Un vivier encore plus restreint quand les jeunes Italiens décident de se mettre au rugby, au basket ou au volley ! Certes, la Croatie et les Pays-Bas font ces dernières années mieux avec moins. On mettra ça sur le compte de l’agilité des petites nations chères à Kundera. Certes, l’Allemagne connait des déboires démographiques depuis tout aussi longtemps, mais son équipe nationale a su intégrer des joueurs venus des différentes vagues migratoires ; elle décline aussi footballistiquement, mais de manière moins spectaculaire. Points de passage vers l’Europe du Nord, les grandes villes italiennes comptent leur lot de jeunes étrangers plus ou moins désœuvrés, mais l’État a distribué la nationalité italienne avec parcimonie. Ainsi, si la Squadra a intégré quelques Oriundi, lointains descendants d’italiens émigrés en Amérique du Sud, elle ne peut compter sur le flux de joueurs originaires d’Afrique qui ont fait les succès de l’équipe de France ces 30 dernières années. A part le fantasque Mario Balotelli, héros de la demi-finale de l’Euro 2012. Et Moïse Keane, buteur contre la Bosnie. A croire que le retour de l’Italie dans le gratin du football mondial doit passer par des naturalisations de joueurs africains… à la française.
Le président du Parti foutuiste a été nommé à la tête de la rédaction de Lui. L’ancien « magazine de l’homme moderne » peut-il résister face à la pudeur ambiante et à la crise du genre ? En tout cas, Éric Naulleau va enfin pouvoir prendre son contre-pied.
Causeur. Dans ton édito, tu écris que la « chair ne devient pas triste à s’envelopper des songes d’un grand couturier ». Superbe phrase pour justifier que la nudité soit proscrite dans le nouveau Lui. Mais on dirait que tu fais des concessions aux bigotes du nouveau féminisme. Lui était autrefois « le magazine de l’homme moderne ». Serait-il devenu celui de l’homme un peu déconstruit sur les bords – ou en bonne voie de rééducation ?
Éric Naulleau. Il est bien sûr difficile de rester sourd aux voix de crécelle et aux bruits de casserole des nouvelles bigotes, mais je ne tiens aucun compte de leur vacarme. Autrement dit, les choix du Lui nouveau sont inspirés par d’autres considérations que les oukases des dames patronnesses de notre temps, ces chaînons manquants entre les grenouilles de bénitier et les supplétives de la police des mœurs iranienne, par d’autres voix que celles des renifleuses de caleçon travesties sous l’apparence de grossistes en moraline, narine frémissante et pierre à la main. Par des voix intérieures : il m’a semblé qu’en un temps placé sous le signe de la satisfaction immédiate et du voyeurisme généralisé, le désir sublimé, différé, prenait une dimension subversive. Citons Barthes : « L’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement bâille ? C’est l’intermittence qui est érotique : celle de la peau qui scintille entre deux pièces ; c’est le scintillement même qui séduit ou encore : la mise en scène d’une apparition/disparition. » Il reste à espérer que ce ne soit pas le lecteur qui bâille, plutôt que le vêtement.
Lui, n°1, novembre 1963Lui, nouvelle série, avril-mai 2026 .
Cela dit, il y a une chose qui change moins vite que les modes idéologiques, c’est l’obsession sexuelle des hommes, singulièrement des jeunes qui découvrent leur sexe et leur sexualité. Alors, je te repose la question : à quoi bon acheter Lui s’il n’y a plus de filles à poil ?
Il ne t’aura pas échappé qu’à la différence du temps de notre jeunesse, les filles à poil, comme tu dis, sont désormais accessibles un peu partout, à commencer par internet. Je vois mal un jeune acheter Lui aujourd’hui pour la seule raison de découvrir l’anatomie du sexe opposé, ce qui était pourtant à peu près le seul moyen à notre disposition à leur âge (j’en parle en connaissance de cause pour avoir passé une bonne partie de ma scolarité dans une école non mixte en compagnie d’un millier de jeunes mâles et d’une exception féminine, cette prof de sciences naturelles régulièrement enceinte). Il trouvera dans la nouvelle formule de nouveaux motifs de satisfaction en plus des anciens. Car il est grand temps de préciser qu’au rebours de ce que tu laisses entendre, ce premier numéro propose des photographies plutôt émouvantes d’un point de vue érotique (du mien en tout cas !) de Sasha Nikolic ou de Christelle Yambayisa.
Étais-tu un lecteur de revues érotiques ? L’es-tu encore ? Quel conseil donnerais-tu à un jeune lecteur de Lui qui ne sait pas comment s’y prendre avec les filles ?
Je l’ai été comme toute ma génération l’a été pour les raisons susdites. Les filles vivaient à la fois avec nous et sur une autre planète, à portée de bise et hors d’atteinte, on ne pouvait les déshabiller, excepté quelques dégourdis tenus pour des êtres supérieurs, dépositaires d’un savoir ésotérique, que par délégation à Lui ou à Playboy. Ça n’allait d’ailleurs guère plus loin, du moins dans mon cas, l’existence de films pornographiques tenant pour moi davantage d’une rumeur extravagante que d’une réalité vérifiable. Je ne le suis plus, mais le serais-je encore que je ne retrouverais pas l’extraordinaire émotion, l’incroyable excitation de feuilleter un de ces magazines – à quoi bon ? Je donnerais cher pour les revivre, tout comme je paierais volontiers pour (re)découvrir le riff d’ouverture du Jumpin’ Jack Flash des Stones tel qu’il me déchira le cerveau la première fois. D’autant que les femmes des années 1970, ce qui correspond à mon adolescence, représentent pour moi un sommet de la beauté de l’autre moitié du ciel – tous les fans de la série Mannix sauront de quoi je parle. Proust a dit que « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie pleinement vécue, c’est la littérature ». Je suis bien d’accord avec ce prodigieux écrivain, mais je n’ai pas son talent. Alors, je remplace la littérature par Lui. Passé de lecteur à rédacteur en chef, je revis mon existence en ouvrant de nouveau ce magazine un demi-siècle après la première fois – qui sait quelles découvertes et quels éclaircissements sortiront de cette expérience.
Au jeune lecteur de Lui qui ne sait pas comment s’y prendre avec les filles, je commencerais par dire que la vie est mal faite. À savoir que le moment où il saura enfin comment s’y prendre coïncidera avec l’âge où, baisse de libido oblige, il y accordera moins d’importance. Je lui donnerais ensuite le conseil de lire Lui, de s’y intéresser à la littérature avec l’interview de James Ellroy, à l’intelligence artificielle avec celle de Laurent Alexandre, au tourisme noir avec l’article dédié, etc. Pas seulement pour sa culture générale, mais parce que les filles, certaines en tout cas, apprécient les garçons avec un peu de conversation et de savoir, il existe même un marché en pleine expansion pour les hommes à l’ancienne, ceux qui savent par exemple qu’on écrit « quand même » et non « comme même ». L’avenir est à lui.
Frédéric Taddeï, qui craint que vous soyez accusés de sexisme, vous suggère de dénuder des hommes comme des femmes. Allez-vous le faire ?
Pas de mon vivant.
Au cœur du puritanisme contemporain, il y a l’affaire de la différence des sexes. Muray l’avait bien vu. L’Histoire commence avec la Chute, quand l’homme et la femme échappent à Dieu pour faire des cochonneries. Et notre monde post-historique veut revenir avant la Chute, quand les deux sexes n’existaient pas. Quel sens peut avoir un journal comme Lui, quand la différence des sexes et des sexualités est niée, voire criminalisée ?
Tout me plaît dans cette question. D’abord qu’il y soit question de Muray, le grand penseur devenu par sa disparition prématurée le grand prophète des temps postmodernes. Pas une journée sans que je me demande ce qu’il aurait écrit de tel ou tel événement, son mauvais esprit était une abondante source de consolation, la seule possible peut-être. Ensuite que le point de comparaison avec notre époque se situe dans un passé très lointain. Car « régression » me paraît le mot le plus juste pour définir la période actuelle. L’islamisme est une formidable régression, surtout quand il prend ses aises en France, pays où les femmes ont toujours occupé une place singulière. Pays où la gauche défend à présent des imams qui expliquent à longueur de prêche que la place d’une femme est dans sa cuisine et qu’elle ne saurait sortir sans être accompagnée d’un homme de la famille. Le wokisme est une régression sans doute plus spectaculaire encore de ce point de vue. L’inénarrable Sandrine Rousseau nous a ainsi expliqué qu’elle préférait les jeteuses de sorts aux ingénieurs EPR. Autrement dit que la place de Marie Curie n’était pas dans son laboratoire, deux prix Nobel à la clé, mais également dans sa cuisine à mitonner des philtres magiques au fond d’un chaudron. Ou dans une forêt par nuit de pleine lune à danser nue avec ses copines (un bon sujet photographique pour Lui, soit dit en passant). Le retour en force d’une figure autrefois négative, celle de la sorcière, dit assez la volonté d’un retour en arrière toute sous le signe du progressisme – nous n’en sommes plus à un oxymore près. Quant à la question précise de l’indifférenciation des sexes, on ne peut l’aborder sans livrer un deuxième mot-clé de l’époque : la bêtise. Nous vivons sous le règne advenu de la bêtise, nous pataugeons à longueur de journée dans cette tiède substance toxique, nous en recevons à chaque instant de pleins baquets à la gueule, nous mourrons noyés dans cette écœurante mélasse. Quiconque se définit selon les heures ou les humeurs du jour tantôt comme une femme, tantôt comme un homme, est d’une bêtise à manger du foin. D’une bêtise satisfaite, arrogante, celle qui croit pouvoir se définir en dehors des réalités biologiques de base, celle d’un docteur Frankenstein de soi-même, d’un bricoleur d’identité. Celle qui pense qu’il n’existait rien avant elle, qu’il faut faire table rase d’un passé tout entier entaché d’un nouveau péché originel, à savoir le patriarcat. La différence des sexes appartient à cet héritage honni.
Pendant que tu donnes des gages aux bonnes âmes avec ta ligne éditoriale chaste et inclusive, il paraît que des influenceurs « masculinistes » promeuvent la drague offensive et l’hypersexualisation des rapports humains. Sont-ils dangereux ?
L’invention d’un péril masculiniste est la dernière ruse en date du camp progressiste pour détourner l’attention des véritables prédateurs qui s’attaquent aux femmes. Les harceleurs du métro ou de la rue qui ne se réclament de nulle philosophie, mais de codes culturels importés sur notre sol. Les barbus iraniens qui emprisonnent, torturent, violent et massacrent des femmes au motif d’un voile mal ajusté. Pour ce qui est de la drague offensive, nous parlons en réalité de l’éternel bourrin à travers les âges. Il y a quelque temps, un type s’est vanté auprès de moi d’aborder systématiquement les passantes non loin du Louvre et de parvenir à coucher avec un certain pourcentage de celles-ci. Inutile de dire que cette sexualité d’ordre statistique et cette logique d’abattage provoquent chez moi une consternation sans mélange. La séduction consiste à se mouvoir dans une zone grise, à manier l’ambiguïté, à faire preuve de subtilité, pas à battre le pavé de ses gros sabots en débitant des phrases toutes faites à la chaîne. Plus généralement, le monde se porterait mieux sans les influenceurs masculinistes, sans les influenceuses féministes et sans les étudiants en sociologie.
Même Frédéric Beigbeder reconnaît sa défaite avec ironie et mélancolie : « Je pratiquais volontiers en ce temps-là une forme d’humour limite que je qualifierais de désuet, ce qui nous valait, plusieurs années avant #MeToo, d’être dans le collimateur des féministes[1]. » J’ai l’impression que vous vous rendez tous à l’époque sans grande résistance. Faut-il accepter les lubies totalitaires du nouveau féminisme ? Lui devrait être le porte-parole de tous les hommes excédés par la criminalisation du désir masculin. De toute façon, les déconstruits et fiers de l’être ne l’achèteront pas.
Frédéric Beigbeder a payé très cher, et fort récemment encore, de ne pas s’être rendu à l’époque, justement. En représailles du mot « hétérosexuel » dans le titre de l’un de ses livres, son domicile a été tagué, de même que la vitrine d’une librairie dont les responsables prétendaient, insupportable provocation, inviter un écrivain non homologué par la Propagandastaffel féministe à parler de son travail. Tu remarques d’ailleurs à juste titre que, sous couvert d’un vague regret, il refourgue le jeu de mots sur Georgia May Jagger. Incorrigible. Et puis ce premier numéro de Lui contient assez de propos scandaleux aux oreilles des nouvelles tricoteuses pour envoyer toute la rédaction à l’échafaud. De toute façon, nous sommes déjà coupables par notre sexe, notre âge et notre orientation sexuelle. La plainte a été déposée, l’enquête a été menée, le procès a eu lieu, la peine a été prononcée et la sentence exécutée – le tout simultanément. Oui, marre des lubies totalitaires du nouveau féminisme, je n’hésite pas à chanter avec Patrick Coutin que j’aime regarder les filles qui passent sur la plage. Si tous les hommes dans mon cas achetaient Lui, il nous faudrait en effet augmenter le tirage.
Tu es le fondateur et le président à vie du Parti foutuiste. Pourquoi la sexualité survivrait-elle au désastre qui emporte tout ce que nous aimons ?
