Si Paris n’a jamais été un grand centre wagnérien, beaucoup moins que Bruxelles ou Genève pour n’évoquer que deux métropoles francophones, la capitale française tente timidement de se racheter.

Elle se veut assez didactique, et c’est tant mieux, cette exposition qui n’évoque rien d’autre que la Tétralogie. Elle débute par un survol de ce que narrent les quatre ouvrages qui constituent l’Anneau du Nibelung, chose assurément précieuse auprès de ce public français si ignorant des mythes fabuleux réécrits et mis en musique par Richard Wagner.
De lui justement, on évoque d’emblée l’engagement politique, au moment où la révolution de 1848 qui en France renversa Louis Philippe, avait gagné les Allemagnes. On l’avait vu alors sur les barricades, à Dresde, royaume de Saxe, où il vivait, chose qui lui avait valu son exil en Suisse. C’était en 1849.
Les wagnériens héréditaires
En fait, intitulée les Révolutions du Ring, cette exposition Wagner à l’Opéra de Paris, est plutôt faite pour les non-initiés que pour les wagnériens héréditaires. Il faut s’y résigner puisqu’il vaut mieux sans doute amener de nouvelles âmes et des brebis égarées dans la maison du Père, plutôt que de prêcher des tenants du culte. En revanche, elle offre l’avantage de s’adresser pédagogiquement à un large public. Elle laisse entrevoir que l’époque préromantique et romantique avait préparé la voie : Chants d’Ossian, publiés dans la seconde moitié du XVIIIe siècle en Grande-Bretagne ; dessins sublimes et textes de Victor Hugo pour Le Rhin, ou illustrations de Gustave Doré dans le livre Les Mythologies du Rhin, côté français ; résurgence, côté allemand, des mythes germaniques païens et des légendes médiévales. Elle décline en particulier les mille façons qu’on a eu, au fil du temps, de présenter la Tétralogie sur les scènes occidentales.
Wagnérisme et migraines
Si la France, à l’exception de toute une troupe hardie et brillante de poètes (Stéphane Mallarmé, Charles Baudelaire), de grands artistes (Odilon Redon, Henri Fantin-Latour), de compositeurs (Gabriel Fauré, André Messager), d’intellectuels (Catulle Mendès, Judith Gautier), de (rares) figures du grand monde où l’on se déguise en walkyrie lors de bals costumés (Marguerite de Saint-Marceaux, Elisabeth de Caraman-Chimay, comtesse Greffuhle), ou de snobs invétérés (à l’image de la Verdurin de Marcel Proust, aussi sujette au wagnérisme qu’aux migraines) qui vont bientôt pourrir Bayreuth, si la France a été si souvent rétive devant les chefs d’œuvre wagnériens, ce fut souvent pour des raisons qui n’avaient aucun rapport avec la musique ou le chant. A l’instar du scandale de Tannhäuser organisé par les crétins titrés du Jockey Club sous Napoléon III. Ou des émeutes devant l’Opéra trente ans plus tard, quand des milliers de « patriotes » dénonçaient un Wagner fort déplaisant il est vrai, considéré comme un ennemi de la France. C’était au moment de la création française de Lohengrin, en 1891.

Crispé sur des concepts antédiluviens
Alors que le Suisse Adolphe Appia avait révolutionné la façon de mettre en scène la Tétralogie, de même que le théoricien britannique Edward Gordon Craig, et que bientôt, à Bayreuth même, Wieland Wagner allait bouleverser l’antre wagnérien avec des concepts résolument novateurs, on est étonné d’apprendre qu’à l’Opéra de Paris on se crispe, par avarice ou par inintelligence pure, et en français de surcroît, sur des conceptions antédiluviennes du monde wagnérien, celles du temps de Cosima, puis de son épouvantable bru pro-nazie. Il y aura cependant, pour sauver l’honneur, les décors d’Olivier Rabaud pour La Walkyrie en 1937, ceux de Maurice Brunet pour Le Crépuscule des dieux en 1962, et mieux encore, celui d’Ernest Klausz pour L’Or du Rhin en 1941, pendant l’Occupation, devant des parterres de SS ou d’officiers de la Wehrmacht.
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Trois Français de génie
Il faudra l’intelligence de Rolf Lieberman pour confier Le Ring en 1976 à des metteurs en scène de haut vol comme Peter Stein pour L’Or du Rhin et Klaus Michael Gruber pour La Walkyrie, ouvrages enfin chantés en allemand. Malheureusement pour l’Opéra de Paris, on manqua de moyens financiers pour monter Siegfried et Le Crépuscule des dieux.
Et surtout, surtout, la même année, trois Français de génie, Pierre Boulez, Patrice Chéreau et Richard Peduzzi, révolutionnent la scène mondiale avec une Tétralogie qui demeure aujourd’hui encore une référence absolue. Mais c’était lors du Festival de Bayreuth. Et non pas à Paris, hélas !
Jeune Wotan
Magnifiques réalisations de Harry Kupfer à Bayreuth et à la Staatsoper de Berlin ; de Götz Friedrich et Josef Svoboda à Londres ; de Roberto Castellucci à la Monnaie de Bruxelles ; mais aussi transposition par Maurice Béjart de l’ensemble de la Tétralogie en une épopée chorégraphique discutable, mais audacieuse, Ring um den Ring, à la Deutsche Oper de Berlin, avec Patrick de Ban fascinant en (jeune) Wotan ; ou encore ouvrages monumentaux d’Anselm Kieffer : l’exposition dévoile mille façons d’envisager la Tétralogie et les évolutions esthétiques ou idéologiques qui la servent, et le plus souvent la desservent. Quand on a quitté ces espaces du palais Garnier qui devaient être l’accès à l’Opéra réservé à l’empereur et à l’impératrice des Français, on regrette évidemment tout ce qu’on aurait pu ou voulu y voir et qui n’y est pas présenté. Mais l’exiguïté et la complexité des espaces dédiés aux expositions à l’Opéra de Paris a contraint assurément les commissaires de celle-ci à des choix douloureux.
Le culte wagnérien

