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Par Toutatis !

Ils sont de retour, et ils ont désormais une charte: le 15 août, des druides français se sont réunis dans le Limousin pour codifier les principes de leur vieille religion. Lutte contre les charlatans, écriture inclusive et pouvoirs supposés sur la météo: Panoramix doit se mettre à jour.


La radio ICI Limousin a récemment relaté un événement capital1. Le 15 août, à Saint-Jean-Ligoure (Haute-Vienne), la majorité des druides de France ont en effet signé, sous l’égide historique et spirituelle de leurs illustres prédécesseurs, Diviciac, Cathbad et Panoramix, la « charte des druides », un document qui fera date et qui, il convient de le noter, a été rédigé en écriture inclusive, preuve que « le/la druide contemporain(e) » n’est pas l’être farfelu et déconnecté du monde que certains imaginent. Cette charte regrette que « le Druidisme [soit] parfois la cible de charlatans cherchant à exploiter la crédulité des gens en promettant des guérisons miraculeuses ou des pouvoirs surnaturels ». Marc, druide depuis cinquante ans, tape du poing sur la table et met les points sur les « i » : « Il y a des gens qui disent qu’ils peuvent donner des ordres aux dieux ! Tout ça, c’est de la foutaise ! » En revanche, aucun doute n’est permis, « les puissances de la nature sont les divinités des Druides ».

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C’est ce « côté en phase avec la terre et les éléments » qui a attiré François Bourillon, le plus vieux druide limousin en exercice. Surnommé Merlin, celui-ci tient à préciser : « Pas Merlin l’Enchanteur de Disney. Nous ne caressons pas les arbres le matin au petit-déjeuner. » Méfiance, prévient-il, « certains ordres vous proposeront d’être druide en six mois moyennant 400 euros », alors qu’il faut en réalité compter une bonne douzaine d’années de formation aux « sciences théologiques, naturelles, divinatoires et bardiques », et, suppose-t-on, à la cueillette du gui et à la distillation de l’hydromel, pour obtenir le statut de druide. Le druide breton Arthos tient par ailleurs à protester contre les réputations de rêveurs, d’hurluberlus, voire de jobards, qui collent trop souvent à la peau de ces nobles gardiens de la culture druidique. « On porte des robes blanches et on se met en cercle pour réciter des textes », explique-t-il avant d’ajouter en scrutant l’horizon : « Il m’est arrivé de modifier le temps, de faire apparaître des nuages ou le soleil lors de cérémonies. » Par Toutatis ! Pourvu qu’il ne nous fasse pas tomber le ciel sur la tête…

  1. https://www.ici.fr/emissions/l-info-d-ici-ici-limousin/on-n-est-pas-merlin-ou-gandalf-les-druides-du-limousin-signe-une-charte-ethique-commune-7712928 ↩︎

Vénération Mélenchon

Dans notre comédie électorale, le rôle du croque-mitaine, longtemps tenu par Jean-Marie Le Pen échoit aujourd’hui à Mélenchon. Il y a des raisons d’avoir peur de la mélenchonisation des esprits. Mais rejouer contre LFI le cirque antifasciste serait néanmoins une faute. Ses jeunes électeurs ne sont ni des monstres ni des imbéciles : ils sont nos enfants, et nous sommes responsables de leur crédulité.


D’accord, ça fout la trouille. La raison et les sondeurs ont beau nous dire que la victoire de Mélenchon est l’une des issues les plus improbables de l’élection présidentielle, qu’il n’existe aucun scénario où il remporte le deuxième tour, une petite voix apocalyptique nous susurre qu’en politique rien n’est jamais joué d’avance, que l’Histoire regorge de coups de théâtre fâcheux et que des autocrates arrivés au pouvoir par les urnes, ça s’est déjà vu. Attention, ça ne signifie pas qu’il lancerait une chasse aux juifs. Son installation à l’Élysée donnerait sans doute des ailes à ceux qui pensent faire le bien en traquant, ostracisant et insultant les « sionistes ». Mais Mélenchon-président, ce sera d’abord la chasse aux riches et ultra-riches, ce qui pour lui comme pour Hollande en son temps, commence à 4 000 euros par mois. Du reste, il n’enfermera pas les nouveaux koulaks dans des camps ni ne les pendra à des réverbères. Il se contentera de les ruiner – comme il ruinera les 92 % de contribuables « honnêtes » auxquels il promettait la prospérité dans un entretien d’anthologie au Figaro : « Notre programme augmentera le pouvoir d’achat par le blocage des prix et les baisses d’impôts pour 92 % des contribuables. Certes, ce n’est pas tout le monde. Et pas ceux qui sont en haut de la pile, qui gagnent plus de 4 000 euros par mois et surtout les grandes fortunes1. » Mélenchon est le rejeton très réussi de Robespierre, Lénine et Trotsky. Il semble croire pour de bon que la parole politique est performative, qu’elle peut par sa simple force changer le réel et rééduquer les hommes. « À bas l’improvisation permanente […]. Dans tous les domaines, il faut identifier, prévoir, organiser, discipliner », a-t-il lâché durant son discours de clôture des Amfis (les amphis de LFI). Le Parti décide, l’intendance suit.

Calmons-nous et buvons frais. Il n’y a pas dans notre pays 51 % de gogos prêts à acheter ces bobards – et à prendre le risque d’être « disciplinés » à la schlague fiscale. Au-delà du rapport fantasque que les Insoumis entretiennent avec les réalités économiques, finement analysé par Gil Mihaely dans notre dossier du mois, une nette majorité de Français déclarent avec constance aux sondeurs et autres oracles qui scrutent leurs entrailles collectives que Mélenchon est dangereux pour la paix civile et la démocratie, et qu’il l’est bien plus que Marine Le Pen. Plus il soude son socle, plus il effraie le reste des électeurs. Pour beaucoup, ce sera « Tout-sauf-Mélenchon ». Pour votre servante itou.

Mélenchon, le nouveau Père Fouettard

Dans notre comédie sociale, Mélenchon is the new Le Pen. Les résistants de la rive gauche ayant échoué à faire porter à la fille le chapeau du père, il remplace progressivement le vieux briscard d’extrême droite dans le rôle du Père Fouettard dont on menace les électeurs s’ils votent mal. Il y met du sien. Antisémitisme maquillé ou pas, haine du libéralisme, croyance fanatique dans le dirigisme économique, appel à la rue contre les urnes, complaisance théorique et pratique avec la violence politique : comme « totalitaires d’atmosphère », les Insoumis sont plus crédibles que les électeurs de Marine Le Pen – et même que ceux de Jean-Marie. Les antisémites de fin de banquet qui votaient Le Pen malgré ou peut-être à cause du point de détail ne justifiaient pas le meurtre d’enfants juifs, en tout cas pas devant les caméras. Si certains applaudissaient de vieux crabes nazis, ils s’en cachaient. À LFI, de sympathiques jeunes gens en lutte contre les inégalités et pour la paix dans le monde ovationnent sans états d’âme un type dont le plus haut fait d’armes est d’avoir essayé de tuer un rabbin.

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Le plus fort, c’est la jonglerie qui parvient à draper cette rhétorique brutale, ces comportements fascistoïdes et ces affects épurateurs dans le manteau de la Résistance et de l’antifascisme. Une bonne partie de la jeunesse des villes est fermement convaincue que Mélenchon est le seul rempart contre la peste brune et que, comme il l’a proclamé sans vergogne aux Amfis, la droite, le centre et le Rassemblement national forment désormais « un bloc idéologique unique ». Eux et nous. Quand on se rappelle qu’aux dernières législatives, les dirigeants de la droite, de Bertrand à Retailleau, ont encore accepté l’oukaze du « barrage républicain » (contre le RN), le gars est ingrat. Toutefois, le sous-texte visait plutôt les sociaux-traîtres, ces socialistes qui refusent de se rallier, dont notre journaliste infiltré nous apprend qu’ils ont été copieusement hués sous les tentes berbères accueillant les rencontres : « Ils sont déjà là, tout trouvés, tout désignés, les enfants de ceux qui, nous voyant nous avancer vers la victoire, commencent déjà à se dire : “Plutôt Hitler que le Front populaire.” Version XXIe siècle des capitulations, des trahisons de la génération qui l’a déjà dit une fois. » Passons sur les raccourcis historiques, on a compris l’idée. Mélenchon se trompe. Mes indécrottables et chers amis soc-dem jurent encore que si le funeste duel advient, certes, ils ne voteront pas pour lui, mais que jamais au grand jamais, ils ne donneront une voix à « l’extrême droite ». J’aime à penser que, si le leader Insoumis était en position de gagner, dans le secret de l’isoloir, ils se raviseraient. En attendant, inutile de discuter, c’est religieux. Et qu’on se rassure : perso, entre Hitler et Mélenchon, je n’hésiterais pas. Je voterais Mélenchon sans gants Mapa2.

Face au FN, le « cordon sanitaire » a eu pour prix exorbitant le bannissement symbolique d’un nombre croissant d’électeurs, « ploucs », fachos et autres déplorables qui « roulent au diesel et fument des clopes », sommés d’assister en silence à la destruction de leur monde

Ne rejouons pas le cirque antifasciste

Face à cette pantalonnade résistante martelée par la propagande francintérienne, on est tenté de monter dans les tours antifascistes et de retourner à l’envoyeur ses glapissements outragés. No Pasarán toi-même ! Après tout, me souffle-t-on, avec le RN, ça a marché. En réalité, le chantage moral « perds ton siège ou perds ton âme » n’a pas servi à contenir le FN (il n’y avait pas besoin de ça) ni à frapper d’interdit l’antisémitisme, mais à barrer l’accès du pouvoir à la droite. À vrai dire, cette discussion est assez théorique car aucun des ingrédients nécessaires pour rejouer cette pièce contre Mélenchon n’est présent dans le paysage : pas de Mitterrand capable d’ourdir un piège aussi machiavélique, ni de système médiatique prêt à couvrir cette manipulation des affects historiques. En prime, quand le FN était la mouche du coche de la droite, LFI est le pivot de la gauche, la puissance dominante devant laquelle nombre d’échines socialistes finissent toujours par se courber. Ça change la donne.

L’indignation en bande organisée, c’est gratifiant. Mais c’est intellectuellement indigne, moralement désastreux et politiquement problématique. Après s’être moqué sur tous les tons des bouffonneries des Jean Moulin de cour d’école, il serait inconséquent de se glisser dans leur costume. Aujourd’hui comme hier, les références rituelles aux années sombres n’éclairent pas le présent. Qu’il y ait dans l’inconscient de Mélenchon comme dans celui de JMLP des ressemblances, des réminiscences, des images d’autrefois qui ressurgissent comme cette affiche représentant Hanouna en nouveau juif Süss, c’est possible, pour être polie. Ses adversaires le savent déjà et ses fidèles sont convaincus qu’on leur ment. Et quand on insiste et qu’on brandit des preuves, ils finissent par se dire que, dans cette histoire de juifs qui arrivent à faire taire tout le monde, tout n’est peut-être pas faux. S’ils sont antisémites, c’est sans le savoir. Leur répéter en boucle que c’est mal n’est d’aucune utilité.

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Face au FN, le « cordon sanitaire » a eu pour prix exorbitant le bannissement symbolique d’un nombre croissant d’électeurs, « ploucs », fachos et autres déplorables qui « roulent au diesel et fument des clopes », sommés d’assister en silence à la destruction de leur monde. Fabius concédait qu’ils donnaient de mauvaises réponses à de bonnes questions. Après lui, on a interdit leurs questions. Quarante ans après, ils n’ont pas disparu et leurs questions sont devenues radioactives. Le pays n’a rien gagné à les écarter du jeu, sinon de perdre du temps. La gauche non plus : une fois trouvée la martingale universelle du combat contre « l’extrême droite », elle a cessé de réfléchir pour servir un discours neuneu plein de bons et de méchants. Nul besoin d’être un ravi de l’État de droit pour penser que seuls le Parlement et la Justice sont légitimes pour expulser certaines idées de la discussion civique et encore qu’ils doivent le faire avec la main qui tremble. Si un parti est légal, il est républicain, point.

Ce sont nos enfants

Il y a tout de même une bonne raison d’avoir peur de Mélenchon : la séduction croissante qu’il exerce dans la jeunesse et qui pourrait le conduire au deuxième tour, perspective pour le moins déprimante. Ce charme vénéneux se déploie dans tous les lieux où se fabrique l’esprit d’une génération, des amphis aux médias publics, des théâtres subventionnés aux salles des profs, de YouTube à TikTok. On ne le combattra pas par les sermons, comme le répète un ami politologue qui émarge plutôt à droite : « Les électeurs de Mélenchon ont peut-être des motifs d’indignation et d’émotion qui ne sont pas les miens, mais ce sont des gens normaux qui veulent préserver ou changer leurs conditions d’existence. Alors oui, on peut remporter un succès de tribune en les traitant de tous les noms. Si on veut combattre Mélenchon efficacement, il faut les prendre au sérieux. »

De jeunes manifestants font la chenille lors d’un rassemblement en faveur d’un gouvernement du Nouveau Front populaire. Paris, 14 juillet 2024. © Chang Martin/SIPA

Comprendre plutôt que juger, c’est la ligne de ma copine socialo Françoise Degois qui lance un appel à cette jeunesse pour la détourner du candidat Insoumis. On a d’autant moins le choix que ce sont nos enfants – enfin plutôt les vôtres, mais j’en assume la responsabilité collective. Il faut donc ravaler ses haut-le-cœur et passer sur le folklore islamo-gauchisto-palestiniste, d’ailleurs réduit à la portion congrue cette année. C’est ce qu’a fait Jean-Baptiste Roques. Avant de se rendre aux Amfis, il s’est délesté de ses certitudes et préventions. On dirait même qu’il a été un brin attendri. Son reportage vaut le détour, car il nous extrait des archétypes et des caricatures. À Châteauneuf-sur-Isère, notre infiltré a croisé peu de keffiehs et à peine deux voiles islamiques. « Ici, écrit-il, le militant moyen est plutôt jeune et urbain. Étudiant enseignant en début de carrière, intermittent du spectacle, travailleur social, fonctionnaire territorial. » Autrement dit, peut-être que le centre de gravité politique des Insoumis n’est pas défini par les éructations anti-israéliennes de Rima Hassan ou les âneries décoloniales de Danielle Obono mais par une sorte de marxisme sommaire, vaguement pimenté par les fanfreluches ethno-identitaires de la Nouvelle France. C’est l’intuition de l’ami chercheur : « Le point commun à tous les électorats de Mélenchon, c’est qu’ils vivent ou aspirent à vivre d’argent public. » D’où son succès auprès des intellos-précaires, ces jeunes à qui on a raconté que leurs diplômes en théorie du genre allaient ouvrir les portes de la gloire et du pouvoir intellectuel. Les maoïstes et autres gaucho-délirants d’antan ont certes dit un paquet de sottises de compétition, mais ils avaient lu des livres et beaucoup avaient la tête bien faite, de sorte qu’ils ont pu passer au Rotary Club et devenir d’excellents publicitaires, industriels ou journalistes. Le sociologue appointé par une association, l’instituteur contractuel ainsi que tous ces petits fonctionnaires occupant des emplois publics créés à jet continu par la droite comme par la gauche (version moderne des ateliers nationaux), sans parler de tous ceux qui vivent directement de subventions, n’ont aucune chance de s’en sortir sur un marché compétitif. Quand Mélenchon affirme que la « dépense publique crée du bien-être3 », pour eux, ce n’est pas une énormité économique, c’est une certitude existentielle.

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Quoi qu’en pense ma chère Françoise, un autre trait commun à cette génération est en effet la faiblesse de sa formation théorique – et je pèse mes mots. Si tant de gens et singulièrement tant de jeunes gobent la bouillie sectaire et simplette de Rima Hassan sur la Palestine, Léaument sur la police ou Mélenchon sur la dette publique, c’est qu’ils n’ont pas les moyens intellectuels d’accéder à la complexité du monde, donc au doute. Et s’ils ne les ont pas, c’est en grande partie parce que nous avons consciencieusement détruit ou laissé détruire l’École. On leur a tellement et si bien menti en leur décernant des diplômes-Potemkine qu’ils ne savent même plus qu’ils ne savent pas. Il faut commencer par le leur apprendre. Nous avons une responsabilité envers la génération Mélenchon : c’est nous qui l’avons fabriquée.


  1. Jean-Luc Mélenchon : « Macron est fini, ses soutiens et la droite vont devoir choisir entre nous et le RN », Le Figaro, 20 juin 2024. ↩︎
  2. Si vous êtes trop jeune pour avoir la réf’ comme disent les jeunes, sachez qu’en 2002, les belles âmes de gauche ont annoncé qu’elles voteraient Chirac avec des gants Mapa et des pince-à-linge sur le nez. Certaines l’ont fait. ↩︎
  3. Le Figaro, op. cit. ↩︎

Écrivains français ou écrivains en France?

En 2012, un mauvais titre a suffi à enterrer Richer Millet sous cent-vingt signatures indignées. Le proscrit revient d’entre les morts avec L’Écrivain français. Tombeau. Il n’y aurait plus ni langue, ni histoire, ni paysages capables, en France, de produire de grands hommes de lettres.


En 1985, au terme de sa recension d’un livre que venait de faire paraître Philippe Muray, Bertrand Poirot-Delpech, voix fort autorisée du Monde des Livres, vendait la mèche: « Mais au total, Le XIXe siècle à travers les âges – le livre en question – mériterait de faire un petit événement si le public était encore libre de sa curiosité ». Terrible aveu, qui n’a rien perdu de sa vérité, voire en a gagné. Car, en effet, si nous étions encore libres de nos curiosités, L’Écrivain français. Tombeau, le livre que publie Richard Millet, mériterait de faire un petit événement. 

Sauf que libres nous ne le sommes plus, et singulièrement lorsqu’il s’agit de Richard Millet. On se souvient : 2012. Un livre, plus exactement un titre1, mit le feu aux poudres : Éloge littéraire d’Anders Breivik. Un feu qui, de toute évidence, couvait depuis des années – tout en continuant de le célébrer, les journalistes s’interrogeaient : Millet ne glissait-il pas sur la pente d’un nationalisme dont la généalogie remontait, horresco referens, à Barrès. Enfin, soupiraient-ils d’aise, Millet se démasquait. « Fasciste », on le soupçonnait ? « Fasciste » il était. Annie Ernaux avait rendu son verdict dans une tribune publiée dans le quotidien Le Monde entraînant à sa suite quelque cent-vingt pétitionnaires. C’en était fini de Millet. 

Avec un tel titre, Éloge littéraire d’Anders Breivik, Millet leur facilitait assurément la tâche. Seule ici l’épithète “littéraire” importait mais il leur fut très aisé de l’ignorer et de se jeter avec avidité sur le terme d’« éloge », éloge en l’occurrence d’un épouvantable meurtrier enivré d’idéologie. 

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Cette mise au ban permit d’occulter l’enjeu littéraire et civilisationnel, majeur cependant. Quel avenir, et déjà quel présent, pour la littérature, dans un pays « qui s’oublie » ? À quelle fécondité littéraire peut prétendre un peuple qui ne prend aucun soin de sa personnalité propre – personnalité, plutôt qu’identité, terme plus fidèle, me semble-t-il, à l’esprit de Millet. Jamais, sauf erreur, le mot identité n’apparaît sous sa plume. Trop abstrait, trop peu évocateur, trop peu charnel. Souvenons-nous de Gracq, un de ses maîtres : un écrivain qui “n’a pas un goût quasi charnel pour les mots, pour leur corpulence, leur carrure, pour leur poids de fruits ronds” n’est pas écrivain.  Il est “ celui qui ne lit pas, qui ne sait d’ailleurs pas lire, et condamné à livre clos.”

Et si nous avions encore la passion de penser, si nous demeurions dignes de notre réputation de pays amoureux de la liberté et de la dispute, de la littérature aussi, nous n’aurions pas, docilement, obéi à nos Minos de profession, expédiant Millet en Enfer dans l’espoir de le voir dévoré par les flammes et être ainsi délivrés des questions qu’il avait la témérité de mettre à l’ordre du jour. 

On peut n’être pas d’accord avec la thèse de Millet – thèse ne convient pas d’ailleurs car il n’est rien de théorique dans sa position, elle est ancrée dans la vie et dans sa vie -, il l’argumente, la fonde, elle se discute donc.

Le procès fait à Richard Millet 

La question que pose Millet n’est pas de savoir s’il y a encore aujourd’hui, et s’il y aura toujours demain, des écrivains en France, mais bien des écrivains français, pour reprendre la distinction significativement – tout l’esprit de la macronie s’y trouvait en effet résumé – établie par celui qui n’était alors que candidat à l’élection présidentielle. Si pour Emmanuel Macron, un écrivain français, ça n’existe pas, seuls existent des écrivains en France ; pour Millet, que ça n’existe plus, ou soit en voie très avancée de disparition, il s’interroge précisément, mais sans conteste, ça a existé. S’il n’est de point d’interrogation après Tombeau dans le titre, il en est un dans le texte : l’écrivain français est-il déjà au tombeau ? demande-t-il. Ou bien est-il possible malgré tout de maintenir vivant le flambeau ? Et à quelles conditions ?

Une chose est certaine : si, face à l’adversité, Millet a connu la tentation de signer la reddition. Il n’y a pas cédé. Cela a-t-il encore du sens et de la légitimité de se penser et de se vivre comme écrivain français ? Oui, répond Millet. Quelle que soit l’hostilité, l’étrangeté du monde, il faut continuer à “écrire sans frémir”, écrire “pour secouer les cendres du langage”. 

Millet se refuse à signer la reddition. Il faut continuer à « écrire sans frémir ». Cela suppose de se tenir à l’écart afin de « garder foi dans la langue et la littérature ». Cela suppose de « vivre séparé de la meute », condition sine qua nonpour garder foi en notre langue et dans la littérature”. Mais cet écart, cette séparation ne saurait être confondue avec une capitulation.  La dissidence, rappelle magnifiquement Millet, est « un fait de haute civilisation » 

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Quelle littérature, demande Millet, quelle humanité, devrions-nous tous nous demander, peut bien se lever dans un pays qui s’étiole historiquement ? Qui ne se vit plus et ne conjugue plus qu’au présent – et la chose s’entend de manière éclatante et cruelle dans la langue ? La nécessité, l’urgence même de son propos est là. L’immigration de masse est d’autant plus destructrice qu’elle arrive à et dans, un pays qui est “une horizontalité sans mémoire”. La question n’est pas de savoir si le passé est ou non présent, mais s’il nous parle, s’il nous forme, nous institue, nous fonde et nous oblige. Des siècles nous regardent. Qu’est-ce que la responsabilité politique, celle des hommes d’Etat comme des citoyens que nous sommes sinon de répondre de nos actions et de nos décisions devant les vivants, certes mais les morts et ceux qui viendront après nous ? Pour faire un peuple, le présent ne suffit pas ! Or, Millet l’observe, tout ce qui dit la généalogie, la filiation est évacuée ainsi parle-t-on d’“intercesseurs pour ne pas dire pères, vocable aussi malsonnant que nation ou patrie dans la culture de gauche”    

Mesuré à cette aune – celle de l’épaisseur temporelle -, que l’on soit de souche comme il ne faut pas dire, ou qu’on ne le soit pas, il n’est pas totalement sans objet de se demander si ce n’est pas seulement l’écrivain français qui est au tombeau mais non moins le Français tout court ?

Qu’est-ce qu’un écrivain français ?

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un écrivain français ? C’est un écrivain qui ne se conjugue pas au seul présent. C’est un écrivain doté d’une épaisseur historique, un être qui est tout le contraire d’un amnésique, dont la langue est maçonnée,  les mots sont chargés d’échos ; un être “cultivé”, au sens le plus originel du terme, à l’image du travail de la terre, labouré par cet héritage mais aussi un héritage qu’il aura labouré en première personne  – il faut lire à cet égard, et toute affaire cessante, les conseils prodigués à l’apprenti écrivain par ce magnifique professeur qu’est Bruno Lafourcade dans Derniers feux, et notamment le chapitre III, « Faire la guerre avec Alexandre ». Transmettre n’est pas communiquer : c’est enseigner de telle sorte que l’héritage se mue, transmue en substance propre ; en faire le fondement de notre personne et non un simple ornement, comme nous l’enseigne Montaigne.  

La France n’est pas une réalité contractuelle, juridique, elle est une histoire. D’où le mot qui était le sien dans Le Dernier écrivain : « Écrivain français, hors nationalité » – ce n’est pas la carte d’identité qui fait le français, pour Millet, c’est la sédimentation. 

Et puis l’écrivain français se signe dans son style – « mémoire de la langue », dit Millet ; le style, c’est un rythme, une scansion, Merleau-Ponty en faisait un analogue de la démarche – et de fait, chaque nation à sa manière propre de se déplacer. D’où le tourment qui habite Millet depuis des décennies : Quels écrivains peuvent bien jaillir de ces sols lavés comme des grèves que sont les Français tels qu’on les fabrique depuis les années 1970 ? Quelle littérature attendre des fleurs coupées que nous sommes devenus, doublement coupées, sans racines, sans sèves géographiques ni historiques ? Un pays qui ne se regarde plus comme « un chef-d’œuvre de la civilisation » et ne donne plus à connaître, à comprendre, à aimer peut ouvrir tous les ateliers d’écriture qu’il veut, il fabriquera en série des êtres qui écrivent, non un écrivain français.  

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 « Un pays qui tient à sa langue est un pays qui tient bon », disait magnifiquement Gide. Millet ne dit pas autre chose, qui demande à la France de tenir à sa langue, mais aussi à ses mœurs, à ses paysages, à son histoire. Et s’il demande à la France, comme il le demande à chacun des pays, de tenir bon, c’est qu’un pays qui tient bon, un pays à la personnalité bien affirmée, bien tranchée est la condition non pas suffisante assurément, mais nécessaire pour qu’il y ait encore une littérature.  

Non que Millet verse dans quelque déterminisme que ce soit. Notre romancier n’est pas, à cet égard, Taine. Les conditions de l’écriture, comme de la vie au demeurant, ne sont pas des conditionnements. Il y a du jeu. Millet est on ne peut plus clair sur ce point : « l’écrivain, “amoureux de la langue” » : « Je ne comprends pas ce propos. On est à l’écoute de la langue, on la connaît, on vit en elle, on ne l’aime pas plus qu’on ne la hait ; elle nous est donnée, à nous de la déployer, cette langue-mère ou élue pour écrire. Pas de psychologisme, cette tare des irénistes. Elle est une épreuve quotidienne, parfois source de joie, souvent de combat avec l’ange dont les ailes remuent la nuit et annonce la clarté du jour ». Ne nous trompons pas. Ce n’est pas l’immigration de masse que Millet met d’abord en question mais bel et bien une France, très exactement ses élites, politiques, culturelles, éducatives, parfaitement indifférente à la continuité historique de leur pays. Et ce depuis les années 1970 et une pédagogie progressiste qui, avec l’alibi de la liberté, renonça à former des Français.  Et le résultat est là : Une France qui ne forme plus des êtres instruits de la singularité française, connaissant leur langue, non pas telle que l’écrivent et telles que la parlent nos journalistes, nos politiques, nos élites en général, mais telle que les écrivains, eux, qui en ont exploré, développé, cultivé toutes les ressources, nous en découvrent le pouvoir de révélation – le mot qui dit la chose est lumière, phare ; “la précision” pour l’écrivain ? C’est comme pour le soldat à la guerre, dit magnifiquement Millet, “une question de vie ou de mort” ? Comment, une France qui ne se regarde plus comme “un chef d’œuvre de la civilisation”, pourrait-elle encore donner naissance à des êtres qui aspirent à en continuer la chronique ? Toute civilisation qui a atteint un certain stade de développement prend une assurance contre l’avenir, contre les nouvelles générations potentiellement destructrices en lui enseignant ce qu’est, ce qu’a été cette civilisation, explique Werner Jaeger dans Paideia.

Une littérature ne pousse pas hors-sol

Ce qui était une évidence et qui, somme toute, fait et fonde le politique, le professeur, le conservateur de musée, le père de famille, s’est perdue, quand elle n’a pas été regardée comme coupable, à partir des années 1970. Il nous est devenu, il est devenu indifférent à nos élites, politiques, culturelles, éducatives, d’assurer un avenir au passé.  Le résultat en est que les générations qui se sont succédé depuis lors ont été privées de milieu nourricier. Qu’est-ce qu’un homme sans son histoire, sans l’histoire du pays dans lequel il entre en naissant, sans sa langue, cette langue dans laquelle le passé a son assise indéracinable ? Un produit de la nature, rien d’autre, disait Hannah Arendt. 

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Le résultat était fatal, et funeste : l’homme s’étiole, se mécanise, s’artificialise – et le robot conversationnel en passe de devenir l’interlocuteur privilégié de la jeunesse notamment, ne fera qu’aggraver la chose mais elle n’en est pas la cause. Se figure-t-on bien à quoi ressemblera une humanité qui aura été vampirisée par le langage totalement formaté, mécanisé de leur « chatbot » ? Le monde de l’édition s’inquiète de la rivalité naissante de l’intelligence artificielle générative, il a raison : nos librairies sont déjà envahies de produits sans couleur, sans saveur, d’une platitude accablante, ânonnant le même « message ». Entre le produit de l’écrivain anywhere et de je ne sais quelle IA, on n’y verra que du feu.  

« Les enfants de l’esprit sont tous laids », disait Alain. Nous ne sommes plus que des esprits. Précisons que le péril n’est pas en la demeure de la seule France : c’est la fécondité littéraire de l’Europe tout entière qui est menacée. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre ne se montrent guère plus zélées que la France dans la préservation et le sauvetage de leur personnalité propre. Le laminoir bruxellois n’est pas seul ici responsable, la machine à broyer les singularités nationales et par conséquent les littératures qu’elles fécondaient, sévit au sein de chacun de nos pays, et nos élites culturelles en sont les agents les plus assurés. Les autres continents se montrant plus jaloux de leur particularité, les écrivains sont moins menacés de dessèchement, de stérilité, de mécanisation. Pourtant l’Europe aura été grande en raison de ses histoires différenciées, rivales et exaltées, fuyant le cauchemar de l’unité écrasante.

Le corps de la France

Rien de ce qui arrive à la France, au corps de la France ne reste donc sans conséquence sur ce qui s’y écrit, d’où l’attention que Millet prête au devenir de ce corps. Ainsi le livre ouvre-t-il sur la Nouvelle-Calédonie, sur son éventuelle indépendance. Rester ou non dans le giron de la France. Quel lien avec la littérature ? se demandera le lecteur qui s’apprêtait à lire une réflexion sur l’écrivain français. En quoi « le souci de maintenir ces territoires lointains dans un ensemble français » peut bien concerner non pas seulement Richard Millet, le Français, le citoyen mais l’écrivain en tant qu’écrivain ?   

L’écrivain de Millet est un être incarné, comme tout homme. Il ne fait pas exception. Ou plutôt si, car il a besoin plus que tout autre de recevoir. Le vocabulaire de sa sensibilité doit être une infinie richesse. Millet établit un lien essentiel, organique, écrirai-je si je ne craignais qu’on s’en saisisse pour biologiser la position de Millet, entre l’écrivain et sa terre natale. De même le comédien français n’est pas le comédien italien, espagnol, suédois – il faut relire lire, relire Le Corps politique de Gérard Dépardieu (et aussi dans Causeur, les articles de Yannis Ezziadi, fin limier de la disparition des « gueules » au cinéma, l’uniformisation des voix, l’évanescence et l’interchangeabilité des physionomies).

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Pourquoi, plutôt que de se vouer tout entier à son métier d’écrivain, s’est-il toujours mêlé – j’emploie le verbe à dessein – de ce qui arrivait à la France ? On ne comprend rien à l’attention obsédante, obsessionnelle que Millet porte aux changements et mutations qui affectent nos mœurs, si l’on détache2 cette obsession de l’objet qui la fonde. Et l’on transforme en simple commentateur de l’actualité et pamphlétaire de la décadence française, l’homme qui ne peut se résoudre à voir advenir un monde qui aura totalement détruit, ruiné le sol sur lequel pouvait pousser, éclore ces grandes choses que sont les grandes œuvres littéraires, mais aussi et l’on sait le mélomane qu’est Millet, musicales, plastiques. Une France qui s’est si bien perdue qu’elle a tari la source à laquelle s’abreuvaient et se formaient ceux qui portaient une œuvre.  