La sexualité ne survivra pas au naufrage général, d’abord parce qu’elle sera prise en charge, comme tout le reste, par l’intelligence artificielle et des robots toujours plus performants. Pour les amateurs de conversations érotiques et/ou de galipettes, des partenaires idéaux se tiendront jour et nuit à disposition – sous réserve d’avoir rechargé leur batterie. Cette mort sera-t-elle la première ou la seconde, précédera-t-elle ou suivra-t-elle l’extinction de l’érotisme sous les assauts du nouveau puritanisme ? Quoi qu’il en soit, c’est foutu. À l’affiche d’un spectacle autour des poèmes d’Aragon, je partage chaque lundi soir la scène du Théâtre de Poche avec Judith Magre, notre ultime diva qui fêtera en novembre prochain son centième anniversaire. Et ne se cache pas d’avoir beaucoup aimé et continuer de beaucoup aimer les hommes. J’écoute Judith me raconter sa vie et me dis que les femmes ne savent pas ce qu’elles ont perdu avec l’avènement de ces temps nouveaux. Les hommes non plus. Est-ce si grave ? Après tout, les personnages du 1984 de George Orwell ne sont pas malheureux – pour la bonne raison qu’ils ignorent le bonheur, qu’ils ignorent ce qui existait avant eux. Seuls les dissidents souffrent dans ce grand roman antitotalitaire. Tous les dissidents du nouvel ordre amoureux peuvent trouver refuge sous la couverture de Lui, nous leur accorderons bien volontiers l’asile érotique.
[1] Au passage, il nous offre une dernière blague en contrebande : « J’avais ainsi titré la couverture où figurait Georgia May Jagger : “La fille de Mick Jagger donne satisfaction”. Pas sûr que ça passerait aujourd’hui. » On peut même être sûr du contraire.
Quand la fiction fait défaut, on peut toujours se tourner vers le documentaire, source inépuisable de pépites en tous genres, du plus sérieux jusqu’au réjouissant poisson d’avril.
Fantôme
L’Œuvre invisible, d’Avril Tembouret et Vladimir Rodionov Sortie le 8 avril
Connaissez-vous le cinéaste Alexandre Trannoy ? Non, et c’est bien compréhensible. Après trente ans de projets et de tournages inachevés, aucun de ses films n’a vu le jour. L’Œuvre invisible est donc, selon ses deux auteurs Avril Tembouret et Vladimir Riodionov, « une enquête haletante sur un rêveur sublime ». Leur objectif est parfaitement atteint, avec ce qu’il faut d’enquête et ce qu’il faut de rêve…Tout a commencé, nous dit-on, avec Jean Rochefort qui a été l’ami de Trannoy dans sa jeunesse. L’acteur lance les deux réalisateurs sur sa piste. Ils sont alors convaincus d’avoir mis la main sur une sorte de trésor caché du cinéma français. Avec un paradoxe des plus stimulants à la clé : plus l’enquête progresse, plus les témoins abondent, moins les traces cinématographiques émergent. On ne trouve pas la moindre bobine de ses films avortés. Rien. Des bribes de vie apparaissent au fil des entretiens : il aurait tourné avec Belmondo et avec Ventura. Trannoy aurait fait un passage remarqué en Italie. Il serait même passé par Hollywood. « C’était, racontent les auteurs, comme découvrir un continent oublié, impression renforcée par l’absence du personnage, disparu depuis longtemps. » Le temps s’est d’ailleurs invité dans la partie puisque le tournage a duré quinze ans ! Le projet a plusieurs fois été arrêté, faute de financement notamment, car les producteurs trouvaient décourageant de retracer le destin d’un perdant. Les réalisateurs le trouvaient au contraire « magnifique dans son excès d’échecs », n’hésitant pas à le qualifier de « Don Quichotte du cinéma ». Il semble d’ailleurs que c’est aussi là-dessus que s’est construite sa carrière, sur une zone de fantasmes qu’il parvenait à créer dans l’esprit de chacun, producteurs, comédiens ou critiques. À l’époque, dans les années 1960, tout le monde savait que Trannoy n’arrivait pas à terminer ses films. Mais les gens le suivaient malgré tout : il parvenait à les convaincre avec autre chose que ses films eux-mêmes. Avec du charme, de la ferveur, voire une sorte de folie communicative proche de l’inconscience.
Un incroyable casting vient appuyer cette enquête. Au premier rang se trouve donc Jean Rochefort, qui témoigne face caméra de son amitié pour Trannoy qui lui avait juré qu’il serait l’acteur principal de tous ses films. Promesse non tenue, comme bien d’autres. Mais le comédien ne paraît pas amer, tout juste nostalgique, et c’est le souvenir d’un ami qu’il a emporté dans sa tombe. D’autres disparus témoignent ainsi de leur amitié ou de leur lien professionnel avec Trannoy. C’est le cas de l’actrice Anouk Aimée, contactée pour jouer dans un film qui ne sera jamais tourné. On croise également le scénariste Jean-Claude Carrière, ravi de parler de Trannoy avec, comme toujours, un fond de malice dans les yeux. Ou encore l’acteur et producteur Jacques Perrin. Sans oublier le très regretté critique Michel Boujut qui avait mis une fois pour toutes les rieurs de son côté en adoptant cette phrase sublime comme viatique : « Je ne vais pas voir les films dont je parle, ça pourrait m’influencer. » Dans le cas de Trannoy, cela prend tout son relief. En parrain inoxydable du cinéma français, Claude Lelouch se souvient aussi du cinéaste fantôme. Et cerise sur le gâteau, il revient à Édouard Baer de parachever l’ensemble avec son tourbillonnant « bavardage » propre à rafler définitivement la mise. En une heure et 11 minutes, L’Œuvre invisible fait ainsi le tour d’une personnalité à nulle autre pareille, et pour cause. Étrange situation en vérité que de parler d’un film bien visible sur une filmographie qui ne l’est pas. Les surréalistes auraient assurément adoré cette sorte de « cadavre exquis » dont chaque contribution chasse la précédente tout en la prolongeant… Peut-être même auraient-ils été sensibles à sa date de sortie, un 8 avril, sept jours après la date fatidique du 1er. Le temps, dit-on, de créer un monde.
Disparus
Holding Liat, de Brandon Kramer Sortie le 1er avril
Le 7 octobre 2023, Liat Beirin Atzili, une institutrice, épouse et mère de famille, est enlevée avec son mari Aviv dans le kibboutz de Nir Oz où ils habitent. C’est le point de départ de Holding Liat, documentaire bouleversant réalisé par l’Américain Brandon Kramer. Passé la sidération de l’annonce de l’enlèvement terroriste, commence pour la famille de Liat (ses parents, sa sœur et son fils) une angoissante course contre la montre. Refusant un pathos trop facile, le film révèle rapidement l’assassinat d’Aviv et la libération potentielle de son épouse Liat. C’est le combat pour cette libération qui est ici raconté avec son lot de doutes, de contradictions et de frictions familiales inévitables – notamment entre un père aux fortes convictions pacifistes qui se démène et va aux États-Unis pour rencontrer des parlementaires de tous bords et un fils dévasté et débordant de colère. Le mot de la fin revient à Liat, elle-même, et c’est une parole qu’il faut impérativement entendre.
Fantôme (bis)
The Mad Dog of Europe, de Rubika Shah Sortie le 15 avril
Derrière le génial scénario de Citizen Kane réalisé par Orson Welles se cache un scénariste, Herman J. Mankiewicz (le frère du cinéaste Joseph L. Mankiewicz). En 1932, il écrit un script intitulé The Mad Dog of Europe, soit un texte absolument visionnaire, dénonçant la nocivité de la montée du nazisme en Allemagne. Reprenant ce même titre, le documentaire de Rubika Shah s’avère passionnant. Il lève le voile de ce scénario qui est hélas resté dans les cartons. Entre pressions diplomatiques attentistes et intérêts économiques bien compris, les studios hollywoodiens ont préféré enterrer sans bruit un tel projet iconoclaste. Les censeurs de l’époque ne reculèrent devant rien pour empêcher le film de se faire, allant même jusqu’à évoquer l’antisémitisme ambiant, comme dans cette note écrite à l’époque : « On accusera les Juifs, en tant que groupe, d’être à l’origine d’un film antihitlérien et d’utiliser le cinéma à des fins de propagande personnelle. » Glaçant.
Grace à L’Humanité et Élise Thiébaut, un écoféminisme critique du patriarcat a enfin voix au chapitre! La penseuse entend réhabiliter les expériences corporelles des femmes (règles, ménopause, et autres joyeusetés) pour faire la révolution, et libérer les femmes des tabous et de toutes ces affreuses normes sociales construites par les hommes.
L’Humanité verse de plus en plus dans le wokisme le plus délirant, mais également le plus cocasse.
Après avoir offert à ses lecteurs un dossier complet sur « l’offensive viriliste » et « l’hostilité masculiniste », deux piliers de la « bataille culturelle menée par l’extrême droite », selon Sandrine Rousseau, le journal a ouvert ses colonnes à Élise Thiébaut, une essayiste spécialiste de tout ce qui concerne les femmes, les titres de ses ouvrages sont là pour en attester : Les règles… quelle aventure ! ; Au bonheur des vulves ; Ceci est mon sang : petite histoire des règles ; Vierges, la folle histoire de la virginité. Le dernier en date s’intitule Chaudes : la folle histoire de la ménopause et se présente sous la forme d’une BD.Mme Thiébaut en est convaincue : la bataille culturelle, « c’est nous les féministes, nous les queers, les écologistes, les antiracistes, les animalistes, les trans et les anticapitalistes qui l’avons gagnée », s’enthousiasme-t-elle dans le quotidien communiste. Oh ! bien sûr, il y a bien encore ici où là de méchants réacs agitant le « bâton viriliste et raciste », de cruelles « fémino-nationalistes revendiquées de type Némésis » et même d’impardonnables « féministes libérales » prêtes à « sombrer dans un bain nauséabond orchestré par des médias vendus à l’extrême droite » – mais, globalement, le féminisme progressiste se porte de mieux en mieux et le fascisme recule grâce aux « femmes qui, de plus en plus nombreuses, refusent de mettre au monde des enfants ». Car si le ventre d’où peut sortir la bête immonde est toujours fécond, « il y a bien des façons d’empêcher sa fertilité », assure Mme Thiébaut. Parmi celles-ci, « la contraception, l’IVG, le sexe non reproductif et, bien sûr, le meilleur : la ménopause ! » On se demande d’abord où cette dame va chercher tout ça ; puis on tombe sur une de ses déclarations, qui semble sortie tout droit d’un nouveau manuel psychiatrique conforme à cette époque baroque : « Souffrir de maladie mentale aujourd’hui, c’est être sain d’esprit. »
Ce qui s’annonce, à gauche, à droite, au centre, a tout d’un épisode grand format de l’émission TV Cauchemar en cuisine. Sauf qu’on ne voit pas se profiler pour l’instant de costaud du genre d’Etchebest capable d’y mettre bon ordre. C’est que dans chacun de ces camps, on se prend à croire à ses chances de se voir couronné chef trois étoiles du palace élyséen…
Dès les résultats des municipales, on avait compris que ça se bousculerait au portillon. Tous, en effet, n’ont cessé de brailler sur l’air des lampions: « C’est nous qu’on a gagné ! » Considérant que la situation était moins grave que si elle avait été pire, on a vite fait de bomber le torse et de se hausser du col dans les arrière-cuisines de ces officines, même si quelque 43% des citoyens appelés aux urnes avaient préféré la pêche à la ligne ou la belote coinchée. Abstention record – hors Covid – pour les élections de proximité par excellence que sont les municipales.
Flamby au dessert ?
À gauche, la grande question est de faire figurer ou non au menu, en entrée avant le plat principal, une de ces bonnes vieilles primaires dont on y a le secret. Il y a ceux qui sont pour, ceux qui sont contre, ceux qui sont également contre mais qui font semblant d’être pour afin de ne pas se tirer dès à présent une balle dans le pied et se voir privés de dessert avant même d’être passés à table. Délicate affaire, la primaire. Le combat fratricide qui laisse des traces de gnons parfois indélébiles. Il est arrivé que ça ait marché. Le flamboyant François Hollande est passé par la case primaire avant d’accéder à l’Élysée. Il arrive aussi que ça foire lamentablement, comme la fois d’après. Alors, on se tâte… Pour LFI et son prince régnant Mélenchon, la messe est dite. Lui et lui seul ira, vu que lui et lui seul est en mesure de l’emporter. C’est lui qui le dit, alors pourquoi chercher à discuter ? À LFI, discuter n’est pas un banal aspect de la vie démocratique d’un mouvement politique, mais un fait de haute trahison doublé d’un crime de lèse-majesté. Donc, point de primaire. Des primaires, on en a envoyé assez comme ça sur les bancs de l’Assemblée et dans des conseils municipaux. Des primaires très primaires, parfois, donc on a déjà donné. Merci beaucoup.
Raphaël Glucksmann lui aussi n’est pas pour. Hollande non plus, qui peut-être ne se souvient pas bien que c’est par cette voie-là qu’il est arrivé au sommet où il a pu mettre en œuvre, pour cinq belles années, son incomparable incompétence.
Reconquêtes
Lucie Castets, qui n’abandonne sans doute pas ses vues sur Matignon, en attendant maire du XIIème arrondissement de Paris, est pour le jeu des chaises musicales de la primaire, avec grand rassemblement de la gauche, sans LFI, mais avec toute le reste de la clique. Celle qui n’a tout de même fait que 28% au premier tour des législatives de 2024. Voilà qui risque de ne pas suffire, d’autant que le parti communiste et Fabien Roussel croient en leur chance en se la jouant solo. On oublie évidemment le faramineux score aux présidentielles de 2022 du sieur Roussel : 2,8 %. Voilà qui est de nature à stimuler les ambitions. Cette fois nous aurons au programme, non pas le communisme tout venant, usé jusqu’à la corde mais « un communisme de conquêtes » (sic). Au pluriel, conquêtes. Ils ont bien pensé à « reconquête » en souvenir des très hauts scores de jadis, mais le label était déjà pris.
