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Il y a une vie après l’Assemblée…

Ça y est, l’été est arrivé. Vous pensiez être tranquilles pour profiter des terrasses ensoleillées avant les vacances ? Eh bien non, car la politique est encore et toujours là, avec ses visées présidentielles et ses lâchetés du quotidien. Vous en voulez un petit aperçu ? C’est parti.


Démagogie alimentaire

Jusque-là, il était réservé aux boursiers et non-boursiers en situation de précarité. Depuis le 4 mai, tous les étudiants peuvent bénéficier du repas à un euro. Du grand n’importe quoi… Je crois que notre pays a un problème avec la notion d’égalité. Pourquoi donc aider les étudiants qui n’en ont pas besoin ? Connaissez-vous le prix d’un repas au restaurant universitaire ? 3,30 euros en tarif « normal »… Est-ce à ce point insurmontable pour les étudiants issus de milieux favorisés ? En ces temps d’économies budgétaires, le gouvernement a encore cédé pour faire plaisir à la gauche… et au RN. Cette mesure inutile et typique de la « fausse-bonne idée » va nous coûter la bagatelle de 50 millions d’euros supplémentaires par an. Une broutille, me direz-vous. J’y vois plutôt un nouveau signal de la lâcheté et de la démagogie qui caractérisent nos gouvernants…

La Bohème

Cela devient une habitude de ses voyages présidentiels : après son désormais célèbre « for sure » à Davos, Emmanuel Macron s’est fait remarquer en jouant au surveillant de collège à Nairobi et au sportif en accompagnant le champion kenyan de marathon Eliud Kipchoge lors de son footing. Notre bon président aime décidément se mettre en scène. Mais ma séquence préférée, c’est lorsqu’il s’est improvisé chanteur à Erevan, en entonnant La Bohème, de Charles Aznavour, avec le président arménien au piano et le Premier ministre à la batterie… Je ne suis pas de ceux qui ont déploré le décalage abyssal entre la situation terrible que vit l’Arménie aujourd’hui et cette chansonnette : après tout, ce sont les dirigeants arméniens eux-mêmes qui l’ont organisée. Mais je ne peux pas m’empêcher de repenser à une petite phrase entendue sur les ondes à cette occasion : « Emmanuel Macron chante comme il gouverne, persuadé d’être le meilleur. » Tellement juste…

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En passant…

L’autre jour, je croise dans la rue un vieux monsieur marocain qui me confie son admiration pour le maire de Béziers. Il finit en me disant : « Surtout gardez votre mari. À Marrakech, il vaut bien 500 chameaux ! » Dans une ville dont l’animal totémique est justement le « camel », je trouve ça délicieux.

OQTF

Ça y est, nous sommes fixés. Robert Ménard est convoqué le 30 septembre devant le tribunal correctionnel de Montpellier pour avoir refusé de marier une Française avec un étranger en situation irrégulière faisant l’objet d’une OQTF (obligation de quitter le territoire français). Pour mémoire, il encourt jusqu’à cinq ans de prison, une amende de 75 000 euros mais surtout, une peine d’inéligibilité. On saluera au passage le très courageux coup de poignard dans le dos du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, qui estime que le maire de Béziers aurait dû célébrer le mariage en question. « Savoureux » alors que c’est bien parce que l’État n’est pas fichu de faire respecter ses propres décisions – les OQTF – que Robert Ménard risque d’être condamné. Une nouvelle démonstration de la lâcheté en politique.

Mémoire

Chaque 27 mai, la France célèbre sa Journée nationale de la Résistance. Et comme chaque année, Jean Moulin a été honoré à Béziers, sa ville natale. Mais une tradition désormais bien installée veut que notre ville inaugure le même jour le buste d’une figure de la résistance à l’étranger. Après Anna Politkovskaïa, journaliste russe, Aner Shapira, jeune héros israélien ayant sacrifié sa vie face au Hamas le 7 octobre 2023 ou encore l’Iranienne Mahsa Amini, pour n’en citer que quelques-uns, cette année, c’est le visage du chanteur Victor Jara, exécuté par la dictature chilienne lors du coup d’État de septembre 1973, qui a été dévoilé. Une cérémonie censée rassembler. Mais c’est sans compter les œillères de quelques militants communistes (dont une réfugiée chilienne) qui, au lieu de se réjouir de cette mise à l’honneur, ont préféré leur propre cérémonie de leur côté. La raison invoquée ? Ils refusaient la « récupération de la mémoire du résistant chilien par Robert Ménard » ! Quelle tristesse, et quel contresens ! Tout simplement le contraire du courage et de la liberté que l’on célèbre ce jour-là.

Vivre-ensemble

Il y a quelques jours, nous avons inauguré le Championnat de France des écoles de tir à Béziers. Alors que nous faisions le tour des installations, le président du club nous expliquait les différentes épreuves de tir sportif. Parmi elles, le « sanglier courant », rebaptisée « cible mobile ». Cette discipline étant internationale, il ne fallait pas heurter les pays musulmans en les faisant tirer sur ce qui reste à leurs yeux un vulgaire cochon. Vivre-ensemble, quand tu nous tiens !