Et c’est ainsi que l’on passe à côté de ce que le spectateur engagé qu’est Millet apporte sinon d’unique, du moins de rare, précisément parce qu’il est écrivain Millet : une attention constante à la réalité sensible de la France. Tous ses sens sont en éveil. Il ouvre les yeux, il tend l’oreille, il hume, flaire, goûte.  Le beau et le laid sont ses boussoles morales. 

Le gourmander et le sommer de présenter ses excuses comme cela se produisit sur un plateau de télévision – et comme, hélas, il s’exécuta – lorsque, appelé à commenter la cérémonie de clôture des JO d’hiver de Milan, il avoua sa « préférence » – esthétiquement fondée – pour l’interprète de la Traviata au spectacle offert par l’une des chanteuses de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, c’était délégitimer un critère cependant absolument majeur d’appréciation de la décadence français. 

« Tout commence par le corps », disait Nietzsche. Tout c’est-à-dire la civilisation et c’est bien aussi par là qu’elle finit. Millet est tout regard. Il est aussi tout ouïe et là, il y a de quoi être effondré car s’il est bien une raison de conclure à la décadence française, c’est en tendant l’oreille à la langue que nous sommes venus à parler, « lieu et révélateur » d’une « trajectoire de déchéance ». 

« Nous serons bientôt les derniers à savoir correctement la langue » : il faut être sourd, ou indifférent, pour lui donner tort. La réalité est bien là : des « locuteurs absents à la langue ». Indigence du vocabulaire, assurément, mais plus cruellement encore de la syntaxe et aussi du phrasé de la langue française. La diction est piétinée sans aucun tremblement y compris par ceux qui étaient censés être ses gardiens : les acteurs. « C’est dans les langues et avec elles que meurent les civilisations ».

De la stérilité littéraire à la stérilité de l’époque

Je préciserai un point. Ce texte peut être lu comme une défense et illustration de Millet – pourquoi pas – mais là n’est pas mon objet. Si je considère que ce livre eût mérité de faire un petit événement, si je tente de rendre à la position de Millet son sens rigoureux, si j’attache ainsi à l’épurer de toutes les scories qui la parasitent – et Millet a sa part de responsabilité dans ce parasitage, il donne par trop pâture à ses ennemis comme à ses faux amis contents de retrouver leurs marottes respectives, ainsi dans ce livre, j’y ai fait allusion dans une note,  use-t-il et abuse-t-il du mot « wokisme » – , c’est que non seulement il me semble jeter la lumière la plus vive sur la stérilité littéraire qui se vérifie année après année mais plus largement et terriblement la fadeur généralisée.

La stérilité littéraire d’abord. Même si je n’ignore pas que des écrivains français, il en reste, et certains en effet continuent de nous être nourriciers. Il n’en reste pas moins qu’on a connu période plus féconde et ce que j’ai exposé de la réflexion de Millet me semble jeter une lumière des plus vives sur la crise du livre, crise qui concerne toute la chaîne du livre, mais dont une des causes est la qualité de ce qui se publie aujourd’hui. Je suis convaincue que la sécheresse littéraire s’explique par le fait que la vie est vécue au seul présent, conséquence fatale de la rupture de la transmission et de l’idolâtrie de l’émancipation. 

Un point de comparaison. Millet n’est pas la seule âme inquiète. Mathieu Terence n’est pas plus en repos, en témoigne le petit livre qu’il fit paraître au printemps dernier Littérature d’ameublement3 qui n’est pas sans objet ni trouvailles mais décevant finalement. L’auteur a l’art des formules qui font mouche : fini les livres, voici venu le temps des « bouquins », de l’écrivain converti en simple « livreur » autrement dit répondant à une demande -, le critique littéraire remplacé par le « journaliste-livre ». L’auteur se réclame de La Littérature à l’estomac, et confirmant leur statut de simple « extracteur de résumé », comme disait Edith Wharton dans un texte méconnu, Le Vice de la lecture,  mais autrement cinglant car mettant en cause l’impératif démocratique de la « littérature pour tous », les « journalistes-livres » la lui concédèrent, sauf que Julien Gracq lui mettait en question la terreur que faisait sévir dans les Lettres les existentialistes et dix ans plus tard, dans une conférence plus remarquable encore, nommément Sartre. Or, pour Mathieu Terence, la clef qui ouvre toutes les portes est d’une simplicité d’épure : « la mainmise de l’industrie » sur l’art d’écrire ! C’est un peu court, jeune homme ! Croit-on vraiment que Vincent Bolloré soit pour quelque chose dans l’invasion des librairies par des ouvrages amorphes, atones, asservis aux idoles de l’heure et dépourvus de tout pouvoir conquérant ?

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Stérilité généralisée. S’il est une chose qu’on sait de Millet même quand on n’a pas ouvert un seul de ses livres, c’est qu’il est un farouche adversaire de l’immigration massive qui fatalement change la physionomie et de la transformation de la France en pays multiculturel. Mais Millet fore plus profond. Son objet premier est bien l’avènement d’une humanité aplanie sur le présent, sans mémoire, sans écho. Autrement dit, la forme d’humanité – si tant est que l’on puisse encore appeler cela humanité – que dans l’indifférence générale, nous laissons, bien légèrement, advenir. 

Le tourment de Millet devrait être le nôtre : Qu’attendre de ces fleurs coupées que nous sommes tous, ou presque, devenus ? Journalistes, politiques, professeurs, intellectuels… Combien, et notamment parmi ceux qui aspirent à présider à la destinée de notre pays, peuvent prétendre être autre chose que des « ombres sans substance », des « raisonneurs sans vocabulaire », des « apatrides spirituels » (Milan Kundera) ? Un De Gaulle est-il encore possible ? Comment le serait-il ? De Gaulle fut possible parce qu’il était riche d’une histoire, d’une langue, d’une littérature.  

 Hors sol, dit-on à juste titre de nos politiques. Détachés des réalités concrètes et quotidiennes assurément, mais d’abord privés de toute sève nourricière, aplanis sur le seul présent. D’où leur parfaite interchangeabilité. C’est l’avenir de l’homme en son humanité qui se joue actuellement. Et pas seulement celui de l’écrivain. 

Le titre est sombre, sans doute – même si pour qui a lu notamment Le Sentiment de la langue ou Musique secrète, il n’est pas interdit d’y entendre résonner un écho au genre musical du tombeau, à Couperin et à Ravel – mais, pas plus que les compositions de ces derniers, la partition de Millet n’est lugubre. Ceux qui soupçonnent chez lui une pente au « dolorisme », « un goût très catholique ou complaisant, voire masochiste de l’échec », s’en étonneront, Millet n’est pas sans espoir…sans espérance ? « L’imperfection du présent est la garantie – le mot est fort, il dit une foi, une confiance – d’un possible qui me tient encore en vie ». En homme instruit de ce que l’imprévisible est la marque même du réel, il ne se risque pas à prophétiser ce qui peut advenir mais il sait que ce monde n’est pas viable. 

Et puis, s’il continue d’écrire, c’est qu’il est soutenu par une conviction que l’on ne peut que partager : la vitalité, la vie vraiment vivante n’est pas du côté des post-écrivains, de ceux qui produisent de la littérature mécanique mais bien du côté de ceux qui vivent “parmi des défunts souvent plus vivants que nos contemporains”.

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Il raconte dans L’Écrivain français. Tombeau, comment au début des années 2000, confiant à Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur d’alors, l’inquiétude que lui inspirait, pour l’existence et la qualité de ce qui s’écrirait désormais, l’avènement d’une France changeant de forme et de visage, changement qu’il regardait, et continue de regarder comme une « décadence », celui-ci lui répondit qu’il ne lui restait plus qu’à choisir entre se faire héros ou saint ! Autrement dit qu’il consente à la marginalité. Je fis le choix, nous dit Millet (qui ne dédaigne pas l’emphase), de l’héroïsme. Restait à définir le sens qu’il lui donnerait : ce serait de servir la langue française, de rester fidèle à « un très singulier rapport à la syntaxe et à l’histoire de [cette] langue ».  

De ce jour, résolu à ne jamais rien céder aux maîtres de l’heure, Millet s’est promis de porter témoignage. Le mot revient souvent sous sa plume : « témoigner de la mort de la civilisation française », « témoigner jusqu’au bout contre la Bêtise et le mensonge ». Millet se regarde ainsi comme mandaté, comme missionné, comme appelé en effet- le livre se clôt par une belle méditation sur la vocation (une question que je tiens pour majeure) : comment vivre dans un monde qui vous institue en sujet exclusif de droits et ne vous appelle plus à rien ? 

Millet s’est également donné pour tâche de ne pas laisser « cette pratique littéraire très ancienne » se retirer « comme une chandelle qui s’éteint » sans cri, sans bruit, dit Günther Anders, sans veiller sur elle dit Millet et se demander si sa disparition est irréversible. « C’est peut-être quitter une femme que de la laisser partir », dit Danielle Darrieux dans Madame de… de Max Ophuls. C’est la même chose avec les civilisations et leurs trésors. Ne rien faire pour les retenir, c’est les laisser partir. 

Ainsi, loin de se faire le fossoyeur de ce vieux monde qui s’efface ou de simplement en écrire le requiem, vaillamment et, promet-il, jusqu’à son dernier souffle, Millet se donne pour tâche de le maintenir vivant en en poursuivant l’histoire : « Si la littérature telle qu’elle a été vécue depuis Marie de France et Chrétien de Troyes est mourante, à nous de l’incarner encore ». 

Puisque désormais il peut porter témoignage du malheur français sur Cnews – non sans risque, assurément, de contribuer à ce qu’il dénonce, mais, quiconque, et je ne m’excepte pas, accepte de prendre part à ces émissions y est exposé : « l’inflation du commentaire médiatique inséparable de la loquèle internautique » -, escomptons qu’il reprenne le chemin du roman. Celui aussi de l’essai littéraire où il nous parlerait des choses qu’il aime et qui ne doivent pas mourir : on aimerait tant lire Millet sur Maurice Blanchot et L’espace littéraire qu’il tient pour « le plus grand essai qui ait été consacré à la littérature » au XXe siècle ; sur Rachel Bespaloff « dont les écrits nous parviennent enfin », sur Julien Gracq, Fitzgerald, et tant d’autres. Millet est encore de ces êtres riches d’un monde, qu’il nous le donne à partager. 

S’il persiste et signe, c’est qu’il est convaincu, et qui l’a lu véritablement, ne peut que le suivre, de n’être coupable d’aucun des chefs d’accusation attachés à sa personne. 


Richard Millet. L’Écrivain français. Tombeau, Les Provinciales, 2026, 96 pages.

L’écrivain français: tombeau

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  1. Qu’Annie Ernaux, a fortiori les 119 signataires qui la rallièrent, ne soient guère aller au-delà du titre, on ne saurait en douter. Du “commissaire politique” préposé à la censure et à l’effacement de ceux qui ne pensent pas droit, Millet propose une définition fort convaincante. ↩︎
  2. Ce que font, soit dit en passant, ses ennemis comme ses amis : témoin le Journal du Dimanche convaincu de rendre hommage et légitimité à l’auteur de L’Ecrivain français. Tombeau en titrant “Richard Millet sonde la décomposition française”. Et le lecteur jaloux de son confort intellectuel et moral se repaîtra des saillies contre un “ minoritarisme victimaire, qui déboulonne les statues, épure les classiques, “colorise” le passé”, contre “le débraillé”, contre “le catéchisme woke” et l’écrivain mué en “serviteur agréé du wokisme étatique” ; “affichage publicitaire qui ne propose plus de familles ou de couples blancs” etc.  ↩︎
  3. Editions Le Cerf, 2026 ↩︎

2027: La droite ne gagnera pas en polarisant plus mais en rassemblant

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La droite pourra-t-elle gouverner si elle est élue en clivant? Tribune.


Une vision politique se juge à sa capacité à répondre aux préoccupations essentielles d’un pays. Pour la France, trois urgences s’imposent aujourd’hui : maîtriser l’immigration, remettre le travail et la production au cœur de l’économie et rétablir durablement la sécurité intérieure. Mais aligner des mesures ne suffit pas. Il faut une stratégie, une cohérence et surtout une volonté politique capable de durer au-delà d’une campagne électorale.

Le débat sur l’immigration, l’intégration et la place de l’islam dans notre société mérite, à cet égard, mieux que des coups d’éclat. En avançant une proposition de référendum sur l’interdiction du voile dans l’espace public sans avoir préalablement sécurisé son architecture juridique, le Rassemblement national prend le risque de transformer une question politique majeure en bataille procédurale. Une interdiction générale du voile dans l’espace public soulèverait de sérieuses difficultés au regard des libertés fondamentales et de la jurisprudence européenne. La laïcité et la neutralité de l’État doivent être défendues avec fermeté, mais avec des instruments suffisamment solides pour résister au contrôle du Conseil constitutionnel et des juridictions européennes. Bref, un problème kafkaïen. 

Car gouverner ne consiste pas à annoncer ce que l’on souhaiterait faire. Gouverner consiste à disposer des moyens juridiques, administratifs, diplomatiques et économiques de le faire réellement et concrètement. La droite doit sortir de la politique du symbole pour entrer dans celle du résultat sinon, elle continuera à déplacer le combat du terrain politique vers celui des tribunaux. C’est précisément le piège dans lequel le Rassemblement national risque de s’enfermer par ses dernières déclarations sur le voile.

Retrouver des marges de souveraineté

Cette exigence de méthode doit devenir la marque d’une droite de gouvernement. La véritable question constitutionnelle dépasse largement l’interdiction de tel ou tel signe religieux : la France dispose-t-elle encore des marges juridiques nécessaires pour décider souverainement de sa politique migratoire, de ses conditions d’entrée et de séjour et de la protection de ses intérêts fondamentaux ? C’est dans cette perspective que les articles 55 et 88-1 de la Constitution méritent d’être remis au centre du débat. L’article 55 organise, sous certaines conditions, la supériorité des traités et accords internationaux régulièrement ratifiés ou approuvés sur les lois françaises. L’article 88-1 consacre constitutionnellement la participation de la France à l’Union européenne. Ces dispositions ont accompagné l’internationalisation et l’européanisation du droit français. 

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Il serait évidemment faux de prétendre que la modification de deux articles suffirait à effacer d’un trait de plume les obligations européennes et internationales de la France. Le sujet est autrement plus sérieux. Il s’agit de déterminer dans quels domaines la Constitution pourrait garantir une capacité renforcée de décision au législateur français et de clarifier l’équilibre que nous voulons établir entre souveraineté nationale, engagements internationaux et appartenance à l’Union européenne. Voilà un sujet qui pourrait légitimement être soumis aux Français. Un tel référendum porterait sur la racine du problème et non sur l’une de ses manifestations. Par son ampleur institutionnelle, il engagerait la conception même que la France se fait de sa souveraineté dans l’ordre juridique européen, comme le référendum de 1992 avait engagé le pays sur le traité de Maastricht.

Tout ne nécessite pas un référendum

Cette réflexion constitutionnelle ne doit toutefois jamais servir de prétexte à l’inaction. De nombreux leviers existent déjà qu’il faut exploiter. La France doit réexaminer l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et chercher, par la négociation ou, lorsque les conditions juridiques le permettent, par sa remise en cause, à sortir d’un régime dérogatoire qui ne correspond plus aux réalités migratoires contemporaines. Elle doit surtout obtenir l’exécution effective des mesures d’éloignement des étrangers condamnés et conditionner beaucoup plus fermement sa politique de visas et de coopération à la délivrance des laissez-passer consulaires nécessaires aux retours. L’écart entre les mesures d’éloignement prononcées et celles réellement exécutées est devenu l’un des symboles les plus visibles de l’affaiblissement de l’État. Une décision qui demeure lettre morte finit par ne plus impressionner personne. Il faut également examiner la possibilité de traiter certaines demandes de protection depuis nos consulats, plutôt que de laisser l’arrivée sur le territoire devenir trop souvent le préalable à l’examen de la situation.

La lutte contre l’islamisme politique doit elle aussi quitter le registre des déclarations et de la rhétorique stérile. Les associations répondant aux critères légaux de dissolution doivent être dissoutes. Les financements étrangers des structures cultuelles, associatives et des organisations servant de relais d’influence doivent être soumis à une transparence et à des contrôles renforcés. Cela suppose également un renseignement territorial puissant et une véritable coordination entre préfectures, parquets et services de renseignement. Enfin, la France doit passer progressivement d’une immigration trop souvent subie à une immigration davantage choisie, déterminée notamment par les besoins économiques, les compétences, la maîtrise de la langue française et la capacité d’intégration. 

Attention: maîtriser les flux n’est pas incompatible avec l’ouverture. C’est au contraire ce qui permet de préserver politiquement cette ouverture. Et une grande partie de ces décisions ne nécessite ni révolution constitutionnelle ni nouveau référendum. Elles relèvent de la loi, du règlement, de la diplomatie et de l’action administrative. Encore faut-il avoir la majorité pour les conduire.

Gagner l’Élysée ne suffira pas

C’est probablement l’une des grandes leçons que la droite doit retenir avant les échéances de 2027. Une victoire présidentielle sans majorité parlementaire solide pourrait très vite se transformer en victoire inutile. Et l’on fera à nouveau face à la paralysie comme c’est le cas depuis deux ans avec le chant du cygne macroniste. 

Le prochain président de la République devra disposer d’une majorité nette, cohérente et suffisamment durable pour gouverner. Sans elle, la volonté exprimée lors de l’élection présidentielle se fracassera sur les blocages parlementaires, les compromis permanents et, finalement, l’immobilisme. Le choix du Premier ministre sera donc décisif. Il ne s’agira pas simplement de nommer un chef du gouvernement ou de récompenser un fidèle. Il faudra trouver une personnalité capable d’élargir le socle présidentiel, de fédérer plusieurs sensibilités autour d’un contrat de gouvernement et de mener la bataille des élections législatives.

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La présidentielle donne une direction. Les législatives donnent les moyens de l’appliquer. Et le futur chef de l’État devra ainsi construire non pas une majorité de circonstance, mais une majorité de transformation, suffisamment large pour conduire en même temps la maîtrise de l’immigration, le redressement économique, le retour de l’autorité de l’État et les réformes institutionnelles nécessaires. La victoire électorale n’est donc que le début. La vraie question est de savoir comment gouverner dès le lendemain.

Redonner aux jeunes la fierté d’être français

Maîtriser l’immigration suppose aussi de savoir ce que signifie devenir français. On ne peut pas demander à ceux qui arrivent de s’intégrer à une nation qui hésiterait elle-même à dire ce qu’elle est. L’école doit donc retrouver une fonction essentielle de transmission. Le drapeau français, déjà présent dans les établissements sous certaines formes prévues par la loi, doit s’inscrire dans une politique beaucoup plus ambitieuse de transmission de notre histoire, de nos symboles et des principes de la République. L’appartenance nationale ne doit être ni honteuse ni abstraite. Elle doit redevenir une fierté que l’école explique, transmet et fait vivre, quelles que soient les origines de chacun. L’intégration ne peut fonctionner si la nation renonce elle-même à transmettre ce à quoi elle demande aux nouveaux arrivants d’adhérer. Mais la droite commettrait une erreur considérable en faisant de l’immigration l’alpha et l’oméga de son projet. Une nation ne retrouve pas sa puissance uniquement en contrôlant ses frontières. Elle la retrouve en travaillant, en produisant, en innovant et en transmettant à ses jeunes générations et ses nouveaux concitoyens.

C’est précisément là que les questions migratoire et économique se rejoignent. Une immigration qualifiée, intégrée, travaillant et correspondant à des besoins réels de notre économie peut contribuer à la création de richesse. Il faut donc sortir de deux impasses : celle d’une immigration insuffisamment maîtrisée et celle d’une économie qui décourage trop souvent le travail, la production, l’investissement et l’entrepreneuriat. Une politique migratoire restrictive qui ignorerait les besoins du marché du travail créerait demain de nouvelles pénuries de main-d’œuvre. Mais utiliser l’immigration pour compenser notre incapacité à remettre au travail une partie de notre propre population active serait tout aussi absurde.

Il faut faire les deux : sélectionner davantage l’immigration économique dont nous avons besoin et mobiliser beaucoup mieux notre propre potentiel de travail. C’est à cette condition que la maîtrise de l’immigration cessera d’être un slogan de campagne pour devenir une véritable politique de gouvernement.

La droite doit désormais choisir

Tout se tient. En effet, la France doit retrouver des marges de souveraineté, maîtriser ses frontières, sélectionner davantage son immigration, remettre le travail au centre de son modèle économique, restaurer l’autorité de l’État et reconstruire une majorité politique capable d’assumer cette transformation. Car une frontière sans économie forte protège un pays qui s’appauvrit. Une économie qui ne maîtrise plus suffisamment ses flux migratoires risque de fragiliser sa cohésion. Une loi que l’État ne sait pas faire appliquer affaiblit l’autorité publique. Et une volonté présidentielle privée de majorité parlementaire finit dans l’impuissance. La critique peut être brillante et féconde mais en politique, elle ne suffit jamais. Seules comptent finalement la victoire et la capacité d’agir.

Il est donc temps de renverser la table. Non pas en multipliant les déclarations spectaculaires ou les promesses juridiquement inapplicables, mais en préparant réellement l’exercice du pouvoir.

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La droite ne manque plus de diagnostics. Elle ne manque pas davantage de livres, de tribunes ou de propositions. Ce qui lui manque encore, c’est une stratégie de conquête et d’exercice du pouvoir, de nouvelles figures et des responsables capables de comprendre les attentes du pays tout en construisant les conditions politiques nécessaires pour y répondre.

Charles Pasqua et Philippe Séguin avaient perçu dès 1992 certaines des fractures qui allaient traverser la France et l’Europe. Nicolas Sarkozy avait compris qu’une victoire politique n’a de sens que si elle permet ensuite d’exercer le pouvoir et d’imposer une direction. En 2027, la droite devra à nouveau choisir : continuer à commenter le déclin ou se donner les moyens de gouverner. Le temps des constats est épuisé même si on le dit à chaque échéance électorale. Le prochain combat sera celui de la majorité, de l’autorité et de l’action.

Rentrée scolaire: morale obligatoire, mais ascenseur social toujours en option

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À force de confondre égalité et uniformité, l’école française risque de se priver des instruments mêmes qui permettraient aux enfants les moins favorisés de s’élever. On a démocratisé le diplôme ; on a privatisé son mode d’emploi. Sélection invisibilisée, autorité sapée, savoirs contestés : notre contributeur revient sur les effets pervers d’une égalité idéologisée.


Chaque rentrée scolaire remet en scène les mêmes cérémonies : on compte les professeurs manquants, on pèse les cartables et le nouveau ministre, avec cette fraîcheur admirable que confère l’absence de mémoire institutionnelle, promet de revenir aux fondamentaux.

Il en est pourtant un que l’école française maîtrise à la perfection : l’égalité. Du moins dans son vocabulaire.

Égalité des chances, inclusion, mixité, lutte contre les déterminismes : l’ambition est difficilement contestable. L’école républicaine repose sur une promesse magnifique, celle selon laquelle la naissance ne doit pas décider entièrement du destin.

Le problème est que les résultats semblent assez peu sensibles aux intentions. Dans PISA 2022, 113 points séparent en mathématiques le quart des élèves français les plus favorisés du quart le moins favorisé, contre 93 points en moyenne dans l’OCDE. Le statut socio-économique explique 21 % de la variation des performances en France, contre 15 % dans l’ensemble de l’OCDE.[1]

Et si une partie du problème venait justement de notre manière de penser l’égalité ?

L’égalité n’est pas l’uniformité

La Finlande offre un contre-exemple instructif. Elle n’est guère connue pour ses nostalgies de l’école à la blouse grise. Son système appartient à une tradition fortement égalitaire. Pourtant, dans PISA 2022, l’écart en mathématiques entre élèves favorisés et défavorisés n’y est que de 83 points, contre 113 en France ; le milieu socio-économique n’y explique que 12 % de la variation des résultats, contre 21 % chez nous. Et son curriculum national prévoit explicitement de différencier les objectifs, les travaux, les matériels, le degré d’aide ou encore le recours aux petits groupes.[1]

Voilà qui complique singulièrement l’équation selon laquelle l’égalité exigerait de traiter scolairement chacun de manière identique.

Reconnaître qu’un élève maîtrise déjà une notion quand son voisin ne maîtrise pas la précédente ne crée pas une hiérarchie : elle existe avant qu’on la mesure. Cela ne signifie pas que les classes de niveau permanentes constituent une potion magique : les synthèses de l’Education Endowment Foundation leur trouvent en moyenne peu d’effet et signalent même des risques pour les élèves les plus faibles.[2]

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Mais l’échec d’un instrument de différenciation ne transforme pas les différences d’acquis en hallucinations réactionnaires.

L’égalité de dignité n’implique ni l’égalité des acquis ni l’identité des besoins. Refuser de constater un écart par peur de stigmatiser celui qui le subit ressemble un peu à casser le thermomètre pour épargner au malade la brutalité de la température.

Une partie de ces contradictions obéit à un mécanisme assez simple : certaines pratiques demeurent parfaitement autorisées, parfois exigées, mais leur coût social, administratif ou moral augmente pour celui qui doit les assumer. C’est ce que j’appellerai le « veto sans texte » : il n’interdit rien, il modifie le prix de ce qui reste permis.

Quand la sélection devient invisible

Prenons le baccalauréat. En 2025, la proportion de bacheliers dans une génération atteint 80,1 % ; 91,6 % des candidats sont admis, et 96,2 % dans la voie générale.[3]

Cette massification constitue évidemment une démocratisation de l’accès au diplôme. Mais un diplôme peut remplir deux fonctions différentes : certifier qu’un seuil a été atteint et différencier fortement les parcours.

Le permis de conduire permet d’en comprendre la logique. Personne ne lui demande de distinguer Ayrton Senna de votre belle-mère : il atteste simplement qu’un seuil a été franchi. De même, plus un diplôme devient une certification ordinaire pour une large part d’une génération, moins il suffit à lui seul à organiser la sélection ultérieure.

Or personne n’a interdit de sélectionner. On a surtout rendu politiquement plus délicat d’assumer certaines formes explicites de sélection. Elle a donc déménagé : dossier, spécialités, lycée fréquenté, appréciations, Parcoursup, formation obtenue, puis master, stages, concours et réseaux.

La sélection visible recule ; une sélection plus diffuse prend sa place. Et celle-ci est infiniment plus facile à décrypter lorsque la famille sait déjà quelle option choisir, quel lycée éviter, quelle formation vaut réellement quelque chose derrière son intitulé rassurant et à quelle porte il convient de frapper.

On a démocratisé le diplôme ; on a privatisé son mode d’emploi.

La composition sociale des établissements produit une mécanique voisine. À la rentrée 2023, 42,3 % des collégiens du privé sous contrat appartenaient aux milieux très favorisés, contre 20,5 % dans le public. Les élèves défavorisés représentaient 16,6 % du privé, contre 40,1 % du public. La Cour des comptes constate elle-même un « net recul » de la mixité sociale et scolaire dans le privé sous contrat et relève des stratégies d’évitement du public.[4]

Personne ne décrète pourtant cette ségrégation depuis un bureau du ministère. Chaque famille choisit ce qu’elle estime préférable pour son enfant. Décider explicitement d’une différenciation expose l’institution et désigne un responsable ; laisser des milliers de décisions individuelles produire la même différenciation diffuse la responsabilité jusqu’à la rendre presque invisible. L’inégalité explicite porte une signature ; l’inégalité agrégée n’a pas d’auteur.

Sanctionner quelqu’un ou pénaliser tout le monde

L’autorité scolaire révèle encore plus clairement cette asymétrie.

Dans PISA 2022, 29 % des élèves français interrogés déclarent ne pas pouvoir bien travailler dans la plupart ou la totalité de leurs cours de mathématiques, contre 23 % dans l’OCDE ; 42 % disent que les élèves n’écoutent pas l’enseignant, contre 30 %. Dans TALIS 2024, les professeurs français déclarent consacrer 18 % du temps de classe au maintien de l’ordre, contre 15 % en moyenne dans l’OCDE.[5]

Celui qu’on sanctionne possède un visage. Son exclusion, son avertissement ou sa retenue peuvent être discutés, contestés, parfois jugés disproportionnés. Les autres élèves qui perdent quelques minutes d’apprentissage chaque jour forment un préjudice beaucoup moins spectaculaire. Le coût de la sanction est concentré sur l’élève sanctionné ; celui de l’absence de sanction est diffusé sur toute la classe.

Le veto sans texte fonctionne précisément dans cet écart : personne n’interdit de sanctionner, mais celui qui sanctionne assume immédiatement le conflit quand le coût du renoncement se répartit silencieusement sur les autres.

Une limite imposée à un élève peut pourtant constituer la condition de la liberté d’apprendre des autres. L’autorité scolaire n’est pas nécessairement le contraire de l’émancipation ; elle peut en être l’organisation pratique.

Le programme est obligatoire. Son application, parfois moins

Le mécanisme devient plus préoccupant encore lorsqu’il atteint non plus seulement l’ordre scolaire, mais la transmission des savoirs elle-même.

L’article 12 de la Charte de la laïcité à l’École est remarquablement clair : aucun sujet ne doit être exclu a priori du questionnement scientifique et pédagogique et aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester au professeur le droit de traiter une question prévue au programme.[6] Sur le papier, la souveraineté pédagogique est entière.

Un rapport sénatorial de 2024 reprend pourtant une série d’enquêtes selon lesquelles 56 % des enseignants du secondaire public interrogés en 2022 déclaraient s’être déjà autocensurés pour éviter de possibles incidents relatifs aux questions religieuses, contre 49 % en 2020 et 36 % en 2018. La proportion disant le faire régulièrement ou de temps en temps est passée de 13 % à 29 %.[7]

Ces chiffres sont déclaratifs : ils ne signifient évidemment pas que la moitié des professeurs amputent régulièrement leur programme. Le rapport relève néanmoins des stratégies d’évitement et des renoncements à certains documents pédagogiques par crainte de contestations ou d’incidents.[7]

Le président Macron et son ministre Gabriel Attal en déplacement au Lycée Gambetta d’Arras, après l’assassinat au couteau du professeur de lettres Dominique Bernard par un ancien élève musulman fiché S, le 13 octobre 2023 (C) LUDOVIC MARIN-POOL/SIPA

Aucune loi n’a changé, aucun chapitre n’a été supprimé, aucun document n’a été officiellement interdit. Mais entre le programme prescrit et le programme effectivement enseigné vient s’interposer un troisième acteur : l’anticipation de la réaction de l’auditoire.

Le professeur conserve son droit ; son exercice lui coûte simplement davantage.

Voilà le veto sans texte : le texte demeure, l’incitation change.

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Le mouvement inverse mérite la même vigilance. L’école doit évidemment transmettre des valeurs communes : liberté de conscience, égalité devant la loi, laïcité, refus des discriminations. Mais enseigner une règle commune n’est pas enseigner comme vérité scientifique chaque conclusion politique que l’on peut en tirer.

L’école forme l’esprit critique lorsqu’elle apprend à distinguer les faits, les arguments, les interprétations et les valeurs. Elle devient idéologique lorsqu’elle fixe à l’avance la conclusion morale à laquelle un élève correctement éduqué est supposé parvenir.

Tout n’est pas idéologique

Il serait absurde d’attribuer tous les problèmes de l’école française à l’égalitarisme ou à quelque mystérieux complot pédagogique.

Le recrutement et la formation des enseignants, l’organisation administrative, les méthodes pédagogiques et l’instabilité chronique des réformes comptent énormément. L’allocation des moyens mérite elle aussi d’être examinée : en 2022, la France dépensait par élève 13 % de moins que la moyenne de l’OCDE dans le primaire, mais 24 % de plus dans le second cycle du secondaire.[8]

Autrement dit, nul besoin d’invoquer l’idéologie pour expliquer chaque tableau Excel de la rue de Grenelle.