François Ruffin, ex-LFI, candidat pour une présidence au SMIC, est lui aussi favorable au grand pugilat façon tour de chauffe. Quant aux écolos, on ne sait pas bien. Leur « C’est nous qu’on a gagné » d’après les municipales n’a guère été audible. Il est vrai que le plein succès n’a pas été au rendez-vous, avec les municipalités perdues de Bordeaux, Poitiers, Besançon ou Strasbourg. Mais Madame Tondelier a toute raison de croire qu’un heureux événement lui sera offert dans un avenir prochain. Familial à défaut d’être politique.
Quant à l’éblouissant M. Faure, qui est probablement contre mais garde ça pour lui, il prétend être encore une phase réflexion. Et quand Faure réfléchit, à la sortie on a du lourd du très lourd. Du subtil aussi, entre pas d’accord national et accords locaux dans tout le pays, comme pour les municipales. Ça c’est du Faure au mieux de sa forme. Il paraît qu’un sein de son parti peau de chagrin tout le monde ne parvient pas à suivre. On comprend.
À droite, ce n’est guère mieux
Edouard Philippe se verrait bien y aller en solitaire. Cependant, il n’est pas pressé de partir en campagne. Il demeure fidèle au ralenti des 80 km / heure d’enchanteresse mémoire… Donc, pas de primaire pour lui. On aime la boxe certes, mais avec modération quand même. Un mauvais coup est si vite attrapé. Pas de primaire afin de « ne pas être prisonnier des partis politiques, » affirme-t-il. C’est beau, non ? Venant de lui qui n’a jamais craint de voter communiste aux élections départementales, de faire cause commune avec ce qu’il prétend combattre lors des dernières consultations nationales. Oui, c’est beau. Une chose est certaine, M. Philippe ne sera pas prisonnier de ses convictions, n’en ayant aucune.
En embuscade, trois mousquetaires en carton-pâte – en attendant mieux, le guichet n’est pas encore fermé – Retailleau et son grand ami, son merveilleux alter ego, Wauquiez ainsi que le fabuleux, l’irremplaçable Xavier Bertrand. Retailleau est contre les primaires, Wauquiez, pour une primaire élargie, s’étendant jusqu’à Sarah Knafo et Reconquête. Mais attention, n’allons pas nous méprendre, sans le RN, le parti du diable. Il y a, dans le catéchisme de M. Wauquiez, extrême droite et extrême droite. Se méfier de toute confusion hâtive, prêche-t-il avec ce sens de la cohérence qu’on lui connaît et que chacun est à même d’admirer. Et puis, au milieu du marigot, il y a Gabriel Attal, qui se voit, lui, en rescapé insubmersible du naufrage macroniste. Il y croit, fanfaronnant à la tête de son lambeau de parti. C’est beau, ça aussi. Beau d’être jeune, beau de conserver ses illusions des temps heureux.
Enfin, il reste nous autres, les citoyens. Quantité négligeable, il est vrai. Durant toute l’année qui nous sépare de l’élection présidentielle nous allons être gavés – archi gavés – de cette tambouille indigeste, nauséabonde, de ce ragoût d’ambitions personnelles à la sauce avariée. Je dois cependant à l’honnêteté de reconnaître à une personnalité politique le mérite d’avoir su donner à tous, oui à tous, gauche, droite, centre confondus, une ligne de conduite inspirée d’une indéniable sagesse, marquée au coin de la pertinence politique la plus indiscutable. Il s’agit de Clémentine Autain qui, admirable de lucidité a lancé ces quelques mots dont tous – tous absolument, je le redis – devraient s’inspirer : « Arrêtez les conneries ! »
Le député lfiste, dont des assistants seraient impliqués dans la mort de Quentin Deranque, ne se présente plus à l’Assemblée. Mal à l’aise, son parti affirme qu’il reviendra et qu’il ne compte absolument pas démissionner. Reste une question à laquelle il n’a toujours pas répondu à la presse: savait-il que ses proches étaient présents à Lyon, lors de la bagarre mortelle avec le militant nationaliste ?
Notre contributeur F. Magellan vient de publier « Le sport à l’épreuve des idéologies: Des chemises noires aux brassards arc-en-ciel » (FYP éditions) que nous vous recommandons • La rédaction.
Il avait été la vedette des législatives de 2024, auréolé de ses trois fiches S, et la révélation de la XVIIe législature. Pourtant, depuis le drame du 12 février 2026 et la mort de Quentin Deranque, Raphaël Arnault a disparu des radars. Filmé pour la dernière fois à l’Assemblée nationale quelques heures après l’événement, le député du Vaucluse a publié un dernier tweet légèrement hypocrite (« J’apprends ce décès avec horreur et dégoût. Ce que je redoute depuis des années à Lyon se perpétue »), puis a disparu pendant près de deux mois.
Raphaël ? Absent !
Depuis le 12 février, Raphaël Arnault ne répond plus aux SMS des journalistes, ne se rend plus dans l’hémicycle ni en commission. Le 26 février, il faisait encore déléguer ses votes. Puis plus rien. Silenzio stampa. Suffisant pour inquiéter la rédaction de Quotidienhier soir.
L’histoire de France a offert quelques grandes disparitions. Après la fusillade du Champ-de-Mars en juillet 1791, et alors qu’un mandat d’arrêt court contre lui, Jean-Paul Marat prend l’habitude de se cacher dans les égouts de Paris, ce qui n’arrange rien à ses problèmes de peau. En pleine Fronde, Mazarin doit s’exiler à deux reprises, d’abord à Saint-Germain-en-Laye, puis à Brühl, en Allemagne. Plus proche de nous, Jacques Vergès disparut entre 1970 et 1978, et est peut-être passé alors chez Pol Pot.
Etiam mortuus redeo
Sur les réseaux, ses collègues viennent à la rescousse. Antoine Léaument interpelle Quotidien : « Vous vous rendez compte que même Frontières n’a pas fait ça comme sujet ? Vous êtes au courant que, pendant les municipales, il y avait trois semaines de pause parlementaire et que, donc, il n’était pas plus absent que n’importe lequel d’entre nous ? Vous devriez avoir honte de ce que vous faites. » Comme si l’Assemblée nationale avait été complètement fermée pendant deux mois…
Et soudain, il revint ! Au petit matin du 1er avril, Raphaël Arnault redonna signe de vie. Répondant dans un entretien à Blast, média proche de l’extrême gauche, le cofondateur de la Jeune Garde s’explique sur son long silence : « Je n’avais pas le sentiment que prendre la parole dans ce moment aurait été très opportun pour apaiser les choses », et exprime sa « peur affreuse que la violence s’embrase dans le pays ». Emu, il ne prononce pas une fois le nom de Quentin Deranque pendant une heure d’interview.
Edouard Philippe serait le seul à l’emporter au 2e tour selon les sondeurs face à Bardella mais propose un programme en demi-teinte. Dominique de Villepin parle beaucoup. Retailleau peut et doit mieux faire pour défendre sa ligne radicale et convaincre.
On nous répète que nous ne sommes pas encore en campagne présidentielle. Aussi bien Dominique de Villepin qu’Édouard Philippe le disent. Pourtant, nous y sommes. On attend et on espère 2027. On veut changer d’air et d’ère. On sait que le second tour opposera le RN, quel que soit son candidat, à un adversaire aujourd’hui indéterminé. L’extrême gauche fait semblant de croire que Jean-Luc Mélenchon sera son unique représentant, parce qu’il serait le meilleur, alors qu’il serait implacablement écrasé par Jordan Bardella. Édouard Philippe ne souhaite pas concourir dans le cadre d’une primaire. Bruno Retailleau sera-t-il choisi et légitimé par les militants des Républicains ?
La candidature Philippe ne suscite pas l’enthousiasme populaire
Dans ce flou, pour qui avait décidé de ne pas donner sa voix au RN, ni au premier ni au second tour, pas davantage qu’à Jean-Luc Mélenchon de l’autre côté, on avait cru percevoir une lumière, une sortie de l’hésitation, comme une issue de crise, avec un récent sondage qui, dans tous les cas de figure, qualifiait Édouard Philippe pour le second tour et le donnait vainqueur de la joute finale. C’était une nouvelle de première importance, susceptible d’intéresser au plus haut point un grand nombre de citoyens. Il a suffi de quelques jours pour, non pas dissiper l’enthousiasme — il n’y en avait pas eu —, mais pour perdre quelques illusions. Il y a longtemps, on nous avait promis, de la part d’Édouard Philippe, un programme « massif ». Ce qu’il a annoncé, à l’exception de l’annulation de l’accord de 1968 avec l’Algérie — mesure quasiment consensuelle à droite et au centre —, ne brille ni par la vigueur ni par l’audace. C’est en demi-teinte, une sorte de modération s’arrêtant au milieu du gué : un “en même temps” sur l’immigration, une limitation du regroupement familial. À force de ne plus vouloir donner l’impression de se situer dans le registre d’Alain Juppé, il paraît s’être inspiré plus que jamais d’une mesure, d’une prudence qui font craindre, le moment venu, une impuissance.
Comme si la France mourait à petit feu, alors même qu’elle perd ses forces et sa puissance avec intensité. Déjà, ce que ce sondage avait de rassurant a rejoint l’ordinaire des prévisions, avant les prochaines enquêtes d’opinion…
Villepin le beau parleur
Dominique de Villepin était l’invité du Grand Jury le 29 mars. Incorrigible, demeurant lui-même, avec une stature et une langue d’autant plus impressionnantes qu’elles ne s’accompagnaient d’aucun élément concret, il proposait analyses, commentaires, dénonciations, injonctions, avertissements, mises en garde, prophéties, avec un talent certain. Mais sans que la vulgarité du moindre processus opératoire vienne polluer l’abstraction de l’ensemble de ces considérations… Avec Dominique de Villepin, nous sommes délicieusement, malgré le caractère somptueusement dramatique de ses propos, à l’abri du réel. Tout ce qui passe par son esprit et sa bouche devient désincarné. Recherche désespérément mode d’action !
Retailleau : peut mieux faire
Face à ces deux candidats, l’un ayant un projet au ralenti, l’autre se préservant de tout contact impur, j’en reviens au président des Républicains, qui est conscient de l’obligation de faire émerger une droite de rupture, sans que le centre vienne, dans une alliance préjudiciable, ruiner ce que la première saurait inventer de radical et de décisif. Bruno Retailleau est aujourd’hui le seul à vouloir opposer au RN une radicalité crédible et, face à LFI, une résistance absolue, avec la lucidité de juger LFI plus dangereuse que le RN. David Lisnard, déterminé mais engagé ailleurs, défend d’ailleurs une ligne proche de la sienne. Il est capital de ne plus combattre le RN par l’opprobre moral qui n’a plus lieu d’être mais par une compétence sans faille, une contradiction politique, une vision de la France et du monde s’inscrivant à la fois dans un registre pragmatique et épique. Et une totale intégrité. Notre pays pourra alors être de retour.
Hierarchie mémorielle. Qui sont les chouchous du malheur? Avec la résolution adoptée à l’ONU le 27 mars, les descendants de la traite négrière marquent des points face aux descendants des victimes de la Shoah. «La spécificité de l’Occident n’est pourtant pas d’avoir pratiqué l’esclavage, mais de l’avoir aboli le premier» rappelle Elisabeth Lévy dans sa chronique radio. Nous vous proposons de l’écouter.
L’ONU vote une résolution reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité. On nous prie de croire qu’il s’agit d’un progrès historique. En réalité, c’est un progrès du révisionnisme, voire du négationnisme. Le texte adopté le 27 mars à une très large majorité par l’Assemblée générale de l’ONU, proclame que « l’esclavage et la traite transatlantique sont le plus grave crime contre l’humanité de l’Histoire ». C’est contraire au sens profond de l’idée de crime contre l’humanité, née à Nuremberg. Si un homme vaut tous les hommes et vaut l’humanité, alors un crime contre l’humanité les vaut tous. Il n’y a pas de « chouchous du malheur ». Ce texte est par ailleurs limité à l’esclavage transatlantique, perpétré par l’Occident. Or, le monde arabe a réduit en esclavage une partie de l’Afrique subsaharienne, sans compter l’esclavage interafricain, qui continue d’ailleurs encore aujourd’hui dans certains pays. L’esclavage est universel. La spécificité de l’Occident n’est pas d’avoir pratiqué l’esclavage, mais de l’avoir aboli le premier. Là-dessus : silence. Pas un mot, bien sûr, dans cette fameuse résolution de notre grand forum mondial. Avec ce texte, on passe de la concurrence victimaire à la hiérarchie des mémoires. Il s’agit, sur fond de haine anti-israélienne et antisémite, de contester la place de la Shoah dans la conscience européenne et d’entretenir un récit dans lequel l’Occident est le coupable idéal, comme l’écrivait Pascal Bruckner. Seuls les États-Unis, Israël et l’Argentine ont voté contre. Les pays européens, apparemment toujours aussi suicidaires et repentants, se sont piteusement abstenus.