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Fric

Ils ne veulent pas travailler avec lui, mais ils veulent bien son fric. Je veux parler bien sûr de la tribune du collectif « Zapper Bolloré » signée par, au départ, 600 personnes s’opposant à une prise de contrôle totale d’UGC par Canal+. Réaction immédiate du patron de Canal : « Je ne travaillerai plus avec les gens qui ont signé cette pétition. » Ah mais non ! Ça ne vaut pas ! Ils ont le droit de « zapper Bolloré », mais l’inverse n’est pas possible. Bah oui, c’est de la discrimination politique ! D’ailleurs, c’est ce que vont défendre devant le tribunal judiciaire de Nanterre la Ligue des droits de l’homme et la Fédération CGT du spectacle, pour qui la décision de Maxime Saada est « un appel inacceptable/brutal à discriminer en raison d’une expression politique et syndicale pour museler les voix qui s’élèvent contre l’emprise croissante du groupe d’extrême droite Bolloré sur l’ensemble de la chaîne de fabrication et de diffusion du cinéma ». Vous l’avez compris, quand il s’agit de Bolloré, c’est politique et d’extrême droite. Quand on parle de la LDH et de la CGT, c’est l’éternel camp du bien et du bon droit. Et la cerise sur le gâteau nous vient tout droit de Mediapart : « La dernière saillie cannoise de Canal+ constitue un nouveau clou dans le cercueil que la droite extrémisée veut refermer sur la diversité de notre imaginaire collectif. » Rien que ça…

Aux fourneaux de la mamma

S’il y a une table qui fait vivre l’amitié franco-italienne, c’est celle du Cherche Midi. L’établissement familial, fondé en 1978, est une véritable ambassade transalpine. Le vrai travail diplomatique s’y fait joyeusement et simplement, à coups de bonnes pasta et d’excellent Marsala.


Les physiciens quantiques continuent à se demander s’il n’existerait pas au cœur de la matière une particule qui, en se dématérialisant en lumière, aurait aussi la faculté de se promener dans l’espace-temps en empruntant un chemin encore inconnu de nous. Quand on va au Cherche Midi, on a la sensation d’être cette hypothétique particule : on est ici et ailleurs, à Paris et à Rome, en 2026 et en 1978 – année qui vit la naissance de ce bistrot familial fondé par le marchand d’art Donatello Di Meo (« Nello » pour les intimes) dont la galerie était alors située à deux pas, rue des Beaux-Arts.

Le chef Matteo Picano. © Hannah Assouline

Né à Cassino, entre Rome et Naples, Nello avait été élevé avec ses sept frères et sœurs par une mère passionnée de cuisine qui avait le génie d’inventer chaque jour des plats différents pour émerveiller ses enfants. En 1978, donc, Nello crée au 22, rue du Cherche-Midi, un petit restaurant de 40 couverts auquel il insuffle l’âme d’une cantine de quartier où le chianti est servi en carafe, autour de produits du terroir d’exception sélectionnés par ses soins : jambon de Parme rose et fondant de trente mois tranché à la minute, mortadelle de Bologne aux pistaches, lard blanc de Colonnata affiné sur du marbre de Carrare, huile d’olive de Sicile bien fruitée aux reflets d’or, vinaigre balsamique de Modène élevé dans des petits fûts de genévrier gardés par des troupeaux d’oies, sans oublier l’authentique mozzarella di buffala, tendre et crémeuse comme un téton de Lollobrigida, que Nello est le premier à faire découvrir aux Parisiens et que, quarante-huit ans après, le chef de l’Arpège Alain Passard vient toujours chercher ici chaque semaine (faute d’en avoir trouvé une meilleure ailleurs)…

La création de cette trattoria tout droit sortie de la Dolce Vita correspond en fait à un moment charnière de notre histoire culturelle. 1978 est le début de la fin de l’âge d’or du cinéma italien, commencé vingt ans plus tôt. Populaire, réaliste, impertinent, sensuel et contemporain, ce cinéma avait dès son apparition subjugué les Français par sa liberté, son audace, sa crudité et sa capacité à traiter les problèmes sociaux et politiques avec une acuité incomparable. Jean-Claude Carrière raconte ainsi que, dans les années 1960-70, tout le gotha intellectuel du cinéma français n’hésitait pas à aller à Rome le temps d’une journée juste pour déjeuner avec De Sica, Fellini, Visconti, Antonioni, Bolognini, Lattuada, Risi, Rosi, Comencini, Zurlini, Pasolini, Scola, etc. « C’était de l’amour entre nous. »

© Hannah Assouline

Quand ce cinéma est mort en 1980, ses admirateurs français se sont retrouvés orphelins. Pour se consoler, ils se sont rabattus sur les trésors de la cuisine italienne, une cuisine du quotidien, simple, qui avait gardé ses racines paysannes.