L’idéologie commence lorsqu’une valeur rend plus coûteux les moyens mêmes qui permettraient de la réaliser.

Ceux qui peuvent compenser

Tous les élèves ne supportent pas également les conséquences d’une institution qui transmet moins bien, différencie mal ou maintient difficilement son exigence.

Les familles les mieux dotées disposent d’une assurance complémentaire scolaire. Elles connaissent les filières, surveillent les établissements, comprennent Parcoursup, paient éventuellement des cours, déménagent ou choisissent le privé. Les chiffres de composition sociale des collèges montrent assez bien que les possibilités d’évitement ne sont pas distribuées au hasard.

L’enfant qui ne possède ni ces codes, ni ces réseaux, ni ces moyens dépend davantage de ce que l’école lui donnera effectivement.

Voilà pourquoi l’affaiblissement de l’exigence peut produire un résultat profondément inégalitaire tout en étant défendu au nom de l’égalité et investi d’une valeur morale supérieure. Plus l’école renonce à mesurer clairement, transmettre fortement, différencier intelligemment ou faire respecter ses règles, plus elle restitue au milieu familial une partie du pouvoir qu’elle prétendait lui retirer…

Mesurer devient discriminer. Différencier devient trier. Sélectionner devient exclure. Sanctionner devient stigmatiser. Exiger devient maltraiter. Pendant ce temps, ceux qui disposent des moyens nécessaires contournent tranquillement les conséquences de cette délicatesse. Les autres restent à l’école. Pour l’enfant qui ne possède aucun autre capital, l’exigence scolaire n’est pas l’ennemie de l’égalité. Elle peut en être l’une des dernières conditions.


[1] OCDE, PISA 2022 Results (Volumes I and II) – Country Notes: France, 2023 : écart de 113 points en mathématiques entre les quarts socio-économiques supérieur et inférieur en France, contre 93 dans l’OCDE ; le statut socio-économique explique 21 % de la variance des résultats, contre 15 %. Pour la Finlande : écart de 83 points et 12 % de variance expliquée. Finnish National Agency for Education, National Core Curriculum for Basic Education, sur la différenciation des tâches, objectifs, matériels et formes de soutien.

[2] Education Endowment Foundation, « Setting and streaming », Teaching and Learning Toolkit : effet moyen global proche de zéro, résultats moins favorables pour les élèves initialement faibles et légèrement plus favorables pour les plus avancés ; niveau de preuve limité.

[3] DEPP, « Résultats définitifs du baccalauréat 2025 : moins de bacheliers dans les voies générale et technologique, plus dans la voie professionnelle », Note d’information, 17 février 2026.

[4] Louise Piquemal, « Évolution de la mixité sociale des collèges », DEPP, Note d’information n° 24.19, mai 2024 ; Cour des comptes, L’enseignement privé sous contrat, rapport public thématique, juin 2023.

[5] OCDE, PISA 2022 Results – Country Notes: France ; OCDE, Results from TALIS 2024: France, 2025.

[6] Ministère de l’Éducation nationale, Charte de la laïcité à l’École, art. 12 : aucun sujet ne doit être exclu a priori du questionnement scientifique et pédagogique et aucune conviction religieuse ou politique ne peut être invoquée pour contester le droit d’un enseignant à traiter une question au programme.

[7] François-Noël Buffet et Laurent Lafon, L’École de la République attaquée : agir pour éviter de nouveaux drames, rapport d’information du Sénat n° 377 (2023-2024), 5 mars 2024, notamment « Une autocensure croissante » ; données issues notamment des enquêtes IFOP sur les enseignants et le fait religieux à l’école.

[8] OCDE, Education at a Glance 2025 – Country Note: France : en 2022, dépense par élève inférieure de 13 % à la moyenne OCDE dans le primaire et supérieure de 24 % dans le second cycle du secondaire.

Ecce Eisenstein

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Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine: Sergueï Eisenstein, réalisateur russe de Ivan le Terrible


Eprouvée maintes fois par votre serviteur, certaine prévention de principe contre le roman biographique trouve parfois sa réfutation – c’est chose rare, mais ça arrive ! Native de Kazan en 1977 et aujourd’hui réfugiée dans l’hospitalière Almaty, ex. capitale du Kazakhstan jadis nommée Alma-Ata comme l’on sait, Gouzel Iakhina, déjà auréolée de succès, tant en Russie qu’à l’étranger, pour plusieurs volumes bardés de prix littéraires et abondamment traduits (cf. Convoi pour Samarcande), a travaillé trois années durant, soit de 2021 à 2024, sur Eisen : ainsi, dit-on, les familiers du génial cinéaste soviétique appelaient-ils Sergueï Eisenstein (1898-1948). Va pour Eisen, donc.  Il faut s’en féliciter : magnifié par une somptueuse traduction, captivant de bout en bout, le roman Eisen est un joyau.  

Puissance d’évocation

Fils d’une bonne famille établie à Petrograd, passionné de cirque, féru de théâtre et de littérature, Eisen – embonpoint précoce, voix de fausset – a 20 ans quand, en 1917, éclate la Révolution bolchevique. Flanqué de Tissé, opérateur du même âge, il se révèle avec La Grève; le film ne sortira qu’en 1925. Le livre de Gouzel Iakhina néglige à dessein les repères de dates : la vraie force de Eisen, son incomparable puissance d’évocation tiennent à ce que l’auteur, dans une langue capiteuse et nacrée, par endroits transpercée par les éclats d’une ironie mordante et subtilement sarcastique, déduit de la genèse et de la teneur de ses films la vie même de l’artiste, chargée de péripéties hautes en couleur. Car l’œuvre de Sergueï Eisenstein est bel et bien le palimpseste où la tragédie du stalinisme se déchiffre dans toute sa monstruosité, le buvard où s’imprime l’atroce réalité de ce XXème siècle qu’aucun art n’aura jamais sauvé de l’épouvante communiste : « l’Histoire était devenue religion […], l’Histoire était devenue culture. Désormais, tout ce que produisait l’homme servait la Révolution, était la Révolution […], l’Histoire était devenue éthique. Chez certains, elle remplaçait la conscience. Au nom de la Révolution et à sa gloire, on construisait des chemins de fer et des camps de rééducation […] Le bien et le mal étaient étroitement entrelacés, et l’on ne parvenait déjà plus à séparer les reptiles de l’humain. A présent, il ne manquait plus qu’une chose à l’Histoire : devenir Art ». Mais, comme le développe Gouzel Iakhina dans quelques pages superbes, « l’Histoire et l’Hystérie étaient les deux ailes du jeune Etat soviétique. »

Ainsi le cinéma d’Eisenstein est-il le creuset d’une impossible transfiguration. Il l’est d’abord sous le regard de sa mère, rescapée d’un monde disparu, et dont Sergueï Mickaïlovitch « dut fuir les soins étouffants » : « il aurait voulu faire tomber les écailles des yeux de ces aveugles, pour qu’ils voient mieux ». Précocement célèbre, l’enfant fusionnel et rebelle tourne Potemkine à Odessa puis à Sébastopol, assisté de « l’ingénu Gricha » dont Eisen sera « pendant de longues années » […] « à la fois son père, son ami et son mentor », et du « cultivé Tissé », l’opérateur attitré. Rivalité avec son compatriote Dziga Vertov, l’éternel adversaire ; compétition tissée d’adoration pour l’Allemand Fritz Lang… L’épigone du dramaturge et futur martyr Meyerhold (1874-1940) invente, à travers le montage, l’alphabet d’une nouvelle langue cinématographique. Octobre sera pourtant massacré par la critique.

Film détruit par la Guépéou

Secrètement homosexuel, Eisen vouvoie Pera, épouse sacrificielle qui, par amour, devient « son assistante, sa secrétaire, sa traductrice, son agente littéraire, son employée de maison ». Commande de Staline en personne – « il était la bienveillance, la bénévolence, la sincérité, la bonté », écrit férocement Gouzel Iakhina – La ligne générale sera un fiasco. Intitulé par dérision La vie est belle, le chapitre central de Eisen parcourt ce temps du « premier plan quinquennal » où, à 33 ans, le cinéaste assiégé de propositions est l’invité de marque des puissances occidentales – Allemagne, Angleterre, Etats-Unis. Hélas, il « se révélait un réalisateur entièrement soviétique. […] Et ce n’était pas une question de clichés de la propagande, eux étaient faciles à enlever. C’est sa façon de penser elle-même qui restait soviétique ». Aussi la Paramount finit-elle par rompre « ce contrat malheureux » après que « le star director raté » eût « gâché quinze mois de sa vie et une masse d’argent de l’Etat », pour « devoir rentrer en Union soviétique »… sans nouveau film sous le bras !

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C’est au Mexique qu’Eisen trouvera son salut : « pour la première fois, il sentit physiquement la beauté du corps masculin, comme on sent la chaleur ou la faim. Elle était si abondante autour de lui, qu’il était impossible de ne pas la remarquer ». Sous la plume savoureuse de la romancière-biographe, le récit de cette équipée tout à la fois radieuse et amère prend l’accent d’une aventure épique. Y succombe d’ailleurs la triade Tissé/Gricha/Eisen. A Que viva Mexico, film amputé, inachevé, succède Le pré de Béjine : « … une histoire très actuelle, qui venait de bouleverser toute l’URSS: un garçon avait dénoncé son propre père koulak au pouvoir soviétique, et son père, par vengeance, l’avait tué ». Le film « n’entrant pas dans le lit de Procuste du réalisme socialiste », la Guépéou s’empare des bobines. « Le 5 mars 1937, le Comité central du Parti émit un décret interdisant Le Pré Béjine ». En vingt minutes, les pellicules sont détruites.

Dans ce monde atrophié, sur fond rouge, où les exécutions s’enchaînent, Eisen est nommé directeur artistique de Mosfilm. Datcha, chauffeur, vaste logis, et partout « des livres, des livres, des livres »… Eisen y recueille les archives de Meyerhold, exécuté en 1940 (« ce n’est qu’un demi-siècle plus tard, quand les persécuteurs du maître, indics et délateurs, enquêteurs et interrogateurs, gardes, signataires des listes de condamnés et bourreaux, quand toute cette engeance du diable pourrira sous terre, qu’on apprendra que Meyerhold avait consacré les dernières semaines de sa vie à réfuter ses aveux » arrachés sous la torture, écrit magnifiquement Gouzel Iaknina. Tourné en quelques mois seulement, Alexandre Nevski, premier film parlant d’Eisen, lauréat du prestigieux ‘’Prix Staline’’, est sorti en 1938 – une « commande d’en haut, une œuvre patriotique » […], « feu vert sur tous les front » lui avait été donné ! Staline a lu le scénario, et « personnellement coupé la scène finale avec la mort du prince ». Un blockbuster soviétique ! « L’acteur Tcherkassov […] cessa de se déplacer en métro : il provoquait chaque fois un attroupement, toute une foule désirant recevoir un autographe de ‘’Nevski’’ ». (Bizarrement, Iakhina ne souffle mot de la célèbre partition de Prokofiev, il est vrai réorchestrée après coup par les soins du compositeur).  

Ultime chef-d’œuvre

Soudain, la géhenne se nappe de la guerre. Pour Eisen, celle-ci reste loin : le studio Mosfilm se voit déplacé, en effet, au milieu de la steppe kazakhe, à Alma-Ata (l’actuelle Almaty, ex capitale du pays aujourd’hui remplacée par Astana) : la « ville des pommes », « arôme tentateur […] pour la nature artistique d’Eisen » ! Tandis que « quelque part en Europe, à des milliers de kilomètres de là, les nazis s’approchaient de Moscou, claquant des mâchoires, et Leningrad assiégée frissonnait de froid et de faim ». Eisen décide « d’appeler le beau Tcherkassov pour jouer le premier rôle », celui d’Ivan le Terrible. Le film serait « sur le Monarque – sur tous les rois, padichahs, pharaons, empereurs, qui étaient montés sur le trône dans l’éclat de leurs espoirs, et qui avaient fini despotes et tyrans, les mains ensanglantées, l’âme noire, car telle est la destinée de tout homme doté d’un pouvoir absolu » : la figure d’Ivan IV s’y fait allégorique.

L’allié américain livre les pellicules Kodak ! Une constellation de Soviet stars est convoquée au casting de cette superproduction, supposément en trois parties (deux seulement seront finalisées). Eisen passe tout l’an 1942 à peaufiner son scénario ; commencé au printemps 43, le tournage durera quinze mois.  Tissé, l’opérateur, a été remercié après deux décennies de collaboration : il est remplacé par Andreï Moskvine. Eisen a une nouvelle liaison : Elizaveta Telecheva l’assiste pour la mise en scène ; elle commence ses lettres par « mon Maîtrinou chéri ». Un cancer du sein l’emportera en juillet de la même année.

En 1944, Staline autorise la sortie de la première partie. Le film est montré à Stockholm, Prague, Berlin. Mais la fresque hérétique – Ivan IV dépeint comme « un sadique clinique, un despote, un grand inquisiteur, presque un Hitler du XVIè siècle » – n’a pas l’heur de plaire au camarade Djanov, patron de la Propagande. Gouzel Iakhina nous réserve ici quelques pages acides, d’une fine drôlerie. Curieusement, dans ce chapitre consacré à l’ultime chef d’œuvre de Sergueï Eisenstein, pas une allusion au personnage pourtant essentiel de Vladimir Staritski, le fils infantile, efféminé, manipulé par les boyards, sacrifié à la logique du pouvoir. Merveilleusement campé par l’acteur Pavel Petrovitch Kadotchnikov (1915-1988), ce rôle ouvre sans doute une clef de lecture des hantises du génial cinéaste : étonnante éviction, tout de même, au dénouement d’un livre qui se met, pour ainsi dire, dans la peau d’Eisen ! Passons. Celui-ci fait un infarctus à la Maison du cinéma de Moscou. Il y survivra encore deux ans.

Péroraison en forme de poème en prose intitulé La Matrice, un chapitre conclusif (qui ne figurait pas dans l’édition russe du roman) défie lyriquement la figure du Pouvoir –  « ô khan, sultan, shah ou empereur, émir ou kaiser, kagan ou prince »…  Il ne sera pas dit que la littérature est vaine !         

A lire : Eisen, roman de Gouzel Iakhina. Traduit du russe par Maud Mabillard. 528p., Les Editions Noir sur Blanc, 2026.

Eisen

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David Engels: l’Europe est morte, vive le roi?

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Dans son roman dystopique Le Retour du Roi, David Engels ne croit plus aux lendemains qui chantent…


Professeur d’histoire romaine et essayiste politique, David Engels (1979) s’était naguère fait connaître du public cultivé par un stimulant essai, Le Déclin (Éditions du Toucan), où il comparait certains aspects de l’Union européenne avec des symptômes de la décadence romaine. Dans un autre essai, Que faire ? Vivre avec le déclin de l’Europe (De Blauwe Tijger), il proposait des pistes pour résister à ce déclin et au désespoir qu’il peut susciter.

Dans un Occident « à bout de souffle », où le moment de vérité — l’inévitable collision entre l’idéologie bien-pensante (croissance durable & vivre ensemble) et le réel — approche à grands pas, le nihilisme gagne du terrain. Dualisation féroce de la société, immigration de masse et mutation anthropologique du continent, crise financière, radicalisations idéologiques et/ou religieuses, déclin des codes et de la famille naturelle, dissolution de la culture européenne sous les coups du mercantilisme et des dogmes relativistes — le tableau est loin d’être rose, en tout cas pour qui fait encore preuve de recul, d’esprit critique et de culture historique.

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Le Retour du Roi est son premier roman, dont le personnage principal, un intellectuel dissident et nomade, ressemble beaucoup à l’auteur. Nous le suivons de Berlin à Oxford, de Łódź à Bruxelles, traqué par l’appareil sécuritaire d’une UE à peine dystopique. De colloques en conférences, le proscrit rencontre une kyrielle de figures, du dénonciateur à l’illuminé luciférien, du résistant au vendu. Engels se contente en effet de forcer un peu le trait, sans exagérer, pour donner de notre bel aujourd’hui un tableau qui fait froid dans le dos : chômage de masse et effondrement de la classe moyenne, mainmise chinoise (avec présence militaire !), loi islamique appliquée avec générosité et wokisme obligatoire, guerre civile de moins en moins larvée… Et, partout, l’aveuglement, le fanatisme et la lâcheté. 

En vérité, Engels décrit un effrayant phénomène que les historiens de la Rome républicaine connaissent bien : la proscription. Le crime de son proscrit ? « Inciter à la haine », pour citer l’incantation officielle, qui permet de priver une cible, n’importe laquelle, de ses libertés. La réalité est tout autre : cet intellectuel nourri, comme Engels, de Tolkien et de Spengler, se cabre face à l’effondrement de sa civilisation. Les pages les plus émouvantes du roman illustrent cette mélancolie qui frappe les amoureux de l’Europe, qu’il faut désormais qualifier d’ancienne. Un fragile espoir naît avec le couronnement d’un roi… en Syldavie, possible étape vers la Restauratio Imperii.

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Engels confie qu’il s’agit là d’un livre de commande, ce qui apparaît vite aux yeux du lecteur attentif. Roman à thèse, engagé donc, rédigé à la hâte et dans une optique explicative (avec quelques ficelles un peu grosses), Le Retour du Roi n’évite pas toujours une sorte de prêchi-prêcha paléo-conservateur, rendu plus indigeste encore par des affirmations sur la foi catholique, « seule et unique voie salutaire », ou sur le Notre-Père comme universelle formule magique. Le salut par la messe en latin paraît bien illusoire…

Une citation me paraît résumer l’éthique, respectable, de David Engels : « Fortifier et défendre une civilisation vieillissante n’est pas moins héroïque que d’étendre ses frontières au temps de sa jeunesse. »

David Engels, Le Retour du Roi, Editions du Verbe haut, 294 pages.

Le retour du roi

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Macron-Burnham, Farage-Bardella: dansons le quadrille à Londres !

Le président Macron était à Londres pour rencontrer le nouveau Premier ministre Andy Burnham et rappeler que, depuis le Brexit, l’entente cordiale demande encore quelques séances de thérapie. Pendant ce temps, Jordan Bardella était à Birmingham pour sceller avec Nigel Farage une nouvelle «entente cordiale» anti-immigration, avant que Channel 4 ne vienne gâcher la fête… Jeremy Stubbs raconte. 


Mercredi soir, c’était la Tapisserie de Bayeux, le roi et la reine, des petites blagues diplomatiques et des grandes déclarations d’amitié entre les peuples… Jeudi, c’étaient plutôt des négociations tendues sur des questions vitales – comme l’immigration illégale à travers la Manche – pour Emmanuel Macron et son hôte, le Premier ministre travailliste, Andy Burnham. Presque au même moment, Jordan Bardella faisait lui aussi la traversée de la Manche – afin de soutenir son homologue populiste de droite, Nigel Farage. Cet autre binôme a fait une tentative conjointe, à l’occasion de l’université d’été de Reform UK, de voler la vedette au couple Macron-Burnham sur la question de l’immigration. Mais c’était sans compter sur une intervention calculée par les forces du progressisme…

« Les Tories et le Labour ne mettront jamais fin à l’invasion de notre pays. Jordan Bardella et moi arrêterons les bateaux pour toujours », a promis Nigel Farage à son auditoire. Birmingham, aujourd’hui. Photo RS.

Une partie de canotage dans la Manche ?

Pour le président Macron, sa visite à Londres prolongeait ses tentatives pour réparer les relations franco-britanniques, après l’ère des bisbilles avec Theresa May, Boris Johnson et Liz Truss. Du côté de M. Burnham, la visite du président français représentait son premier vrai défi à l’international. Simple maire d’une ville (malgré l’importance de Manchester) jusqu’au 20 juillet dernier, parachuté au 10 Downing Street sans la légitimité qu’apporte une élection nationale, Burnham n’était pas du tout une figure internationale et a peu d’expérience géopolitique. Sa première visite à l’étranger, le mois dernier, pour soutenir M. Zelensky à Kiev, dans la pure tradition de la « Coalition des volontaires », n’a rien eu de controversé. Macron était son premier invité de marque à Downing Street. Bien que l’occasion ait été l’arrivée au British Museum de la tapisserie (en fait une broderie) de Bayeux, la venue du chef de l’État français symbolise bien les nouvelles priorités en politique étrangère des uns et des autres. Burnham, comme presque tous les travaillistes, comme beaucoup de Britanniques, veut resserrer les liens avec l’Europe, et la France est, depuis toujours, la porte d’entrée du continent terrestre. Et l’UE, la France en tête, a besoin du Royaume Uni pour renforcer à la fois ses capacités dans le domaine de la défense et sa résistance, sur le plan économique, face à la Chine et aux Etats-Unis. MM. Burnham et Macron se sont donné une grande accolade comme de vieux amis. En réalité, c’était deux ex-grandes puissances qui se serraient de froid dans un monde qu’elles ne font plus trembler.

Ils ont pu néanmoins se féliciter de la réduction du nombre de migrants qui traversent la Manche. Le total est au plus bas depuis 2019. Cette année a vu, pour l’instant, l’arrivée de 16 500 personnes dans des canots pneumatiques, une réduction de 43% par rapport à 2025. Les autorités françaises interceptent 61% des embarcations lancées. Certes, ce succès est le résultat de la nouvelle approche des autorités des deux côtés de la Manche, mais c’est dû aussi à des facteurs géopolitiques comme la stabilisation relative de la Syrie. Burnham et Macron ont annoncé la création d’une nouvelle force de 45 policiers français capable de se déplacer sur toute la côte à l’ouest de Calais, jusqu’à Dieppe et au-delà. Car, comme l’a souligné M. Burnham, les trafiquants de migrants sont constamment en train de changer de tactique. Sous la pression des interventions des forces de l’ordre autour de Calais, ils vont plus loin pour lancer leurs bateaux. Ils ont recours aussi à des canots de plus grandes dimensions – des méga-dinghys qui transportent en moyenne 80 personnes. En août, le record a été battu quand un dinghy de 15 mètres a traversé la Manche avec 230 migrants à bord.

La nouvelle équipe de 45 agents tricolores n’aura pas le droit automatique d’intervenir une fois que les canots sont dans l’eau (sauf en cas de danger de mort pour les « passagers »). Aujourd’hui, 1 050 membres des forces de l’ordre sont déployés côté français, financés en grande partie par le Royaume Uni. Sur ce nombre, seules deux unités, totalisant 125 agents, sont habilitées à intervenir dans l’eau. Outre-Manche, les médias de droite, surtout de la droite populiste, font grand cas de vidéos où on voit des gendarmes qui, les bras croisés, regardent des canots chargés de migrants partir pour l’Angleterre. Les commentateurs mettent l’impuissance des gendarmes sur le compte de la mauvaise volonté, sans comprendre – ou vouloir comprendre – que l’action de ces derniers est entravée par la loi exactement comme celle de leurs homologues anglais.

Le tabloïd de droite The Sun n’a pas été impressionné par la diplomatie de Burnham, le comparant, sur sa une, au roi anglais, Harold, réputé blessé à l’œil par une flèche normande à la bataille de Hastings. Une scène de la tapisserie de Bayeux figurait au-dessus du commentaire suivant, caractérisé par la mauvaise foi habituelle : « Pendant que les canots pneumatiques continuent d’arriver, la France ne propose que 45 flics fainéants de plus ».

Du Brexit au « Made in Europe »

A part la question des migrants, il y a eu des échanges sérieux sur l’avenir du détroit d’Ormuz, ainsi que l’aide à donner à Kiev, notamment la permission de fabriquer en Ukraine le missile franco-britannique, le Scalp/Storm Shadow. Mais surtout, les deux dirigeants ont discuté du rapprochement en cours entre le Royaume Uni et l’Union européenne. Ici, deux des grandes rubriques sont la défense et l’échange de droits d’émission de carbone. Pourtant, Londres craint que le grand plan développé par l’Europe pour sauvegarder et relancer son industrie, « Made in Europe », fasse du tort à des secteurs-clés de l’industrie britannique, notamment l’acier. Le gouvernement a entrepris une campagne de lobbying dans toutes les capitales de l’UE afin de persuader les États-membres que, exclure le Royaume Uni de certains aspects du plan, conçu par exemple pour protéger l’acier européen contre les importations chinoises, mettrait en danger la contribution britannique à des chaînes d’approvisionnement vitales pour Europe. De son côté, l’UE exige du Royaume Uni des concessions au sujet de la circulation des étudiants, notamment la possibilité pour des étudiants européens de payer les mêmes frais de scolarité dans les universités outre-Manche que les Britanniques – plutôt que les prix faramineux payés par les autres étudiants étrangers. Il devait y avoir une réunion au sommet en juillet pour discuter de ces questions, mais comme M. Starmer partait et M. Burnham arrivait, l’événement a été remis à novembre. Entretemps, donc, Burnham a essayé d’amadouer Macron, qui reste toujours un des leaders européens les plus intransigeants sur les concessions à faire aux Britanniques après le Brexit.

Danse avec les stars

Pendant ces discussions au 10 Downing Street, Nigel Farage, autrefois l’homme du Brexit, aujourd’hui le patriote anti-immigrationniste, lançait l’université d’été (en anglais, on dit « Party conference ») de sa formation politique, Reform UK. Après des accusations cette année concernant ses finances personnelles et le financement du parti, qui ont conduit Farage à démissionner de son siège et à se faire réélire dans la même circonscription au mois d’août, l’objectif principal de l’événement était de faire oublier les questions de finance et de probité pour focaliser l’attention générale sur l’offre politique du parti. Bref, il s’agissait de présenter Reform UK comme un parti de gouvernement plutôt que comme la bande à Nigel. A cette fin, M. Farage voulait – comme M. Burnham – rehausser son image d’homme politique international, en invitant Jordan Bardella à l’ouverture du grand événement à Birmingham. Le dauphin de Marine Le Pen a fait un discours devant les militants britanniques qui ressemblent le plus aux siens de l’autre côté de la Manche. Il leur a assuré – utilisant un vocabulaire qui rend hommage à l’esprit, sinon à la lettre, du Brexit – que la France, comme le Royaume Uni, doit « reprendre le contrôle de l’immigration ». Il a promis que, si le RN arrive au pouvoir, le gouvernement français « fera tout son possible pour garantir que la France ne soit plus une porte d’entrée pour l’immigration illégale au Royaume Uni ». Farage a répondu en parlant d’une « nouvelle entente cordiale » et les deux hommes ont exhibé à la foule une sorte de parchemin qui représentait un protocole d’accord (« memorandum of understanding ») pour mettre fin définitivement au trafic de migrants à travers la Manche. Voilà de quoi en emboucher un coin au deux dirigeants élus qui à Downing Street ne discutaient que de leurs modestes succès contre les canots.

Sauf que… les forces du progressisme ont réalisé un grand coup pour essayer de plomber tout l’événement de Reform… et non sans un certain succès. Car jeudi soir, la veille de la grande prestation Farage-Bardella, le journal de la chaîne Channel 4 a livré les résultats d’une enquête menée par une équipe de reporters qui sont aussi des militants écologistes. Faisant grand usage de vidéos filmées en caméra cachée, des scènes montraient deux personnalités de la hiérarchie de Reform évoquer des manières de contourner la loi qui interdit des dons aux partis politiques en provenance d’étrangers. Par conséquent, très tôt vendredi matin, Farage a dû annoncer aux médias que Dan Jukes, son conseiller principal, et James Orr, responsable de l’élaboration des politiques, avaient quitté leurs fonctions en attendant les conclusions d’une enquête interne. Mais les Travaillistes et les Lib-Dems ont saisi l’occasion pour porter plainte auprès de la police qui pourrait décider de mener sa propre enquête, criminelle cette fois. Peu après l’intervention de Farage, le président de Reform Lee Anderson informait la BBC que, non, les deux hommes ne reprendraient jamais leur poste. Quelle que soit la légitimité du reportage, dont la diffusion sert à merveille les intérêts de tous les politiques et idéologues de la gauche et du centre, il est indéniable que Channel 4 a réussi à faire un croche-pied à Farage au moment où il en avait le moins besoin.

A la fin, il reste une question : qui a vraiment volé la vedette au couple de Londres et à celui de Birmingham ? Étant donné l’attention médiatique dont il a fait l’objet, même en France, c’est certainement, Larry, le célèbre chat de Downing Street. Ce matou, blanc et tabby de couleur, né en 2007 est, depuis 2011, le sourcier en chef du « Cabinet » (conseil des ministres). Au moins, lui, il n’a jamais été accusé d’accepter de l’argent douteux ou de laisser passer des intrus, des interlopes ou des illégaux.

Laurent Ruquier: toujours pas la grosse tête!

France 2 l’a congédié sans élégance. Laurent Ruquier ne s’est pas plaint, n’a pas lancé de pétition ni dénoncé un complot fasciste: il a gardé les « Grosses Têtes » sur RTL et s’est tourné vers le théâtre, en reprenant la Comédie des Champs-Élysées. À 63 ans, ce fils d’ouvrier normand se lance dans une nouvelle carrière. On voulait le mettre au placard, le voilà sur les planches !


C’est le type de phrase qui peut jeter un sacré froid. « J’écoute “Les Grosses Têtes !” » Essayez de la prononcer dans un dîner en ville bon chic bon genre, et vous verrez que l’effet produit est encore plus glacial que si vous faisiez publiquement l’aveu de voter Le Pen. À Causeur, nous le confessons sans vergogne : le fameux jeu de RTL nous fait énormément rire.

À l’heure où certains veulent encadrer l’art de la plaisanterie comme d’autres rêvent de codifier celui de la drague, nous pensons que les gauloiseries qui font le succès du programme créé en 1977 par Philippe Bouvard et présenté depuis 2014 par Laurent Ruquier, telles que les blagues de Laurent Baffie sur les travelos du bois de Boulogne ou les histoires drôles de Bernard Mabille sur Macron à Jarnac et Strauss-Kahn à Pornic, sont de véritables trésors nationaux, et que Ruquier, qui n’est pourtant pas notre genre de beauté politique, mériterait d’être décoré pour service rendu à la liberté d’expression.

Car « Les Grosses Têtes » sont sans aucun doute l’un des derniers lieux où l’on pratique ce que Charles Rojzman appelle le « rire de transgression », si différent du « rire de connivence » qui à présent règne dans tant de médias, de France Inter à Radio Nova, s’attaquant toujours aux mêmes cibles pour complaire toujours aux mêmes clientèles.

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« Le rire de transgression, écrit Rojzman, exige cette disposition, devenue rare, d’accepter que le réel résiste à nos croyances. » Bref, tout l’inverse de l’humiliation ricaneuse, de la barbarie qui s’esclaffe, de la menace qui se gondole. Laissons à cet égard le dernier mot au maître du genre Pierre Desproges, auquel notre ami Walter consacre un bel article, et qui résume bien cette affaire plus sérieuse qu’elle en a l’air : « Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un Juif que de jouer au Scrabble avec Klaus Barbie. »


Causeur. Merci d’avoir accepté cette interview. Vous allez vous faire remonter les bretelles par vos amis de gauche !

Laurent Ruquier. Si je me prête volontiers à cet exercice, c’est d’abord par amitié pour vous, Élisabeth, mais aussi parce que j’aime échanger avec les gens dont les positions sont aux antipodes des miennes. Il y a trente ans déjà, je recevais régulièrement Geneviève Dormann sur France Inter et aussi dans « On va s’gêner ! » sur Europe 1 et je peux vous dire qu’elle était sacrément réactionnaire ! Tout comme vous :))).

Vous êtes en effet l’un des rares animateurs, peut-être même le seul, à pratiquer un authentique pluralisme sur les ondes. À l’heure de la cancel culture, vos « Grosses Têtes » sur RTL constituent un îlot de résistance au politiquement correct. En avez-vous conscience ?