Mais, une résolution de l’ONU a-t-elle vraiment de l’influence ? En réalité, ce texte n’a aucune valeur contraignante, même si cette résolution pourrait conduire à des demandes de réparations ultérieures. Cependant, elle résume l’esprit du temps, en vogue dans le camp du Progrès, dans les facultés ou les rédactions. À Paris, le nouveau maire, Emmanuel Grégoire, vient de nommer une adjointe chargée du cycle mémoriel de l’histoire coloniale. Quel athlète du progrès ! La gauche adore la repentance. D’ailleurs, nous avions de l’avance en France. L’Assemblée nationale a voté, le 10 mai 2001, la loi Taubira, qui reconnaît comme crime contre l’humanité la traite transatlantique et celle de l’océan Indien. Cela vise donc uniquement le système esclavagiste européen, encore une fois. Je vous livre d’ailleurs cet aveu stupéfiant de Christiane Taubira dans L’Express à l’époque : « Il ne faut pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les “jeunes Arabes” ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes ». Il y a des coupables ontologiques et des victimes éternelles.
Ce n’est pas seulement injuste pour les petits « Blancs », les petits « de souche », invités à expier, voire à payer pour les crimes de leurs ancêtres. C’est une insulte aux descendants d’immigrés qu’on câline à coups de mensonges. C’est toujours la faute des autres. Ce fantasme victimaire, qui les dispense de toute responsabilité dans leur destin, les enkyste dans le ressentiment et l’impuissance. Si on les respecte vraiment, on leur doit la vérité.
Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio
La malheureuse Noelia Castillo Ramos a donné un entretien à la télévision Antenna 3, peu avant sa mort. DR.
Euthanasie. L’histoire d’une mort choisie qui a bouleversé l’Espagne
Le 26 mars 2026, dans une résidence socio-sanitaire de San Pedro de Ribas, non loin de Barcelone, Noelia Castillo Ramos, 25 ans, est devenue un des visages les plus marquants du débat sur l’euthanasie en Espagne. Son décès, autorisé dans le cadre de la loi de 2021 sur l’aide à mourir, dépasse largement le cadre d’un drame individuel car il révèle les tensions profondes entre autonomie personnelle, normes juridiques et fractures idéologiques.
De fait, pendant près de vingt mois, son affaire a été au centre d’une bataille judiciaire et politique d’ampleur nationale. À travers lui, c’est toute la capacité de l’État espagnol à arbitrer entre droit individuel et oppositions familiales, religieuses et militantes qui a été mise à l’épreuve.
Une trajectoire marquée par la souffrance physique et psychique
Née à Barcelone, Noelia Castillo Ramos a grandi dans un environnement familial instable et a été suivie dès l’âge de 13 ans pour des problèmes psychiatriques sévères, notamment un trouble de la personnalité limite et une dépression majeure. Mais l’événement déterminant survient en octobre 2022 lorsqu’après un viol collectif impliquant son ancien compagnon et trois autres individus, elle tente de se suicider en se jetant du cinquième étage de son immeuble.
Elle survit mais avec des séquelles irréversibles, à savoir une paraplégie complète, des douleurs neuropathiques permanentes et une perte totale d’autonomie. Dès lors, son quotidien est dominé par une souffrance physique constante, qu’elle décrit comme insupportable, à laquelle s’ajoutent un sentiment d’isolement et l’absence de perspectives. En avril 2024, elle engage officiellement une demande d’euthanasie, validée en juillet de la même année après un processus d’évaluation strict.
La loi espagnole : un cadre rigoureux et inédit
Rappelons que l’Espagne a légalisé l’euthanasie en mars 2021 avec la Loi Organique de Régulation de l’Euthanasie (LORE), devenant un des rares pays à reconnaître ce droit comme une « extension de la dignité humaine ».
La législation espagnole impose cependant des conditions strictes : le patient doit être majeur, capable de discernement et souffrir soit d’une maladie grave incurable, soit d’un état chronique entraînant des souffrances jugées intolérables. Le cas de Noelia s’inscrit dans cette seconde catégorie.
La procédure globale repose sur plusieurs étapes, avec notamment deux demandes écrites espacées d’au moins quinze jours, une évaluation par un médecin responsable, un second avis médical indépendant et un contrôle final par une commission régionale. Dans le dossier de Noelia Castillo Ramos, pas moins de 19 professionnels de santé et juristes ont validé la légitimité de sa demande.
Une bataille judiciaire de près de deux ans
Malgré cette validation, l’application de la décision a été retardée par une série de recours introduits par son père, soutenu par la fondation des Avocats chrétiens. La position des plaignants reposait sur deux arguments : d’une part, l’incapacité supposée de Noelia à consentir librement en raison de ses troubles psychiatriques, d’autre part, une contestation pure et simple de la procédure administrative.
En mars 2025, un tribunal de Barcelone confirme la validité de la demande de la jeune fille, soulignant que la paraplégie constitue en soi un motif légal suffisant. Le Tribunal supérieur de Justice de Catalogne puis la Cour suprême espagnole rejettent successivement les recours du père. En mars 2026, enfin, la Cour constitutionnelle refuse de suspendre la mesure, tandis que la Cour européenne des droits de l’homme rejette à son tour une demande de mesures conservatoires le 10 mars. En définitive, une procédure qui aurait dû durer entre 40 et 50 jours s’est étendue sur près de 600 jours.
Consentement, pression et vulnérabilité
Un des épisodes les plus controversés concerne un document présenté par le père de Noelia, dans lequel elle semblait renoncer à l’euthanasie. Néanmoins, l’enquête de justice a montré que ce texte avait été signé sous pression, alors qu’elle était sous l’effet de médicaments. Les tribunaux ont donc invalidé ledit document, qualifiant le consentement de « vicié ».
Cet épisode a dans tous les cas mis en lumière la vulnérabilité des patients dans des contextes familiaux conflictuels et a renforcé l’idée d’un rôle protecteur de l’État dans la garantie de la volonté individuelle.
Une société profondément divisée
Par ailleurs, l’affaire a provoqué une polarisation intense outre-Pyrénées. L’Église catholique espagnole a dénoncé une « culture de la mort », tandis que des groupes conservateurs ont parlé d’« exécution d’État ». Des veillées de prière ont même été organisées devant l’établissement où se trouvait Noelia.
À l’inverse, l’Association pour le Droit à Mourir Dignement a soutenu la jeune femme, dénonçant ce qu’elle voyait comme une « torture institutionnelle » liée à la longueur de la procédure. Certains acteurs de la société civile, comme divers artistes, ont même proposé de financer des soins alternatifs, suscitant un débat sur l’aide apportée aux personnes en souffrance et l’autonomie personnelle.
Les déclarations politiques se sont succédé sur cette affaire, signe d’une crispation médiatique et publique. Le porte-parole du groupe parlementaire socialiste au Congrès des députés, Patxi López, a proclamé que l’euthanasie était une décision « correcte » et « absolument légale ». De son côté, Alberto Ibáñez, élu de Sumar (gauche « radicale »), a demandé du respect pour une décision avalisée par les « dix-neuf médecins ». Au contraire, à droite, le Parti populaire a expliqué par l’entremise d’un de ses responsables, Elías Bendodo, que la mort de Noelia Castillo Ramos supposait l’« échec de l’État » et « l’échec de nous tous en tant que société », insistant sur la nécessité pour le gouvernement de « résoudre les problèmes des gens et de corriger les erreurs ». Quant à Pepa Millán, porte-parole de Vox (droite « radicale ») à la chambre basse du Parlement, elle a été jusqu’à évoquer « une nouvelle lamentable, très triste », estimant que ce cas ouvrait la voix au « suicide assisté » pour des troubles psychologiques.
Le système de santé espagnol sous pression
De leur côté, les équipes médicales espagnoles impliquées dans cette demande d’euthanasie ont dénoncé des campagnes de harcèlement et de diffamation à leur encontre, ce qui a obligé l’établissement où résidait la jeune fille à renforcer sa sécurité. L’affaire a également relancé le débat sur l’objection de conscience des médecins dans le cas de l’euthanasie, bien qu’aucun professionnel impliqué n’ait refusé d’intervenir.
Notons qu’une autre polémique a émergé autour d’un éventuel don d’organes après la mort (que certains acteurs pointaient comme la finalité masquée de l’opération). Ce don a finalement été annulé par Noelia elle-même avant son décès.
Une pratique encore rare mais en progression
Depuis sa légalisation en Espagne, le recours à l’euthanasie reste limité mais en hausse : 180 actes en 2021, 426 en 2024 et environ 500 en 2025. L’opinion publique espagnole y est majoritairement favorable, avec plus de 70 % de soutien tandis qu’environ 10 % de la population y reste fermement opposée, principalement pour des motifs religieux.
Dans ce contexte, il faut toutefois signaler qu’environ un tiers des demandeurs décèdent avant l’aboutissement de la procédure, souvent en raison de délais administratifs ou de recours judiciaires des proches.
Vers une évolution du cadre légal
De façon plus générale, le cas de Noelia Castillo Ramos met en évidence les limites du dispositif actuel en Espagne et notamment la question des recours judiciaires par des tiers. Face à cette problématique, le gouvernement de Pedro Sánchez envisage désormais des réformes pour accélérer les procédures dans les cas jugés urgents et pour mieux sanctuariser les décisions des commissions de garantie.
Sur le plan juridique, la jurisprudence issue de cette affaire renforce de plus une interprétation fondamentale : le droit à la vie recueilli dans la Constitution espagnole ne peut être imposé comme une obligation de vivre dans la souffrance. Cette lecture s’inscrit dans le cadre plus large de la liberté de conscience reconnue par le texte fondamental de 1978.
Enfin, l’affaire relance le débat sur l’euthanasie dans les cas impliquant des troubles psychiatriques. Si, dans ce dossier, la dimension physique a été déterminante, sept experts ont dû certifier la capacité de discernement de la patiente, établissant un standard particulièrement exigeant pour les cas futurs.
Une mort qui redéfinit un droit
Noelia Castillo Ramos est décédée après l’administration de trois substances médicales, conformément au protocole légal. Elle avait choisi de mourir seule, dans un dernier acte d’autonomie mais au milieu d’une vaste polémique.
Son histoire laisse une empreinte durable : elle révèle les failles d’un système encore jeune mais aussi sa capacité à définir ce qui relève du droit individuel. Elle jette également une ombre sur le système de protection de l’enfance et de l’adolescence outre-Pyrénées, puisque la jeune fille a subi des violences physiques et sexuelles alors qu’elle avait été placée dans divers centres pour mineurs dans les années 2010.
Globalement, au-delà des divisions qu’elle a suscitées, elle pose une question essentielle aux sociétés contemporaines : jusqu’où reconnaître à chacun la liberté de décider de sa propre fin ?
L'ancien footbaleur professionnel Lilian Thuram reconverti militant antiraciste / Le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko. DR.
Dans Le Monde, Lilian Thuram écrit une tribune dénonçant le «narcissisme blanc». Il y défend le nouveau maire de Saint-Denis. Mais pas Faty Dia, colistière sur la liste du maire déchu de Mantes-la-Jolie, curieusement. Les militants peuvent bien parader dans les médias, et pester contre CNews ces jours-ci: les Français, qui n’ont jamais apprécié ces polémiques sur la couleur de peau, ont constaté depuis un moment que c’est bien la gauche qui les a relancées, en parlant de «racisés», de «privilège blanc» ou de «décolonialisme» à tout bout de champ, alors que la droite se tenait très sage sur ces thématiques depuis des décennies.
Suite à la polémique sur les prétendus propos racistes tenus sur CNews au sujet du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, Lilian Thuram, sportif reconverti en prêtre racialiste, vient de commettre une tribune que Le Monde n’a pas hésité à porter à la connaissance de ses lecteurs. Avant de la détailler, il convient de revenir sur quelques épisodes médiatiques significatifs et sur l’origine du phénomène racialiste qui envenime la France depuis des décennies.
Jeux de déconstruction
Retour en arrière. En 2021, sur France Culture, face à un Xavier Mauduit époustouflé par ses démonstrations empiriques de haut vol, Lilian Thuram racontait la chose suivante : « Je fais une expérience lorsque je vais dans les écoles. Par exemple, je pose la question : “dites-moi, depuis combien de temps vous êtes blancs ?” » – « Moi, je dis depuis toujours », avait répondu Mauduit, bon élève. – « Ok, avait repris le professeur Thuram, depuis toujours… et là je prends une feuille blanche en leur disant : “Les enfants, est-ce que vous êtes de la même couleur que cette feuille ?” Ils me disent “non”. “Pourquoi vous dites que vous êtes blancs alors ?” Et là ils me disent : “ben, on sait pas, par habitude.” C’est ça qu’il faut déconstruire1. » Quelques années plus tard, France TV réalisait une émission dans laquelle elle multipliait des démonstrations du même acabit, le but étant de savoir si les Français sont racistes ou non. Devinez le résultat.
Dans cette émission intitulée Sommes-nous tous racistes ?2, la journaliste Marie Drucker et l’animateur Jamy Gourmaud étaient accompagnés de Sylvain Delouvée, un psycho-sociologue, maître de conférences à l’université gauchiste de Rennes 2. Ce « conseiller scientifique » était chargé de décrypter les comportements des cinquante volontaires participant à des expériences adaptées pour la télévision mais « documentées dans des publications scientifiques internationales », selon lui.
France télévisions.