Savoureux

Alors, vous me direz : les pâtes, ça n’est quand même pas sorcier ! Eh bien si, ça l’est. La preuve : les Italiens se moquent de nous parce que nous ne savons pas les cuire al dente ! Surtout, quand on déguste ici les raviolis farcis à la ricotta fraîche, au citron, à la truffe d’été et à l’artichaut du chef Matteo Picano (originaire de la même ville que son oncle Nello), on se demande où se trouve la frontière entre la cuisine familiale de la mamma et la haute gastronomie. « La signature du restaurant, explique Matteo, ce sont les pâtes fraîches. Nous les fabriquons à la main tous les jours dans des moules en bronze à partir de semoule de blé ancien du sud de l’Italie. L’avantage est qu’elles cuisent plus vite, ont plus de goût et plus de mâche. »

Le Cherche Midi a été racheté l’an dernier, le 1er mai 2025, par Benoît Duval-Arnould, patron du Bon Georges dans le 9e arrondissement. « J’ai passé un coup de peinture sur les murs pour rafraîchir, fixé quelques affiches anciennes à la place des tableaux, mais à part ça, tout est comme avant ! On ne touche pas à une telle institution ! »

Amoureux de la dive bouteille, Benoît a quand même sérieusement développé la carte des vins en maintenant un accès très démocratique aux meilleurs crus d’Italie : 8,50 le verre, 26 euros la carafe, 39 euros la bouteille… Apolline, jeune et jolie sommelière de 29 ans, aussi croquante qu’une groseille, ne tarit pas d’éloges sur le vignoble italien : « À part quelques noms célèbres (lambrusco, chianti, barollo, valpolicella), les Français ignorent toujours ce vignoble tellement varié qui s’étend du Piémont à la Sicile. Celle-ci me fascine par son terroir volcanique qui donne des blancs et des rouges tendus et raffinés. Par exemple, pour aller avec les linguine aux palourdes du chef, le blanc de Sicile est sensuel et tranchant ! »

Tagliatelles al pomodoro et basilic : Rome à Paris, dans une assiette. © Hannah Assouline

L’autre plat phare du restaurant depuis 1978 est le vitello tonnato, une spécialité turinoise délicieuse que le chef réussit à la perfection. Il s’agit de veau cuit à basse température, assaisonné, tranché finement et servi froid ou tiède avec une mayonnaise maison aux câpres et au thon. Un régal avec un verre de nebbiolo du Piémont, à la belle couleur grenat aux reflets orangés.

Pour terminer le repas en beauté, impossible de passer à côté du tiramisu au café qui a été préparé la veille au soir. À savourer avec un verre de marsala : ce somptueux vin de Sicile totalement oublié (dont le nom d’origine arabe « Marsah Allah » signifie « Port de Dieu ») était le préféré de l’amiral Nelson ! Muté à l’eau de vie (comme le Porto), ce nectar développe en vieillissant des notes de miel, d’amande, de vanille et de café au diapason du tiramisu.

Dernière chose, ce restaurant est aussi le dernier à avoir conservé sa propre lingère, Sonia, qui lave et repasse chaque jour à l’étage les nappes roses d’origine…

© Hannah Assouline

En sirotant à petites gorgées le café torréfié par Andrea Trinci à Pise, on se prend à rêver : Français et Italiens sont faits pour s’entendre, ce sont eux, en réalité, qui auraient dû « faire » l’Europe. Peut-être n’est-il pas trop tard ?

Le Cherche Midi. 22, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris, tél. : 01 45 48 27 44. Ouvert 7j/7, 25 euros le plat de raviolis, 28 euros le vitello tonnato, 14 euros le tiramisu.

L’Allahicité, nouvelle religion républicaine!

Pour défendre le voile islamique, les islamo-gauchistes passent leur temps à dénoncer la laïcité, présentée à tort comme une «religion» républicaine. Mais, à Ivry-sur-Seine, un élu nationaliste a ingénieusement démontré qu’un petit grain de sable peut suffire à enrayer la machine séparatiste infernale. Pris au piège, les élus et la presse progressiste prétendent avoir eu affaire à un intégriste catho…


La Nouvelle France fait parler d’elle et arbore désormais ses nouveaux atours jusque dans les conseils municipaux, ces lieux où l’on débattait autrefois de la gestion quotidienne de la cité mais où viennent aujourd’hui se révéler, derrière les discussions administratives les plus ordinaires, les grandes fractures idéologiques et civilisationnelles de notre époque.

Voile à l’étalage

Ainsi, à Ivry-sur-Seine, ancienne terre du communisme municipal où les drapeaux rouges racontaient jadis l’histoire des ouvriers, des métallos, des mineurs et de cette classe populaire que la gauche prétendait incarner, un simple débat sur la laïcité aura suffi à dévoiler les contradictions d’une famille politique qui semble avoir progressivement troqué le bleu de travail du prolétaire contre le hijab et le djilbab des racisées, entre une rupture de jeun du ramadan et une inauguration de mosquée.