Depuis mes débuts dans ce métier, il y a trente-cinq ans, je n’ai pas trouvé mieux que la diversité et la liberté de ton pour divertir le public. Et j’ai toujours tenu à ce que mes émissions donnent la parole à des gens de droite et de gauche, des hétéros et des homos, des Blancs et des Noirs, des chrétiens, des athées, des juifs et des musulmans. Et même des femmes (rires). C’était un peu moins le cas à l’époque de mon prédécesseur, même si Philippe Bouvard savait également composer des plateaux variés et cultiver un style sans filtre à l’antenne.

Laurent Ruquier et l’équipe des Grosses Têtes, festival du film d’Angoulême, 29 août 2024. © Laurent VU/SIPA

Philippe Bouvard vient de mourir. Vous étiez notoirement fâché avec lui et on vous a souvent opposés, lui le bourgeois qui écrivait dans Le Figaro Magazine et vous l’électeur de gauche assumé. Pourtant il y a beaucoup de ressemblances entre vous : même tendance à l’hyper-hyperactivité, même capacité à vous effacer devant les invités, même carrière de brillant touche-à-tout, même dent gentiment dure. N’êtes-vous pas, malgré tout, son meilleur héritier ?

Je n’étais pas fâché avec lui. Il l’était, lui, parce que c’était difficile d’accepter qu’on lui succède, qui que ce fût, et en l’occurrence, ce fut moi. Cependant, il m’avait choisi comme « Grosse Tête » dans les années 1990 et je l’avais « recueilli » sur Europe 1 en 2000, pendant son bannissement de RTL quand il avait été remplacé par Christophe Dechavanne. Nous avions de l’admiration l’un pour l’autre mais, en 2014, c’était difficile pour lui d’accepter une retraite forcée. Je ne lui en ai jamais voulu de m’en vouloir ! Et les choses s’étaient apaisées : le 6 décembre 2024, pour ses 94 ans, il avait même accepté une interview dans « Les Grosses Têtes » et j’ai eu plaisir à lui offrir ce moment.

Vous auto-censurez-vous aux « Grosses Têtes » ?

On fait quand même attention à ne jamais enfreindre la loi. Il arrive aussi que, lors de nos enregistrements, les participants les plus turbulents, et souvent les plus brillants, je pense à Sébastien Thoen en particulier, aillent trop loin, par goût de l’absurde et de la provocation. Quand cela se produit, mon fidèle réalisateur François Renucci supprime au montage les passages les plus limites. On se connaît tellement bien que je n’ai même pas besoin de lui signaler les rares nettoyages à effectuer.

Les dirigeants de RTL surveillent-ils ce qui se dit à votre micro ?

Je n’ai le souvenir d’aucune intervention de leur part. D’ailleurs ils ne demandent même pas à écouter les émissions avant diffusion. Et après coup, je n’ai jamais eu la moindre remarque. Il faut dire que tous les patrons qui se sont succédé à RTL depuis la naissance des « Grosses Têtes », voilà presque cinquante ans, savent bien que l’irrévérence est la clé des audiences record de l’émission.

Résultat de cette irrévérence, en 2020, l’Association des journalistes lesbiennes, gays, bi-e-s, trans et intersexes a publié une étude selon laquelle « Les Grosses Têtes » comptent « en moyenne 19 propos discriminants » par émission. Cela vous a-t-il fait réfléchir ?

Nullement. Cette histoire a fait quatre jours dans les journaux et la direction n’en a pas tenu compte. Ce qui m’inspire un conseil, que je donne à tous mes amis : si un jour vous subissez une attaque dans la presse, faites le dos rond ! Le plus souvent, la tempête est oubliée la semaine suivante.

Vous êtes donc imperméable à l’air du temps « inclusif » ?

Je vous mentirais en vous disant que « Les Grosses Têtes » n’ont pas évolué depuis que j’en ai pris les commandes il y a douze ans. Ne serait-ce que parce que moi aussi j’ai évolué. Je m’en suis rendu compte récemment en lisant L’Homme humilié, le livre magnifique que Pierre Vavasseur vient de consacrer à son père ouvrier, qui était difforme à cause d’un accident du travail et qui était la cible permanente de railleries. Aujourd’hui, dans la vie , on ne se moque plus des handicapés comme cela. Tant mieux. C’est un progrès de la société.

Certes, mais faut-il aussi renoncer à faire des blagues sur les Belges et les blondes ?

Il n’y a pas de règle absolue. Certaines histoires drôles ne me font plus du tout marrer, par exemple celles sur les yeux bridés des Asiatiques. Mais quand Stéphane Beaugrand imite l’accent belge dans « Les Grosses Têtes », ça reste hilarant.

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D’après vous, pourquoi peut-on blaguer sur l’accent belge et pas sur les yeux bridés ?

Parce que l’émission est diffusée aussi sur Bel RTL et pas sur Radio Pékin !

Et quand Thoen chambre les Portugais ?

Les Portugais qui ont de l’humour se marrent, certains sont plus chatouilleux. Moi, évidemment, à chaque fois, je joue le rôle de celui qui est consterné. Lorsqu’on brocarde les travers d’une communauté, il est indispensable de rajouter une bonne couche de second degré. Prenons un cas qui me concerne directement : les blagues sur les homos. On en raconte souvent dans « Les Grosses Têtes », et parfois elles frôlent l’homophobie. Mais comme je suis moi-même homo – au cas où vous ne le sauriez pas (rires) – ma simple présence dans le studio fait que, par définition, elles ne peuvent pas être prises à la lettre.

Oui, mais à force de ne vouloir offenser personne, on va s’emmerder ferme ! Par exemple, la nouvelle mouture de La Cage aux folles, mise en scène par Olivier Py au Châtelet, est très édulcorée par rapport à l’œuvre de Jean Poiret…

Il s’agit en fait de la version américaine transposée en français. En 1983, dix ans après son succès au Palais-Royal, La Cage aux folles a été adaptée en comédie musicale pour Broadway. Le résultat est effectivement beaucoup plus progressiste, au point qu’il est devenu une référence dans les milieux LGBT, avec la chanson I am What I am, traduite en français par « J’ai le droit d’être moi ». Reste que je suis certain qu’on pourrait remonter le texte original de Poiret, que je trouve quand même un peu daté. Mais quitte à s’amuser avec des homos, je vous conseille plutôt ma nouvelle pièce, à l’affiche de la Comédie des Champs-Élysées à la rentrée. Le sujet y est traité de façon plus moderne, sans être gnangnan non plus.

Il ne s’agit surtout pas d’interdire les blagues sur les juifs ou les homos. On a le droit de les préférer drôles. Qu’avez-vous pensé de celle de Guillaume Meurice sur le nazi sans prépuce ?

Elle n’était pas drôle, mais elle ne m’a pas semblé grave sachant que la personne visée, Benyamin Netanyahou, est un haut dirigeant. J’avais en revanche été scandalisé quand Dieudonné avait fait monter Robert Faurisson en pyjama rayé sur scène. Il s’en prenait non pas à un homme puissant, mais à des victimes.

Le problème n’est-il pas plus profond ? L’humour politique, ça ne marche plus…

Ça marche encore sur moi en tout cas. La plupart des dessins qui paraissent chaque semaine dans Le Canard enchaîné, Marianne et Charlie Hebdo me font rire.

Vous êtes un homme plutôt bienveillant. L’humour ne suppose-t-il pas un peu de méchanceté ?

Mon maître était Pierre Doris et ses histoires méchantes. Je ne peux pas mieux vous répondre.

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Avez-vous aimé la une de Charlie sur la mère de Didier Deschamps ? Le mauvais goût doit-il avoir une limite ?

C’est un dessin dont on aurait pu se passer, plus par respect pour la maman de Didier Deschamps que pour lui qui est un homme public, mais quand on achète Charlie Hebdo, ce qui est mon cas, on sait ce qu’on peut y trouver. C’est la reproduction des dessins sur les réseaux sociaux qui changent la donne.

En parlant de Charlie Hebdo, faites-vous des plaisanteries sur l’islam dans « Les Grosses Têtes » ?

On tourne en dérision toutes les croyances, donc cela peut arriver. Mais aussi parce que dans l’émission, il y a des cathos, des protestants, des juifs, des musulmans et même des agnostiques ! Il faut savoir accepter le deuxième degré. On est avant tout une émission de détente.

Pour Philippe Muray, qui est mort en 2006, l’humour était une arme de destruction massive dirigée contre l’époque et ses lubies. Pour vous, c’est juste un moyen de divertissement ?

Non, s’il peut aider aussi à réfléchir tant mieux, mais je n’ai rien contre quelque chose de drôle et totalement gratuit. On dit même parfois le contraire de ce qu’on pense, uniquement pour faire rire ! C’est ce qui nous sauve.

Qu’est-ce qui vous fait rire ? Plutôt que s’attaquer éternellement aux mêmes cibles (les fachos, les réacs, CNews, etc.), les humoristes ne devraient-ils pas se payer la tête des artistes engagés, féministes enragées et autres « mutins de Panurge » ?

Je le fais ! On peut se moquer de Pascal Praud tout comme de Sandrine Rousseau. L’un n’empêche pas l’autre !

Vous pourriez travailler avec Meurice ?

Lui, précisément, je ne sais pas mais il est doué, comme d’ailleurs certains de ses complices sur Radio Nova, mais pas tous. Une chose est toutefois regrettable : leur militantisme affiché. Je le déplore d’autant plus que je partage leurs convictions de gauche. Mais quand on s’enferme autant dans des certitudes partisanes, on passe à côté de génies comiques tels que Jacques Martin, qui était de droite, ou Jean Yanne, qui était anarchiste et qui disait « voter à gauche pour ses idées et à droite pour son confort ». On oublie souvent de le préciser, mais ces deux-là ont été les véritables artisans du succès des « Grosses Têtes » dans les années 1980 et 1990.

Laurent Ruquier et Jacques Martin dans « Ainsi font, font, font », 15 mars 1990. © AUTHIER PHILIPPE/SIPA

Vous êtes sympa avec les humoristes de Nova. Non seulement ce sont des militants, mais en plus ils fonctionnent en meute et ils tirent systématiquement sur les mêmes, les gens de droite, c’est-à-dire sur une ambulance idéologique. C’est un peu facile…

Pardon, mais depuis que CNews existe, on ne peut plus dire que la droite et l’extrême droite soient des ambulances idéologiques !

Sans doute, mais cogner sur Pascal Praud ou Marine Le Pen, c’est sans risques.

Vous savez mieux que moi que oui, ça peut être risqué ! Surtout si on travaille à CNews ou Europe 1 !

Partagez-vous l’énervement de Michel Fau devant les cérémonies des Césars ou des Molières qui deviennent des meetings ?

Michel Fau est un génie du théâtre, mais les Molières sont nécessaires, on peut entendre une fois par an le discours d’un intermittent du spectacle. Ce n’est pas tous les soirs !

Du reste, dans le monde du spectacle, il est difficile d’être de droite. Vous en savez quelque chose. Vous produisez Gaspard Proust et il a suffi qu’il participe à un gala de Valeurs actuelles pour qu’il devienne tricard dans beaucoup de médias.

C’est d’autant plus injuste que dans ses spectacles, Gaspard tape sur tout le monde, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Il ne vote même pas en France, il est suisse !

Vous voyez bien que la gauche pratique un sectarisme de fer qui n’a pas (ou pas encore) d’équivalent à droite. D’ailleurs, vous le subissez aussi. Récemment encore, Libération et Télérama vous ont critiqué parce que vous n’inviteriez que des gens connus, comme votre ami Kev Adams, dans vos émissions. Comment prenez-vous ces leçons de maintien ?

Ça me chagrine, parce que c’est distordre la réalité et oublier tous ceux que j’invite pour leur première ou trop rare présence à la télé, et ça me rappelle que j’ai beau avoir des idées de gauche, je ne fais pas partie de cette élite. Contrairement à ce que s’imaginent les électeurs du RN…

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Les électeurs du RN vous voient comme un bobo coupé du peuple, parce que vous avez plusieurs fois fait savoir que vous préférez Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen.

Oui, mais on confond tout. Je n’ai jamais manqué de respect envers ceux qui votent pour Marine Le Pen. Certes, je déteste les dirigeants du RN, mais pas les électeurs. Parce que les électeurs, ça pourrait être mes parents. Vous savez, je viens d’une famille modeste. Donc je comprends que l’on puisse croire que Marine Le Pen pourrait résoudre les problèmes de la France d’en bas. Même si c’est une tragique erreur à mon avis.

Cependant, n’est-il pas problématique que dans l’audiovisuel public, l’antilepénisme se porte en bandoulière chez les humoristes et chez les éditorialistes ?

Au moins ils sont souvent drôles ! Vous avez vu les pastilles d’humour de CNews ? C’est pathétique.

Vous avez publiquement regretté d’avoir fait la gloire d’Éric Zemmour. D’abord, c’est son talent qui a fait son succès. Ensuite, au nom de quoi décideriez-vous que le public doit être protégé contre certaines idées ?

Je ne dis absolument pas qu’il aurait fallu censurer Éric Zemmour, qui était un éditorialiste respecté au Figaro quand il participait à « On n’est pas couché », et qui à mon avis aurait mieux fait de rester journaliste plutôt que de se lancer en politique. Je remarque au passage que ses idées n’ont pas changé depuis cette époque, tandis qu’Éric Naulleau a vraiment viré de bord. Au moins on ne peut pas nier la cohérence intellectuelle de Zemmour ! Seulement, j’ai regretté avoir participé à la banalisation de ses thèses en lui donnant la parole toutes les semaines pendant cinq ans au lieu de l’inviter de temps en temps. Mais souvent je rappelle aussi que Jean-Marie Le Pen était au deuxième tour en 2002 et Zemmour n’était pas à la télévision.

Pour l’écrasante majorité des salariés de l’audiovisuel public, être de droite est une sorte de maladie (comme dans le film de Woody Allen Tout le monde dit I love you). Cependant vos convictions de gauche n’ont pas suffi à vous maintenir sur France 2. Que s’est-il passé ?

J’ai tenu à rester discret sur mon départ du service public il y a trois ans parce que j’estime qu’être viré fait partie des risques du métier. Je regrette juste que Stéphane Sitbon-Gomez m’ait annoncé l’arrêt de mes émissions en prime time en toute fin de saison, un 20 juin, ce qui a restreint mes possibilités de rebondir ensuite ailleurs. Pas très chic…

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Vous vous êtes en somme retrouvé dans la peau de Patrick Sébastien, lui aussi écarté de France Télévisions malgré son immense succès. Est-ce pour cela que vous l’invitez régulièrement dans « Les Grosses Têtes » ?

Non, je le reçois parce que c’est, comme on dit, un « bon client ». Mais je dois vous avouer que j’hésite de plus en plus à le faire. Je n’ai rien contre ses dernières chansons comme « Il est beau le cucul ». Mais « Delphine, si tu avais connu ma pine », qui est une attaque évidente contre Delphine Ernotte, franchement je trouve cela inutile… Je lui ai dit d’ailleurs : « Ne fais pas plaisir à tes ennemis en devenant encore plus beauf ou plus vulgaire que tu n’es ! »

Vous voilà donc pour la première fois depuis vingt-cinq ans sans émission de télévision, mais avec une nouvelle vie sur les planches, non seulement comme auteur de pièces et producteur de spectacles, mais aussi désormais comme acteur et même comme directeur de théâtre puisque vous reprenez d’un coup deux établissements. Pourquoi deux ?

À cause d’un concours de circonstances. J’avais l’an dernier la proposition de racheter le théâtre Tête d’Or à Lyon. Or il se trouve que pendant les négociations, on est venu me parler d’un autre lieu à vendre : la Comédie des Champs-Élysées, qui appartient à la famille Fagadau depuis 1994. Michel Fagadau, décédé en 2015, l’a dirigée pendant vingt ans, et sa fille Stéphanie a pris la suite pendant quinze ans. Seulement aujourd’hui elle veut passer à autre chose et m’a proposé, sans que je la sollicite, de me céder son affaire. Bref, elle m’a choisi ! Et j’aime être choisi. J’ai ce petit orgueil. Un orgueil de Normand.

Tout Normand que vous êtes, vous êtes devenu la quintessence de l’esprit parisien, non seulement avec cette adresse avenue Montaigne, mais aussi avec certains sociétaires des « Grosses Têtes », notamment Arielle Dombasle, Michel Fau ou Karine Le Marchand, qui incarnent si bien le côté pétillant de la capitale. Qui manque-t-il pour compléter cette bande ?

Il n’y a pas qu’eux ! Yoan Riou, Az ou Fabrizio Bucella ne font pas partie du « Parisianisme ». Et l’esprit parisien n’est pas une honte. Dans le genre, Édouard Baer serait une excellente Grosse Tête ! On se connaît à peine. Si Causeur peut nous aider à rentrer en contact… Pour moi, c’est l’exemple même de l’artiste qui sait improviser comme Kersauson, Martin, Yanne, Bénichou ou Thoen. Il ferait forcément des prodiges.

Laurent Ruquier, Charlotte de Turckheim et Péri Cochin lors du filage d’ »Open Bed », au théâtre des Bouffes-Parisiens, Paris, 11 février 2008. © SIPA

Édouard Baer sort d’une mauvaise passe MeToo…

Oui, mais à tort. Il n’y a eu aucune plainte contre lui.

Beaucoup d’artistes n’ont pas été condamnés, mais ont vu toutes les portes se fermer par peur des réactions de quelques escouades militantes. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis ni avocat de la défense, ni juge, mais je suis contre le tribunal médiatique qui prend de plus en plus d’importance.

Il est vrai que vous ne hurlez pas avec les woke. Quand Nicolas Bedos a été condamné suite à un geste sexuel déplacé dans un bar, vous avez déclaré qu’il restait votre ami.

Nicolas a traversé des moments difficiles. Il n’avait plus aucune proposition. Mais je suis sûr qu’il va retravailler, c’est une question de temps. Il a reconnu sa faute, a payé sa dette à la société, n’a pas fait appel. Même Andréa Bescond a reconnu qu’il avait droit à une seconde chance.

Trop aimable à elle ! Pour une main posée quelques secondes sur le blue-jean d’une demoiselle à la hauteur de son entrejambe, il se retrouve à implorer la grâce des dames patronnesses pour éviter la mort sociale !

Quand les féministes obtiennent que les hommes fassent davantage attention à leur comportement avec les femmes, moi j’applaudis. Désolé de vous décevoir, mais si je ne hurle pas avec les woke, je vois bien aussi les progrès qu’on peut en tirer.

Vous dites que Nicolas a droit à une deuxième chance. La lui donnerez-vous ?

S’il me propose une bonne pièce, bien sûr.


Votre rentrée avec Ruquier

Il y a une vie hors de la télé. Cet été, l’ancien animateur d’« On n’est pas couché » a annoncé qu’il mettait ses activités cathodiques en « pause ». Tout en conservant son émission de radio quotidienne, il devient un homme de théâtre à part entière – acteur, auteur, producteur et désormais directeur de théâtre.

On pourra le voir dès septembre pour la première fois à l’affiche d’une comédie en tant qu’acteur : Chante et tais-toi, avec Vincent Niclo, à 21 heures à la Comédie des Champs-Élysées. Et pour ceux qui trouveraient tout cela trop parisien, signalons aussi les deux excellentes pièces dont il est l’auteur et qui tourneront dans toute la France cette année : L’Expérience théâtrale, avec François Berléand et Max Boublil, et La Joconde parle enfin avec la si bien choisie Karina Marimon.

Voile: la France face au Mur de la cécité

Le président Macron a reconnu par le passé que le port du voile était contraire à notre « civilité ». Pourtant, le bloc central refuse que les Français s’emparent de la question par la voie du référendum, alors que Mélenchon se frotte les mains, affirmant avoir changé d’avis et commis par le passé « une erreur terrible » en défendant la laïcité. De son côté, l’interdiction du voile dans la rue prônée par Marine Le Pen présente un inquiétant paradoxe: cette proposition de loi prétend combattre la fragmentation du pays par une mesure susceptible de la rendre plus profonde encore. Analyse.


La proposition du Rassemblement national d’interdire le voile islamique dans l’espace public vient de rouvrir l’une de ces querelles françaises où, derrière une mesure particulière, surgit aussitôt une question beaucoup plus vaste. On peut discuter cette interdiction, sa légitimité, sa faisabilité juridique, ses conséquences, bien sûr. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs : dans l’extraordinaire difficulté à discuter du problème auquel elle prétend répondre.

Mœurs étrangères

Car le voile n’est plus seulement un vêtement ni même un signe religieux. Il est devenu le symbole visible d’une transformation de la société française que les uns considèrent comme l’exercice normal de la liberté religieuse et que les autres perçoivent comme l’avancée progressive de normes culturelles et religieuses étrangères à l’histoire française. Or, entre ces deux perceptions, le débat devient presque impossible : la question politique se transforme immédiatement en question morale, et celui qui interroge la transformation elle-même risque d’être disqualifié avant même que ses arguments aient été examinés.

Mais c’est précisément ici que le Rassemblement national risque, par électoralisme populiste, de tomber dans le piège que lui tend l’islamisme. En proposant l’interdiction générale du voile dans l’espace public, il lui offre la possibilité de déplacer entièrement le terrain de l’affrontement. Il ne sera bientôt plus question de l’islamisme, de son influence, de ses stratégies d’emprise ou de la progression de normes religieuses dans la société française, mais d’une question autrement plus mobilisatrice : l’État a-t-il le droit de dire à une femme adulte comment elle doit s’habiller dans la rue ?

Le piège est d’autant plus redoutable qu’il dépasse très largement les seuls musulmans. Une telle interdiction peut heurter tous ceux qui, sans aucune sympathie pour l’islamisme et parfois même profondément hostiles à celui-ci, considèrent la liberté individuelle comme une frontière que l’État ne doit pas franchir. Elle risque tout particulièrement de rencontrer l’opposition d’une partie de la jeunesse, pour laquelle la liberté de disposer de soi, de son corps, de son apparence et de son identité constitue désormais une valeur cardinale. L’islamisme disposerait alors d’un avantage politique considérable : faire oublier la question de son emprise en se présentant comme le défenseur d’une liberté menacée.

Nouvelle fracture française

La fracture qui en résulterait ne séparerait donc nullement, de manière simple, musulmans et non-musulmans. Elle traverserait la société française elle-même, les générations, les familles politiques et jusqu’aux adversaires de l’islamisme. Aux fractures déjà existantes viendrait s’ajouter une nouvelle guerre morale opposant ceux qui invoqueraient la sauvegarde de la civilisation française à ceux qui défendraient les libertés individuelles — comme s’il fallait désormais choisir entre les deux.

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Ce serait peut-être là le paradoxe le plus inquiétant : prétendre combattre la fragmentation du pays par une mesure susceptible de la rendre plus profonde encore, et offrir ainsi à l’islamisme la possibilité de transformer un conflit politique sur son projet de société en un conflit moral entre oppresseurs et victimes.

On peut donc refuser cette réponse du Rassemblement national sans fermer les yeux sur la réalité à laquelle il prétend répondre. C’est même tout l’enjeu : ne céder ni au déni de l’islamisme, ni à des réponses qui, sous couvert de le combattre, risquent de renforcer les fractures dont il prospère.

Car derrière la querelle du voile se profile une question autrement décisive : la France est-elle encore capable de nommer les transformations qu’elle connaît et de décider politiquement de ce qu’elle veut demeurer ?

Ce qui se joue ici n’est donc pas l’impuissance du politique. Ce sont des choix politiques : ce que l’on accepte, ce que l’on refuse, ce que l’on protège, ce que l’on transforme et, surtout, ce que l’on décide de ne plus voir.

C’est devant cette question que se dresse aujourd’hui le mur de la cécité.

Le consensus des élites : la fin du politique

La droite, la gauche et le centre ne diffèrent plus aujourd’hui que par la musique de leurs discours.

L’harmonie d’ensemble, elle, reste la même : celle d’un ordre politique qui s’est donné pour tâche non plus de gouverner le réel, mais d’en neutraliser la conflictualité. À travers des styles et des postures différentes, ils partagent tous la même hantise : empêcher l’irruption du peuple réel — celui qui vote, souffre et se souvient — à travers la menace électorale du Rassemblement national.

« C’est trop tard de dire : on va interdire le voile dans l’espace public. On ne va pas envoyer les carabiniers pour arracher les voiles » résumait ainsi le maire de Meaux Jean-François Copé au micro de Télématin sur France 2 mercredi.

Cette peur n’est pas seulement celle d’une alternance. Elle exprime une angoisse plus profonde : celle de voir surgir une France qu’on croyait disparue, enracinée, inquiète de son destin, attachée à son identité. Car ce peuple-là, celui des classes populaires, pressent ce que les élites refusent de voir : que la France marche, à pas forcés, vers un mur. Ce mur, c’est celui du déni ; il cache derrière lui une immigration devenue de masse, et avec elle la lente islamisation d’une partie du territoire national.

Mais que le Rassemblement national soit devenu le principal véhicule électoral de cette inquiétude populaire ne signifie nullement qu’il apporte nécessairement les réponses capables d’y répondre. Il peut lui aussi céder à la simplification, transformer une question politique complexe en mesure symbolique et, croyant répondre à la fragmentation du pays, contribuer à l’approfondir. L’affaire du voile en donne précisément l’exemple : voir ce que les autres refusent de voir ne garantit pas que l’on sache quoi en faire.

L’unité de la classe dirigeante, c’est sa dépolitisation. La droite gère, la gauche moralise, le centre arbitre ; tous administrent le même vide. On ne gouverne plus au nom d’un projet collectif, mais au nom d’un ordre moral. La question du peuple, celle du pouvoir de la majorité à définir les conditions de son existence, a disparu sous la rhétorique des droits et la religion du vivre-ensemble.

Mais quand le politique s’efface, le religieux revient — sous des formes nouvelles. Les grandes religions séculières du progrès, de l’antiracisme ou de la diversité ont remplacé l’idée nationale. Elles assignent les consciences, distribuent le Bien et le Mal, définissent ce qu’il est permis de dire. Dans cet espace neutralisé, la moindre inquiétude identitaire devient faute morale. Dire que l’immigration inquiète, c’est déjà être suspect. Constater la fragmentation du pays, c’est trahir la République. Et vouloir redonner un sens commun à la France, c’est verser dans la réaction…

Le peuple réduit au silence

Les milieux populaires, eux, vivent la mutation démographique non dans les chiffres mais dans la chair du quotidien. Ils perçoivent la déliaison, les changements de mœurs, la montée d’un communautarisme islamique qui s’impose sans qu’on ose le nommer. Mais leur expérience n’a plus droit de cité : elle est disqualifiée avant même d’être formulée.

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C’est ici que se vérifie la prophétie de Christopher Lasch. Les talking classes, les classes qui parlent sans vivre, ont confisqué la parole publique. Les autres, celles qui vivent sans être écoutées, ne peuvent plus qu’exprimer leur désarroi dans le vote, ou dans le silence. La France des plateaux de télévision n’a plus rien à voir avec celle des supermarchés, des cités ou des bourgs délaissés.

De cette fracture naît une colère sans langage. Le peuple voit bien qu’on ne l’écoute plus, et qu’à chaque élection on lui intime de « faire barrage ». Mais il comprend aussi qu’on ne fait barrage à rien, sinon à lui-même.

L’immigration comme refoulé collectif

L’immigration de masse, par son ampleur et sa nature, n’est plus seulement un phénomène social. Elle est devenue un fait anthropologique, une transformation du paysage humain. Et c’est parce qu’on n’ose pas le dire qu’elle agit avec d’autant plus de force.

Le refus de nommer cette réalité n’est pas le signe d’une générosité, mais celui d’une peur. Peur d’affronter ce qu’elle révèle : la désagrégation du modèle d’intégration, la perte de confiance dans la culture nationale, la culpabilité postcoloniale qui paralyse toute volonté politique.

Or cette immigration, majoritairement issue de mondes islamisés, importe avec elle des valeurs et des hiérarchies symboliques qui défient les fondements laïques et égalitaires de la civilisation européenne. Ce n’est pas seulement une question de coexistence, mais de cohérence : peut-on encore faire société lorsqu’on ne partage plus ni le rapport au sacré, ni la place de la femme, ni le sens de la liberté ?

Le symptôme juif : quand un peuple pressent sa fin

C’est ici qu’intervient un signe plus grave, un indice presque eschatologique : les Juifs ont raison de partir.

Non pas parce qu’ils fuiraient par lâcheté, mais parce qu’ils perçoivent plus tôt que les autres la rupture du pacte républicain. Leur départ n’est pas une fuite : c’est une alarme.

Depuis deux décennies, les agressions, les insultes, les silences gênés se sont accumulés. La France a vu revenir, dans ses rues et ses écoles, une haine qu’elle croyait conjurée. Or cette haine n’est pas née d’un retour du fascisme européen, mais de la combinaison explosive entre un antisionisme militant, un islamisme importé et une lâcheté politique généralisée.

Lorsque les enfants d’un peuple qui a été au cœur de la mémoire nationale doivent renoncer à y vivre sereinement, cela signifie que la nation a cessé d’être protectrice. Ce qui s’effondre ici, c’est le socle même de la République : la promesse que chacun puisse être chez soi, sans avoir à se justifier d’exister. Le départ des Juifs est donc le miroir du dérèglement français. Car si ceux qui furent les premiers intégrés se sentent aujourd’hui étrangers, que restera-t-il demain de l’idée même d’appartenance ?

Le mur du déni et la politique de la peur

Tout se passe comme si la France préférait se condamner au mensonge plutôt que d’affronter la vérité.

Les dirigeants redoutent davantage le jugement moral des médias que la colère des peuples. Ils invoquent la démocratie, mais en redoutent les effets. Ils parlent de fraternité, mais ne fréquentent plus le peuple dont ils se réclament.

Ce refus du réel, cette cécité organisée, nous conduit à un point de rupture. On ne peut indéfiniment vivre dans la dissonance entre les mots et les faits. Une société qui s’interdit de nommer ce qu’elle vit finit toujours par être submergée par ce qu’elle tait.

Une question de civilisation

Les Juifs qui partent, les classes populaires qui se taisent, les élites qui s’enferment dans le bavardage : tout cela dessine la même scène. Celle d’un pays qui ne se parle plus à lui-même, d’une nation qui perd conscience de ce qu’elle fut.

La France n’est pas seulement menacée politiquement ; elle l’est spirituellement. Ce qu’elle risque de perdre, ce n’est pas une majorité parlementaire, mais le sens de sa propre histoire. Or aucune démocratie ne survit longtemps à la disparition de la confiance symbolique qui relie les individus à la collectivité.

Tant que les Juifs avaient foi en la France, la France pouvait encore croire en elle-même. Le jour où ils s’en vont, ce n’est pas seulement une communauté qui s’éloigne — c’est la mémoire d’une promesse universelle qui s’éteint.

Le retour du réel

Il viendra un moment où la nation ne pourra plus esquiver la confrontation avec ce qu’elle est devenue. Ce moment approche. Le réel a toujours le dernier mot.

Le peuple qu’on a méprisé parlera à nouveau, d’une manière ou d’une autre. Ceux qui partent aujourd’hui laissent derrière eux un avertissement : aucune société ne demeure indemne lorsqu’elle ne protège plus ses enfants les plus vulnérables.

Le mur du déni, tôt ou tard, se fissure. Et c’est à travers ces fissures que renaît, parfois douloureusement, la possibilité d’un avenir.

La société malade

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Par Toutatis !

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D.R.

Ils sont de retour, et ils ont désormais une charte: le 15 août, des druides français se sont réunis dans le Limousin pour codifier les principes de leur vieille religion. Lutte contre les charlatans, écriture inclusive et pouvoirs supposés sur la météo: Panoramix doit se mettre à jour.