Ces affligeantes démonstrations, agrémentées d’atermoiements sociologiques, de ratiocinations psychologiques et de torrents de moraline, avaient irrémédiablement et sans surprise abouti au verdict suivant : les Français sont racistes. Inconsciemment, consciemment, peu importe : ils sont racistes. Pour enfoncer le clou, France TV avait fait appel à une soi-disant spécialiste du racisme, l’universitaire et militante racialiste Maboula Soumahoro en omettant de dire que, proche d’Assa Traoré et d’Houria Bouteldja, celle-ci avait pris fait et cause pour des « camps d’été décoloniaux » ou des stages syndicaux organisés en « non-mixité », c’est-à-dire… sans Blancs. Mme Soumahoro est la conceptrice de ce charmant axiome : « L’homme blanc ne peut pas incarner l’antiracisme. » Elle affirme par ailleurs que ce dernier « ne peut pas avoir raison contre une femme noire ou une Arabe ». En 2020, lors de la sortie de son livre Le Triangle et l’Hexagone, celle qui avait pourtant été nommée par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault au sein du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, déclare : « J’en ai rien à faire d’être Française. Je n’ai pas le cœur qui bat quand je vois le drapeau bleu blanc rouge. » Mme Soumahoro n’a par ailleurs jamais caché sa fascination pour l’organisation Nation of Islam, dont l’un des derniers dirigeants est Louis Farrakhan, adorateur d’Hitler, homophobe et farouchement anti-Blancs.
Le 12 avril 2025, sur France Inter, Charline Vanhoenacker recevait Michel Agier dans son émission Bistroscopie3. Cet anthropologue, auteur de Les Migrants et nous. Comprendre Babel, promeut ardemment la « diversité ». Face à une Mme Vanhoenacker aux anges, il tente d’expliquer ce jour-là un concept prétendument scientifique, une « infrapensée raciste » qui serait en vérité « un ensemble d’idées reçues, de catégories de pensée et de langage hérités de notre passé colonial » ou, pour le dire moins savamment, « un tissu d’ignominies qu’on a intériorisé, on ne sait pas comment ». Face à l’immigration, les Français blancs défendraient leurs privilèges en reproduisant « l’ethos du colon » se sentant « assiégé par les barbares », thèse défendue par Pap Ndiaye annonçant sur France Inter, en 2021, l’orientation des débats « antiracistes » devant se tenir au musée de l’Histoire de l’Immigration qu’il dirigeait à l’époque : « On cherche ce qui dans la société française contemporaine est hérité de l’époque coloniale. On regarde les formes de continuité sans préjuger que nous serions entièrement détachés de cette période. » Traduction : on scrute les formes de continuité en préjugeant que la société française a gardé un fond colonialiste et raciste qu’elle perpétue aujourd’hui en France même. Michel Agier est un invité perpétuel de Radio France – plus de 40 interventions en une dizaine d’années ! – comme Patrick Boucheron quand il s’agit de torpiller l’histoire de France, Hervé Le Bras ou François Héran quand il devient urgent de rappeler les bienfaits de l’immigration, et, bien entendu, Lilian Thuram, traumatisé à vie par le « racisme systémique » et la vilaine « pensée blanche » qui ont entravé sa carrière sportive, comme chacun sait. Sur le plateau de “C à vous”, devant un aréopage de bien-pensants professionnels – Anne-Sophie Lemoine, Patrick Cohen, Pierre Lescure – ce héraut de l’anti-racisme à la sauce racialiste a pu affirmer que « le racisme en Franceexiste culturellement » sans faire réagir aucun de ses hôtes.
Argumentation sommaire
Aux origines du phénomène. En 1984, de jeunes militants trotskystes devenus socialistes créent, avec la complicité de stratèges mitterrandiens, SOS Racisme. Jean Baudrillard, lucide, ironise : « SOS-Racisme. SOS-baleines. Ambiguïté : dans un cas, c’est pour dénoncer le racisme, dans l’autre, c’est pour sauver les baleines. Et si, dans le premier cas, c’était aussi un appel subliminal à sauver le racisme, et donc l’enjeu de la lutte antiraciste comme dernier vestige des passions politiques. » Il ne s’agit pas, en effet, de combattre mais de « sauver » le racisme dans le but, d’une part, de faire oublier le « tournant de la rigueur » de 1983 et, d’autre part, de monter en épingle l’embryonnaire Front National de Jean-Marie Le Pen afin de poser les bases d’une castorisation « républicaine » qui fera florès. Surtout, il s’agit d’apposer l’étiquette infamante de raciste sur le front de quiconque s’oppose à une immigration devenue massive et de plus en plus problématique, surtout depuis l’autorisation, en 1979, du regroupement familial. Comme le démontrera dix ans plus tard Paul Yonnet dans un essai imparable4, cet anti-racisme théâtral sert essentiellement la cause immigrationniste et une idéologie communautariste réduisant l’identité française aux seuls droits de l’homme. Immédiatement, les médias panurgiques répercutent les slogans simplistes et les argumentations sommaires de l’organisation subventionnée et soutenue par le pouvoir. Il faut endoctriner la jeunesse : des concerts sont organisés et l’Éducation nationale accueille en son sein des militants expliquant aux collégiens et au lycéens ce qu’est le racisme, comment le combattre et, donc, les raisons pour lesquelles il est hors de question de discuter de l’immigration autrement qu’en termes positifs : « L’immigration n’est pas un problème, c’est le racisme qui en est un », scandent-ils. Une campagne de l’association est carrément relayée par le Bulletin officiel de l’Éducation nationale qui appelle les chefs d’établissement à « définir les modalités appropriées permettant aux élèves qui le souhaitent de participer, en dehors des heures de cours, à la réflexion qui sera conduite durant cette période ». Il apparaît rapidement que l’anti-racisme de SOS Racisme est une ode, non à l’assimilation ou à l’intégration, malgré les discours lénifiants d’Harlem Désir, mais à un « droit à la différence » et à une conception multiethnique et multiculturelle de la société française. Dans SOS Désirs (Calmann-Lévy, 1987), livre collégial écrit à la suite du passage d’Harlem Désir dans l’émission politique L’Heure de vérité qui le révèle au grand public, les auteurs présentent l’islam comme une « religion fort civile, policée et assouplie » et regrettent « lahantise,fondée sur l’ignorance », des Français vis-à-vis de cette religion de paix et d’amour. Au moment de l’affaire du foulard islamique à Creil, SOS Racisme, par la voix de son vice-président Malek Boutih, estimera « scandaleux que l’on puisse au nom de la laïcité intervenir ainsi dans la vie privée des gens, malmener les convictions personnelles ». Dans le même temps, le ver racialiste s’installe dans le fruit antiraciste. Il grossira au fil des ans, nourri par des idéologues – Rokhaya Diallo, Maboula Soumahoro, François Durpaire, Éric Fassin, entre autres – qui importeront en France les théories « anti-racistes » issues des racial studies universitaires américaines. Des marchands de mémoire falsifiée imposeront dans les médias et les manuels scolaires des thèses décolonialistes reprenant le récit victimaire des « racisés » et recommandant à la France de se repentir jusqu’à la fin des temps. Le plus roué d’entre eux, Pascal Blanchard, publiera avec Rokhaya Diallo, Lilian Thuram et François Durpaire, un “Appel pour une République multiculturelle et post-raciale” revendiquant en réalité des rapports sociaux reposant essentiellement sur des notions de race. L’idéologie racialiste repose sur une théorie radicale, violente et orwellienne : au nom de l’antiracisme, l’antiraciste racialiste préjuge du comportement de chacun selon la couleur de sa peau – ce qui relève d’un a priori raciste. Ce faux antiracisme oblige chaque individu à s’enfermer dans une identité raciale, à « se situer racialement » ou à « renouer avec la fierté raciale » – l’objectif étant de vouer aux gémonies la blanchité, coupable de tous les maux, accusation à laquelle les militants blancs d’extrême gauche adhèrent sans réserve. Apparaît alors ce que Mathieu Bock-Côté appelle « le paradoxe multiculturaliste » :« Souvent, ceux qui revendiquent leur identité de “racisés” sur un mode militant refusent d’être renvoyés à leurs origines mais ne cessent de les brandir ». Quant au militant progressiste qui « se faisait une fierté, hier, de ne pas être raciste : il s’en fait une aujourd’hui de l’être, ou du moins d’avouer l’être, première étape pour ne plus l’être5. »
Narcissisme blanc
La polémique fabriquée autour de M. Bagayoko par LFI, ses alliés communautaristes et les médias mainstream est l’aboutissement de ce phénomène. Dans sa tribune au Monde, Lilian Thuram récite le bréviaire racialiste que lui a prêté Rokhaya Diallo : « M. Bagayoko n’est-il pas un révélateur du narcissisme blanc ? […] Que vous soyez maire, footballeur, docteur, intellectuel ou simple enfant, pour le narcissique blanc, vous n’êtes qu’un “Noir”, et un “Noir” reste un “Noir”. […] Hier comme aujourd’hui, le narcissique blanc utilise toujours les mêmes armes : le mensonge et la distorsion de la réalité, pour pouvoir violenter ses victimes. […] Cette violence qui perdure [est] issue du suprématisme (sic) blanc. […] Aujourd’hui, nous les “Noirs”, savons qu’ils [les narcissiques blancs] sont pervers, manipulateurs et fragiles. » Etc. Il a visiblement échappé à M. Thuram que les critiques adressées à M. Bagayoko, en particulier au sujet de ses propos sur les agents municipaux ou les nouveaux venus devant faire « allégeance » au projet politique du nouveau maire ou partir, ne visaient pas un « Noir » mais un homme politique d’extrême gauche tenant un discours allant à l’encontre de ce que d’aucuns appellent les « valeurs républicaines ».
On notera au passage que Lilian Thuram et les médias qui se sont offusqués des propos soi-disant racistes tenus sur CNews sur M. Bagayoko n’ont pas cru devoir s’attarder sur le racisme de Jean-Luc Mélenchon concernant les Blancs « tout moches », racisme qui s’appuyait d’ailleurs sur une logorrhée pseudo-scientifique comme nous en sert de plus en plus régulièrement le turbulent chef des Insoumis. Pas un mot non plus de M. Thuram sur le fait que, quelques jours avant les élections, M. Bagayoko a tenu à remercier Sébastien Delogu venu expliquer aux électeurs de Saint-Denis et Pierrefitte qu’ils allaient avoir « une opportunité en or qu’enfin un racisé dirige ces deux villes ». À Matthieu Valet, député RN, qui note que « ce député LFI appelle donc à élire des élus en fonction de leur couleur de peau ! », M. Bagayoko répond sur son compte X : « Le niveau zéro du raisonnement raciste. Sébastien Delogu rappelle aussi une vérité incontestable. “Racisé” rime aussi avec compétence, expérience. C’est aussi tout cela que Sébastien met en avant… Il a raison. Vous avez tord (sic) de réduire sa pensée. » Outre le fait que je serais curieux de voir à quoi peut bien ressembler la réduction d’une pensée de M. Delogu – nous pénétrons là dans un domaine de recherche requérant des instruments de mesure extrêmement performants, capables de déceler l’infime, l’imperceptible, l’infinitésimal – je m’interroge sur l’allégation, pour le moins osée, de M. Bagayoko, et je n’ose imaginer les réactions outragées que ne manqueraient pas de provoquer les propos d’un élu « non racisé » décrétant que « “blanc” rime avec compétence et expérience ».
Le député Lfiste Sébastien DeloguCharline Vanhoenacker et Michel AgierChristine Kelly / Face à l’Info sur CNews
Nouvelle France, l’autre nom du « séparatisme »
M. Thuram n’a naturellement pas eu un mot de compassion pour les ex-maires de Mantes-la-Jolie, de Creil, du Blanc-Mesnil, de Vaulx-en-Velin, interdits de parole, insultés, menacés physiquement par une partie de ceux qui composent ce que M. Mélenchon appelle la « nouvelle France », appellation identitaire et séparatiste qui ne peut aboutir qu’à la violence, ce que souhaite visiblement le patron des Insoumis. À Mantes-La-Jolie, outre les violences subies par le maire déchu Raphaël Cognet nécessitant son exfiltration par la police, Faty Dia a été victime de menaces, d’insultes, de pressions qu’elle qualifie elle-même d’identitaires. Les propos tenus à son encontre sur les réseaux sociaux sont autrement plus dégradants que les quelques sévères remarques politiques qu’a dû essuyer M. Bagayoko. Faty Dia est une femme noire, mais M. Thuram n’a écrit aucune tribune pour prendre sa défense – il faut préciser que cette femme était sur la liste de Raphaël Cognet et non sur celle d’Adama Gaye, le nouveau maire de Mantes-La-Jolie, ce que les partisans « racisés » de ce dernier lui reprochent, considérant qu’elle est ce qu’on appelle dans le jargon racialiste une « bounty », une « collabo », bref, une traîtresse à la cause des Noirs. « On a le droit de choisir un candidat, ce choix est libre et personnel, on ne fait pas un choix par rapport à notre couleur de peau ou par rapport à nos origines, mais pour un projet politique », a été obligée de rappeler Faty Dia dans l’émission Face à l’info, sur CNews, chaîne d’info que tous les inquisiteurs médiatiques et politiques appellent à fermer. Parmi ceux-là, Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, a annoncé envisager des poursuites pénales contre les auteurs des présumés « propos ignobles » tenus contre M. Bagayoko sur ladite chaîne.