Le voile à l’étalage remplit désormais de fierté Monsieur le maire, qui voit dans ces marqueurs religieux ostensibles non plus une interrogation sur la place du sacré dans l’espace politique, mais l’expression lumineuse de cette fameuse diversité devenue l’un des nouveaux catéchismes obligatoires de notre époque, une diversité homogénéisée dans un islam rigoriste digne d’une pétromonarchie !

Une diversité célébrée, proclamée, sanctifiée, répétée dans chaque discours officiel avec cette ferveur étrange que l’on retrouve souvent chez ceux qui pensent avoir définitivement remplacé les anciennes croyances par de nouveaux dogmes.

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Un élu d’opposition proposa pourtant une chose simple : inscrire dans le règlement intérieur du conseil municipal l’interdiction des signes religieux ostensibles pendant les séances, au nom d’une conception stricte de la laïcité qui considère qu’une assemblée représentant l’ensemble des citoyens devrait conserver une certaine neutralité symbolique.

Le débat aurait pu être passionnant, car il existe effectivement une véritable discussion juridique et philosophique sur la question : un élu n’est pas un fonctionnaire, il tient sa légitimité du suffrage et certains considèrent qu’il conserve donc le droit d’afficher ses convictions personnelles. Mais encore faudrait-il qu’un principe soit capable de survivre à cette épreuve terrible que l’on appelle l’universalité. Lorsque Monsieur le maire expliqua qu’il n’était pas question, dans ce cas précis, d’appliquer cette conception de la laïcité dans l’enceinte du conseil municipal, considérant qu’il fallait au contraire défendre cette diversité érigée en valeur supérieure, la scène avait déjà basculé avant même que le moindre crucifix n’apparaisse.

Un magasin de porcelaine

L’élu d’opposition fit alors quelque chose d’absolument impardonnable dans une époque où les grands principes ressemblent parfois à ces magnifiques porcelaines familiales que l’on expose derrière une vitrine mais que personne n’ose plus toucher de peur de découvrir qu’elles sont fissurées : il décida simplement de prendre Monsieur le maire au mot.

Puisque le religieux visible était devenu une composante de cette fameuse diversité, puisque l’expression d’une conviction spirituelle dans l’enceinte du conseil municipal ne devait plus être regardée comme une entorse à l’idéal laïque mais comme une richesse supplémentaire offerte au grand bouquet républicain, au très bon « vivre ensemble », il poussa cette logique jusqu’à son terme, jusqu’à cette frontière merveilleuse où les grandes déclarations viennent parfois se fracasser contre leurs propres contradictions.

Il sortit donc un crucifix et récita un « Je vous salue Marie ».

Et c’est précisément à cet instant que cette scène prit une dimension presque moliéresque, car Monsieur le maire, qui venait de défendre la visibilité du religieux comme une expression naturelle de la diversité, ne sembla pas accueillir cette nouvelle contribution spirituelle au grand banquet multiculturel avec le même enthousiasme.

La petite croix provoqua une réaction spectaculaire.

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Monsieur le maire vit rouge, dans une colère telle qu’on aurait presque pu craindre que ce modeste crucifix provoque chez lui une crise d’apoplexie républicaine, parlant de « crime politique » et voulant expulser celui qui venait pourtant moins de combattre son raisonnement que de l’appliquer jusqu’à l’absurde.

Car le crucifix n’était pas apparu au milieu d’un débat sur les travaux de voirie ou la rénovation d’une école comme l’illumination mystique d’un élu soudainement décidé à transformer le conseil municipal en chapelle improvisée.

Il était une réponse. Un miroir tendu à un raisonnement. Et le reflet sembla manifestement difficile à supporter. La nouvelle règle venait d’apparaître dans toute sa splendeur : le voile à l’étalage, oui ; le crucifix à l’abordage, non.

Réalité parallèle

Mais cette pièce de théâtre politique ne pouvait évidemment pas s’arrêter dans la salle du conseil municipal, car notre époque possède désormais une deuxième chambre d’enregistrement où les événements ne sont plus seulement racontés, mais découpés, remontés et parfois reconstruits jusqu’à fabriquer une réalité parallèle dans laquelle la conséquence devient la cause et où celui qui révèle une contradiction devient soudain celui qui l’a créée.

On vit alors circuler sur les réseaux sociaux, relayés parfois sans la moindre contextualisation, ces extraits soigneusement amputés où l’élu d’opposition apparaissait soudainement avec son crucifix récitant un « Je vous salue Marie », comme si cette scène avait jailli de nulle part, comme si un conseiller municipal frappé d’une soudaine ferveur mystique avait décidé entre deux délibérations de convertir l’hôtel de ville.