La radio ICI Limousin a récemment relaté un événement capital1. Le 15 août, à Saint-Jean-Ligoure (Haute-Vienne), la majorité des druides de France ont en effet signé, sous l’égide historique et spirituelle de leurs illustres prédécesseurs, Diviciac, Cathbad et Panoramix, la « charte des druides », un document qui fera date et qui, il convient de le noter, a été rédigé en écriture inclusive, preuve que « le/la druide contemporain(e) » n’est pas l’être farfelu et déconnecté du monde que certains imaginent. Cette charte regrette que « le Druidisme [soit] parfois la cible de charlatans cherchant à exploiter la crédulité des gens en promettant des guérisons miraculeuses ou des pouvoirs surnaturels ». Marc, druide depuis cinquante ans, tape du poing sur la table et met les points sur les « i » : « Il y a des gens qui disent qu’ils peuvent donner des ordres aux dieux ! Tout ça, c’est de la foutaise ! » En revanche, aucun doute n’est permis, « les puissances de la nature sont les divinités des Druides ».

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C’est ce « côté en phase avec la terre et les éléments » qui a attiré François Bourillon, le plus vieux druide limousin en exercice. Surnommé Merlin, celui-ci tient à préciser : « Pas Merlin l’Enchanteur de Disney. Nous ne caressons pas les arbres le matin au petit-déjeuner. » Méfiance, prévient-il, « certains ordres vous proposeront d’être druide en six mois moyennant 400 euros », alors qu’il faut en réalité compter une bonne douzaine d’années de formation aux « sciences théologiques, naturelles, divinatoires et bardiques », et, suppose-t-on, à la cueillette du gui et à la distillation de l’hydromel, pour obtenir le statut de druide. Le druide breton Arthos tient par ailleurs à protester contre les réputations de rêveurs, d’hurluberlus, voire de jobards, qui collent trop souvent à la peau de ces nobles gardiens de la culture druidique. « On porte des robes blanches et on se met en cercle pour réciter des textes », explique-t-il avant d’ajouter en scrutant l’horizon : « Il m’est arrivé de modifier le temps, de faire apparaître des nuages ou le soleil lors de cérémonies. » Par Toutatis ! Pourvu qu’il ne nous fasse pas tomber le ciel sur la tête…

  1. https://www.ici.fr/emissions/l-info-d-ici-ici-limousin/on-n-est-pas-merlin-ou-gandalf-les-druides-du-limousin-signe-une-charte-ethique-commune-7712928 ↩︎

Vénération Mélenchon

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Jean-Luc Mélenchon rejoint les salariés d’ArcelorMittal mobilisés près de l’Assemblée nationale, Paris, 11 juin 2026. © Arnaud César Vilette/SIPA

Dans notre comédie électorale, le rôle du croque-mitaine, longtemps tenu par Jean-Marie Le Pen échoit aujourd’hui à Mélenchon. Il y a des raisons d’avoir peur de la mélenchonisation des esprits. Mais rejouer contre LFI le cirque antifasciste serait néanmoins une faute. Ses jeunes électeurs ne sont ni des monstres ni des imbéciles : ils sont nos enfants, et nous sommes responsables de leur crédulité.


D’accord, ça fout la trouille. La raison et les sondeurs ont beau nous dire que la victoire de Mélenchon est l’une des issues les plus improbables de l’élection présidentielle, qu’il n’existe aucun scénario où il remporte le deuxième tour, une petite voix apocalyptique nous susurre qu’en politique rien n’est jamais joué d’avance, que l’Histoire regorge de coups de théâtre fâcheux et que des autocrates arrivés au pouvoir par les urnes, ça s’est déjà vu. Attention, ça ne signifie pas qu’il lancerait une chasse aux juifs. Son installation à l’Élysée donnerait sans doute des ailes à ceux qui pensent faire le bien en traquant, ostracisant et insultant les « sionistes ». Mais Mélenchon-président, ce sera d’abord la chasse aux riches et ultra-riches, ce qui pour lui comme pour Hollande en son temps, commence à 4 000 euros par mois. Du reste, il n’enfermera pas les nouveaux koulaks dans des camps ni ne les pendra à des réverbères. Il se contentera de les ruiner – comme il ruinera les 92 % de contribuables « honnêtes » auxquels il promettait la prospérité dans un entretien d’anthologie au Figaro : « Notre programme augmentera le pouvoir d’achat par le blocage des prix et les baisses d’impôts pour 92 % des contribuables. Certes, ce n’est pas tout le monde. Et pas ceux qui sont en haut de la pile, qui gagnent plus de 4 000 euros par mois et surtout les grandes fortunes1. » Mélenchon est le rejeton très réussi de Robespierre, Lénine et Trotsky. Il semble croire pour de bon que la parole politique est performative, qu’elle peut par sa simple force changer le réel et rééduquer les hommes. « À bas l’improvisation permanente […]. Dans tous les domaines, il faut identifier, prévoir, organiser, discipliner », a-t-il lâché durant son discours de clôture des Amfis (les amphis de LFI). Le Parti décide, l’intendance suit.

Calmons-nous et buvons frais. Il n’y a pas dans notre pays 51 % de gogos prêts à acheter ces bobards – et à prendre le risque d’être « disciplinés » à la schlague fiscale. Au-delà du rapport fantasque que les Insoumis entretiennent avec les réalités économiques, finement analysé par Gil Mihaely dans notre dossier du mois, une nette majorité de Français déclarent avec constance aux sondeurs et autres oracles qui scrutent leurs entrailles collectives que Mélenchon est dangereux pour la paix civile et la démocratie, et qu’il l’est bien plus que Marine Le Pen. Plus il soude son socle, plus il effraie le reste des électeurs. Pour beaucoup, ce sera « Tout-sauf-Mélenchon ». Pour votre servante itou.

Mélenchon, le nouveau Père Fouettard

Dans notre comédie sociale, Mélenchon is the new Le Pen. Les résistants de la rive gauche ayant échoué à faire porter à la fille le chapeau du père, il remplace progressivement le vieux briscard d’extrême droite dans le rôle du Père Fouettard dont on menace les électeurs s’ils votent mal. Il y met du sien. Antisémitisme maquillé ou pas, haine du libéralisme, croyance fanatique dans le dirigisme économique, appel à la rue contre les urnes, complaisance théorique et pratique avec la violence politique : comme « totalitaires d’atmosphère », les Insoumis sont plus crédibles que les électeurs de Marine Le Pen – et même que ceux de Jean-Marie. Les antisémites de fin de banquet qui votaient Le Pen malgré ou peut-être à cause du point de détail ne justifiaient pas le meurtre d’enfants juifs, en tout cas pas devant les caméras. Si certains applaudissaient de vieux crabes nazis, ils s’en cachaient. À LFI, de sympathiques jeunes gens en lutte contre les inégalités et pour la paix dans le monde ovationnent sans états d’âme un type dont le plus haut fait d’armes est d’avoir essayé de tuer un rabbin.

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Le plus fort, c’est la jonglerie qui parvient à draper cette rhétorique brutale, ces comportements fascistoïdes et ces affects épurateurs dans le manteau de la Résistance et de l’antifascisme. Une bonne partie de la jeunesse des villes est fermement convaincue que Mélenchon est le seul rempart contre la peste brune et que, comme il l’a proclamé sans vergogne aux Amfis, la droite, le centre et le Rassemblement national forment désormais « un bloc idéologique unique ». Eux et nous. Quand on se rappelle qu’aux dernières législatives, les dirigeants de la droite, de Bertrand à Retailleau, ont encore accepté l’oukaze du « barrage républicain » (contre le RN), le gars est ingrat. Toutefois, le sous-texte visait plutôt les sociaux-traîtres, ces socialistes qui refusent de se rallier, dont notre journaliste infiltré nous apprend qu’ils ont été copieusement hués sous les tentes berbères accueillant les rencontres : « Ils sont déjà là, tout trouvés, tout désignés, les enfants de ceux qui, nous voyant nous avancer vers la victoire, commencent déjà à se dire : “Plutôt Hitler que le Front populaire.” Version XXIe siècle des capitulations, des trahisons de la génération qui l’a déjà dit une fois. » Passons sur les raccourcis historiques, on a compris l’idée. Mélenchon se trompe. Mes indécrottables et chers amis soc-dem jurent encore que si le funeste duel advient, certes, ils ne voteront pas pour lui, mais que jamais au grand jamais, ils ne donneront une voix à « l’extrême droite ». J’aime à penser que, si le leader Insoumis était en position de gagner, dans le secret de l’isoloir, ils se raviseraient. En attendant, inutile de discuter, c’est religieux. Et qu’on se rassure : perso, entre Hitler et Mélenchon, je n’hésiterais pas. Je voterais Mélenchon sans gants Mapa2.

Face au FN, le « cordon sanitaire » a eu pour prix exorbitant le bannissement symbolique d’un nombre croissant d’électeurs, « ploucs », fachos et autres déplorables qui « roulent au diesel et fument des clopes », sommés d’assister en silence à la destruction de leur monde

Ne rejouons pas le cirque antifasciste

Face à cette pantalonnade résistante martelée par la propagande francintérienne, on est tenté de monter dans les tours antifascistes et de retourner à l’envoyeur ses glapissements outragés. No Pasarán toi-même ! Après tout, me souffle-t-on, avec le RN, ça a marché. En réalité, le chantage moral « perds ton siège ou perds ton âme » n’a pas servi à contenir le FN (il n’y avait pas besoin de ça) ni à frapper d’interdit l’antisémitisme, mais à barrer l’accès du pouvoir à la droite. À vrai dire, cette discussion est assez théorique car aucun des ingrédients nécessaires pour rejouer cette pièce contre Mélenchon n’est présent dans le paysage : pas de Mitterrand capable d’ourdir un piège aussi machiavélique, ni de système médiatique prêt à couvrir cette manipulation des affects historiques. En prime, quand le FN était la mouche du coche de la droite, LFI est le pivot de la gauche, la puissance dominante devant laquelle nombre d’échines socialistes finissent toujours par se courber. Ça change la donne.

L’indignation en bande organisée, c’est gratifiant. Mais c’est intellectuellement indigne, moralement désastreux et politiquement problématique. Après s’être moqué sur tous les tons des bouffonneries des Jean Moulin de cour d’école, il serait inconséquent de se glisser dans leur costume. Aujourd’hui comme hier, les références rituelles aux années sombres n’éclairent pas le présent. Qu’il y ait dans l’inconscient de Mélenchon comme dans celui de JMLP des ressemblances, des réminiscences, des images d’autrefois qui ressurgissent comme cette affiche représentant Hanouna en nouveau juif Süss, c’est possible, pour être polie. Ses adversaires le savent déjà et ses fidèles sont convaincus qu’on leur ment. Et quand on insiste et qu’on brandit des preuves, ils finissent par se dire que, dans cette histoire de juifs qui arrivent à faire taire tout le monde, tout n’est peut-être pas faux. S’ils sont antisémites, c’est sans le savoir. Leur répéter en boucle que c’est mal n’est d’aucune utilité.

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Face au FN, le « cordon sanitaire » a eu pour prix exorbitant le bannissement symbolique d’un nombre croissant d’électeurs, « ploucs », fachos et autres déplorables qui « roulent au diesel et fument des clopes », sommés d’assister en silence à la destruction de leur monde. Fabius concédait qu’ils donnaient de mauvaises réponses à de bonnes questions. Après lui, on a interdit leurs questions. Quarante ans après, ils n’ont pas disparu et leurs questions sont devenues radioactives. Le pays n’a rien gagné à les écarter du jeu, sinon de perdre du temps. La gauche non plus : une fois trouvée la martingale universelle du combat contre « l’extrême droite », elle a cessé de réfléchir pour servir un discours neuneu plein de bons et de méchants. Nul besoin d’être un ravi de l’État de droit pour penser que seuls le Parlement et la Justice sont légitimes pour expulser certaines idées de la discussion civique et encore qu’ils doivent le faire avec la main qui tremble. Si un parti est légal, il est républicain, point.

Ce sont nos enfants

Il y a tout de même une bonne raison d’avoir peur de Mélenchon : la séduction croissante qu’il exerce dans la jeunesse et qui pourrait le conduire au deuxième tour, perspective pour le moins déprimante. Ce charme vénéneux se déploie dans tous les lieux où se fabrique l’esprit d’une génération, des amphis aux médias publics, des théâtres subventionnés aux salles des profs, de YouTube à TikTok. On ne le combattra pas par les sermons, comme le répète un ami politologue qui émarge plutôt à droite : « Les électeurs de Mélenchon ont peut-être des motifs d’indignation et d’émotion qui ne sont pas les miens, mais ce sont des gens normaux qui veulent préserver ou changer leurs conditions d’existence. Alors oui, on peut remporter un succès de tribune en les traitant de tous les noms. Si on veut combattre Mélenchon efficacement, il faut les prendre au sérieux. »

De jeunes manifestants font la chenille lors d’un rassemblement en faveur d’un gouvernement du Nouveau Front populaire. Paris, 14 juillet 2024. © Chang Martin/SIPA

Comprendre plutôt que juger, c’est la ligne de ma copine socialo Françoise Degois qui lance un appel à cette jeunesse pour la détourner du candidat Insoumis. On a d’autant moins le choix que ce sont nos enfants – enfin plutôt les vôtres, mais j’en assume la responsabilité collective. Il faut donc ravaler ses haut-le-cœur et passer sur le folklore islamo-gauchisto-palestiniste, d’ailleurs réduit à la portion congrue cette année. C’est ce qu’a fait Jean-Baptiste Roques. Avant de se rendre aux Amfis, il s’est délesté de ses certitudes et préventions. On dirait même qu’il a été un brin attendri. Son reportage vaut le détour, car il nous extrait des archétypes et des caricatures. À Châteauneuf-sur-Isère, notre infiltré a croisé peu de keffiehs et à peine deux voiles islamiques. « Ici, écrit-il, le militant moyen est plutôt jeune et urbain. Étudiant enseignant en début de carrière, intermittent du spectacle, travailleur social, fonctionnaire territorial. » Autrement dit, peut-être que le centre de gravité politique des Insoumis n’est pas défini par les éructations anti-israéliennes de Rima Hassan ou les âneries décoloniales de Danielle Obono mais par une sorte de marxisme sommaire, vaguement pimenté par les fanfreluches ethno-identitaires de la Nouvelle France. C’est l’intuition de l’ami chercheur : « Le point commun à tous les électorats de Mélenchon, c’est qu’ils vivent ou aspirent à vivre d’argent public. » D’où son succès auprès des intellos-précaires, ces jeunes à qui on a raconté que leurs diplômes en théorie du genre allaient ouvrir les portes de la gloire et du pouvoir intellectuel. Les maoïstes et autres gaucho-délirants d’antan ont certes dit un paquet de sottises de compétition, mais ils avaient lu des livres et beaucoup avaient la tête bien faite, de sorte qu’ils ont pu passer au Rotary Club et devenir d’excellents publicitaires, industriels ou journalistes. Le sociologue appointé par une association, l’instituteur contractuel ainsi que tous ces petits fonctionnaires occupant des emplois publics créés à jet continu par la droite comme par la gauche (version moderne des ateliers nationaux), sans parler de tous ceux qui vivent directement de subventions, n’ont aucune chance de s’en sortir sur un marché compétitif. Quand Mélenchon affirme que la « dépense publique crée du bien-être3 », pour eux, ce n’est pas une énormité économique, c’est une certitude existentielle.

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Quoi qu’en pense ma chère Françoise, un autre trait commun à cette génération est en effet la faiblesse de sa formation théorique – et je pèse mes mots. Si tant de gens et singulièrement tant de jeunes gobent la bouillie sectaire et simplette de Rima Hassan sur la Palestine, Léaument sur la police ou Mélenchon sur la dette publique, c’est qu’ils n’ont pas les moyens intellectuels d’accéder à la complexité du monde, donc au doute. Et s’ils ne les ont pas, c’est en grande partie parce que nous avons consciencieusement détruit ou laissé détruire l’École. On leur a tellement et si bien menti en leur décernant des diplômes-Potemkine qu’ils ne savent même plus qu’ils ne savent pas. Il faut commencer par le leur apprendre. Nous avons une responsabilité envers la génération Mélenchon : c’est nous qui l’avons fabriquée.


  1. Jean-Luc Mélenchon : « Macron est fini, ses soutiens et la droite vont devoir choisir entre nous et le RN », Le Figaro, 20 juin 2024. ↩︎
  2. Si vous êtes trop jeune pour avoir la réf’ comme disent les jeunes, sachez qu’en 2002, les belles âmes de gauche ont annoncé qu’elles voteraient Chirac avec des gants Mapa et des pince-à-linge sur le nez. Certaines l’ont fait. ↩︎
  3. Le Figaro, op. cit. ↩︎

Écrivains français ou écrivains en France?

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Richard Millet. D.R.

En 2012, un mauvais titre a suffi à enterrer Richer Millet sous cent-vingt signatures indignées. Le proscrit revient d’entre les morts avec L’Écrivain français. Tombeau. Il n’y aurait plus ni langue, ni histoire, ni paysages capables, en France, de produire de grands hommes de lettres.


En 1985, au terme de sa recension d’un livre que venait de faire paraître Philippe Muray, Bertrand Poirot-Delpech, voix fort autorisée du Monde des Livres, vendait la mèche: « Mais au total, Le XIXe siècle à travers les âges – le livre en question – mériterait de faire un petit événement si le public était encore libre de sa curiosité ». Terrible aveu, qui n’a rien perdu de sa vérité, voire en a gagné. Car, en effet, si nous étions encore libres de nos curiosités, L’Écrivain français. Tombeau, le livre que publie Richard Millet, mériterait de faire un petit événement. 

Sauf que libres nous ne le sommes plus, et singulièrement lorsqu’il s’agit de Richard Millet. On se souvient : 2012. Un livre, plus exactement un titre1, mit le feu aux poudres : Éloge littéraire d’Anders Breivik. Un feu qui, de toute évidence, couvait depuis des années – tout en continuant de le célébrer, les journalistes s’interrogeaient : Millet ne glissait-il pas sur la pente d’un nationalisme dont la généalogie remontait, horresco referens, à Barrès. Enfin, soupiraient-ils d’aise, Millet se démasquait. « Fasciste », on le soupçonnait ? « Fasciste » il était. Annie Ernaux avait rendu son verdict dans une tribune publiée dans le quotidien Le Monde entraînant à sa suite quelque cent-vingt pétitionnaires. C’en était fini de Millet. 

Avec un tel titre, Éloge littéraire d’Anders Breivik, Millet leur facilitait assurément la tâche. Seule ici l’épithète “littéraire” importait mais il leur fut très aisé de l’ignorer et de se jeter avec avidité sur le terme d’« éloge », éloge en l’occurrence d’un épouvantable meurtrier enivré d’idéologie. 

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Cette mise au ban permit d’occulter l’enjeu littéraire et civilisationnel, majeur cependant. Quel avenir, et déjà quel présent, pour la littérature, dans un pays « qui s’oublie » ? À quelle fécondité littéraire peut prétendre un peuple qui ne prend aucun soin de sa personnalité propre – personnalité, plutôt qu’identité, terme plus fidèle, me semble-t-il, à l’esprit de Millet. Jamais, sauf erreur, le mot identité n’apparaît sous sa plume. Trop abstrait, trop peu évocateur, trop peu charnel. Souvenons-nous de Gracq, un de ses maîtres : un écrivain qui “n’a pas un goût quasi charnel pour les mots, pour leur corpulence, leur carrure, pour leur poids de fruits ronds” n’est pas écrivain.  Il est “ celui qui ne lit pas, qui ne sait d’ailleurs pas lire, et condamné à livre clos.”

Et si nous avions encore la passion de penser, si nous demeurions dignes de notre réputation de pays amoureux de la liberté et de la dispute, de la littérature aussi, nous n’aurions pas, docilement, obéi à nos Minos de profession, expédiant Millet en Enfer dans l’espoir de le voir dévoré par les flammes et être ainsi délivrés des questions qu’il avait la témérité de mettre à l’ordre du jour. 

On peut n’être pas d’accord avec la thèse de Millet – thèse ne convient pas d’ailleurs car il n’est rien de théorique dans sa position, elle est ancrée dans la vie et dans sa vie -, il l’argumente, la fonde, elle se discute donc.

Le procès fait à Richard Millet 

La question que pose Millet n’est pas de savoir s’il y a encore aujourd’hui, et s’il y aura toujours demain, des écrivains en France, mais bien des écrivains français, pour reprendre la distinction significativement – tout l’esprit de la macronie s’y trouvait en effet résumé – établie par celui qui n’était alors que candidat à l’élection présidentielle. Si pour Emmanuel Macron, un écrivain français, ça n’existe pas, seuls existent des écrivains en France ; pour Millet, que ça n’existe plus, ou soit en voie très avancée de disparition, il s’interroge précisément, mais sans conteste, ça a existé. S’il n’est de point d’interrogation après Tombeau dans le titre, il en est un dans le texte : l’écrivain français est-il déjà au tombeau ? demande-t-il. Ou bien est-il possible malgré tout de maintenir vivant le flambeau ? Et à quelles conditions ?

Une chose est certaine : si, face à l’adversité, Millet a connu la tentation de signer la reddition. Il n’y a pas cédé. Cela a-t-il encore du sens et de la légitimité de se penser et de se vivre comme écrivain français ? Oui, répond Millet. Quelle que soit l’hostilité, l’étrangeté du monde, il faut continuer à “écrire sans frémir”, écrire “pour secouer les cendres du langage”. 

Millet se refuse à signer la reddition. Il faut continuer à « écrire sans frémir ». Cela suppose de se tenir à l’écart afin de « garder foi dans la langue et la littérature ». Cela suppose de « vivre séparé de la meute », condition sine qua nonpour garder foi en notre langue et dans la littérature”. Mais cet écart, cette séparation ne saurait être confondue avec une capitulation.  La dissidence, rappelle magnifiquement Millet, est « un fait de haute civilisation » 

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Quelle littérature, demande Millet, quelle humanité, devrions-nous tous nous demander, peut bien se lever dans un pays qui s’étiole historiquement ? Qui ne se vit plus et ne conjugue plus qu’au présent – et la chose s’entend de manière éclatante et cruelle dans la langue ? La nécessité, l’urgence même de son propos est là. L’immigration de masse est d’autant plus destructrice qu’elle arrive à et dans, un pays qui est “une horizontalité sans mémoire”. La question n’est pas de savoir si le passé est ou non présent, mais s’il nous parle, s’il nous forme, nous institue, nous fonde et nous oblige. Des siècles nous regardent. Qu’est-ce que la responsabilité politique, celle des hommes d’Etat comme des citoyens que nous sommes sinon de répondre de nos actions et de nos décisions devant les vivants, certes mais les morts et ceux qui viendront après nous ? Pour faire un peuple, le présent ne suffit pas ! Or, Millet l’observe, tout ce qui dit la généalogie, la filiation est évacuée ainsi parle-t-on d’“intercesseurs pour ne pas dire pères, vocable aussi malsonnant que nation ou patrie dans la culture de gauche”    

Mesuré à cette aune – celle de l’épaisseur temporelle -, que l’on soit de souche comme il ne faut pas dire, ou qu’on ne le soit pas, il n’est pas totalement sans objet de se demander si ce n’est pas seulement l’écrivain français qui est au tombeau mais non moins le Français tout court ?

Qu’est-ce qu’un écrivain français ?

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un écrivain français ? C’est un écrivain qui ne se conjugue pas au seul présent. C’est un écrivain doté d’une épaisseur historique, un être qui est tout le contraire d’un amnésique, dont la langue est maçonnée,  les mots sont chargés d’échos ; un être “cultivé”, au sens le plus originel du terme, à l’image du travail de la terre, labouré par cet héritage mais aussi un héritage qu’il aura labouré en première personne  – il faut lire à cet égard, et toute affaire cessante, les conseils prodigués à l’apprenti écrivain par ce magnifique professeur qu’est Bruno Lafourcade dans Derniers feux, et notamment le chapitre III, « Faire la guerre avec Alexandre ». Transmettre n’est pas communiquer : c’est enseigner de telle sorte que l’héritage se mue, transmue en substance propre ; en faire le fondement de notre personne et non un simple ornement, comme nous l’enseigne Montaigne.  

La France n’est pas une réalité contractuelle, juridique, elle est une histoire. D’où le mot qui était le sien dans Le Dernier écrivain : « Écrivain français, hors nationalité » – ce n’est pas la carte d’identité qui fait le français, pour Millet, c’est la sédimentation. 

Et puis l’écrivain français se signe dans son style – « mémoire de la langue », dit Millet ; le style, c’est un rythme, une scansion, Merleau-Ponty en faisait un analogue de la démarche – et de fait, chaque nation à sa manière propre de se déplacer. D’où le tourment qui habite Millet depuis des décennies : Quels écrivains peuvent bien jaillir de ces sols lavés comme des grèves que sont les Français tels qu’on les fabrique depuis les années 1970 ? Quelle littérature attendre des fleurs coupées que nous sommes devenus, doublement coupées, sans racines, sans sèves géographiques ni historiques ? Un pays qui ne se regarde plus comme « un chef-d’œuvre de la civilisation » et ne donne plus à connaître, à comprendre, à aimer peut ouvrir tous les ateliers d’écriture qu’il veut, il fabriquera en série des êtres qui écrivent, non un écrivain français.  

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 « Un pays qui tient à sa langue est un pays qui tient bon », disait magnifiquement Gide. Millet ne dit pas autre chose, qui demande à la France de tenir à sa langue, mais aussi à ses mœurs, à ses paysages, à son histoire. Et s’il demande à la France, comme il le demande à chacun des pays, de tenir bon, c’est qu’un pays qui tient bon, un pays à la personnalité bien affirmée, bien tranchée est la condition non pas suffisante assurément, mais nécessaire pour qu’il y ait encore une littérature.  

Non que Millet verse dans quelque déterminisme que ce soit. Notre romancier n’est pas, à cet égard, Taine. Les conditions de l’écriture, comme de la vie au demeurant, ne sont pas des conditionnements. Il y a du jeu. Millet est on ne peut plus clair sur ce point : « l’écrivain, “amoureux de la langue” » : « Je ne comprends pas ce propos. On est à l’écoute de la langue, on la connaît, on vit en elle, on ne l’aime pas plus qu’on ne la hait ; elle nous est donnée, à nous de la déployer, cette langue-mère ou élue pour écrire. Pas de psychologisme, cette tare des irénistes. Elle est une épreuve quotidienne, parfois source de joie, souvent de combat avec l’ange dont les ailes remuent la nuit et annonce la clarté du jour ». Ne nous trompons pas. Ce n’est pas l’immigration de masse que Millet met d’abord en question mais bel et bien une France, très exactement ses élites, politiques, culturelles, éducatives, parfaitement indifférente à la continuité historique de leur pays. Et ce depuis les années 1970 et une pédagogie progressiste qui, avec l’alibi de la liberté, renonça à former des Français.  Et le résultat est là : Une France qui ne forme plus des êtres instruits de la singularité française, connaissant leur langue, non pas telle que l’écrivent et telles que la parlent nos journalistes, nos politiques, nos élites en général, mais telle que les écrivains, eux, qui en ont exploré, développé, cultivé toutes les ressources, nous en découvrent le pouvoir de révélation – le mot qui dit la chose est lumière, phare ; “la précision” pour l’écrivain ? C’est comme pour le soldat à la guerre, dit magnifiquement Millet, “une question de vie ou de mort” ? Comment, une France qui ne se regarde plus comme “un chef d’œuvre de la civilisation”, pourrait-elle encore donner naissance à des êtres qui aspirent à en continuer la chronique ? Toute civilisation qui a atteint un certain stade de développement prend une assurance contre l’avenir, contre les nouvelles générations potentiellement destructrices en lui enseignant ce qu’est, ce qu’a été cette civilisation, explique Werner Jaeger dans Paideia.

Une littérature ne pousse pas hors-sol

Ce qui était une évidence et qui, somme toute, fait et fonde le politique, le professeur, le conservateur de musée, le père de famille, s’est perdue, quand elle n’a pas été regardée comme coupable, à partir des années 1970. Il nous est devenu, il est devenu indifférent à nos élites, politiques, culturelles, éducatives, d’assurer un avenir au passé.  Le résultat en est que les générations qui se sont succédé depuis lors ont été privées de milieu nourricier. Qu’est-ce qu’un homme sans son histoire, sans l’histoire du pays dans lequel il entre en naissant, sans sa langue, cette langue dans laquelle le passé a son assise indéracinable ? Un produit de la nature, rien d’autre, disait Hannah Arendt. 

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Le résultat était fatal, et funeste : l’homme s’étiole, se mécanise, s’artificialise – et le robot conversationnel en passe de devenir l’interlocuteur privilégié de la jeunesse notamment, ne fera qu’aggraver la chose mais elle n’en est pas la cause. Se figure-t-on bien à quoi ressemblera une humanité qui aura été vampirisée par le langage totalement formaté, mécanisé de leur « chatbot » ? Le monde de l’édition s’inquiète de la rivalité naissante de l’intelligence artificielle générative, il a raison : nos librairies sont déjà envahies de produits sans couleur, sans saveur, d’une platitude accablante, ânonnant le même « message ». Entre le produit de l’écrivain anywhere et de je ne sais quelle IA, on n’y verra que du feu.  

« Les enfants de l’esprit sont tous laids », disait Alain. Nous ne sommes plus que des esprits. Précisons que le péril n’est pas en la demeure de la seule France : c’est la fécondité littéraire de l’Europe tout entière qui est menacée. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre ne se montrent guère plus zélées que la France dans la préservation et le sauvetage de leur personnalité propre. Le laminoir bruxellois n’est pas seul ici responsable, la machine à broyer les singularités nationales et par conséquent les littératures qu’elles fécondaient, sévit au sein de chacun de nos pays, et nos élites culturelles en sont les agents les plus assurés. Les autres continents se montrant plus jaloux de leur particularité, les écrivains sont moins menacés de dessèchement, de stérilité, de mécanisation. Pourtant l’Europe aura été grande en raison de ses histoires différenciées, rivales et exaltées, fuyant le cauchemar de l’unité écrasante.

Le corps de la France

Rien de ce qui arrive à la France, au corps de la France ne reste donc sans conséquence sur ce qui s’y écrit, d’où l’attention que Millet prête au devenir de ce corps. Ainsi le livre ouvre-t-il sur la Nouvelle-Calédonie, sur son éventuelle indépendance. Rester ou non dans le giron de la France. Quel lien avec la littérature ? se demandera le lecteur qui s’apprêtait à lire une réflexion sur l’écrivain français. En quoi « le souci de maintenir ces territoires lointains dans un ensemble français » peut bien concerner non pas seulement Richard Millet, le Français, le citoyen mais l’écrivain en tant qu’écrivain ?   

L’écrivain de Millet est un être incarné, comme tout homme. Il ne fait pas exception. Ou plutôt si, car il a besoin plus que tout autre de recevoir. Le vocabulaire de sa sensibilité doit être une infinie richesse. Millet établit un lien essentiel, organique, écrirai-je si je ne craignais qu’on s’en saisisse pour biologiser la position de Millet, entre l’écrivain et sa terre natale. De même le comédien français n’est pas le comédien italien, espagnol, suédois – il faut relire lire, relire Le Corps politique de Gérard Dépardieu (et aussi dans Causeur, les articles de Yannis Ezziadi, fin limier de la disparition des « gueules » au cinéma, l’uniformisation des voix, l’évanescence et l’interchangeabilité des physionomies).

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Pourquoi, plutôt que de se vouer tout entier à son métier d’écrivain, s’est-il toujours mêlé – j’emploie le verbe à dessein – de ce qui arrivait à la France ? On ne comprend rien à l’attention obsédante, obsessionnelle que Millet porte aux changements et mutations qui affectent nos mœurs, si l’on détache2 cette obsession de l’objet qui la fonde. Et l’on transforme en simple commentateur de l’actualité et pamphlétaire de la décadence française, l’homme qui ne peut se résoudre à voir advenir un monde qui aura totalement détruit, ruiné le sol sur lequel pouvait pousser, éclore ces grandes choses que sont les grandes œuvres littéraires, mais aussi et l’on sait le mélomane qu’est Millet, musicales, plastiques. Une France qui s’est si bien perdue qu’elle a tari la source à laquelle s’abreuvaient et se formaient ceux qui portaient une œuvre.  