Les présidentielles sont dans un an, la presse mainstream semble avoir choisi son favori, un extrême-centriste-immigrationniste-européiste-mondialiste de la plus belle eau6 – vite, vite ! muselons les voix dissidentes, celles des médias bollorisés, puis celles des plates-formes numériques réfractaires et des réseaux sociaux récalcitrants qui seront, le moment voulu, opportunément accusées de répandre d’ignobles propos racistes, haineux, discriminatoires, etc. La tribune de Lilian Thuram parue dans Le Monde sert aussi à ça…
Paul Yonnet, Voyage au centre du malaise français – L’antiracisme et le roman national, préface de Marcel Gauchet, post-face d’Éric Connan, 2022, Éditions de L’Artilleur. ↩︎
Mathieu Bock-Côté, La Révolution racialiste et autres virus idéologiques, 2021, Les Presses de la Cité. ↩︎
Edouard Philippe, pour ne pas le nommer, of course ! ↩︎
Hier soir à Sarajevo, ce fut le choc. Pour la troisième fois d’affilée en huit ans, l’Italie rate la qualification pour la Coupe du monde de football. En 2017, c’était la Suède qui avait tenu tête à la Squadra lors d’un match de barrage. En 2022, c’est au tour de la Macédoine du Nord de renverser les Transalpins avec un but à la 93ème minute. Et maintenant, la Bosnie, 65ème au classement FIFA, emmenée par le vétéran Edin Dzeko, 40 ans, qui a fait une bonne partie de sa carrière dans le Calcio. Curaçao, Haïti, le Cap Vert et la Jordanie disputeront le mondial en Amérique du Nord l’été prochain, mais pas l’Italie. La première fois, les rieurs de ce côté des Alpes avaient gentiment gloussé. A la troisième, ils regardent l’évolution de la frangine alpine avec tristesse et compassion. La Coupe du monde sans l’Italie, c’est comme l’Eurovision sans chanteur androgyne.
Le football italien en crise
« Une fois, c’est un hasard. Deux fois, c’est une coïncidence. La troisième fois, c’est un schéma », avait fait dire Ian Fleming à James Bond. Une série qui s’ajoute aux éliminations piteuses et prématurées au premier tour des mondiaux 2010 et 2014. C’est bien simple : depuis sa demi-finale gagnée contre l’Allemagne en 2006[i], l’Italie n’aura remporté qu’un match de phase finale de Coupe du monde, en 2014, contre l’Angleterre. Sans compter les déroutes des clubs en Coupe d’Europe. Plus aucune équipe en lice en Ligue des Champions en ce printemps, après les défaites de la Juventus contre les Turcs du Galatasaray et de l’Inter contre les Norvégiens de Bodø/Glimt, à quelques encablures du Cercle polaire. La clim, à fond, en plein hiver.
Pas de doute. Le football italien est en crise. Longtemps, le Calcio a été roi, au point de réclamer aux Anglais la paternité du jeu. De 1962 à 2014, la Squadra azzurra n’a manqué aucune Coupe du monde. A la grande époque, quand l’Italie faisait un mondial décevant, c’est qu’elle n’avait pas atteint les demi-finales. Le football était un jeu qui se jouait à 11 à 11 à la fin duquel les Allemands gagnaient tout le temps… sauf quand ils croisaient sur leur route les Italiens. Heureusement, le sport transalpin se rachète ailleurs, puisque l’équipe de rugby tient tête désormais aux cinq autres nations du célèbre tournoi, tandis que Jannik Sinner est classé deuxième au classement ATP.
Sentant le coup venir, le magazine So Foot proposait en février dernier un numéro consacré au déclin du football italien. Plusieurs facteurs expliquent ce long déclin : le championnat national a longtemps aimé faire jouer ses vieilles gloires jusqu’à leur 40 ans, bloquant le développement des plus jeunes. Depuis les années 80 et plus encore depuis l’arrêt Bosman, la Série A a aussi ouvert en grand ses frontières. Socrates, Platini, Maradona, Ronaldo, Zidane : un passage en Italie était une étape obligatoire pour les plus grands joueurs, passant de Naples à Rome à la manière des peintres flamands à l’époque moderne. Une composition des équipes qui a privilégié les joueurs déjà formés à l’étranger, prêts à l’emploi, ce qui n’a pas favorisé l’éclosion des jeunes talents locaux. Au fil des ans, le niveau des recrues étrangères a commencé à décliner, au rythme du déclin global du football italien. Depuis les années 2000, la Série A est âprement concurrencée par les moyens de la Premier League anglaise. Après 2010, les mécènes du football italien (Berlusconi à Milan, Moratti à l’Inter) ont cédé leur jouet à des repreneurs asiatiques, lesquels n’avaient guère les grandes ambitions sportives de leurs prédécesseurs. L’intérêt du public décline : les stades sonnent souvent vides. Lesquels stades n’ont pour la plupart guère bénéficié d’un coup de neuf depuis le mondial 1990. En France, les chaînes ne se battent plus pour acquérir les matches de la Série A italienne.
Tactiquement dépassé
En 2016, lors de l’Euro en France, l’équipe d’Italie fit encore illusion avec une génération de joueurs relativement médiocre mais dotée d’une grande culture tactique. C’est ainsi que la Belgique fut attrapée dans la toile d’araignée italienne. Dans son histoire du football italien, John Foot estimait que le moindre footballeur des bas-fonds de la Botte naissait avec une culture tactique supérieure à la plupart des joueurs anglais.
Oui mais voilà, le football, comme a dit un jour Kylian Mbappé, « il a changé ». Les équipes italiennes, portées par de vieux joueurs, ne se sont guère mises au jeu du jour, fait de pressing permanent sur l’équipe adverse. A l’heure où le nombre de kilomètres parcourus par les joueurs est calculé par des GPS, l’Italie fait pâle figure : les joueurs courent nettement moins qu’ailleurs. L’Italie vit mal l’évolution d’un football où la répétition des courses pèse plus que la grosse ruse et l’économie maligne de moyens. Lors de la Ligue des Champions 2025, l’Inter a su se défaire en demi-finale des fringants mais naïfs Barcelonais, toujours grâce à la bonne vieille rigueur défensive quasi-innée. En finale, en revanche, les Milanais n’ont rien pu contre le rouleau compresseur parisien. Dès les premiers instants, Ousmane Dembélé harcelait les mollets du gardien lombard sur chacune de ses relances au pied. En dix minutes, le téléspectateur avait compris que seul un miracle pouvait éviter à l’Inter une déroute complète. Le miracle n’a pas eu lieu.
Malheur d’un pays sans enfant ?
La piste démographique n’est jamais évoquée pour tenter d’expliquer ce déclin. Depuis la fin des années 80, le nombre d’enfants par femme en Italie est coincé entre 1,2 et 1,3. La réserve de jeunes mâles âgés de 15 à 35 ans s’élève à six millions. Une génération de jeunes fort étroite : ce nombre était de huit millions en 1982, quand l’Italie gagnait la Coupe du monde en Espagne. Un vivier encore plus restreint quand les jeunes Italiens décident de se mettre au rugby, au basket ou au volley ! Certes, la Croatie et les Pays-Bas font ces dernières années mieux avec moins. On mettra ça sur le compte de l’agilité des petites nations chères à Kundera. Certes, l’Allemagne connait des déboires démographiques depuis tout aussi longtemps, mais son équipe nationale a su intégrer des joueurs venus des différentes vagues migratoires ; elle décline aussi footballistiquement, mais de manière moins spectaculaire. Points de passage vers l’Europe du Nord, les grandes villes italiennes comptent leur lot de jeunes étrangers plus ou moins désœuvrés, mais l’État a distribué la nationalité italienne avec parcimonie. Ainsi, si la Squadra a intégré quelques Oriundi, lointains descendants d’italiens émigrés en Amérique du Sud, elle ne peut compter sur le flux de joueurs originaires d’Afrique qui ont fait les succès de l’équipe de France ces 30 dernières années. A part le fantasque Mario Balotelli, héros de la demi-finale de l’Euro 2012. Et Moïse Keane, buteur contre la Bosnie. A croire que le retour de l’Italie dans le gratin du football mondial doit passer par des naturalisations de joueurs africains… à la française.
Le président du Parti foutuiste a été nommé à la tête de la rédaction de Lui. L’ancien « magazine de l’homme moderne » peut-il résister face à la pudeur ambiante et à la crise du genre ? En tout cas, Éric Naulleau va enfin pouvoir prendre son contre-pied.
Causeur. Dans ton édito, tu écris que la « chair ne devient pas triste à s’envelopper des songes d’un grand couturier ». Superbe phrase pour justifier que la nudité soit proscrite dans le nouveau Lui. Mais on dirait que tu fais des concessions aux bigotes du nouveau féminisme. Lui était autrefois « le magazine de l’homme moderne ». Serait-il devenu celui de l’homme un peu déconstruit sur les bords – ou en bonne voie de rééducation ?
Éric Naulleau. Il est bien sûr difficile de rester sourd aux voix de crécelle et aux bruits de casserole des nouvelles bigotes, mais je ne tiens aucun compte de leur vacarme. Autrement dit, les choix du Lui nouveau sont inspirés par d’autres considérations que les oukases des dames patronnesses de notre temps, ces chaînons manquants entre les grenouilles de bénitier et les supplétives de la police des mœurs iranienne, par d’autres voix que celles des renifleuses de caleçon travesties sous l’apparence de grossistes en moraline, narine frémissante et pierre à la main. Par des voix intérieures : il m’a semblé qu’en un temps placé sous le signe de la satisfaction immédiate et du voyeurisme généralisé, le désir sublimé, différé, prenait une dimension subversive. Citons Barthes : « L’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement bâille ? C’est l’intermittence qui est érotique : celle de la peau qui scintille entre deux pièces ; c’est le scintillement même qui séduit ou encore : la mise en scène d’une apparition/disparition. » Il reste à espérer que ce ne soit pas le lecteur qui bâille, plutôt que le vêtement.
Lui, n°1, novembre 1963Lui, nouvelle série, avril-mai 2026 .
Cela dit, il y a une chose qui change moins vite que les modes idéologiques, c’est l’obsession sexuelle des hommes, singulièrement des jeunes qui découvrent leur sexe et leur sexualité. Alors, je te repose la question : à quoi bon acheter Lui s’il n’y a plus de filles à poil ?
Il ne t’aura pas échappé qu’à la différence du temps de notre jeunesse, les filles à poil, comme tu dis, sont désormais accessibles un peu partout, à commencer par internet. Je vois mal un jeune acheter Lui aujourd’hui pour la seule raison de découvrir l’anatomie du sexe opposé, ce qui était pourtant à peu près le seul moyen à notre disposition à leur âge (j’en parle en connaissance de cause pour avoir passé une bonne partie de ma scolarité dans une école non mixte en compagnie d’un millier de jeunes mâles et d’une exception féminine, cette prof de sciences naturelles régulièrement enceinte). Il trouvera dans la nouvelle formule de nouveaux motifs de satisfaction en plus des anciens. Car il est grand temps de préciser qu’au rebours de ce que tu laisses entendre, ce premier numéro propose des photographies plutôt émouvantes d’un point de vue érotique (du mien en tout cas !) de Sasha Nikolic ou de Christelle Yambayisa.
Étais-tu un lecteur de revues érotiques ? L’es-tu encore ? Quel conseil donnerais-tu à un jeune lecteur de Lui qui ne sait pas comment s’y prendre avec les filles ?
Je l’ai été comme toute ma génération l’a été pour les raisons susdites. Les filles vivaient à la fois avec nous et sur une autre planète, à portée de bise et hors d’atteinte, on ne pouvait les déshabiller, excepté quelques dégourdis tenus pour des êtres supérieurs, dépositaires d’un savoir ésotérique, que par délégation à Lui ou à Playboy. Ça n’allait d’ailleurs guère plus loin, du moins dans mon cas, l’existence de films pornographiques tenant pour moi davantage d’une rumeur extravagante que d’une réalité vérifiable. Je ne le suis plus, mais le serais-je encore que je ne retrouverais pas l’extraordinaire émotion, l’incroyable excitation de feuilleter un de ces magazines – à quoi bon ? Je donnerais cher pour les revivre, tout comme je paierais volontiers pour (re)découvrir le riff d’ouverture du Jumpin’ Jack Flash des Stones tel qu’il me déchira le cerveau la première fois. D’autant que les femmes des années 1970, ce qui correspond à mon adolescence, représentent pour moi un sommet de la beauté de l’autre moitié du ciel – tous les fans de la série Mannix sauront de quoi je parle. Proust a dit que « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie pleinement vécue, c’est la littérature ». Je suis bien d’accord avec ce prodigieux écrivain, mais je n’ai pas son talent. Alors, je remplace la littérature par Lui. Passé de lecteur à rédacteur en chef, je revis mon existence en ouvrant de nouveau ce magazine un demi-siècle après la première fois – qui sait quelles découvertes et quels éclaircissements sortiront de cette expérience.
Au jeune lecteur de Lui qui ne sait pas comment s’y prendre avec les filles, je commencerais par dire que la vie est mal faite. À savoir que le moment où il saura enfin comment s’y prendre coïncidera avec l’âge où, baisse de libido oblige, il y accordera moins d’importance. Je lui donnerais ensuite le conseil de lire Lui, de s’y intéresser à la littérature avec l’interview de James Ellroy, à l’intelligence artificielle avec celle de Laurent Alexandre, au tourisme noir avec l’article dédié, etc. Pas seulement pour sa culture générale, mais parce que les filles, certaines en tout cas, apprécient les garçons avec un peu de conversation et de savoir, il existe même un marché en pleine expansion pour les hommes à l’ancienne, ceux qui savent par exemple qu’on écrit « quand même » et non « comme même ». L’avenir est à lui.
Frédéric Taddeï, qui craint que vous soyez accusés de sexisme, vous suggère de dénuder des hommes comme des femmes. Allez-vous le faire ?
Pas de mon vivant.