Reste un beau catalogue, de ces catalogues dont on a le secret en France, aussi intéressants sur le plan iconographique que sur celui des textes. On ne saurait en citer les nombreux auteurs. Certains thèmes, oui : les rapports de Wagner à la tragédie antique ; ses positions de révolutionnaire, voire d’anarchiste dans sa jeunesse où il côtoie Bakounine ; l’évolution de l’esthétique entourant le prologue et les trois épisodes du Ring ; le culte wagnérien en France, sujet remarquable et ô combien délicat, où la Tétralogie tient une place si particulière; l’origine de l’or volé, ou mieux, l’origine du mythe ; l’héritage du compositeur auprès de ses homologues d’aujourd’hui, un texte signé du compositeur Philippe Fénelon, par ailleurs détenteur d’une étonnante collection de photographies de tous les interprètes des personnages de la Tétralogie, telles qu’on les publiait alors pour entretenir les délires du culte wagnérien. L’ensemble de ces portraits de héros du chant est exposé à l’Opéra. Et dans les costumes de la création en 1876, s’il vous plaît ! Ces costumes qui font rire de bon cœur les wagnériens d’aujourd’hui et plus fort encore les non-wagnériens qui replongent derechef dans leur dédain farouche et leur anti-germanisme.
La malédiction du Nibelung
On n’oserait demander aux commissaires de l’exposition Les Révolutions du Ring ce qu’ils pensent des mises en scène de la Tétralogie commises par le funeste Calixto Bieto et dont le cycle complet va être repris début novembre. Il est effectivement bien fâcheux que cette exposition qui ne bouleverse rien, mais a des vertus pédagogiques certaines, surgisse au moment où la plus calamiteuse des mises en scène du Ring des Nibelungen pollue la scène de la Bastille. À croire que la malédiction d’Alberich ait frappé l’Opéra de Paris aussi bien que le porteur de l’Anneau. Ou que Wagner lui-même ait proféré un anathème sur l’Académie (alors impériale) de Musique et de Danse au temps de la cabale autour de Tannhäuser. Il faut remonter loin pour se souvenir des honorables réalisations de Parsifal ou du Vaisseau fantôme sur la scène de l’Opéra. Et c’est au Châtelet, malgré le néo-académisme de Robert Wilson, toujours plus attentif à mettre en valeur ses propres concepts esthétiques que l’essence même des œuvres qu’il était supposé servir, c’est au Châtelet qu’on aura vu, en France, la dernière Tétralogie digne d’être saluée. A l’Opéra, les réalisations récentes de Lohengrin, de Parsifal et de deux Ring des Nibelungen, aussi redoutables que destructrices, semblent prouver qu’un mauvais sort a été lancé sur l’institution. À moins qu’il ne faille incriminer rien d’autre que la fatuité de metteurs en scène qui détestent Wagner ou n’y comprennent rien. Ou celle de directeurs de l’Opéra de Paris s’affichant en experts de choix désastreux.
Exposition Les Révolutions du Ring.
Jusqu’au 20 février 2027. Pavillon de l’Empereur. Opéra de Paris-Garnier.
L’Anneau du Nibelung.
Cycle des quatre ouvrages de la Tétralogie.
Du 6 au 13 novembre et du 15 au 19 novembre
Opéra de Paris-Bastille.
Richard Wagner, les révolutions du Ring.
Catalogue de l’exposition. 192 pages.
Richard Wagner. Les Révolutions du Ring
Prix: 39,00 €
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