Et c’est ainsi que l’on passe à côté de ce que le spectateur engagé qu’est Millet apporte sinon d’unique, du moins de rare, précisément parce qu’il est écrivain Millet : une attention constante à la réalité sensible de la France. Tous ses sens sont en éveil. Il ouvre les yeux, il tend l’oreille, il hume, flaire, goûte.  Le beau et le laid sont ses boussoles morales. 

Le gourmander et le sommer de présenter ses excuses comme cela se produisit sur un plateau de télévision – et comme, hélas, il s’exécuta – lorsque, appelé à commenter la cérémonie de clôture des JO d’hiver de Milan, il avoua sa « préférence » – esthétiquement fondée – pour l’interprète de la Traviata au spectacle offert par l’une des chanteuses de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, c’était délégitimer un critère cependant absolument majeur d’appréciation de la décadence français. 

« Tout commence par le corps », disait Nietzsche. Tout c’est-à-dire la civilisation et c’est bien aussi par là qu’elle finit. Millet est tout regard. Il est aussi tout ouïe et là, il y a de quoi être effondré car s’il est bien une raison de conclure à la décadence française, c’est en tendant l’oreille à la langue que nous sommes venus à parler, « lieu et révélateur » d’une « trajectoire de déchéance ». 

« Nous serons bientôt les derniers à savoir correctement la langue » : il faut être sourd, ou indifférent, pour lui donner tort. La réalité est bien là : des « locuteurs absents à la langue ». Indigence du vocabulaire, assurément, mais plus cruellement encore de la syntaxe et aussi du phrasé de la langue française. La diction est piétinée sans aucun tremblement y compris par ceux qui étaient censés être ses gardiens : les acteurs. « C’est dans les langues et avec elles que meurent les civilisations ».

De la stérilité littéraire à la stérilité de l’époque

Je préciserai un point. Ce texte peut être lu comme une défense et illustration de Millet – pourquoi pas – mais là n’est pas mon objet. Si je considère que ce livre eût mérité de faire un petit événement, si je tente de rendre à la position de Millet son sens rigoureux, si j’attache ainsi à l’épurer de toutes les scories qui la parasitent – et Millet a sa part de responsabilité dans ce parasitage, il donne par trop pâture à ses ennemis comme à ses faux amis contents de retrouver leurs marottes respectives, ainsi dans ce livre, j’y ai fait allusion dans une note,  use-t-il et abuse-t-il du mot « wokisme » – , c’est que non seulement il me semble jeter la lumière la plus vive sur la stérilité littéraire qui se vérifie année après année mais plus largement et terriblement la fadeur généralisée.

La stérilité littéraire d’abord. Même si je n’ignore pas que des écrivains français, il en reste, et certains en effet continuent de nous être nourriciers. Il n’en reste pas moins qu’on a connu période plus féconde et ce que j’ai exposé de la réflexion de Millet me semble jeter une lumière des plus vives sur la crise du livre, crise qui concerne toute la chaîne du livre, mais dont une des causes est la qualité de ce qui se publie aujourd’hui. Je suis convaincue que la sécheresse littéraire s’explique par le fait que la vie est vécue au seul présent, conséquence fatale de la rupture de la transmission et de l’idolâtrie de l’émancipation. 

Un point de comparaison. Millet n’est pas la seule âme inquiète. Mathieu Terence n’est pas plus en repos, en témoigne le petit livre qu’il fit paraître au printemps dernier Littérature d’ameublement3 qui n’est pas sans objet ni trouvailles mais décevant finalement. L’auteur a l’art des formules qui font mouche : fini les livres, voici venu le temps des « bouquins », de l’écrivain converti en simple « livreur » autrement dit répondant à une demande -, le critique littéraire remplacé par le « journaliste-livre ». L’auteur se réclame de La Littérature à l’estomac, et confirmant leur statut de simple « extracteur de résumé », comme disait Edith Wharton dans un texte méconnu, Le Vice de la lecture,  mais autrement cinglant car mettant en cause l’impératif démocratique de la « littérature pour tous », les « journalistes-livres » la lui concédèrent, sauf que Julien Gracq lui mettait en question la terreur que faisait sévir dans les Lettres les existentialistes et dix ans plus tard, dans une conférence plus remarquable encore, nommément Sartre. Or, pour Mathieu Terence, la clef qui ouvre toutes les portes est d’une simplicité d’épure : « la mainmise de l’industrie » sur l’art d’écrire ! C’est un peu court, jeune homme ! Croit-on vraiment que Vincent Bolloré soit pour quelque chose dans l’invasion des librairies par des ouvrages amorphes, atones, asservis aux idoles de l’heure et dépourvus de tout pouvoir conquérant ?

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Stérilité généralisée. S’il est une chose qu’on sait de Millet même quand on n’a pas ouvert un seul de ses livres, c’est qu’il est un farouche adversaire de l’immigration massive qui fatalement change la physionomie et de la transformation de la France en pays multiculturel. Mais Millet fore plus profond. Son objet premier est bien l’avènement d’une humanité aplanie sur le présent, sans mémoire, sans écho. Autrement dit, la forme d’humanité – si tant est que l’on puisse encore appeler cela humanité – que dans l’indifférence générale, nous laissons, bien légèrement, advenir. 

Le tourment de Millet devrait être le nôtre : Qu’attendre de ces fleurs coupées que nous sommes tous, ou presque, devenus ? Journalistes, politiques, professeurs, intellectuels… Combien, et notamment parmi ceux qui aspirent à présider à la destinée de notre pays, peuvent prétendre être autre chose que des « ombres sans substance », des « raisonneurs sans vocabulaire », des « apatrides spirituels » (Milan Kundera) ? Un De Gaulle est-il encore possible ? Comment le serait-il ? De Gaulle fut possible parce qu’il était riche d’une histoire, d’une langue, d’une littérature.  

 Hors sol, dit-on à juste titre de nos politiques. Détachés des réalités concrètes et quotidiennes assurément, mais d’abord privés de toute sève nourricière, aplanis sur le seul présent. D’où leur parfaite interchangeabilité. C’est l’avenir de l’homme en son humanité qui se joue actuellement. Et pas seulement celui de l’écrivain. 

Le titre est sombre, sans doute – même si pour qui a lu notamment Le Sentiment de la langue ou Musique secrète, il n’est pas interdit d’y entendre résonner un écho au genre musical du tombeau, à Couperin et à Ravel – mais, pas plus que les compositions de ces derniers, la partition de Millet n’est lugubre. Ceux qui soupçonnent chez lui une pente au « dolorisme », « un goût très catholique ou complaisant, voire masochiste de l’échec », s’en étonneront, Millet n’est pas sans espoir…sans espérance ? « L’imperfection du présent est la garantie – le mot est fort, il dit une foi, une confiance – d’un possible qui me tient encore en vie ». En homme instruit de ce que l’imprévisible est la marque même du réel, il ne se risque pas à prophétiser ce qui peut advenir mais il sait que ce monde n’est pas viable. 

Et puis, s’il continue d’écrire, c’est qu’il est soutenu par une conviction que l’on ne peut que partager : la vitalité, la vie vraiment vivante n’est pas du côté des post-écrivains, de ceux qui produisent de la littérature mécanique mais bien du côté de ceux qui vivent “parmi des défunts souvent plus vivants que nos contemporains”.

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Il raconte dans L’Écrivain français. Tombeau, comment au début des années 2000, confiant à Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur d’alors, l’inquiétude que lui inspirait, pour l’existence et la qualité de ce qui s’écrirait désormais, l’avènement d’une France changeant de forme et de visage, changement qu’il regardait, et continue de regarder comme une « décadence », celui-ci lui répondit qu’il ne lui restait plus qu’à choisir entre se faire héros ou saint ! Autrement dit qu’il consente à la marginalité. Je fis le choix, nous dit Millet (qui ne dédaigne pas l’emphase), de l’héroïsme. Restait à définir le sens qu’il lui donnerait : ce serait de servir la langue française, de rester fidèle à « un très singulier rapport à la syntaxe et à l’histoire de [cette] langue ».  

De ce jour, résolu à ne jamais rien céder aux maîtres de l’heure, Millet s’est promis de porter témoignage. Le mot revient souvent sous sa plume : « témoigner de la mort de la civilisation française », « témoigner jusqu’au bout contre la Bêtise et le mensonge ». Millet se regarde ainsi comme mandaté, comme missionné, comme appelé en effet- le livre se clôt par une belle méditation sur la vocation (une question que je tiens pour majeure) : comment vivre dans un monde qui vous institue en sujet exclusif de droits et ne vous appelle plus à rien ? 

Millet s’est également donné pour tâche de ne pas laisser « cette pratique littéraire très ancienne » se retirer « comme une chandelle qui s’éteint » sans cri, sans bruit, dit Günther Anders, sans veiller sur elle dit Millet et se demander si sa disparition est irréversible. « C’est peut-être quitter une femme que de la laisser partir », dit Danielle Darrieux dans Madame de… de Max Ophuls. C’est la même chose avec les civilisations et leurs trésors. Ne rien faire pour les retenir, c’est les laisser partir. 

Ainsi, loin de se faire le fossoyeur de ce vieux monde qui s’efface ou de simplement en écrire le requiem, vaillamment et, promet-il, jusqu’à son dernier souffle, Millet se donne pour tâche de le maintenir vivant en en poursuivant l’histoire : « Si la littérature telle qu’elle a été vécue depuis Marie de France et Chrétien de Troyes est mourante, à nous de l’incarner encore ». 

Puisque désormais il peut porter témoignage du malheur français sur Cnews – non sans risque, assurément, de contribuer à ce qu’il dénonce, mais, quiconque, et je ne m’excepte pas, accepte de prendre part à ces émissions y est exposé : « l’inflation du commentaire médiatique inséparable de la loquèle internautique » -, escomptons qu’il reprenne le chemin du roman. Celui aussi de l’essai littéraire où il nous parlerait des choses qu’il aime et qui ne doivent pas mourir : on aimerait tant lire Millet sur Maurice Blanchot et L’espace littéraire qu’il tient pour « le plus grand essai qui ait été consacré à la littérature » au XXe siècle ; sur Rachel Bespaloff « dont les écrits nous parviennent enfin », sur Julien Gracq, Fitzgerald, et tant d’autres. Millet est encore de ces êtres riches d’un monde, qu’il nous le donne à partager. 

S’il persiste et signe, c’est qu’il est convaincu, et qui l’a lu véritablement, ne peut que le suivre, de n’être coupable d’aucun des chefs d’accusation attachés à sa personne. 


Richard Millet. L’Écrivain français. Tombeau, Les Provinciales, 2026, 96 pages.

L’écrivain français: tombeau

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  1. Qu’Annie Ernaux, a fortiori les 119 signataires qui la rallièrent, ne soient guère aller au-delà du titre, on ne saurait en douter. Du “commissaire politique” préposé à la censure et à l’effacement de ceux qui ne pensent pas droit, Millet propose une définition fort convaincante. ↩︎
  2. Ce que font, soit dit en passant, ses ennemis comme ses amis : témoin le Journal du Dimanche convaincu de rendre hommage et légitimité à l’auteur de L’Ecrivain français. Tombeau en titrant “Richard Millet sonde la décomposition française”. Et le lecteur jaloux de son confort intellectuel et moral se repaîtra des saillies contre un “ minoritarisme victimaire, qui déboulonne les statues, épure les classiques, “colorise” le passé”, contre “le débraillé”, contre “le catéchisme woke” et l’écrivain mué en “serviteur agréé du wokisme étatique” ; “affichage publicitaire qui ne propose plus de familles ou de couples blancs” etc.  ↩︎
  3. Editions Le Cerf, 2026 ↩︎

2027: La droite ne gagnera pas en polarisant plus mais en rassemblant

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Cette semaine, la presse a spéculé sur des désaccords au sein du RN concernant la ligne à défendre pour la présidentielle. Le souverainiste Jean-Philippe Tanguy (à droite) affirme que le RN souhaite sanctionner le port du voile par une amende, pendant que Jordan Bardella (à gauche) semblerait incarner une ligne plus pragmatique, nous explique-t-on © COURDJI/SIPA -Mourad Allili/SIPA

La droite pourra-t-elle gouverner si elle est élue en clivant? Tribune.


Une vision politique se juge à sa capacité à répondre aux préoccupations essentielles d’un pays. Pour la France, trois urgences s’imposent aujourd’hui : maîtriser l’immigration, remettre le travail et la production au cœur de l’économie et rétablir durablement la sécurité intérieure. Mais aligner des mesures ne suffit pas. Il faut une stratégie, une cohérence et surtout une volonté politique capable de durer au-delà d’une campagne électorale.

Le débat sur l’immigration, l’intégration et la place de l’islam dans notre société mérite, à cet égard, mieux que des coups d’éclat. En avançant une proposition de référendum sur l’interdiction du voile dans l’espace public sans avoir préalablement sécurisé son architecture juridique, le Rassemblement national prend le risque de transformer une question politique majeure en bataille procédurale. Une interdiction générale du voile dans l’espace public soulèverait de sérieuses difficultés au regard des libertés fondamentales et de la jurisprudence européenne. La laïcité et la neutralité de l’État doivent être défendues avec fermeté, mais avec des instruments suffisamment solides pour résister au contrôle du Conseil constitutionnel et des juridictions européennes. Bref, un problème kafkaïen. 

Car gouverner ne consiste pas à annoncer ce que l’on souhaiterait faire. Gouverner consiste à disposer des moyens juridiques, administratifs, diplomatiques et économiques de le faire réellement et concrètement. La droite doit sortir de la politique du symbole pour entrer dans celle du résultat sinon, elle continuera à déplacer le combat du terrain politique vers celui des tribunaux. C’est précisément le piège dans lequel le Rassemblement national risque de s’enfermer par ses dernières déclarations sur le voile.

Retrouver des marges de souveraineté

Cette exigence de méthode doit devenir la marque d’une droite de gouvernement. La véritable question constitutionnelle dépasse largement l’interdiction de tel ou tel signe religieux : la France dispose-t-elle encore des marges juridiques nécessaires pour décider souverainement de sa politique migratoire, de ses conditions d’entrée et de séjour et de la protection de ses intérêts fondamentaux ? C’est dans cette perspective que les articles 55 et 88-1 de la Constitution méritent d’être remis au centre du débat. L’article 55 organise, sous certaines conditions, la supériorité des traités et accords internationaux régulièrement ratifiés ou approuvés sur les lois françaises. L’article 88-1 consacre constitutionnellement la participation de la France à l’Union européenne. Ces dispositions ont accompagné l’internationalisation et l’européanisation du droit français. 

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Il serait évidemment faux de prétendre que la modification de deux articles suffirait à effacer d’un trait de plume les obligations européennes et internationales de la France. Le sujet est autrement plus sérieux. Il s’agit de déterminer dans quels domaines la Constitution pourrait garantir une capacité renforcée de décision au législateur français et de clarifier l’équilibre que nous voulons établir entre souveraineté nationale, engagements internationaux et appartenance à l’Union européenne. Voilà un sujet qui pourrait légitimement être soumis aux Français. Un tel référendum porterait sur la racine du problème et non sur l’une de ses manifestations. Par son ampleur institutionnelle, il engagerait la conception même que la France se fait de sa souveraineté dans l’ordre juridique européen, comme le référendum de 1992 avait engagé le pays sur le traité de Maastricht.

Tout ne nécessite pas un référendum

Cette réflexion constitutionnelle ne doit toutefois jamais servir de prétexte à l’inaction. De nombreux leviers existent déjà qu’il faut exploiter. La France doit réexaminer l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et chercher, par la négociation ou, lorsque les conditions juridiques le permettent, par sa remise en cause, à sortir d’un régime dérogatoire qui ne correspond plus aux réalités migratoires contemporaines. Elle doit surtout obtenir l’exécution effective des mesures d’éloignement des étrangers condamnés et conditionner beaucoup plus fermement sa politique de visas et de coopération à la délivrance des laissez-passer consulaires nécessaires aux retours. L’écart entre les mesures d’éloignement prononcées et celles réellement exécutées est devenu l’un des symboles les plus visibles de l’affaiblissement de l’État. Une décision qui demeure lettre morte finit par ne plus impressionner personne. Il faut également examiner la possibilité de traiter certaines demandes de protection depuis nos consulats, plutôt que de laisser l’arrivée sur le territoire devenir trop souvent le préalable à l’examen de la situation.

La lutte contre l’islamisme politique doit elle aussi quitter le registre des déclarations et de la rhétorique stérile. Les associations répondant aux critères légaux de dissolution doivent être dissoutes. Les financements étrangers des structures cultuelles, associatives et des organisations servant de relais d’influence doivent être soumis à une transparence et à des contrôles renforcés. Cela suppose également un renseignement territorial puissant et une véritable coordination entre préfectures, parquets et services de renseignement. Enfin, la France doit passer progressivement d’une immigration trop souvent subie à une immigration davantage choisie, déterminée notamment par les besoins économiques, les compétences, la maîtrise de la langue française et la capacité d’intégration. 

Attention: maîtriser les flux n’est pas incompatible avec l’ouverture. C’est au contraire ce qui permet de préserver politiquement cette ouverture. Et une grande partie de ces décisions ne nécessite ni révolution constitutionnelle ni nouveau référendum. Elles relèvent de la loi, du règlement, de la diplomatie et de l’action administrative. Encore faut-il avoir la majorité pour les conduire.

Gagner l’Élysée ne suffira pas

C’est probablement l’une des grandes leçons que la droite doit retenir avant les échéances de 2027. Une victoire présidentielle sans majorité parlementaire solide pourrait très vite se transformer en victoire inutile. Et l’on fera à nouveau face à la paralysie comme c’est le cas depuis deux ans avec le chant du cygne macroniste. 

Le prochain président de la République devra disposer d’une majorité nette, cohérente et suffisamment durable pour gouverner. Sans elle, la volonté exprimée lors de l’élection présidentielle se fracassera sur les blocages parlementaires, les compromis permanents et, finalement, l’immobilisme. Le choix du Premier ministre sera donc décisif. Il ne s’agira pas simplement de nommer un chef du gouvernement ou de récompenser un fidèle. Il faudra trouver une personnalité capable d’élargir le socle présidentiel, de fédérer plusieurs sensibilités autour d’un contrat de gouvernement et de mener la bataille des élections législatives.

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La présidentielle donne une direction. Les législatives donnent les moyens de l’appliquer. Et le futur chef de l’État devra ainsi construire non pas une majorité de circonstance, mais une majorité de transformation, suffisamment large pour conduire en même temps la maîtrise de l’immigration, le redressement économique, le retour de l’autorité de l’État et les réformes institutionnelles nécessaires. La victoire électorale n’est donc que le début. La vraie question est de savoir comment gouverner dès le lendemain.

Redonner aux jeunes la fierté d’être français

Maîtriser l’immigration suppose aussi de savoir ce que signifie devenir français. On ne peut pas demander à ceux qui arrivent de s’intégrer à une nation qui hésiterait elle-même à dire ce qu’elle est. L’école doit donc retrouver une fonction essentielle de transmission. Le drapeau français, déjà présent dans les établissements sous certaines formes prévues par la loi, doit s’inscrire dans une politique beaucoup plus ambitieuse de transmission de notre histoire, de nos symboles et des principes de la République. L’appartenance nationale ne doit être ni honteuse ni abstraite. Elle doit redevenir une fierté que l’école explique, transmet et fait vivre, quelles que soient les origines de chacun. L’intégration ne peut fonctionner si la nation renonce elle-même à transmettre ce à quoi elle demande aux nouveaux arrivants d’adhérer. Mais la droite commettrait une erreur considérable en faisant de l’immigration l’alpha et l’oméga de son projet. Une nation ne retrouve pas sa puissance uniquement en contrôlant ses frontières. Elle la retrouve en travaillant, en produisant, en innovant et en transmettant à ses jeunes générations et ses nouveaux concitoyens.

C’est précisément là que les questions migratoire et économique se rejoignent. Une immigration qualifiée, intégrée, travaillant et correspondant à des besoins réels de notre économie peut contribuer à la création de richesse. Il faut donc sortir de deux impasses : celle d’une immigration insuffisamment maîtrisée et celle d’une économie qui décourage trop souvent le travail, la production, l’investissement et l’entrepreneuriat. Une politique migratoire restrictive qui ignorerait les besoins du marché du travail créerait demain de nouvelles pénuries de main-d’œuvre. Mais utiliser l’immigration pour compenser notre incapacité à remettre au travail une partie de notre propre population active serait tout aussi absurde.

Il faut faire les deux : sélectionner davantage l’immigration économique dont nous avons besoin et mobiliser beaucoup mieux notre propre potentiel de travail. C’est à cette condition que la maîtrise de l’immigration cessera d’être un slogan de campagne pour devenir une véritable politique de gouvernement.

La droite doit désormais choisir

Tout se tient. En effet, la France doit retrouver des marges de souveraineté, maîtriser ses frontières, sélectionner davantage son immigration, remettre le travail au centre de son modèle économique, restaurer l’autorité de l’État et reconstruire une majorité politique capable d’assumer cette transformation. Car une frontière sans économie forte protège un pays qui s’appauvrit. Une économie qui ne maîtrise plus suffisamment ses flux migratoires risque de fragiliser sa cohésion. Une loi que l’État ne sait pas faire appliquer affaiblit l’autorité publique. Et une volonté présidentielle privée de majorité parlementaire finit dans l’impuissance. La critique peut être brillante et féconde mais en politique, elle ne suffit jamais. Seules comptent finalement la victoire et la capacité d’agir.

Il est donc temps de renverser la table. Non pas en multipliant les déclarations spectaculaires ou les promesses juridiquement inapplicables, mais en préparant réellement l’exercice du pouvoir.

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La droite ne manque plus de diagnostics. Elle ne manque pas davantage de livres, de tribunes ou de propositions. Ce qui lui manque encore, c’est une stratégie de conquête et d’exercice du pouvoir, de nouvelles figures et des responsables capables de comprendre les attentes du pays tout en construisant les conditions politiques nécessaires pour y répondre.

Charles Pasqua et Philippe Séguin avaient perçu dès 1992 certaines des fractures qui allaient traverser la France et l’Europe. Nicolas Sarkozy avait compris qu’une victoire politique n’a de sens que si elle permet ensuite d’exercer le pouvoir et d’imposer une direction. En 2027, la droite devra à nouveau choisir : continuer à commenter le déclin ou se donner les moyens de gouverner. Le temps des constats est épuisé même si on le dit à chaque échéance électorale. Le prochain combat sera celui de la majorité, de l’autorité et de l’action.

Rentrée scolaire: morale obligatoire, mais ascenseur social toujours en option

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Rentrée des classes à Saulnot, Haute-Saône, 2026 © Christine BIAU/SIPA

À force de confondre égalité et uniformité, l’école française risque de se priver des instruments mêmes qui permettraient aux enfants les moins favorisés de s’élever. On a démocratisé le diplôme ; on a privatisé son mode d’emploi. Sélection invisibilisée, autorité sapée, savoirs contestés : notre contributeur revient sur les effets pervers d’une égalité idéologisée.


Chaque rentrée scolaire remet en scène les mêmes cérémonies : on compte les professeurs manquants, on pèse les cartables et le nouveau ministre, avec cette fraîcheur admirable que confère l’absence de mémoire institutionnelle, promet de revenir aux fondamentaux.

Il en est pourtant un que l’école française maîtrise à la perfection : l’égalité. Du moins dans son vocabulaire.

Égalité des chances, inclusion, mixité, lutte contre les déterminismes : l’ambition est difficilement contestable. L’école républicaine repose sur une promesse magnifique, celle selon laquelle la naissance ne doit pas décider entièrement du destin.

Le problème est que les résultats semblent assez peu sensibles aux intentions. Dans PISA 2022, 113 points séparent en mathématiques le quart des élèves français les plus favorisés du quart le moins favorisé, contre 93 points en moyenne dans l’OCDE. Le statut socio-économique explique 21 % de la variation des performances en France, contre 15 % dans l’ensemble de l’OCDE.[1]

Et si une partie du problème venait justement de notre manière de penser l’égalité ?

L’égalité n’est pas l’uniformité

La Finlande offre un contre-exemple instructif. Elle n’est guère connue pour ses nostalgies de l’école à la blouse grise. Son système appartient à une tradition fortement égalitaire. Pourtant, dans PISA 2022, l’écart en mathématiques entre élèves favorisés et défavorisés n’y est que de 83 points, contre 113 en France ; le milieu socio-économique n’y explique que 12 % de la variation des résultats, contre 21 % chez nous. Et son curriculum national prévoit explicitement de différencier les objectifs, les travaux, les matériels, le degré d’aide ou encore le recours aux petits groupes.[1]

Voilà qui complique singulièrement l’équation selon laquelle l’égalité exigerait de traiter scolairement chacun de manière identique.

Reconnaître qu’un élève maîtrise déjà une notion quand son voisin ne maîtrise pas la précédente ne crée pas une hiérarchie : elle existe avant qu’on la mesure. Cela ne signifie pas que les classes de niveau permanentes constituent une potion magique : les synthèses de l’Education Endowment Foundation leur trouvent en moyenne peu d’effet et signalent même des risques pour les élèves les plus faibles.[2]

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Mais l’échec d’un instrument de différenciation ne transforme pas les différences d’acquis en hallucinations réactionnaires.

L’égalité de dignité n’implique ni l’égalité des acquis ni l’identité des besoins. Refuser de constater un écart par peur de stigmatiser celui qui le subit ressemble un peu à casser le thermomètre pour épargner au malade la brutalité de la température.

Une partie de ces contradictions obéit à un mécanisme assez simple : certaines pratiques demeurent parfaitement autorisées, parfois exigées, mais leur coût social, administratif ou moral augmente pour celui qui doit les assumer. C’est ce que j’appellerai le « veto sans texte » : il n’interdit rien, il modifie le prix de ce qui reste permis.

Quand la sélection devient invisible

Prenons le baccalauréat. En 2025, la proportion de bacheliers dans une génération atteint 80,1 % ; 91,6 % des candidats sont admis, et 96,2 % dans la voie générale.[3]

Cette massification constitue évidemment une démocratisation de l’accès au diplôme. Mais un diplôme peut remplir deux fonctions différentes : certifier qu’un seuil a été atteint et différencier fortement les parcours.

Le permis de conduire permet d’en comprendre la logique. Personne ne lui demande de distinguer Ayrton Senna de votre belle-mère : il atteste simplement qu’un seuil a été franchi. De même, plus un diplôme devient une certification ordinaire pour une large part d’une génération, moins il suffit à lui seul à organiser la sélection ultérieure.

Or personne n’a interdit de sélectionner. On a surtout rendu politiquement plus délicat d’assumer certaines formes explicites de sélection. Elle a donc déménagé : dossier, spécialités, lycée fréquenté, appréciations, Parcoursup, formation obtenue, puis master, stages, concours et réseaux.

La sélection visible recule ; une sélection plus diffuse prend sa place. Et celle-ci est infiniment plus facile à décrypter lorsque la famille sait déjà quelle option choisir, quel lycée éviter, quelle formation vaut réellement quelque chose derrière son intitulé rassurant et à quelle porte il convient de frapper.

On a démocratisé le diplôme ; on a privatisé son mode d’emploi.

La composition sociale des établissements produit une mécanique voisine. À la rentrée 2023, 42,3 % des collégiens du privé sous contrat appartenaient aux milieux très favorisés, contre 20,5 % dans le public. Les élèves défavorisés représentaient 16,6 % du privé, contre 40,1 % du public. La Cour des comptes constate elle-même un « net recul » de la mixité sociale et scolaire dans le privé sous contrat et relève des stratégies d’évitement du public.[4]

Personne ne décrète pourtant cette ségrégation depuis un bureau du ministère. Chaque famille choisit ce qu’elle estime préférable pour son enfant. Décider explicitement d’une différenciation expose l’institution et désigne un responsable ; laisser des milliers de décisions individuelles produire la même différenciation diffuse la responsabilité jusqu’à la rendre presque invisible. L’inégalité explicite porte une signature ; l’inégalité agrégée n’a pas d’auteur.

Sanctionner quelqu’un ou pénaliser tout le monde

L’autorité scolaire révèle encore plus clairement cette asymétrie.

Dans PISA 2022, 29 % des élèves français interrogés déclarent ne pas pouvoir bien travailler dans la plupart ou la totalité de leurs cours de mathématiques, contre 23 % dans l’OCDE ; 42 % disent que les élèves n’écoutent pas l’enseignant, contre 30 %. Dans TALIS 2024, les professeurs français déclarent consacrer 18 % du temps de classe au maintien de l’ordre, contre 15 % en moyenne dans l’OCDE.[5]

Celui qu’on sanctionne possède un visage. Son exclusion, son avertissement ou sa retenue peuvent être discutés, contestés, parfois jugés disproportionnés. Les autres élèves qui perdent quelques minutes d’apprentissage chaque jour forment un préjudice beaucoup moins spectaculaire. Le coût de la sanction est concentré sur l’élève sanctionné ; celui de l’absence de sanction est diffusé sur toute la classe.

Le veto sans texte fonctionne précisément dans cet écart : personne n’interdit de sanctionner, mais celui qui sanctionne assume immédiatement le conflit quand le coût du renoncement se répartit silencieusement sur les autres.

Une limite imposée à un élève peut pourtant constituer la condition de la liberté d’apprendre des autres. L’autorité scolaire n’est pas nécessairement le contraire de l’émancipation ; elle peut en être l’organisation pratique.

Le programme est obligatoire. Son application, parfois moins

Le mécanisme devient plus préoccupant encore lorsqu’il atteint non plus seulement l’ordre scolaire, mais la transmission des savoirs elle-même.

L’article 12 de la Charte de la laïcité à l’École est remarquablement clair : aucun sujet ne doit être exclu a priori du questionnement scientifique et pédagogique et aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester au professeur le droit de traiter une question prévue au programme.[6] Sur le papier, la souveraineté pédagogique est entière.

Un rapport sénatorial de 2024 reprend pourtant une série d’enquêtes selon lesquelles 56 % des enseignants du secondaire public interrogés en 2022 déclaraient s’être déjà autocensurés pour éviter de possibles incidents relatifs aux questions religieuses, contre 49 % en 2020 et 36 % en 2018. La proportion disant le faire régulièrement ou de temps en temps est passée de 13 % à 29 %.[7]

Ces chiffres sont déclaratifs : ils ne signifient évidemment pas que la moitié des professeurs amputent régulièrement leur programme. Le rapport relève néanmoins des stratégies d’évitement et des renoncements à certains documents pédagogiques par crainte de contestations ou d’incidents.[7]

Le président Macron et son ministre Gabriel Attal en déplacement au Lycée Gambetta d’Arras, après l’assassinat au couteau du professeur de lettres Dominique Bernard par un ancien élève musulman fiché S, le 13 octobre 2023 (C) LUDOVIC MARIN-POOL/SIPA

Aucune loi n’a changé, aucun chapitre n’a été supprimé, aucun document n’a été officiellement interdit. Mais entre le programme prescrit et le programme effectivement enseigné vient s’interposer un troisième acteur : l’anticipation de la réaction de l’auditoire.

Le professeur conserve son droit ; son exercice lui coûte simplement davantage.

Voilà le veto sans texte : le texte demeure, l’incitation change.

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Le mouvement inverse mérite la même vigilance. L’école doit évidemment transmettre des valeurs communes : liberté de conscience, égalité devant la loi, laïcité, refus des discriminations. Mais enseigner une règle commune n’est pas enseigner comme vérité scientifique chaque conclusion politique que l’on peut en tirer.

L’école forme l’esprit critique lorsqu’elle apprend à distinguer les faits, les arguments, les interprétations et les valeurs. Elle devient idéologique lorsqu’elle fixe à l’avance la conclusion morale à laquelle un élève correctement éduqué est supposé parvenir.

Tout n’est pas idéologique

Il serait absurde d’attribuer tous les problèmes de l’école française à l’égalitarisme ou à quelque mystérieux complot pédagogique.

Le recrutement et la formation des enseignants, l’organisation administrative, les méthodes pédagogiques et l’instabilité chronique des réformes comptent énormément. L’allocation des moyens mérite elle aussi d’être examinée : en 2022, la France dépensait par élève 13 % de moins que la moyenne de l’OCDE dans le primaire, mais 24 % de plus dans le second cycle du secondaire.[8]

Autrement dit, nul besoin d’invoquer l’idéologie pour expliquer chaque tableau Excel de la rue de Grenelle.