Le RN Kévin Nader brandit une croix, le maire d’extrème gauche Philippe Bouyssou dénonce un « crime politique ». Ivry sur Seine, le 11 juin 2026. Captures / Images retouchées avec Open AI.

Mais il manquait évidemment l’essentiel : tout ce qui précédait.

Il manquait le débat sur la laïcité, il manquait la défense du voile au nom de la diversité, il manquait la logique qui avait conduit à cette démonstration par l’absurde.

Car retirer le contexte n’est jamais innocent. C’est parfois la manière la plus efficace de mentir tout en montrant des images vraies. C’est arracher une page au milieu d’un roman, la présenter seule au public, puis accuser l’auteur d’avoir écrit une histoire qui n’a aucun sens.

Mais cette scène d’Ivry raconte peut-être quelque chose de beaucoup plus profond qu’une simple querelle municipale, car elle s’inscrit dans une histoire idéologique commencée bien avant les débats actuels sur la laïcité.

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Lorsque le prolétaire européen, ce héros annoncé de la révolution mondiale, refusa obstinément de jouer le rôle que certains intellectuels avaient écrit pour lui, lorsqu’il préféra améliorer son existence plutôt que renverser la civilisation dans laquelle il vivait, une partie de la gauche révolutionnaire partit chercher ailleurs son nouveau sujet historique.

Dans les années 60 et 70, cette quête prit la forme du tiers-mondisme révolutionnaire, de la fascination pour les mouvements venus du Sud perçus comme des forces capables de combattre l’Occident bourgeois, libéral et héritier du judéo-christianisme. Avec le temps, les références changèrent, les anciens slogans furent remplacés par le vocabulaire contemporain de la convergence des luttes, de l’intersectionnalité et du décolonialisme, mais une tentation demeura : chercher dans ce qui s’oppose à l’Occident une énergie révolutionnaire que le prolétariat européen n’avait jamais fournie.

C’est ainsi que l’Histoire, avec son sens incomparable de la farce, nous offre aujourd’hui le spectacle de certains héritiers de Marx, pour qui la religion était l’opium du peuple, regardant certains marqueurs religieux non plus comme une aliénation mais comme des instruments possibles d’une contestation civilisationnelle.

Lorsque la République réalise des miracles, lorsque le communisme orphelin de ses ouvriers, de ses usines et de ses corons part chercher ailleurs le peuple révolutionnaire qui lui a échappé, il finit par accomplir cette étrange transmutation idéologique : remplacer le prolétariat par le prophétariat. Au fond, ce soir-là à Ivry, l’élu d’opposition n’a peut-être pas seulement sorti une croix. Il a sorti un miroir. Et il existe une chose que les idéologies supportent encore moins que leurs adversaires : contempler leur propre reflet.

Des roses, du réséda et beaucoup d’amour: Aragon revit au Poche


Décidément, le Théâtre de Poche a l’art de créer des couples de charme. Et qui tiennent l’affiche ! Ainsi de Judith Magre et Éric Naulleau dans leur évocation d’Aragon. Ce n’est pas étonnant, dira-t-on, la poésie et l’amour, ça va ensemble. C’est vrai. Encore faut-il les incarner. Elle : le cou de soie rouge, son légendaire sourire, ses yeux en hirondelles. Lui, foulard autour du cou, donné par la fée du logis, les mains qui vont des pages imprimées aux épaules de Judith. Au diable l’IA dont on nous rebat les oreilles ! Vive Louis, André, Isidore, Nancy, Elsa et les autres qui sont de chair et d’os ! Vive les alexandrins de souche ! Écoutons-les nous parler d’un temps pas si loin et de nous-mêmes !

Aragon, dites-vous ? Le stalinien ? L’amoureux fantasmé d’Elsa ? L’homosexuel ? Le dandy habillé par Cardin ? Oublions, sans l’occulter, ce que l’on ne sait que trop : l’auteur de l’affreux Guépéou et le dandy sénile, et écoutons plutôt, à travers les textes, connus et moins connus, une vie d’homme et de poète particulièrement féconde et complexe qui s’inscrit dans une tradition très française de l’Histoire — quand la poésie jouait pleinement un rôle actif.

Judith Magre, on l’avait entendue dans Baudelaire et Apollinaire. On en avait redemandé : nous sommes servis. L’actrice célèbre, qui va franchir allègrement la barre d’un siècle, est inséparable de Montparnasse où Louis rencontre Elsa. Du Poche, également, elle en est, depuis le début, une fidèle entre les fidèles. En témoigne une amitié partagée avec Philippe Tesson dont Éric Naulleau lui-même fut le témoin. Elle a connu également Aragon. N’a-t-elle pas accompagné en Russie le poète qui, nous dit Éric, lui récita les vers célèbres d’Il n’y a pas d’amour heureux… ? (Sauf au Poche, a-t-on envie d’ajouter !)