Au cœur du puritanisme contemporain, il y a l’affaire de la différence des sexes. Muray l’avait bien vu. L’Histoire commence avec la Chute, quand l’homme et la femme échappent à Dieu pour faire des cochonneries. Et notre monde post-historique veut revenir avant la Chute, quand les deux sexes n’existaient pas. Quel sens peut avoir un journal comme Lui, quand la différence des sexes et des sexualités est niée, voire criminalisée ?
Tout me plaît dans cette question. D’abord qu’il y soit question de Muray, le grand penseur devenu par sa disparition prématurée le grand prophète des temps postmodernes. Pas une journée sans que je me demande ce qu’il aurait écrit de tel ou tel événement, son mauvais esprit était une abondante source de consolation, la seule possible peut-être. Ensuite que le point de comparaison avec notre époque se situe dans un passé très lointain. Car « régression » me paraît le mot le plus juste pour définir la période actuelle. L’islamisme est une formidable régression, surtout quand il prend ses aises en France, pays où les femmes ont toujours occupé une place singulière. Pays où la gauche défend à présent des imams qui expliquent à longueur de prêche que la place d’une femme est dans sa cuisine et qu’elle ne saurait sortir sans être accompagnée d’un homme de la famille. Le wokisme est une régression sans doute plus spectaculaire encore de ce point de vue. L’inénarrable Sandrine Rousseau nous a ainsi expliqué qu’elle préférait les jeteuses de sorts aux ingénieurs EPR. Autrement dit que la place de Marie Curie n’était pas dans son laboratoire, deux prix Nobel à la clé, mais également dans sa cuisine à mitonner des philtres magiques au fond d’un chaudron. Ou dans une forêt par nuit de pleine lune à danser nue avec ses copines (un bon sujet photographique pour Lui, soit dit en passant). Le retour en force d’une figure autrefois négative, celle de la sorcière, dit assez la volonté d’un retour en arrière toute sous le signe du progressisme – nous n’en sommes plus à un oxymore près. Quant à la question précise de l’indifférenciation des sexes, on ne peut l’aborder sans livrer un deuxième mot-clé de l’époque : la bêtise. Nous vivons sous le règne advenu de la bêtise, nous pataugeons à longueur de journée dans cette tiède substance toxique, nous en recevons à chaque instant de pleins baquets à la gueule, nous mourrons noyés dans cette écœurante mélasse. Quiconque se définit selon les heures ou les humeurs du jour tantôt comme une femme, tantôt comme un homme, est d’une bêtise à manger du foin. D’une bêtise satisfaite, arrogante, celle qui croit pouvoir se définir en dehors des réalités biologiques de base, celle d’un docteur Frankenstein de soi-même, d’un bricoleur d’identité. Celle qui pense qu’il n’existait rien avant elle, qu’il faut faire table rase d’un passé tout entier entaché d’un nouveau péché originel, à savoir le patriarcat. La différence des sexes appartient à cet héritage honni.
Pendant que tu donnes des gages aux bonnes âmes avec ta ligne éditoriale chaste et inclusive, il paraît que des influenceurs « masculinistes » promeuvent la drague offensive et l’hypersexualisation des rapports humains. Sont-ils dangereux ?
L’invention d’un péril masculiniste est la dernière ruse en date du camp progressiste pour détourner l’attention des véritables prédateurs qui s’attaquent aux femmes. Les harceleurs du métro ou de la rue qui ne se réclament de nulle philosophie, mais de codes culturels importés sur notre sol. Les barbus iraniens qui emprisonnent, torturent, violent et massacrent des femmes au motif d’un voile mal ajusté. Pour ce qui est de la drague offensive, nous parlons en réalité de l’éternel bourrin à travers les âges. Il y a quelque temps, un type s’est vanté auprès de moi d’aborder systématiquement les passantes non loin du Louvre et de parvenir à coucher avec un certain pourcentage de celles-ci. Inutile de dire que cette sexualité d’ordre statistique et cette logique d’abattage provoquent chez moi une consternation sans mélange. La séduction consiste à se mouvoir dans une zone grise, à manier l’ambiguïté, à faire preuve de subtilité, pas à battre le pavé de ses gros sabots en débitant des phrases toutes faites à la chaîne. Plus généralement, le monde se porterait mieux sans les influenceurs masculinistes, sans les influenceuses féministes et sans les étudiants en sociologie.
Même Frédéric Beigbeder reconnaît sa défaite avec ironie et mélancolie : « Je pratiquais volontiers en ce temps-là une forme d’humour limite que je qualifierais de désuet, ce qui nous valait, plusieurs années avant #MeToo, d’être dans le collimateur des féministes[1]. » J’ai l’impression que vous vous rendez tous à l’époque sans grande résistance. Faut-il accepter les lubies totalitaires du nouveau féminisme ? Lui devrait être le porte-parole de tous les hommes excédés par la criminalisation du désir masculin. De toute façon, les déconstruits et fiers de l’être ne l’achèteront pas.
Frédéric Beigbeder a payé très cher, et fort récemment encore, de ne pas s’être rendu à l’époque, justement. En représailles du mot « hétérosexuel » dans le titre de l’un de ses livres, son domicile a été tagué, de même que la vitrine d’une librairie dont les responsables prétendaient, insupportable provocation, inviter un écrivain non homologué par la Propagandastaffel féministe à parler de son travail. Tu remarques d’ailleurs à juste titre que, sous couvert d’un vague regret, il refourgue le jeu de mots sur Georgia May Jagger. Incorrigible. Et puis ce premier numéro de Lui contient assez de propos scandaleux aux oreilles des nouvelles tricoteuses pour envoyer toute la rédaction à l’échafaud. De toute façon, nous sommes déjà coupables par notre sexe, notre âge et notre orientation sexuelle. La plainte a été déposée, l’enquête a été menée, le procès a eu lieu, la peine a été prononcée et la sentence exécutée – le tout simultanément. Oui, marre des lubies totalitaires du nouveau féminisme, je n’hésite pas à chanter avec Patrick Coutin que j’aime regarder les filles qui passent sur la plage. Si tous les hommes dans mon cas achetaient Lui, il nous faudrait en effet augmenter le tirage.
Tu es le fondateur et le président à vie du Parti foutuiste. Pourquoi la sexualité survivrait-elle au désastre qui emporte tout ce que nous aimons ?
La sexualité ne survivra pas au naufrage général, d’abord parce qu’elle sera prise en charge, comme tout le reste, par l’intelligence artificielle et des robots toujours plus performants. Pour les amateurs de conversations érotiques et/ou de galipettes, des partenaires idéaux se tiendront jour et nuit à disposition – sous réserve d’avoir rechargé leur batterie. Cette mort sera-t-elle la première ou la seconde, précédera-t-elle ou suivra-t-elle l’extinction de l’érotisme sous les assauts du nouveau puritanisme ? Quoi qu’il en soit, c’est foutu. À l’affiche d’un spectacle autour des poèmes d’Aragon, je partage chaque lundi soir la scène du Théâtre de Poche avec Judith Magre, notre ultime diva qui fêtera en novembre prochain son centième anniversaire. Et ne se cache pas d’avoir beaucoup aimé et continuer de beaucoup aimer les hommes. J’écoute Judith me raconter sa vie et me dis que les femmes ne savent pas ce qu’elles ont perdu avec l’avènement de ces temps nouveaux. Les hommes non plus. Est-ce si grave ? Après tout, les personnages du 1984 de George Orwell ne sont pas malheureux – pour la bonne raison qu’ils ignorent le bonheur, qu’ils ignorent ce qui existait avant eux. Seuls les dissidents souffrent dans ce grand roman antitotalitaire. Tous les dissidents du nouvel ordre amoureux peuvent trouver refuge sous la couverture de Lui, nous leur accorderons bien volontiers l’asile érotique.
[1] Au passage, il nous offre une dernière blague en contrebande : « J’avais ainsi titré la couverture où figurait Georgia May Jagger : “La fille de Mick Jagger donne satisfaction”. Pas sûr que ça passerait aujourd’hui. » On peut même être sûr du contraire.
Quand la fiction fait défaut, on peut toujours se tourner vers le documentaire, source inépuisable de pépites en tous genres, du plus sérieux jusqu’au réjouissant poisson d’avril.
Fantôme
L’Œuvre invisible, d’Avril Tembouret et Vladimir Rodionov Sortie le 8 avril
Connaissez-vous le cinéaste Alexandre Trannoy ? Non, et c’est bien compréhensible. Après trente ans de projets et de tournages inachevés, aucun de ses films n’a vu le jour. L’Œuvre invisible est donc, selon ses deux auteurs Avril Tembouret et Vladimir Riodionov, « une enquête haletante sur un rêveur sublime ». Leur objectif est parfaitement atteint, avec ce qu’il faut d’enquête et ce qu’il faut de rêve…Tout a commencé, nous dit-on, avec Jean Rochefort qui a été l’ami de Trannoy dans sa jeunesse. L’acteur lance les deux réalisateurs sur sa piste. Ils sont alors convaincus d’avoir mis la main sur une sorte de trésor caché du cinéma français. Avec un paradoxe des plus stimulants à la clé : plus l’enquête progresse, plus les témoins abondent, moins les traces cinématographiques émergent. On ne trouve pas la moindre bobine de ses films avortés. Rien. Des bribes de vie apparaissent au fil des entretiens : il aurait tourné avec Belmondo et avec Ventura. Trannoy aurait fait un passage remarqué en Italie. Il serait même passé par Hollywood. « C’était, racontent les auteurs, comme découvrir un continent oublié, impression renforcée par l’absence du personnage, disparu depuis longtemps. » Le temps s’est d’ailleurs invité dans la partie puisque le tournage a duré quinze ans ! Le projet a plusieurs fois été arrêté, faute de financement notamment, car les producteurs trouvaient décourageant de retracer le destin d’un perdant. Les réalisateurs le trouvaient au contraire « magnifique dans son excès d’échecs », n’hésitant pas à le qualifier de « Don Quichotte du cinéma ». Il semble d’ailleurs que c’est aussi là-dessus que s’est construite sa carrière, sur une zone de fantasmes qu’il parvenait à créer dans l’esprit de chacun, producteurs, comédiens ou critiques. À l’époque, dans les années 1960, tout le monde savait que Trannoy n’arrivait pas à terminer ses films. Mais les gens le suivaient malgré tout : il parvenait à les convaincre avec autre chose que ses films eux-mêmes. Avec du charme, de la ferveur, voire une sorte de folie communicative proche de l’inconscience.
Un incroyable casting vient appuyer cette enquête. Au premier rang se trouve donc Jean Rochefort, qui témoigne face caméra de son amitié pour Trannoy qui lui avait juré qu’il serait l’acteur principal de tous ses films. Promesse non tenue, comme bien d’autres. Mais le comédien ne paraît pas amer, tout juste nostalgique, et c’est le souvenir d’un ami qu’il a emporté dans sa tombe. D’autres disparus témoignent ainsi de leur amitié ou de leur lien professionnel avec Trannoy. C’est le cas de l’actrice Anouk Aimée, contactée pour jouer dans un film qui ne sera jamais tourné. On croise également le scénariste Jean-Claude Carrière, ravi de parler de Trannoy avec, comme toujours, un fond de malice dans les yeux. Ou encore l’acteur et producteur Jacques Perrin. Sans oublier le très regretté critique Michel Boujut qui avait mis une fois pour toutes les rieurs de son côté en adoptant cette phrase sublime comme viatique : « Je ne vais pas voir les films dont je parle, ça pourrait m’influencer. » Dans le cas de Trannoy, cela prend tout son relief. En parrain inoxydable du cinéma français, Claude Lelouch se souvient aussi du cinéaste fantôme. Et cerise sur le gâteau, il revient à Édouard Baer de parachever l’ensemble avec son tourbillonnant « bavardage » propre à rafler définitivement la mise. En une heure et 11 minutes, L’Œuvre invisible fait ainsi le tour d’une personnalité à nulle autre pareille, et pour cause. Étrange situation en vérité que de parler d’un film bien visible sur une filmographie qui ne l’est pas. Les surréalistes auraient assurément adoré cette sorte de « cadavre exquis » dont chaque contribution chasse la précédente tout en la prolongeant… Peut-être même auraient-ils été sensibles à sa date de sortie, un 8 avril, sept jours après la date fatidique du 1er. Le temps, dit-on, de créer un monde.
Disparus
Holding Liat, de Brandon Kramer Sortie le 1er avril
Le 7 octobre 2023, Liat Beirin Atzili, une institutrice, épouse et mère de famille, est enlevée avec son mari Aviv dans le kibboutz de Nir Oz où ils habitent. C’est le point de départ de Holding Liat, documentaire bouleversant réalisé par l’Américain Brandon Kramer. Passé la sidération de l’annonce de l’enlèvement terroriste, commence pour la famille de Liat (ses parents, sa sœur et son fils) une angoissante course contre la montre. Refusant un pathos trop facile, le film révèle rapidement l’assassinat d’Aviv et la libération potentielle de son épouse Liat. C’est le combat pour cette libération qui est ici raconté avec son lot de doutes, de contradictions et de frictions familiales inévitables – notamment entre un père aux fortes convictions pacifistes qui se démène et va aux États-Unis pour rencontrer des parlementaires de tous bords et un fils dévasté et débordant de colère. Le mot de la fin revient à Liat, elle-même, et c’est une parole qu’il faut impérativement entendre.