L’idéologie commence lorsqu’une valeur rend plus coûteux les moyens mêmes qui permettraient de la réaliser.

Ceux qui peuvent compenser

Tous les élèves ne supportent pas également les conséquences d’une institution qui transmet moins bien, différencie mal ou maintient difficilement son exigence.

Les familles les mieux dotées disposent d’une assurance complémentaire scolaire. Elles connaissent les filières, surveillent les établissements, comprennent Parcoursup, paient éventuellement des cours, déménagent ou choisissent le privé. Les chiffres de composition sociale des collèges montrent assez bien que les possibilités d’évitement ne sont pas distribuées au hasard.

L’enfant qui ne possède ni ces codes, ni ces réseaux, ni ces moyens dépend davantage de ce que l’école lui donnera effectivement.

Voilà pourquoi l’affaiblissement de l’exigence peut produire un résultat profondément inégalitaire tout en étant défendu au nom de l’égalité et investi d’une valeur morale supérieure. Plus l’école renonce à mesurer clairement, transmettre fortement, différencier intelligemment ou faire respecter ses règles, plus elle restitue au milieu familial une partie du pouvoir qu’elle prétendait lui retirer…

Mesurer devient discriminer. Différencier devient trier. Sélectionner devient exclure. Sanctionner devient stigmatiser. Exiger devient maltraiter. Pendant ce temps, ceux qui disposent des moyens nécessaires contournent tranquillement les conséquences de cette délicatesse. Les autres restent à l’école. Pour l’enfant qui ne possède aucun autre capital, l’exigence scolaire n’est pas l’ennemie de l’égalité. Elle peut en être l’une des dernières conditions.


[1] OCDE, PISA 2022 Results (Volumes I and II) – Country Notes: France, 2023 : écart de 113 points en mathématiques entre les quarts socio-économiques supérieur et inférieur en France, contre 93 dans l’OCDE ; le statut socio-économique explique 21 % de la variance des résultats, contre 15 %. Pour la Finlande : écart de 83 points et 12 % de variance expliquée. Finnish National Agency for Education, National Core Curriculum for Basic Education, sur la différenciation des tâches, objectifs, matériels et formes de soutien.

[2] Education Endowment Foundation, « Setting and streaming », Teaching and Learning Toolkit : effet moyen global proche de zéro, résultats moins favorables pour les élèves initialement faibles et légèrement plus favorables pour les plus avancés ; niveau de preuve limité.

[3] DEPP, « Résultats définitifs du baccalauréat 2025 : moins de bacheliers dans les voies générale et technologique, plus dans la voie professionnelle », Note d’information, 17 février 2026.

[4] Louise Piquemal, « Évolution de la mixité sociale des collèges », DEPP, Note d’information n° 24.19, mai 2024 ; Cour des comptes, L’enseignement privé sous contrat, rapport public thématique, juin 2023.

[5] OCDE, PISA 2022 Results – Country Notes: France ; OCDE, Results from TALIS 2024: France, 2025.

[6] Ministère de l’Éducation nationale, Charte de la laïcité à l’École, art. 12 : aucun sujet ne doit être exclu a priori du questionnement scientifique et pédagogique et aucune conviction religieuse ou politique ne peut être invoquée pour contester le droit d’un enseignant à traiter une question au programme.

[7] François-Noël Buffet et Laurent Lafon, L’École de la République attaquée : agir pour éviter de nouveaux drames, rapport d’information du Sénat n° 377 (2023-2024), 5 mars 2024, notamment « Une autocensure croissante » ; données issues notamment des enquêtes IFOP sur les enseignants et le fait religieux à l’école.

[8] OCDE, Education at a Glance 2025 – Country Note: France : en 2022, dépense par élève inférieure de 13 % à la moyenne OCDE dans le primaire et supérieure de 24 % dans le second cycle du secondaire.

Ecce Eisenstein

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Le cinéaste russe Sergueï Eisenstein en 1926 © LOMOVA/SIPA

Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine: Sergueï Eisenstein, réalisateur russe de Ivan le Terrible


Eprouvée maintes fois par votre serviteur, certaine prévention de principe contre le roman biographique trouve parfois sa réfutation – c’est chose rare, mais ça arrive ! Native de Kazan en 1977 et aujourd’hui réfugiée dans l’hospitalière Almaty, ex. capitale du Kazakhstan jadis nommée Alma-Ata comme l’on sait, Gouzel Iakhina, déjà auréolée de succès, tant en Russie qu’à l’étranger, pour plusieurs volumes bardés de prix littéraires et abondamment traduits (cf. Convoi pour Samarcande), a travaillé trois années durant, soit de 2021 à 2024, sur Eisen : ainsi, dit-on, les familiers du génial cinéaste soviétique appelaient-ils Sergueï Eisenstein (1898-1948). Va pour Eisen, donc.  Il faut s’en féliciter : magnifié par une somptueuse traduction, captivant de bout en bout, le roman Eisen est un joyau.  

Puissance d’évocation

Fils d’une bonne famille établie à Petrograd, passionné de cirque, féru de théâtre et de littérature, Eisen – embonpoint précoce, voix de fausset – a 20 ans quand, en 1917, éclate la Révolution bolchevique. Flanqué de Tissé, opérateur du même âge, il se révèle avec La Grève; le film ne sortira qu’en 1925. Le livre de Gouzel Iakhina néglige à dessein les repères de dates : la vraie force de Eisen, son incomparable puissance d’évocation tiennent à ce que l’auteur, dans une langue capiteuse et nacrée, par endroits transpercée par les éclats d’une ironie mordante et subtilement sarcastique, déduit de la genèse et de la teneur de ses films la vie même de l’artiste, chargée de péripéties hautes en couleur. Car l’œuvre de Sergueï Eisenstein est bel et bien le palimpseste où la tragédie du stalinisme se déchiffre dans toute sa monstruosité, le buvard où s’imprime l’atroce réalité de ce XXème siècle qu’aucun art n’aura jamais sauvé de l’épouvante communiste : « l’Histoire était devenue religion […], l’Histoire était devenue culture. Désormais, tout ce que produisait l’homme servait la Révolution, était la Révolution […], l’Histoire était devenue éthique. Chez certains, elle remplaçait la conscience. Au nom de la Révolution et à sa gloire, on construisait des chemins de fer et des camps de rééducation […] Le bien et le mal étaient étroitement entrelacés, et l’on ne parvenait déjà plus à séparer les reptiles de l’humain. A présent, il ne manquait plus qu’une chose à l’Histoire : devenir Art ». Mais, comme le développe Gouzel Iakhina dans quelques pages superbes, « l’Histoire et l’Hystérie étaient les deux ailes du jeune Etat soviétique. »

Ainsi le cinéma d’Eisenstein est-il le creuset d’une impossible transfiguration. Il l’est d’abord sous le regard de sa mère, rescapée d’un monde disparu, et dont Sergueï Mickaïlovitch « dut fuir les soins étouffants » : « il aurait voulu faire tomber les écailles des yeux de ces aveugles, pour qu’ils voient mieux ». Précocement célèbre, l’enfant fusionnel et rebelle tourne Potemkine à Odessa puis à Sébastopol, assisté de « l’ingénu Gricha » dont Eisen sera « pendant de longues années » […] « à la fois son père, son ami et son mentor », et du « cultivé Tissé », l’opérateur attitré. Rivalité avec son compatriote Dziga Vertov, l’éternel adversaire ; compétition tissée d’adoration pour l’Allemand Fritz Lang… L’épigone du dramaturge et futur martyr Meyerhold (1874-1940) invente, à travers le montage, l’alphabet d’une nouvelle langue cinématographique. Octobre sera pourtant massacré par la critique.

Film détruit par la Guépéou

Secrètement homosexuel, Eisen vouvoie Pera, épouse sacrificielle qui, par amour, devient « son assistante, sa secrétaire, sa traductrice, son agente littéraire, son employée de maison ». Commande de Staline en personne – « il était la bienveillance, la bénévolence, la sincérité, la bonté », écrit férocement Gouzel Iakhina – La ligne générale sera un fiasco. Intitulé par dérision La vie est belle, le chapitre central de Eisen parcourt ce temps du « premier plan quinquennal » où, à 33 ans, le cinéaste assiégé de propositions est l’invité de marque des puissances occidentales – Allemagne, Angleterre, Etats-Unis. Hélas, il « se révélait un réalisateur entièrement soviétique. […] Et ce n’était pas une question de clichés de la propagande, eux étaient faciles à enlever. C’est sa façon de penser elle-même qui restait soviétique ». Aussi la Paramount finit-elle par rompre « ce contrat malheureux » après que « le star director raté » eût « gâché quinze mois de sa vie et une masse d’argent de l’Etat », pour « devoir rentrer en Union soviétique »… sans nouveau film sous le bras !

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C’est au Mexique qu’Eisen trouvera son salut : « pour la première fois, il sentit physiquement la beauté du corps masculin, comme on sent la chaleur ou la faim. Elle était si abondante autour de lui, qu’il était impossible de ne pas la remarquer ». Sous la plume savoureuse de la romancière-biographe, le récit de cette équipée tout à la fois radieuse et amère prend l’accent d’une aventure épique. Y succombe d’ailleurs la triade Tissé/Gricha/Eisen. A Que viva Mexico, film amputé, inachevé, succède Le pré de Béjine : « … une histoire très actuelle, qui venait de bouleverser toute l’URSS: un garçon avait dénoncé son propre père koulak au pouvoir soviétique, et son père, par vengeance, l’avait tué ». Le film « n’entrant pas dans le lit de Procuste du réalisme socialiste », la Guépéou s’empare des bobines. « Le 5 mars 1937, le Comité central du Parti émit un décret interdisant Le Pré Béjine ». En vingt minutes, les pellicules sont détruites.

Dans ce monde atrophié, sur fond rouge, où les exécutions s’enchaînent, Eisen est nommé directeur artistique de Mosfilm. Datcha, chauffeur, vaste logis, et partout « des livres, des livres, des livres »… Eisen y recueille les archives de Meyerhold, exécuté en 1940 (« ce n’est qu’un demi-siècle plus tard, quand les persécuteurs du maître, indics et délateurs, enquêteurs et interrogateurs, gardes, signataires des listes de condamnés et bourreaux, quand toute cette engeance du diable pourrira sous terre, qu’on apprendra que Meyerhold avait consacré les dernières semaines de sa vie à réfuter ses aveux » arrachés sous la torture, écrit magnifiquement Gouzel Iaknina. Tourné en quelques mois seulement, Alexandre Nevski, premier film parlant d’Eisen, lauréat du prestigieux ‘’Prix Staline’’, est sorti en 1938 – une « commande d’en haut, une œuvre patriotique » […], « feu vert sur tous les front » lui avait été donné ! Staline a lu le scénario, et « personnellement coupé la scène finale avec la mort du prince ». Un blockbuster soviétique ! « L’acteur Tcherkassov […] cessa de se déplacer en métro : il provoquait chaque fois un attroupement, toute une foule désirant recevoir un autographe de ‘’Nevski’’ ». (Bizarrement, Iakhina ne souffle mot de la célèbre partition de Prokofiev, il est vrai réorchestrée après coup par les soins du compositeur).  

Ultime chef-d’œuvre

Soudain, la géhenne se nappe de la guerre. Pour Eisen, celle-ci reste loin : le studio Mosfilm se voit déplacé, en effet, au milieu de la steppe kazakhe, à Alma-Ata (l’actuelle Almaty, ex capitale du pays aujourd’hui remplacée par Astana) : la « ville des pommes », « arôme tentateur […] pour la nature artistique d’Eisen » ! Tandis que « quelque part en Europe, à des milliers de kilomètres de là, les nazis s’approchaient de Moscou, claquant des mâchoires, et Leningrad assiégée frissonnait de froid et de faim ». Eisen décide « d’appeler le beau Tcherkassov pour jouer le premier rôle », celui d’Ivan le Terrible. Le film serait « sur le Monarque – sur tous les rois, padichahs, pharaons, empereurs, qui étaient montés sur le trône dans l’éclat de leurs espoirs, et qui avaient fini despotes et tyrans, les mains ensanglantées, l’âme noire, car telle est la destinée de tout homme doté d’un pouvoir absolu » : la figure d’Ivan IV s’y fait allégorique.

L’allié américain livre les pellicules Kodak ! Une constellation de Soviet stars est convoquée au casting de cette superproduction, supposément en trois parties (deux seulement seront finalisées). Eisen passe tout l’an 1942 à peaufiner son scénario ; commencé au printemps 43, le tournage durera quinze mois.  Tissé, l’opérateur, a été remercié après deux décennies de collaboration : il est remplacé par Andreï Moskvine. Eisen a une nouvelle liaison : Elizaveta Telecheva l’assiste pour la mise en scène ; elle commence ses lettres par « mon Maîtrinou chéri ». Un cancer du sein l’emportera en juillet de la même année.

En 1944, Staline autorise la sortie de la première partie. Le film est montré à Stockholm, Prague, Berlin. Mais la fresque hérétique – Ivan IV dépeint comme « un sadique clinique, un despote, un grand inquisiteur, presque un Hitler du XVIè siècle » – n’a pas l’heur de plaire au camarade Djanov, patron de la Propagande. Gouzel Iakhina nous réserve ici quelques pages acides, d’une fine drôlerie. Curieusement, dans ce chapitre consacré à l’ultime chef d’œuvre de Sergueï Eisenstein, pas une allusion au personnage pourtant essentiel de Vladimir Staritski, le fils infantile, efféminé, manipulé par les boyards, sacrifié à la logique du pouvoir. Merveilleusement campé par l’acteur Pavel Petrovitch Kadotchnikov (1915-1988), ce rôle ouvre sans doute une clef de lecture des hantises du génial cinéaste : étonnante éviction, tout de même, au dénouement d’un livre qui se met, pour ainsi dire, dans la peau d’Eisen ! Passons. Celui-ci fait un infarctus à la Maison du cinéma de Moscou. Il y survivra encore deux ans.

Péroraison en forme de poème en prose intitulé La Matrice, un chapitre conclusif (qui ne figurait pas dans l’édition russe du roman) défie lyriquement la figure du Pouvoir –  « ô khan, sultan, shah ou empereur, émir ou kaiser, kagan ou prince »…  Il ne sera pas dit que la littérature est vaine !         

A lire : Eisen, roman de Gouzel Iakhina. Traduit du russe par Maud Mabillard. 528p., Les Editions Noir sur Blanc, 2026.

Eisen

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David Engels: l’Europe est morte, vive le roi?

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L'historien et romancier belge David Engels. Photo DR.

Dans son roman dystopique Le Retour du Roi, David Engels ne croit plus aux lendemains qui chantent…


Professeur d’histoire romaine et essayiste politique, David Engels (1979) s’était naguère fait connaître du public cultivé par un stimulant essai, Le Déclin (Éditions du Toucan), où il comparait certains aspects de l’Union européenne avec des symptômes de la décadence romaine. Dans un autre essai, Que faire ? Vivre avec le déclin de l’Europe (De Blauwe Tijger), il proposait des pistes pour résister à ce déclin et au désespoir qu’il peut susciter.

Dans un Occident « à bout de souffle », où le moment de vérité — l’inévitable collision entre l’idéologie bien-pensante (croissance durable & vivre ensemble) et le réel — approche à grands pas, le nihilisme gagne du terrain. Dualisation féroce de la société, immigration de masse et mutation anthropologique du continent, crise financière, radicalisations idéologiques et/ou religieuses, déclin des codes et de la famille naturelle, dissolution de la culture européenne sous les coups du mercantilisme et des dogmes relativistes — le tableau est loin d’être rose, en tout cas pour qui fait encore preuve de recul, d’esprit critique et de culture historique.

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Le Retour du Roi est son premier roman, dont le personnage principal, un intellectuel dissident et nomade, ressemble beaucoup à l’auteur. Nous le suivons de Berlin à Oxford, de Łódź à Bruxelles, traqué par l’appareil sécuritaire d’une UE à peine dystopique. De colloques en conférences, le proscrit rencontre une kyrielle de figures, du dénonciateur à l’illuminé luciférien, du résistant au vendu. Engels se contente en effet de forcer un peu le trait, sans exagérer, pour donner de notre bel aujourd’hui un tableau qui fait froid dans le dos : chômage de masse et effondrement de la classe moyenne, mainmise chinoise (avec présence militaire !), loi islamique appliquée avec générosité et wokisme obligatoire, guerre civile de moins en moins larvée… Et, partout, l’aveuglement, le fanatisme et la lâcheté. 

En vérité, Engels décrit un effrayant phénomène que les historiens de la Rome républicaine connaissent bien : la proscription. Le crime de son proscrit ? « Inciter à la haine », pour citer l’incantation officielle, qui permet de priver une cible, n’importe laquelle, de ses libertés. La réalité est tout autre : cet intellectuel nourri, comme Engels, de Tolkien et de Spengler, se cabre face à l’effondrement de sa civilisation. Les pages les plus émouvantes du roman illustrent cette mélancolie qui frappe les amoureux de l’Europe, qu’il faut désormais qualifier d’ancienne. Un fragile espoir naît avec le couronnement d’un roi… en Syldavie, possible étape vers la Restauratio Imperii.

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Engels confie qu’il s’agit là d’un livre de commande, ce qui apparaît vite aux yeux du lecteur attentif. Roman à thèse, engagé donc, rédigé à la hâte et dans une optique explicative (avec quelques ficelles un peu grosses), Le Retour du Roi n’évite pas toujours une sorte de prêchi-prêcha paléo-conservateur, rendu plus indigeste encore par des affirmations sur la foi catholique, « seule et unique voie salutaire », ou sur le Notre-Père comme universelle formule magique. Le salut par la messe en latin paraît bien illusoire…

Une citation me paraît résumer l’éthique, respectable, de David Engels : « Fortifier et défendre une civilisation vieillissante n’est pas moins héroïque que d’étendre ses frontières au temps de sa jeunesse. »

David Engels, Le Retour du Roi, Editions du Verbe haut, 294 pages.

Le retour du roi

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Macron-Burnham, Farage-Bardella: dansons le quadrille à Londres !

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Le roi et la reine d'Angleterre, accompagnés du président français, Emmanuel Macron, et de Mme Brigitte Macron, ainsi que du Premier ministre, Andy Burnham, et de Marie-France Van-Heel, visitent l’exposition consacrée à la tapisserie de Bayeux au British Museum, Londres, 2 septembre 2026 © Richard Pohle/WPA Pool/Shutterstock/SIPA

Le président Macron était à Londres pour rencontrer le nouveau Premier ministre Andy Burnham et rappeler que, depuis le Brexit, l’entente cordiale demande encore quelques séances de thérapie. Pendant ce temps, Jordan Bardella était à Birmingham pour sceller avec Nigel Farage une nouvelle «entente cordiale» anti-immigration, avant que Channel 4 ne vienne gâcher la fête… Jeremy Stubbs raconte. 


Mercredi soir, c’était la Tapisserie de Bayeux, le roi et la reine, des petites blagues diplomatiques et des grandes déclarations d’amitié entre les peuples… Jeudi, c’étaient plutôt des négociations tendues sur des questions vitales – comme l’immigration illégale à travers la Manche – pour Emmanuel Macron et son hôte, le Premier ministre travailliste, Andy Burnham. Presque au même moment, Jordan Bardella faisait lui aussi la traversée de la Manche – afin de soutenir son homologue populiste de droite, Nigel Farage. Cet autre binôme a fait une tentative conjointe, à l’occasion de l’université d’été de Reform UK, de voler la vedette au couple Macron-Burnham sur la question de l’immigration. Mais c’était sans compter sur une intervention calculée par les forces du progressisme…

« Les Tories et le Labour ne mettront jamais fin à l’invasion de notre pays. Jordan Bardella et moi arrêterons les bateaux pour toujours », a promis Nigel Farage à son auditoire. Birmingham, aujourd’hui. Photo RS.

Une partie de canotage dans la Manche ?

Pour le président Macron, sa visite à Londres prolongeait ses tentatives pour réparer les relations franco-britanniques, après l’ère des bisbilles avec Theresa May, Boris Johnson et Liz Truss. Du côté de M. Burnham, la visite du président français représentait son premier vrai défi à l’international. Simple maire d’une ville (malgré l’importance de Manchester) jusqu’au 20 juillet dernier, parachuté au 10 Downing Street sans la légitimité qu’apporte une élection nationale, Burnham n’était pas du tout une figure internationale et a peu d’expérience géopolitique. Sa première visite à l’étranger, le mois dernier, pour soutenir M. Zelensky à Kiev, dans la pure tradition de la « Coalition des volontaires », n’a rien eu de controversé. Macron était son premier invité de marque à Downing Street. Bien que l’occasion ait été l’arrivée au British Museum de la tapisserie (en fait une broderie) de Bayeux, la venue du chef de l’État français symbolise bien les nouvelles priorités en politique étrangère des uns et des autres. Burnham, comme presque tous les travaillistes, comme beaucoup de Britanniques, veut resserrer les liens avec l’Europe, et la France est, depuis toujours, la porte d’entrée du continent terrestre. Et l’UE, la France en tête, a besoin du Royaume Uni pour renforcer à la fois ses capacités dans le domaine de la défense et sa résistance, sur le plan économique, face à la Chine et aux Etats-Unis. MM. Burnham et Macron se sont donné une grande accolade comme de vieux amis. En réalité, c’était deux ex-grandes puissances qui se serraient de froid dans un monde qu’elles ne font plus trembler.

Ils ont pu néanmoins se féliciter de la réduction du nombre de migrants qui traversent la Manche. Le total est au plus bas depuis 2019. Cette année a vu, pour l’instant, l’arrivée de 16 500 personnes dans des canots pneumatiques, une réduction de 43% par rapport à 2025. Les autorités françaises interceptent 61% des embarcations lancées. Certes, ce succès est le résultat de la nouvelle approche des autorités des deux côtés de la Manche, mais c’est dû aussi à des facteurs géopolitiques comme la stabilisation relative de la Syrie. Burnham et Macron ont annoncé la création d’une nouvelle force de 45 policiers français capable de se déplacer sur toute la côte à l’ouest de Calais, jusqu’à Dieppe et au-delà. Car, comme l’a souligné M. Burnham, les trafiquants de migrants sont constamment en train de changer de tactique. Sous la pression des interventions des forces de l’ordre autour de Calais, ils vont plus loin pour lancer leurs bateaux. Ils ont recours aussi à des canots de plus grandes dimensions – des méga-dinghys qui transportent en moyenne 80 personnes. En août, le record a été battu quand un dinghy de 15 mètres a traversé la Manche avec 230 migrants à bord.

La nouvelle équipe de 45 agents tricolores n’aura pas le droit automatique d’intervenir une fois que les canots sont dans l’eau (sauf en cas de danger de mort pour les « passagers »). Aujourd’hui, 1 050 membres des forces de l’ordre sont déployés côté français, financés en grande partie par le Royaume Uni. Sur ce nombre, seules deux unités, totalisant 125 agents, sont habilitées à intervenir dans l’eau. Outre-Manche, les médias de droite, surtout de la droite populiste, font grand cas de vidéos où on voit des gendarmes qui, les bras croisés, regardent des canots chargés de migrants partir pour l’Angleterre. Les commentateurs mettent l’impuissance des gendarmes sur le compte de la mauvaise volonté, sans comprendre – ou vouloir comprendre – que l’action de ces derniers est entravée par la loi exactement comme celle de leurs homologues anglais.

Le tabloïd de droite The Sun n’a pas été impressionné par la diplomatie de Burnham, le comparant, sur sa une, au roi anglais, Harold, réputé blessé à l’œil par une flèche normande à la bataille de Hastings. Une scène de la tapisserie de Bayeux figurait au-dessus du commentaire suivant, caractérisé par la mauvaise foi habituelle : « Pendant que les canots pneumatiques continuent d’arriver, la France ne propose que 45 flics fainéants de plus ».

Du Brexit au « Made in Europe »

A part la question des migrants, il y a eu des échanges sérieux sur l’avenir du détroit d’Ormuz, ainsi que l’aide à donner à Kiev, notamment la permission de fabriquer en Ukraine le missile franco-britannique, le Scalp/Storm Shadow. Mais surtout, les deux dirigeants ont discuté du rapprochement en cours entre le Royaume Uni et l’Union européenne. Ici, deux des grandes rubriques sont la défense et l’échange de droits d’émission de carbone. Pourtant, Londres craint que le grand plan développé par l’Europe pour sauvegarder et relancer son industrie, « Made in Europe », fasse du tort à des secteurs-clés de l’industrie britannique, notamment l’acier. Le gouvernement a entrepris une campagne de lobbying dans toutes les capitales de l’UE afin de persuader les États-membres que, exclure le Royaume Uni de certains aspects du plan, conçu par exemple pour protéger l’acier européen contre les importations chinoises, mettrait en danger la contribution britannique à des chaînes d’approvisionnement vitales pour Europe. De son côté, l’UE exige du Royaume Uni des concessions au sujet de la circulation des étudiants, notamment la possibilité pour des étudiants européens de payer les mêmes frais de scolarité dans les universités outre-Manche que les Britanniques – plutôt que les prix faramineux payés par les autres étudiants étrangers. Il devait y avoir une réunion au sommet en juillet pour discuter de ces questions, mais comme M. Starmer partait et M. Burnham arrivait, l’événement a été remis à novembre. Entretemps, donc, Burnham a essayé d’amadouer Macron, qui reste toujours un des leaders européens les plus intransigeants sur les concessions à faire aux Britanniques après le Brexit.

Danse avec les stars

Pendant ces discussions au 10 Downing Street, Nigel Farage, autrefois l’homme du Brexit, aujourd’hui le patriote anti-immigrationniste, lançait l’université d’été (en anglais, on dit « Party conference ») de sa formation politique, Reform UK. Après des accusations cette année concernant ses finances personnelles et le financement du parti, qui ont conduit Farage à démissionner de son siège et à se faire réélire dans la même circonscription au mois d’août, l’objectif principal de l’événement était de faire oublier les questions de finance et de probité pour focaliser l’attention générale sur l’offre politique du parti. Bref, il s’agissait de présenter Reform UK comme un parti de gouvernement plutôt que comme la bande à Nigel. A cette fin, M. Farage voulait – comme M. Burnham – rehausser son image d’homme politique international, en invitant Jordan Bardella à l’ouverture du grand événement à Birmingham. Le dauphin de Marine Le Pen a fait un discours devant les militants britanniques qui ressemblent le plus aux siens de l’autre côté de la Manche. Il leur a assuré – utilisant un vocabulaire qui rend hommage à l’esprit, sinon à la lettre, du Brexit – que la France, comme le Royaume Uni, doit « reprendre le contrôle de l’immigration ». Il a promis que, si le RN arrive au pouvoir, le gouvernement français « fera tout son possible pour garantir que la France ne soit plus une porte d’entrée pour l’immigration illégale au Royaume Uni ». Farage a répondu en parlant d’une « nouvelle entente cordiale » et les deux hommes ont exhibé à la foule une sorte de parchemin qui représentait un protocole d’accord (« memorandum of understanding ») pour mettre fin définitivement au trafic de migrants à travers la Manche. Voilà de quoi en emboucher un coin au deux dirigeants élus qui à Downing Street ne discutaient que de leurs modestes succès contre les canots.

Sauf que… les forces du progressisme ont réalisé un grand coup pour essayer de plomber tout l’événement de Reform… et non sans un certain succès. Car jeudi soir, la veille de la grande prestation Farage-Bardella, le journal de la chaîne Channel 4 a livré les résultats d’une enquête menée par une équipe de reporters qui sont aussi des militants écologistes. Faisant grand usage de vidéos filmées en caméra cachée, des scènes montraient deux personnalités de la hiérarchie de Reform évoquer des manières de contourner la loi qui interdit des dons aux partis politiques en provenance d’étrangers. Par conséquent, très tôt vendredi matin, Farage a dû annoncer aux médias que Dan Jukes, son conseiller principal, et James Orr, responsable de l’élaboration des politiques, avaient quitté leurs fonctions en attendant les conclusions d’une enquête interne. Mais les Travaillistes et les Lib-Dems ont saisi l’occasion pour porter plainte auprès de la police qui pourrait décider de mener sa propre enquête, criminelle cette fois. Peu après l’intervention de Farage, le président de Reform Lee Anderson informait la BBC que, non, les deux hommes ne reprendraient jamais leur poste. Quelle que soit la légitimité du reportage, dont la diffusion sert à merveille les intérêts de tous les politiques et idéologues de la gauche et du centre, il est indéniable que Channel 4 a réussi à faire un croche-pied à Farage au moment où il en avait le moins besoin.

A la fin, il reste une question : qui a vraiment volé la vedette au couple de Londres et à celui de Birmingham ? Étant donné l’attention médiatique dont il a fait l’objet, même en France, c’est certainement, Larry, le célèbre chat de Downing Street. Ce matou, blanc et tabby de couleur, né en 2007 est, depuis 2011, le sourcier en chef du « Cabinet » (conseil des ministres). Au moins, lui, il n’a jamais été accusé d’accepter de l’argent douteux ou de laisser passer des intrus, des interlopes ou des illégaux.

Laurent Ruquier: toujours pas la grosse tête!

Laurent Ruquier lors de la finale des « Nouveaux Talents du rire », au théâtre Déjazet, Paris, 8 juin 2011 © Florent Dupuy/SIPA

France 2 l’a congédié sans élégance. Laurent Ruquier ne s’est pas plaint, n’a pas lancé de pétition ni dénoncé un complot fasciste: il a gardé les « Grosses Têtes » sur RTL et s’est tourné vers le théâtre, en reprenant la Comédie des Champs-Élysées. À 63 ans, ce fils d’ouvrier normand se lance dans une nouvelle carrière. On voulait le mettre au placard, le voilà sur les planches !


C’est le type de phrase qui peut jeter un sacré froid. « J’écoute “Les Grosses Têtes !” » Essayez de la prononcer dans un dîner en ville bon chic bon genre, et vous verrez que l’effet produit est encore plus glacial que si vous faisiez publiquement l’aveu de voter Le Pen. À Causeur, nous le confessons sans vergogne : le fameux jeu de RTL nous fait énormément rire.

À l’heure où certains veulent encadrer l’art de la plaisanterie comme d’autres rêvent de codifier celui de la drague, nous pensons que les gauloiseries qui font le succès du programme créé en 1977 par Philippe Bouvard et présenté depuis 2014 par Laurent Ruquier, telles que les blagues de Laurent Baffie sur les travelos du bois de Boulogne ou les histoires drôles de Bernard Mabille sur Macron à Jarnac et Strauss-Kahn à Pornic, sont de véritables trésors nationaux, et que Ruquier, qui n’est pourtant pas notre genre de beauté politique, mériterait d’être décoré pour service rendu à la liberté d’expression.

Car « Les Grosses Têtes » sont sans aucun doute l’un des derniers lieux où l’on pratique ce que Charles Rojzman appelle le « rire de transgression », si différent du « rire de connivence » qui à présent règne dans tant de médias, de France Inter à Radio Nova, s’attaquant toujours aux mêmes cibles pour complaire toujours aux mêmes clientèles.

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« Le rire de transgression, écrit Rojzman, exige cette disposition, devenue rare, d’accepter que le réel résiste à nos croyances. » Bref, tout l’inverse de l’humiliation ricaneuse, de la barbarie qui s’esclaffe, de la menace qui se gondole. Laissons à cet égard le dernier mot au maître du genre Pierre Desproges, auquel notre ami Walter consacre un bel article, et qui résume bien cette affaire plus sérieuse qu’elle en a l’air : « Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un Juif que de jouer au Scrabble avec Klaus Barbie. »


Causeur. Merci d’avoir accepté cette interview. Vous allez vous faire remonter les bretelles par vos amis de gauche !