Qu’aime-t-on tout particulièrement chez Judith Magre ? Sa voix grave et précise, sa façon brève de dire et d’enchaîner les vers. Les alexandrins sont dits avec solennité et sans afféterie, sans effets spéciaux, sans déclamation. Sans ces silences racoleurs qui retardent un mot ou une syllabe. Par exemple, les vers si célèbres du poème « Celui qui croyait au ciel / Et celui qui n’y croyait pas » sont dits à la suite, tout naturellement, comme chacun pourrait les « réciter » : à l’ancienne. Et cela, c’est délicieux.

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Plaisir, donc, d’entendre des alexandrins dans des morceaux d’anthologie. Plaisir des rapprochements faits d’une voix entendue par Naulleau, avec notre époque, en les actualisant mais sans excès. La révolte contre les bourgeois, le désespoir passent toujours et encore ! Vous vous souvenez ? « Je n’aime pas les gens qui crachent dans la soupe / Je n’aime pas les gens », c’est dans La Grande Gaîté. Ou dans Poème à crier dans les ruines : « Tous deux crachons tous deux / Sur ce que nous avons aimé… Crachons sur l’amour / Sur nos lits défaits / Et sur votre amour / Fût-il ton amour / Crachons tous les deux. » Dits sans aucun pathos ni grincement, sur un ton d’évidence, on n’en apprécie que plus : « Mon tendre amour, mon cher amour, ma déchirure. » Et puis « La valse des adieux » : cette fable ou ce poème, ce testament mélancolique « emprunté au temps des crinolines », est toujours aussi émouvant.

Car « l’amour, la poésie », c’est aussi celle de la France et de sa langue. Toujours vraie est la leçon d’histoire donnée par « La Rose et le Réséda » : l’appel à l’unité de la Résistance par-delà les clivages. Toujours vraie, la poésie du Crève-cœur et des Yeux d’Elsa, dont il faut faire nôtres les leçons de politique et de linguistique. Quant aux poèmes chantés par Léo Ferré, ils ne sont pas un simple fond sonore quand on sait combien la chanson sentimentale, épique ou populaire a tenu, dans la poésie d’Aragon, une place primordiale. Le grand poète qu’il fut manie l’alexandrin et le vers dit « libéré » avec une excellence particulière.

Judith Magre et Éric Naulleau sont unis, dès leur rencontre, par une amitié qui donne tout son prix à ce spectacle. Éric vante l’ardeur de Judith et le bonheur merveilleux de travailler ensemble. Ce qui se voit et s’entend à travers sa présence attentive, tendre et discrète. Alors, une fois encore, allez au Poche ! C’est tous les lundis à 19 heures. La dernière, c’est le 7 juillet. Et même, si j’étais vous, je leur apporterais, à tous deux, pour cette dernière, un bouquet de rose et de réséda. Ainsi le veut la tradition. Ils le valent bien !

1h10

Ô vieillesse ennemie?

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Sous le soleil implacable de Maspalomas, aux Canaries, Vicente perfectionne depuis vingt-cinq ans l’art de la retraite heureuse: cocktails, farniente, sexe et liberté. Mais voilà qu’un accident vient brutalement saboter son petit coin de paradis gay…


Chanceux, Vicente, Basque sexagénaire chenu mais le cheveu teint en jaune (teint en jeune ?), retraité bon vivant, fornique avec un cadet peu regardant sur ses bourrelets : fellation, sodomie, la totale  – spectateurs prudes, s’abstenir.  Ça se passe assez récemment, derrière les dunes de Maspalomas, épicentre de la branchitude LGTBIQ+ (comme on dit aujourd’hui), aire balnéaire naturiste au sud de la Grande Canarie.

Partouze gay

Avec la crudité réaliste propre à la nouvelle vague ibérique, Maspalomas, titre du film, nous transporte sans transition de la plage à la dark room d’une boîte à partouze gay où, cette fois, malchance, Vicente nous fait un AVC pile avant le coït, et réchappe de justesse à l’épectase : voilà le vieux gus en fauteuil roulant. Il a été rapatrié à Donostia (nom basque espagnol de Saint-Sébastien), et placé dans un EHPAD de dernière catégorie par Nerea, sa secourable fille de longtemps perdue de vue, ces circonstances ayant poussée celle-ci à renouer avec son géniteur. De fil en aiguille, on sera amené à piger que papa Vicente, homo au placard pendant vingt-cinq ans, marié en justes noces puis divorcé de sa femme, a tout plaqué pour passer vingt années supplémentaires avec un type dont il a fini par se séparer…  

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La vie en maison de retraite exige d’infinies qualités d’adaptation, auxquelles Vicente aura beaucoup de mal à se soumettre : supporter Xanti, le voisin de chambre, un macho sémillant avec qui se lier prendra le temps qu’il faut, sacrifier aux exercices de rééducation, supporter en autarcie la grégarité cacochyme, l’humiliation d’être lavé comme un nourrisson par tel aide-soignant bardé de piercings, gérontophile que Vicente identifie secrètement via son smartphone, draguant  sur un site de rencontres…