Fantôme (bis)
The Mad Dog of Europe, de Rubika Shah Sortie le 15 avril
Derrière le génial scénario de Citizen Kane réalisé par Orson Welles se cache un scénariste, Herman J. Mankiewicz (le frère du cinéaste Joseph L. Mankiewicz). En 1932, il écrit un script intitulé The Mad Dog of Europe, soit un texte absolument visionnaire, dénonçant la nocivité de la montée du nazisme en Allemagne. Reprenant ce même titre, le documentaire de Rubika Shah s’avère passionnant. Il lève le voile de ce scénario qui est hélas resté dans les cartons. Entre pressions diplomatiques attentistes et intérêts économiques bien compris, les studios hollywoodiens ont préféré enterrer sans bruit un tel projet iconoclaste. Les censeurs de l’époque ne reculèrent devant rien pour empêcher le film de se faire, allant même jusqu’à évoquer l’antisémitisme ambiant, comme dans cette note écrite à l’époque : « On accusera les Juifs, en tant que groupe, d’être à l’origine d’un film antihitlérien et d’utiliser le cinéma à des fins de propagande personnelle. » Glaçant.
Grace à L’Humanité et Élise Thiébaut, un écoféminisme critique du patriarcat a enfin voix au chapitre! La penseuse entend réhabiliter les expériences corporelles des femmes (règles, ménopause, et autres joyeusetés) pour faire la révolution, et libérer les femmes des tabous et de toutes ces affreuses normes sociales construites par les hommes.
L’Humanité verse de plus en plus dans le wokisme le plus délirant, mais également le plus cocasse.
Après avoir offert à ses lecteurs un dossier complet sur « l’offensive viriliste » et « l’hostilité masculiniste », deux piliers de la « bataille culturelle menée par l’extrême droite », selon Sandrine Rousseau, le journal a ouvert ses colonnes à Élise Thiébaut, une essayiste spécialiste de tout ce qui concerne les femmes, les titres de ses ouvrages sont là pour en attester : Les règles… quelle aventure ! ; Au bonheur des vulves ; Ceci est mon sang : petite histoire des règles ; Vierges, la folle histoire de la virginité. Le dernier en date s’intitule Chaudes : la folle histoire de la ménopause et se présente sous la forme d’une BD.Mme Thiébaut en est convaincue : la bataille culturelle, « c’est nous les féministes, nous les queers, les écologistes, les antiracistes, les animalistes, les trans et les anticapitalistes qui l’avons gagnée », s’enthousiasme-t-elle dans le quotidien communiste. Oh ! bien sûr, il y a bien encore ici où là de méchants réacs agitant le « bâton viriliste et raciste », de cruelles « fémino-nationalistes revendiquées de type Némésis » et même d’impardonnables « féministes libérales » prêtes à « sombrer dans un bain nauséabond orchestré par des médias vendus à l’extrême droite » – mais, globalement, le féminisme progressiste se porte de mieux en mieux et le fascisme recule grâce aux « femmes qui, de plus en plus nombreuses, refusent de mettre au monde des enfants ». Car si le ventre d’où peut sortir la bête immonde est toujours fécond, « il y a bien des façons d’empêcher sa fertilité », assure Mme Thiébaut. Parmi celles-ci, « la contraception, l’IVG, le sexe non reproductif et, bien sûr, le meilleur : la ménopause ! » On se demande d’abord où cette dame va chercher tout ça ; puis on tombe sur une de ses déclarations, qui semble sortie tout droit d’un nouveau manuel psychiatrique conforme à cette époque baroque : « Souffrir de maladie mentale aujourd’hui, c’est être sain d’esprit. »
Ce qui s’annonce, à gauche, à droite, au centre, a tout d’un épisode grand format de l’émission TV Cauchemar en cuisine. Sauf qu’on ne voit pas se profiler pour l’instant de costaud du genre d’Etchebest capable d’y mettre bon ordre. C’est que dans chacun de ces camps, on se prend à croire à ses chances de se voir couronné chef trois étoiles du palace élyséen…
Dès les résultats des municipales, on avait compris que ça se bousculerait au portillon. Tous, en effet, n’ont cessé de brailler sur l’air des lampions: « C’est nous qu’on a gagné ! » Considérant que la situation était moins grave que si elle avait été pire, on a vite fait de bomber le torse et de se hausser du col dans les arrière-cuisines de ces officines, même si quelque 43% des citoyens appelés aux urnes avaient préféré la pêche à la ligne ou la belote coinchée. Abstention record – hors Covid – pour les élections de proximité par excellence que sont les municipales.
Flamby au dessert ?
À gauche, la grande question est de faire figurer ou non au menu, en entrée avant le plat principal, une de ces bonnes vieilles primaires dont on y a le secret. Il y a ceux qui sont pour, ceux qui sont contre, ceux qui sont également contre mais qui font semblant d’être pour afin de ne pas se tirer dès à présent une balle dans le pied et se voir privés de dessert avant même d’être passés à table. Délicate affaire, la primaire. Le combat fratricide qui laisse des traces de gnons parfois indélébiles. Il est arrivé que ça ait marché. Le flamboyant François Hollande est passé par la case primaire avant d’accéder à l’Élysée. Il arrive aussi que ça foire lamentablement, comme la fois d’après. Alors, on se tâte… Pour LFI et son prince régnant Mélenchon, la messe est dite. Lui et lui seul ira, vu que lui et lui seul est en mesure de l’emporter. C’est lui qui le dit, alors pourquoi chercher à discuter ? À LFI, discuter n’est pas un banal aspect de la vie démocratique d’un mouvement politique, mais un fait de haute trahison doublé d’un crime de lèse-majesté. Donc, point de primaire. Des primaires, on en a envoyé assez comme ça sur les bancs de l’Assemblée et dans des conseils municipaux. Des primaires très primaires, parfois, donc on a déjà donné. Merci beaucoup.
Raphaël Glucksmann lui aussi n’est pas pour. Hollande non plus, qui peut-être ne se souvient pas bien que c’est par cette voie-là qu’il est arrivé au sommet où il a pu mettre en œuvre, pour cinq belles années, son incomparable incompétence.
Reconquêtes
Lucie Castets, qui n’abandonne sans doute pas ses vues sur Matignon, en attendant maire du XIIème arrondissement de Paris, est pour le jeu des chaises musicales de la primaire, avec grand rassemblement de la gauche, sans LFI, mais avec toute le reste de la clique. Celle qui n’a tout de même fait que 28% au premier tour des législatives de 2024. Voilà qui risque de ne pas suffire, d’autant que le parti communiste et Fabien Roussel croient en leur chance en se la jouant solo. On oublie évidemment le faramineux score aux présidentielles de 2022 du sieur Roussel : 2,8 %. Voilà qui est de nature à stimuler les ambitions. Cette fois nous aurons au programme, non pas le communisme tout venant, usé jusqu’à la corde mais « un communisme de conquêtes » (sic). Au pluriel, conquêtes. Ils ont bien pensé à « reconquête » en souvenir des très hauts scores de jadis, mais le label était déjà pris.
François Ruffin, ex-LFI, candidat pour une présidence au SMIC, est lui aussi favorable au grand pugilat façon tour de chauffe. Quant aux écolos, on ne sait pas bien. Leur « C’est nous qu’on a gagné » d’après les municipales n’a guère été audible. Il est vrai que le plein succès n’a pas été au rendez-vous, avec les municipalités perdues de Bordeaux, Poitiers, Besançon ou Strasbourg. Mais Madame Tondelier a toute raison de croire qu’un heureux événement lui sera offert dans un avenir prochain. Familial à défaut d’être politique.
Quant à l’éblouissant M. Faure, qui est probablement contre mais garde ça pour lui, il prétend être encore une phase réflexion. Et quand Faure réfléchit, à la sortie on a du lourd du très lourd. Du subtil aussi, entre pas d’accord national et accords locaux dans tout le pays, comme pour les municipales. Ça c’est du Faure au mieux de sa forme. Il paraît qu’un sein de son parti peau de chagrin tout le monde ne parvient pas à suivre. On comprend.
À droite, ce n’est guère mieux
Edouard Philippe se verrait bien y aller en solitaire. Cependant, il n’est pas pressé de partir en campagne. Il demeure fidèle au ralenti des 80 km / heure d’enchanteresse mémoire… Donc, pas de primaire pour lui. On aime la boxe certes, mais avec modération quand même. Un mauvais coup est si vite attrapé. Pas de primaire afin de « ne pas être prisonnier des partis politiques, » affirme-t-il. C’est beau, non ? Venant de lui qui n’a jamais craint de voter communiste aux élections départementales, de faire cause commune avec ce qu’il prétend combattre lors des dernières consultations nationales. Oui, c’est beau. Une chose est certaine, M. Philippe ne sera pas prisonnier de ses convictions, n’en ayant aucune.
En embuscade, trois mousquetaires en carton-pâte – en attendant mieux, le guichet n’est pas encore fermé – Retailleau et son grand ami, son merveilleux alter ego, Wauquiez ainsi que le fabuleux, l’irremplaçable Xavier Bertrand. Retailleau est contre les primaires, Wauquiez, pour une primaire élargie, s’étendant jusqu’à Sarah Knafo et Reconquête. Mais attention, n’allons pas nous méprendre, sans le RN, le parti du diable. Il y a, dans le catéchisme de M. Wauquiez, extrême droite et extrême droite. Se méfier de toute confusion hâtive, prêche-t-il avec ce sens de la cohérence qu’on lui connaît et que chacun est à même d’admirer. Et puis, au milieu du marigot, il y a Gabriel Attal, qui se voit, lui, en rescapé insubmersible du naufrage macroniste. Il y croit, fanfaronnant à la tête de son lambeau de parti. C’est beau, ça aussi. Beau d’être jeune, beau de conserver ses illusions des temps heureux.
Enfin, il reste nous autres, les citoyens. Quantité négligeable, il est vrai. Durant toute l’année qui nous sépare de l’élection présidentielle nous allons être gavés – archi gavés – de cette tambouille indigeste, nauséabonde, de ce ragoût d’ambitions personnelles à la sauce avariée. Je dois cependant à l’honnêteté de reconnaître à une personnalité politique le mérite d’avoir su donner à tous, oui à tous, gauche, droite, centre confondus, une ligne de conduite inspirée d’une indéniable sagesse, marquée au coin de la pertinence politique la plus indiscutable. Il s’agit de Clémentine Autain qui, admirable de lucidité a lancé ces quelques mots dont tous – tous absolument, je le redis – devraient s’inspirer : « Arrêtez les conneries ! »
Le député d'extrème gauche Raphaël Arnault répond aux questions du média "Blast", qui dénonce un "récit officiel" dans le cadre de l'affaire des "antifas" à Lyon. Capture YouTube / Blast.
Le député lfiste, dont des assistants seraient impliqués dans la mort de Quentin Deranque, ne se présente plus à l’Assemblée. Mal à l’aise, son parti affirme qu’il reviendra et qu’il ne compte absolument pas démissionner. Reste une question à laquelle il n’a toujours pas répondu à la presse: savait-il que ses proches étaient présents à Lyon, lors de la bagarre mortelle avec le militant nationaliste ?
Notre contributeur F. Magellan vient de publier « Le sport à l’épreuve des idéologies: Des chemises noires aux brassards arc-en-ciel » (FYP éditions) que nous vous recommandons • La rédaction.
Il avait été la vedette des législatives de 2024, auréolé de ses trois fiches S, et la révélation de la XVIIe législature. Pourtant, depuis le drame du 12 février 2026 et la mort de Quentin Deranque, Raphaël Arnault a disparu des radars. Filmé pour la dernière fois à l’Assemblée nationale quelques heures après l’événement, le député du Vaucluse a publié un dernier tweet légèrement hypocrite (« J’apprends ce décès avec horreur et dégoût. Ce que je redoute depuis des années à Lyon se perpétue »), puis a disparu pendant près de deux mois.
Raphaël ? Absent !
Depuis le 12 février, Raphaël Arnault ne répond plus aux SMS des journalistes, ne se rend plus dans l’hémicycle ni en commission. Le 26 février, il faisait encore déléguer ses votes. Puis plus rien. Silenzio stampa. Suffisant pour inquiéter la rédaction de Quotidienhier soir.
L’histoire de France a offert quelques grandes disparitions. Après la fusillade du Champ-de-Mars en juillet 1791, et alors qu’un mandat d’arrêt court contre lui, Jean-Paul Marat prend l’habitude de se cacher dans les égouts de Paris, ce qui n’arrange rien à ses problèmes de peau. En pleine Fronde, Mazarin doit s’exiler à deux reprises, d’abord à Saint-Germain-en-Laye, puis à Brühl, en Allemagne. Plus proche de nous, Jacques Vergès disparut entre 1970 et 1978, et est peut-être passé alors chez Pol Pot.
Etiam mortuus redeo
Sur les réseaux, ses collègues viennent à la rescousse. Antoine Léaument interpelle Quotidien : « Vous vous rendez compte que même Frontières n’a pas fait ça comme sujet ? Vous êtes au courant que, pendant les municipales, il y avait trois semaines de pause parlementaire et que, donc, il n’était pas plus absent que n’importe lequel d’entre nous ? Vous devriez avoir honte de ce que vous faites. » Comme si l’Assemblée nationale avait été complètement fermée pendant deux mois…
Et soudain, il revint ! Au petit matin du 1er avril, Raphaël Arnault redonna signe de vie. Répondant dans un entretien à Blast, média proche de l’extrême gauche, le cofondateur de la Jeune Garde s’explique sur son long silence : « Je n’avais pas le sentiment que prendre la parole dans ce moment aurait été très opportun pour apaiser les choses », et exprime sa « peur affreuse que la violence s’embrase dans le pays ». Emu, il ne prononce pas une fois le nom de Quentin Deranque pendant une heure d’interview.