Laurent Ruquier. Si je me prête volontiers à cet exercice, c’est d’abord par amitié pour vous, Élisabeth, mais aussi parce que j’aime échanger avec les gens dont les positions sont aux antipodes des miennes. Il y a trente ans déjà, je recevais régulièrement Geneviève Dormann sur France Inter et aussi dans « On va s’gêner ! » sur Europe 1 et je peux vous dire qu’elle était sacrément réactionnaire ! Tout comme vous :))).

Vous êtes en effet l’un des rares animateurs, peut-être même le seul, à pratiquer un authentique pluralisme sur les ondes. À l’heure de la cancel culture, vos « Grosses Têtes » sur RTL constituent un îlot de résistance au politiquement correct. En avez-vous conscience ?

Depuis mes débuts dans ce métier, il y a trente-cinq ans, je n’ai pas trouvé mieux que la diversité et la liberté de ton pour divertir le public. Et j’ai toujours tenu à ce que mes émissions donnent la parole à des gens de droite et de gauche, des hétéros et des homos, des Blancs et des Noirs, des chrétiens, des athées, des juifs et des musulmans. Et même des femmes (rires). C’était un peu moins le cas à l’époque de mon prédécesseur, même si Philippe Bouvard savait également composer des plateaux variés et cultiver un style sans filtre à l’antenne.

Laurent Ruquier et l’équipe des Grosses Têtes, festival du film d’Angoulême, 29 août 2024. © Laurent VU/SIPA

Philippe Bouvard vient de mourir. Vous étiez notoirement fâché avec lui et on vous a souvent opposés, lui le bourgeois qui écrivait dans Le Figaro Magazine et vous l’électeur de gauche assumé. Pourtant il y a beaucoup de ressemblances entre vous : même tendance à l’hyper-hyperactivité, même capacité à vous effacer devant les invités, même carrière de brillant touche-à-tout, même dent gentiment dure. N’êtes-vous pas, malgré tout, son meilleur héritier ?

Je n’étais pas fâché avec lui. Il l’était, lui, parce que c’était difficile d’accepter qu’on lui succède, qui que ce fût, et en l’occurrence, ce fut moi. Cependant, il m’avait choisi comme « Grosse Tête » dans les années 1990 et je l’avais « recueilli » sur Europe 1 en 2000, pendant son bannissement de RTL quand il avait été remplacé par Christophe Dechavanne. Nous avions de l’admiration l’un pour l’autre mais, en 2014, c’était difficile pour lui d’accepter une retraite forcée. Je ne lui en ai jamais voulu de m’en vouloir ! Et les choses s’étaient apaisées : le 6 décembre 2024, pour ses 94 ans, il avait même accepté une interview dans « Les Grosses Têtes » et j’ai eu plaisir à lui offrir ce moment.

Vous auto-censurez-vous aux « Grosses Têtes » ?

On fait quand même attention à ne jamais enfreindre la loi. Il arrive aussi que, lors de nos enregistrements, les participants les plus turbulents, et souvent les plus brillants, je pense à Sébastien Thoen en particulier, aillent trop loin, par goût de l’absurde et de la provocation. Quand cela se produit, mon fidèle réalisateur François Renucci supprime au montage les passages les plus limites. On se connaît tellement bien que je n’ai même pas besoin de lui signaler les rares nettoyages à effectuer.

Les dirigeants de RTL surveillent-ils ce qui se dit à votre micro ?

Je n’ai le souvenir d’aucune intervention de leur part. D’ailleurs ils ne demandent même pas à écouter les émissions avant diffusion. Et après coup, je n’ai jamais eu la moindre remarque. Il faut dire que tous les patrons qui se sont succédé à RTL depuis la naissance des « Grosses Têtes », voilà presque cinquante ans, savent bien que l’irrévérence est la clé des audiences record de l’émission.

Résultat de cette irrévérence, en 2020, l’Association des journalistes lesbiennes, gays, bi-e-s, trans et intersexes a publié une étude selon laquelle « Les Grosses Têtes » comptent « en moyenne 19 propos discriminants » par émission. Cela vous a-t-il fait réfléchir ?

Nullement. Cette histoire a fait quatre jours dans les journaux et la direction n’en a pas tenu compte. Ce qui m’inspire un conseil, que je donne à tous mes amis : si un jour vous subissez une attaque dans la presse, faites le dos rond ! Le plus souvent, la tempête est oubliée la semaine suivante.

Vous êtes donc imperméable à l’air du temps « inclusif » ?

Je vous mentirais en vous disant que « Les Grosses Têtes » n’ont pas évolué depuis que j’en ai pris les commandes il y a douze ans. Ne serait-ce que parce que moi aussi j’ai évolué. Je m’en suis rendu compte récemment en lisant L’Homme humilié, le livre magnifique que Pierre Vavasseur vient de consacrer à son père ouvrier, qui était difforme à cause d’un accident du travail et qui était la cible permanente de railleries. Aujourd’hui, dans la vie , on ne se moque plus des handicapés comme cela. Tant mieux. C’est un progrès de la société.

Certes, mais faut-il aussi renoncer à faire des blagues sur les Belges et les blondes ?

Il n’y a pas de règle absolue. Certaines histoires drôles ne me font plus du tout marrer, par exemple celles sur les yeux bridés des Asiatiques. Mais quand Stéphane Beaugrand imite l’accent belge dans « Les Grosses Têtes », ça reste hilarant.

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D’après vous, pourquoi peut-on blaguer sur l’accent belge et pas sur les yeux bridés ?

Parce que l’émission est diffusée aussi sur Bel RTL et pas sur Radio Pékin !

Et quand Thoen chambre les Portugais ?

Les Portugais qui ont de l’humour se marrent, certains sont plus chatouilleux. Moi, évidemment, à chaque fois, je joue le rôle de celui qui est consterné. Lorsqu’on brocarde les travers d’une communauté, il est indispensable de rajouter une bonne couche de second degré. Prenons un cas qui me concerne directement : les blagues sur les homos. On en raconte souvent dans « Les Grosses Têtes », et parfois elles frôlent l’homophobie. Mais comme je suis moi-même homo – au cas où vous ne le sauriez pas (rires) – ma simple présence dans le studio fait que, par définition, elles ne peuvent pas être prises à la lettre.

Oui, mais à force de ne vouloir offenser personne, on va s’emmerder ferme ! Par exemple, la nouvelle mouture de La Cage aux folles, mise en scène par Olivier Py au Châtelet, est très édulcorée par rapport à l’œuvre de Jean Poiret…

Il s’agit en fait de la version américaine transposée en français. En 1983, dix ans après son succès au Palais-Royal, La Cage aux folles a été adaptée en comédie musicale pour Broadway. Le résultat est effectivement beaucoup plus progressiste, au point qu’il est devenu une référence dans les milieux LGBT, avec la chanson I am What I am, traduite en français par « J’ai le droit d’être moi ». Reste que je suis certain qu’on pourrait remonter le texte original de Poiret, que je trouve quand même un peu daté. Mais quitte à s’amuser avec des homos, je vous conseille plutôt ma nouvelle pièce, à l’affiche de la Comédie des Champs-Élysées à la rentrée. Le sujet y est traité de façon plus moderne, sans être gnangnan non plus.

Il ne s’agit surtout pas d’interdire les blagues sur les juifs ou les homos. On a le droit de les préférer drôles. Qu’avez-vous pensé de celle de Guillaume Meurice sur le nazi sans prépuce ?

Elle n’était pas drôle, mais elle ne m’a pas semblé grave sachant que la personne visée, Benyamin Netanyahou, est un haut dirigeant. J’avais en revanche été scandalisé quand Dieudonné avait fait monter Robert Faurisson en pyjama rayé sur scène. Il s’en prenait non pas à un homme puissant, mais à des victimes.

Le problème n’est-il pas plus profond ? L’humour politique, ça ne marche plus…

Ça marche encore sur moi en tout cas. La plupart des dessins qui paraissent chaque semaine dans Le Canard enchaîné, Marianne et Charlie Hebdo me font rire.

Vous êtes un homme plutôt bienveillant. L’humour ne suppose-t-il pas un peu de méchanceté ?

Mon maître était Pierre Doris et ses histoires méchantes. Je ne peux pas mieux vous répondre.

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Avez-vous aimé la une de Charlie sur la mère de Didier Deschamps ? Le mauvais goût doit-il avoir une limite ?

C’est un dessin dont on aurait pu se passer, plus par respect pour la maman de Didier Deschamps que pour lui qui est un homme public, mais quand on achète Charlie Hebdo, ce qui est mon cas, on sait ce qu’on peut y trouver. C’est la reproduction des dessins sur les réseaux sociaux qui changent la donne.

En parlant de Charlie Hebdo, faites-vous des plaisanteries sur l’islam dans « Les Grosses Têtes » ?

On tourne en dérision toutes les croyances, donc cela peut arriver. Mais aussi parce que dans l’émission, il y a des cathos, des protestants, des juifs, des musulmans et même des agnostiques ! Il faut savoir accepter le deuxième degré. On est avant tout une émission de détente.

Pour Philippe Muray, qui est mort en 2006, l’humour était une arme de destruction massive dirigée contre l’époque et ses lubies. Pour vous, c’est juste un moyen de divertissement ?

Non, s’il peut aider aussi à réfléchir tant mieux, mais je n’ai rien contre quelque chose de drôle et totalement gratuit. On dit même parfois le contraire de ce qu’on pense, uniquement pour faire rire ! C’est ce qui nous sauve.

Qu’est-ce qui vous fait rire ? Plutôt que s’attaquer éternellement aux mêmes cibles (les fachos, les réacs, CNews, etc.), les humoristes ne devraient-ils pas se payer la tête des artistes engagés, féministes enragées et autres « mutins de Panurge » ?

Je le fais ! On peut se moquer de Pascal Praud tout comme de Sandrine Rousseau. L’un n’empêche pas l’autre !

Vous pourriez travailler avec Meurice ?

Lui, précisément, je ne sais pas mais il est doué, comme d’ailleurs certains de ses complices sur Radio Nova, mais pas tous. Une chose est toutefois regrettable : leur militantisme affiché. Je le déplore d’autant plus que je partage leurs convictions de gauche. Mais quand on s’enferme autant dans des certitudes partisanes, on passe à côté de génies comiques tels que Jacques Martin, qui était de droite, ou Jean Yanne, qui était anarchiste et qui disait « voter à gauche pour ses idées et à droite pour son confort ». On oublie souvent de le préciser, mais ces deux-là ont été les véritables artisans du succès des « Grosses Têtes » dans les années 1980 et 1990.

Laurent Ruquier et Jacques Martin dans « Ainsi font, font, font », 15 mars 1990. © AUTHIER PHILIPPE/SIPA

Vous êtes sympa avec les humoristes de Nova. Non seulement ce sont des militants, mais en plus ils fonctionnent en meute et ils tirent systématiquement sur les mêmes, les gens de droite, c’est-à-dire sur une ambulance idéologique. C’est un peu facile…

Pardon, mais depuis que CNews existe, on ne peut plus dire que la droite et l’extrême droite soient des ambulances idéologiques !

Sans doute, mais cogner sur Pascal Praud ou Marine Le Pen, c’est sans risques.

Vous savez mieux que moi que oui, ça peut être risqué ! Surtout si on travaille à CNews ou Europe 1 !

Partagez-vous l’énervement de Michel Fau devant les cérémonies des Césars ou des Molières qui deviennent des meetings ?

Michel Fau est un génie du théâtre, mais les Molières sont nécessaires, on peut entendre une fois par an le discours d’un intermittent du spectacle. Ce n’est pas tous les soirs !

Du reste, dans le monde du spectacle, il est difficile d’être de droite. Vous en savez quelque chose. Vous produisez Gaspard Proust et il a suffi qu’il participe à un gala de Valeurs actuelles pour qu’il devienne tricard dans beaucoup de médias.

C’est d’autant plus injuste que dans ses spectacles, Gaspard tape sur tout le monde, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Il ne vote même pas en France, il est suisse !

Vous voyez bien que la gauche pratique un sectarisme de fer qui n’a pas (ou pas encore) d’équivalent à droite. D’ailleurs, vous le subissez aussi. Récemment encore, Libération et Télérama vous ont critiqué parce que vous n’inviteriez que des gens connus, comme votre ami Kev Adams, dans vos émissions. Comment prenez-vous ces leçons de maintien ?

Ça me chagrine, parce que c’est distordre la réalité et oublier tous ceux que j’invite pour leur première ou trop rare présence à la télé, et ça me rappelle que j’ai beau avoir des idées de gauche, je ne fais pas partie de cette élite. Contrairement à ce que s’imaginent les électeurs du RN…

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Les électeurs du RN vous voient comme un bobo coupé du peuple, parce que vous avez plusieurs fois fait savoir que vous préférez Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen.

Oui, mais on confond tout. Je n’ai jamais manqué de respect envers ceux qui votent pour Marine Le Pen. Certes, je déteste les dirigeants du RN, mais pas les électeurs. Parce que les électeurs, ça pourrait être mes parents. Vous savez, je viens d’une famille modeste. Donc je comprends que l’on puisse croire que Marine Le Pen pourrait résoudre les problèmes de la France d’en bas. Même si c’est une tragique erreur à mon avis.

Cependant, n’est-il pas problématique que dans l’audiovisuel public, l’antilepénisme se porte en bandoulière chez les humoristes et chez les éditorialistes ?

Au moins ils sont souvent drôles ! Vous avez vu les pastilles d’humour de CNews ? C’est pathétique.

Vous avez publiquement regretté d’avoir fait la gloire d’Éric Zemmour. D’abord, c’est son talent qui a fait son succès. Ensuite, au nom de quoi décideriez-vous que le public doit être protégé contre certaines idées ?

Je ne dis absolument pas qu’il aurait fallu censurer Éric Zemmour, qui était un éditorialiste respecté au Figaro quand il participait à « On n’est pas couché », et qui à mon avis aurait mieux fait de rester journaliste plutôt que de se lancer en politique. Je remarque au passage que ses idées n’ont pas changé depuis cette époque, tandis qu’Éric Naulleau a vraiment viré de bord. Au moins on ne peut pas nier la cohérence intellectuelle de Zemmour ! Seulement, j’ai regretté avoir participé à la banalisation de ses thèses en lui donnant la parole toutes les semaines pendant cinq ans au lieu de l’inviter de temps en temps. Mais souvent je rappelle aussi que Jean-Marie Le Pen était au deuxième tour en 2002 et Zemmour n’était pas à la télévision.

Pour l’écrasante majorité des salariés de l’audiovisuel public, être de droite est une sorte de maladie (comme dans le film de Woody Allen Tout le monde dit I love you). Cependant vos convictions de gauche n’ont pas suffi à vous maintenir sur France 2. Que s’est-il passé ?

J’ai tenu à rester discret sur mon départ du service public il y a trois ans parce que j’estime qu’être viré fait partie des risques du métier. Je regrette juste que Stéphane Sitbon-Gomez m’ait annoncé l’arrêt de mes émissions en prime time en toute fin de saison, un 20 juin, ce qui a restreint mes possibilités de rebondir ensuite ailleurs. Pas très chic…

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Vous vous êtes en somme retrouvé dans la peau de Patrick Sébastien, lui aussi écarté de France Télévisions malgré son immense succès. Est-ce pour cela que vous l’invitez régulièrement dans « Les Grosses Têtes » ?

Non, je le reçois parce que c’est, comme on dit, un « bon client ». Mais je dois vous avouer que j’hésite de plus en plus à le faire. Je n’ai rien contre ses dernières chansons comme « Il est beau le cucul ». Mais « Delphine, si tu avais connu ma pine », qui est une attaque évidente contre Delphine Ernotte, franchement je trouve cela inutile… Je lui ai dit d’ailleurs : « Ne fais pas plaisir à tes ennemis en devenant encore plus beauf ou plus vulgaire que tu n’es ! »

Vous voilà donc pour la première fois depuis vingt-cinq ans sans émission de télévision, mais avec une nouvelle vie sur les planches, non seulement comme auteur de pièces et producteur de spectacles, mais aussi désormais comme acteur et même comme directeur de théâtre puisque vous reprenez d’un coup deux établissements. Pourquoi deux ?

À cause d’un concours de circonstances. J’avais l’an dernier la proposition de racheter le théâtre Tête d’Or à Lyon. Or il se trouve que pendant les négociations, on est venu me parler d’un autre lieu à vendre : la Comédie des Champs-Élysées, qui appartient à la famille Fagadau depuis 1994. Michel Fagadau, décédé en 2015, l’a dirigée pendant vingt ans, et sa fille Stéphanie a pris la suite pendant quinze ans. Seulement aujourd’hui elle veut passer à autre chose et m’a proposé, sans que je la sollicite, de me céder son affaire. Bref, elle m’a choisi ! Et j’aime être choisi. J’ai ce petit orgueil. Un orgueil de Normand.

Tout Normand que vous êtes, vous êtes devenu la quintessence de l’esprit parisien, non seulement avec cette adresse avenue Montaigne, mais aussi avec certains sociétaires des « Grosses Têtes », notamment Arielle Dombasle, Michel Fau ou Karine Le Marchand, qui incarnent si bien le côté pétillant de la capitale. Qui manque-t-il pour compléter cette bande ?

Il n’y a pas qu’eux ! Yoan Riou, Az ou Fabrizio Bucella ne font pas partie du « Parisianisme ». Et l’esprit parisien n’est pas une honte. Dans le genre, Édouard Baer serait une excellente Grosse Tête ! On se connaît à peine. Si Causeur peut nous aider à rentrer en contact… Pour moi, c’est l’exemple même de l’artiste qui sait improviser comme Kersauson, Martin, Yanne, Bénichou ou Thoen. Il ferait forcément des prodiges.

Laurent Ruquier, Charlotte de Turckheim et Péri Cochin lors du filage d’ »Open Bed », au théâtre des Bouffes-Parisiens, Paris, 11 février 2008. © SIPA

Édouard Baer sort d’une mauvaise passe MeToo…

Oui, mais à tort. Il n’y a eu aucune plainte contre lui.

Beaucoup d’artistes n’ont pas été condamnés, mais ont vu toutes les portes se fermer par peur des réactions de quelques escouades militantes. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis ni avocat de la défense, ni juge, mais je suis contre le tribunal médiatique qui prend de plus en plus d’importance.

Il est vrai que vous ne hurlez pas avec les woke. Quand Nicolas Bedos a été condamné suite à un geste sexuel déplacé dans un bar, vous avez déclaré qu’il restait votre ami.

Nicolas a traversé des moments difficiles. Il n’avait plus aucune proposition. Mais je suis sûr qu’il va retravailler, c’est une question de temps. Il a reconnu sa faute, a payé sa dette à la société, n’a pas fait appel. Même Andréa Bescond a reconnu qu’il avait droit à une seconde chance.

Trop aimable à elle ! Pour une main posée quelques secondes sur le blue-jean d’une demoiselle à la hauteur de son entrejambe, il se retrouve à implorer la grâce des dames patronnesses pour éviter la mort sociale !

Quand les féministes obtiennent que les hommes fassent davantage attention à leur comportement avec les femmes, moi j’applaudis. Désolé de vous décevoir, mais si je ne hurle pas avec les woke, je vois bien aussi les progrès qu’on peut en tirer.

Vous dites que Nicolas a droit à une deuxième chance. La lui donnerez-vous ?

S’il me propose une bonne pièce, bien sûr.


Votre rentrée avec Ruquier

Il y a une vie hors de la télé. Cet été, l’ancien animateur d’« On n’est pas couché » a annoncé qu’il mettait ses activités cathodiques en « pause ». Tout en conservant son émission de radio quotidienne, il devient un homme de théâtre à part entière – acteur, auteur, producteur et désormais directeur de théâtre.

On pourra le voir dès septembre pour la première fois à l’affiche d’une comédie en tant qu’acteur : Chante et tais-toi, avec Vincent Niclo, à 21 heures à la Comédie des Champs-Élysées. Et pour ceux qui trouveraient tout cela trop parisien, signalons aussi les deux excellentes pièces dont il est l’auteur et qui tourneront dans toute la France cette année : L’Expérience théâtrale, avec François Berléand et Max Boublil, et La Joconde parle enfin avec la si bien choisie Karina Marimon.

Voile: la France face au Mur de la cécité

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Militante du collectif communautariste "Les hidjabeuses", Paris, 2022 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Le président Macron a reconnu par le passé que le port du voile était contraire à notre « civilité ». Pourtant, le bloc central refuse que les Français s’emparent de la question par la voie du référendum, alors que Mélenchon se frotte les mains, affirmant avoir changé d’avis et commis par le passé « une erreur terrible » en défendant la laïcité. De son côté, l’interdiction du voile dans la rue prônée par Marine Le Pen présente un inquiétant paradoxe: cette proposition de loi prétend combattre la fragmentation du pays par une mesure susceptible de la rendre plus profonde encore. Analyse.


La proposition du Rassemblement national d’interdire le voile islamique dans l’espace public vient de rouvrir l’une de ces querelles françaises où, derrière une mesure particulière, surgit aussitôt une question beaucoup plus vaste. On peut discuter cette interdiction, sa légitimité, sa faisabilité juridique, ses conséquences, bien sûr. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs : dans l’extraordinaire difficulté à discuter du problème auquel elle prétend répondre.

Mœurs étrangères

Car le voile n’est plus seulement un vêtement ni même un signe religieux. Il est devenu le symbole visible d’une transformation de la société française que les uns considèrent comme l’exercice normal de la liberté religieuse et que les autres perçoivent comme l’avancée progressive de normes culturelles et religieuses étrangères à l’histoire française. Or, entre ces deux perceptions, le débat devient presque impossible : la question politique se transforme immédiatement en question morale, et celui qui interroge la transformation elle-même risque d’être disqualifié avant même que ses arguments aient été examinés.

Mais c’est précisément ici que le Rassemblement national risque, par électoralisme populiste, de tomber dans le piège que lui tend l’islamisme. En proposant l’interdiction générale du voile dans l’espace public, il lui offre la possibilité de déplacer entièrement le terrain de l’affrontement. Il ne sera bientôt plus question de l’islamisme, de son influence, de ses stratégies d’emprise ou de la progression de normes religieuses dans la société française, mais d’une question autrement plus mobilisatrice : l’État a-t-il le droit de dire à une femme adulte comment elle doit s’habiller dans la rue ?

Le piège est d’autant plus redoutable qu’il dépasse très largement les seuls musulmans. Une telle interdiction peut heurter tous ceux qui, sans aucune sympathie pour l’islamisme et parfois même profondément hostiles à celui-ci, considèrent la liberté individuelle comme une frontière que l’État ne doit pas franchir. Elle risque tout particulièrement de rencontrer l’opposition d’une partie de la jeunesse, pour laquelle la liberté de disposer de soi, de son corps, de son apparence et de son identité constitue désormais une valeur cardinale. L’islamisme disposerait alors d’un avantage politique considérable : faire oublier la question de son emprise en se présentant comme le défenseur d’une liberté menacée.

Nouvelle fracture française

La fracture qui en résulterait ne séparerait donc nullement, de manière simple, musulmans et non-musulmans. Elle traverserait la société française elle-même, les générations, les familles politiques et jusqu’aux adversaires de l’islamisme. Aux fractures déjà existantes viendrait s’ajouter une nouvelle guerre morale opposant ceux qui invoqueraient la sauvegarde de la civilisation française à ceux qui défendraient les libertés individuelles — comme s’il fallait désormais choisir entre les deux.

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Ce serait peut-être là le paradoxe le plus inquiétant : prétendre combattre la fragmentation du pays par une mesure susceptible de la rendre plus profonde encore, et offrir ainsi à l’islamisme la possibilité de transformer un conflit politique sur son projet de société en un conflit moral entre oppresseurs et victimes.

On peut donc refuser cette réponse du Rassemblement national sans fermer les yeux sur la réalité à laquelle il prétend répondre. C’est même tout l’enjeu : ne céder ni au déni de l’islamisme, ni à des réponses qui, sous couvert de le combattre, risquent de renforcer les fractures dont il prospère.

Car derrière la querelle du voile se profile une question autrement décisive : la France est-elle encore capable de nommer les transformations qu’elle connaît et de décider politiquement de ce qu’elle veut demeurer ?

Ce qui se joue ici n’est donc pas l’impuissance du politique. Ce sont des choix politiques : ce que l’on accepte, ce que l’on refuse, ce que l’on protège, ce que l’on transforme et, surtout, ce que l’on décide de ne plus voir.

C’est devant cette question que se dresse aujourd’hui le mur de la cécité.

Le consensus des élites : la fin du politique

La droite, la gauche et le centre ne diffèrent plus aujourd’hui que par la musique de leurs discours.

L’harmonie d’ensemble, elle, reste la même : celle d’un ordre politique qui s’est donné pour tâche non plus de gouverner le réel, mais d’en neutraliser la conflictualité. À travers des styles et des postures différentes, ils partagent tous la même hantise : empêcher l’irruption du peuple réel — celui qui vote, souffre et se souvient — à travers la menace électorale du Rassemblement national.

« C’est trop tard de dire : on va interdire le voile dans l’espace public. On ne va pas envoyer les carabiniers pour arracher les voiles » résumait ainsi le maire de Meaux Jean-François Copé au micro de Télématin sur France 2 mercredi.

Cette peur n’est pas seulement celle d’une alternance. Elle exprime une angoisse plus profonde : celle de voir surgir une France qu’on croyait disparue, enracinée, inquiète de son destin, attachée à son identité. Car ce peuple-là, celui des classes populaires, pressent ce que les élites refusent de voir : que la France marche, à pas forcés, vers un mur. Ce mur, c’est celui du déni ; il cache derrière lui une immigration devenue de masse, et avec elle la lente islamisation d’une partie du territoire national.

Mais que le Rassemblement national soit devenu le principal véhicule électoral de cette inquiétude populaire ne signifie nullement qu’il apporte nécessairement les réponses capables d’y répondre. Il peut lui aussi céder à la simplification, transformer une question politique complexe en mesure symbolique et, croyant répondre à la fragmentation du pays, contribuer à l’approfondir. L’affaire du voile en donne précisément l’exemple : voir ce que les autres refusent de voir ne garantit pas que l’on sache quoi en faire.

L’unité de la classe dirigeante, c’est sa dépolitisation. La droite gère, la gauche moralise, le centre arbitre ; tous administrent le même vide. On ne gouverne plus au nom d’un projet collectif, mais au nom d’un ordre moral. La question du peuple, celle du pouvoir de la majorité à définir les conditions de son existence, a disparu sous la rhétorique des droits et la religion du vivre-ensemble.

Mais quand le politique s’efface, le religieux revient — sous des formes nouvelles. Les grandes religions séculières du progrès, de l’antiracisme ou de la diversité ont remplacé l’idée nationale. Elles assignent les consciences, distribuent le Bien et le Mal, définissent ce qu’il est permis de dire. Dans cet espace neutralisé, la moindre inquiétude identitaire devient faute morale. Dire que l’immigration inquiète, c’est déjà être suspect. Constater la fragmentation du pays, c’est trahir la République. Et vouloir redonner un sens commun à la France, c’est verser dans la réaction…

Le peuple réduit au silence

Les milieux populaires, eux, vivent la mutation démographique non dans les chiffres mais dans la chair du quotidien. Ils perçoivent la déliaison, les changements de mœurs, la montée d’un communautarisme islamique qui s’impose sans qu’on ose le nommer. Mais leur expérience n’a plus droit de cité : elle est disqualifiée avant même d’être formulée.

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C’est ici que se vérifie la prophétie de Christopher Lasch. Les talking classes, les classes qui parlent sans vivre, ont confisqué la parole publique. Les autres, celles qui vivent sans être écoutées, ne peuvent plus qu’exprimer leur désarroi dans le vote, ou dans le silence. La France des plateaux de télévision n’a plus rien à voir avec celle des supermarchés, des cités ou des bourgs délaissés.

De cette fracture naît une colère sans langage. Le peuple voit bien qu’on ne l’écoute plus, et qu’à chaque élection on lui intime de « faire barrage ». Mais il comprend aussi qu’on ne fait barrage à rien, sinon à lui-même.

L’immigration comme refoulé collectif

L’immigration de masse, par son ampleur et sa nature, n’est plus seulement un phénomène social. Elle est devenue un fait anthropologique, une transformation du paysage humain. Et c’est parce qu’on n’ose pas le dire qu’elle agit avec d’autant plus de force.

Le refus de nommer cette réalité n’est pas le signe d’une générosité, mais celui d’une peur. Peur d’affronter ce qu’elle révèle : la désagrégation du modèle d’intégration, la perte de confiance dans la culture nationale, la culpabilité postcoloniale qui paralyse toute volonté politique.

Or cette immigration, majoritairement issue de mondes islamisés, importe avec elle des valeurs et des hiérarchies symboliques qui défient les fondements laïques et égalitaires de la civilisation européenne. Ce n’est pas seulement une question de coexistence, mais de cohérence : peut-on encore faire société lorsqu’on ne partage plus ni le rapport au sacré, ni la place de la femme, ni le sens de la liberté ?

Le symptôme juif : quand un peuple pressent sa fin

C’est ici qu’intervient un signe plus grave, un indice presque eschatologique : les Juifs ont raison de partir.

Non pas parce qu’ils fuiraient par lâcheté, mais parce qu’ils perçoivent plus tôt que les autres la rupture du pacte républicain. Leur départ n’est pas une fuite : c’est une alarme.

Depuis deux décennies, les agressions, les insultes, les silences gênés se sont accumulés. La France a vu revenir, dans ses rues et ses écoles, une haine qu’elle croyait conjurée. Or cette haine n’est pas née d’un retour du fascisme européen, mais de la combinaison explosive entre un antisionisme militant, un islamisme importé et une lâcheté politique généralisée.

Lorsque les enfants d’un peuple qui a été au cœur de la mémoire nationale doivent renoncer à y vivre sereinement, cela signifie que la nation a cessé d’être protectrice. Ce qui s’effondre ici, c’est le socle même de la République : la promesse que chacun puisse être chez soi, sans avoir à se justifier d’exister. Le départ des Juifs est donc le miroir du dérèglement français. Car si ceux qui furent les premiers intégrés se sentent aujourd’hui étrangers, que restera-t-il demain de l’idée même d’appartenance ?

Le mur du déni et la politique de la peur

Tout se passe comme si la France préférait se condamner au mensonge plutôt que d’affronter la vérité.

Les dirigeants redoutent davantage le jugement moral des médias que la colère des peuples. Ils invoquent la démocratie, mais en redoutent les effets. Ils parlent de fraternité, mais ne fréquentent plus le peuple dont ils se réclament.

Ce refus du réel, cette cécité organisée, nous conduit à un point de rupture. On ne peut indéfiniment vivre dans la dissonance entre les mots et les faits. Une société qui s’interdit de nommer ce qu’elle vit finit toujours par être submergée par ce qu’elle tait.

Une question de civilisation

Les Juifs qui partent, les classes populaires qui se taisent, les élites qui s’enferment dans le bavardage : tout cela dessine la même scène. Celle d’un pays qui ne se parle plus à lui-même, d’une nation qui perd conscience de ce qu’elle fut.

La France n’est pas seulement menacée politiquement ; elle l’est spirituellement. Ce qu’elle risque de perdre, ce n’est pas une majorité parlementaire, mais le sens de sa propre histoire. Or aucune démocratie ne survit longtemps à la disparition de la confiance symbolique qui relie les individus à la collectivité.

Tant que les Juifs avaient foi en la France, la France pouvait encore croire en elle-même. Le jour où ils s’en vont, ce n’est pas seulement une communauté qui s’éloigne — c’est la mémoire d’une promesse universelle qui s’éteint.

Le retour du réel

Il viendra un moment où la nation ne pourra plus esquiver la confrontation avec ce qu’elle est devenue. Ce moment approche. Le réel a toujours le dernier mot.

Le peuple qu’on a méprisé parlera à nouveau, d’une manière ou d’une autre. Ceux qui partent aujourd’hui laissent derrière eux un avertissement : aucune société ne demeure indemne lorsqu’elle ne protège plus ses enfants les plus vulnérables.

Le mur du déni, tôt ou tard, se fissure. Et c’est à travers ces fissures que renaît, parfois douloureusement, la possibilité d’un avenir.

La société malade

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