Vis ma vie d’homo en Espagne

Habilement, avec un accent mélodramatique jamais pesamment lacrymogène, le scénario retrace, à travers les fantômes du passé de Vicente, le parcours mêlé de refoulements et d’émancipation de toute une génération d’homosexuels outre-Pyrénées. L’intrigue se recharge intelligemment, tout au long, de regards acérés sur la réalité des rapports filiaux, la puissance de l’amitié (Vicente finira par adorer Xanti, et par se rabibocher avec son plus ancien ami), la sexualité des seniors…

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Ajoutons que les réalisateurs et scénaristes Aitor Arregi et José Mari Goenaga sont basques, et que les dialogues de Maspalomas alternent langue basque et idiome castillan, double ancrage pas anodin s’agissant de l’Espagne. L’épilogue du film nous conduira jusqu’au seuil du confinement décrété par le gouvernement espagnol, le coronavirus paralysant du jour au lendemain toute vie sociale sur l’ensemble du territoire. La métaphore fonctionne : « On aura passé vingt ans à se planquer dans les bars, et maintenant on se planque sur les applis de rencontre », constate assez finement une réplique, dans un film sciemment économe de bavardages.  

Plus ou moins rétabli de son AVC, c’est en solitaire que, retourné dans une Maspalomas au littoral désormais aussi désert que désertés ses anciens bars homos, Vicente, le cheveux gris et assumant les ravages de ses 76 ans, s’enfonce nu dans le ressac, sous le soleil. Il a juste salué un jeune promeneur solitaire, et lui a dit : « Je vous trouve très beau ».


Maspalomas. Film de Aitor Arregi et Jose Mari Goenaga. Avec José Ramon Soroiz, Nagore Aranburu, Kandido Urang, Kepa Errasti, Zorion Eguilor Espagne, couleur, 2025. 1h55

We need to talk about Jeremy

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Semi-autobiographique, le film de Sophy Romvari, Blue Heron, est un drame qui retrace l’installation d’une famille d’immigrants hongrois sur l’île de Vancouver à la fin des années 1990 à travers les yeux de la jeune Sasha, confrontée aux troubles du comportement de son frère aîné… Un premier long métrage pas totalement réussi.


Famille recomposée, comme on dit, un couple d’origine hongroise s’est établi avec sa nombreuse marmaille dans une modeste maison, du côté de Vancouver. Nous sommes dans les années 1990 – ordinateurs ventrus, téléphones géants, pas d’internet. L’aîné, Jeremy, un blond, pâle et malingre adolescent, binoclard et mutique (issu d’un premier lit, semble-t-il, car les autres enfants, filles et garçons, ses demi-frères et sœurs, sont aussi bruns que leurs tuteurs) pose problème : il n’obéit à rien ni à personne, dessine de mystérieuses cartes topographiques, chaparde dans les magasins, pique de l’argent dans le foyer,  grimpe sur les toits en menaçant de sauter, n’en fait qu’à sa tête et paraît, surtout, inaccessible à toute empathie à l’égard des siens et de quiconque.

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Mauvaise conscience

Par touches, Blue Heron nous dévoilera de proche en proche l’ampleur des dégâts causés par l’oiseau rare depuis que ses troubles psychiques ravagent l’équilibre familial – les premiers signes de la maladie remontent à l’âge de ses quatre ans. Le beau-père, jeune barbu attentionné mais tout aussi dépassé par la situation que la mère du garçon, enregistre au camescope le quotidien de la tribu, forcée de déménager maintes fois à cause des voisins excédés : parcours du combattant, entre police, psy, assistants sociaux… Faut-il en venir à placer Jeremy en famille d’accueil, avec le risque majeur d’échec que comporte une telle option, et avec celui de d’assommer définitivement le moral des parents, minés par la mauvaise conscience à l’idée d’abandonner leur rejeton à son sort ? Famille décomposée

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Manifestement autobiographique, le film, premier long métrage d’une cinéaste canado-hongroise dont pas mal de courts ont circulé, paraît-il, dans les festivals, s’emploie à montrer que l’abstraction des discours experts n’aboutit jamais qu’à éluder le diagnostic : ainsi le mot autisme n’est-il jamais prononcé. Par un glissement temporel assez confus avouons-le sur le plan scénaristique, Blue Heron nous transporte bientôt dans le souvenir de Sasha, la petite sœur de Jeremy devenue adulte, et s’employant à reconstituer par bribes la mémoire de son enfance traumatisée par la mort prématurée de son frère…

Potemkine

Impuissants

Ce n’est pas qu’on s’ennuie vraiment, c’est même intéressant de constater l’impuissance de toutes les bonnes intentions face à l’énigme d’une santé psychique altérée et inguérissable. Mais, d’une part, le problème, dans le film, demeure systématiquement regardé du point de vue des comparses, c’est-à-dire hors de la conscience impénétrable de Jeremy, si bien que, pour formuler les choses trivialement, on tourne un peu autour du pot, à force. D’autre part, les personnages manquent cruellement d’incarnation. Quid du rapport affectif entre les deux parents ? Quid de leurs activités (professionnelles) ? De leurs propres relations à leur entourage ? L’étoffe dramaturgique aurait gagnée à se voir épaissie, et la haine sourde portée par Jeremy, à être envisagée autrement que par son seul, déconcertant, immuable spectacle.


Blue Heron. Film de Sophy Romvari. Canada/ Hongrie, couleur, 2025.
Durée: 1h31
En salles le 24 juin.

Nicolas Pouvreau-Monti: démographie de la Nouvelle France

La population d’origine immigrée n’a jamais été aussi nombreuse. Dans Immigration, mythes et réalités, Nicolas Pouvreau-Monti décortique une mutation qui, portée par la natalité subsaharienne et l’attractivité du droit d’asile, bouleverse des régions autrefois épargnées. Un défi sécuritaire, économique et politique majeur.


Causeur. La « Nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon a-t-elle une consistance démographique ? Désigne-t-elle purement et simplement la France des immigrés ?

Nicolas Pouvreau-Monti. C’est évidemment la trame de fond de cette expression, même si les Insoumis prétendent qu’elle ne désigne pas le seul phénomène migratoire, mais également les autres profondes transformations anthropologiques subies par la société française depuis les années 1960 du fait de la désindustrialisation, des changements dans la condition des femmes, de l’urbanisation et des nouveaux modèles familiaux. Reste que la totalité des nouveaux fiefs électoraux de LFI sont situés dans des villes à forte présence immigrée. Le cœur de la « Nouvelle France » de Mélenchon se trouve donc là.

Que pèse l’immigration à l’échelle du pays aujourd’hui ?

D’après les derniers chiffres connus, qui datent de 2025, la population d’origine immigrée constitue 23 % de la population française. Par « population d’origine immigrée », j’entends ici non seulement les immigrés en tant que tels, c’est-à-dire les personnes nées étrangères à l’étranger, mais aussi leurs enfants nés sur notre territoire.

Donc, pas leurs petits-enfants, même si certains se sentent moins français que leurs parents. Sur ces 23 %, quelle proportion vient du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne ?

La moitié, soit près de 8 millions d’habitants. C’est une frange de la population qui connaît une forte croissance, sous le double effet de l’accélération des flux migratoires en provenance d’Afrique du Nord et (plus encore) d’Afrique subsaharienne, comme de la natalité très élevée dans les familles issues de ces régions du monde, même après s’être établies sur notre sol. Au cours des vingt dernières années, le nombre d’immigrés d’origine d’Afrique subsaharienne a ainsi grimpé de 150 % en France, alors la population immigrée globale n’a augmenté que de 50 %, et la population totale de notre pays seulement de 9 %.

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On peut donc affirmer qu’il n’y a jamais eu autant d’immigrés en France ?

Absolument. Les statistiques de 2025 signalent un record historique, quel que soit l’indicateur retenu, et que l’on raisonne en termes de « stocks » ou de « flux ». Un chiffre résume ce constat : en vingt-cinq ans, le nombre annuel de titres de séjour accordés par la France a triplé.

Cette hausse n’a-t-elle pas commencé avant, à la fin de la présidence Giscard, quand le Conseil d’État a reconnu le droit au regroupement familial ?

Pas exactement. Dans les années 1970, et même 1980, la France était en réalité en phase transitoire. Les flux migratoires avaient diminué par rapport aux Trente Glorieuses. Cela dit, il est vrai que dès cette époque, le type d’immigration a commencé à changer, en devenant largement extra-européen et en se décorrélant des motifs économiques. Le décollage « quantitatif » que nous vivons aujourd’hui a commencé dans la seconde moitié des années 1990.

Mais la France n’a-t-elle pas toujours été une grande terre d’asile ?

Jamais à ce point. Aujourd’hui, 700 000 habitants en France sont des bénéficiaires du droit d’asile. Ce nombre a triplé en dix ans. Parmi eux, on recense par exemple 100 000 Afghans, comme l’a montré l’an dernier une note rédigée par Didier Leschi, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) pour l’OID et la Fondapol. Alors qu’il n’y en avait que quelques milliers dans les années 2000.

Cet afflux inédit n’est-il pas dû à l’arrivée des talibans au pouvoir en 2021 ?

Non, car cette poussée migratoire a commencé dès 2015, quand Angela Merkel a annoncé que l’Allemagne accueillerait en nombre les réfugiés syriens. Beaucoup d’Afghans en ont alors profité pour se glisser immédiatement dans la voie migratoire ainsi ouverte. Et quand l’Allemagne et la Scandinavie ont décidé de restreindre leur politique d’accueil, la France est devenue une nouvelle destination de choix. Résultat, alors qu’en 2015, les Allemands recevaient six fois plus de demandes d’asile que nous (de toutes nationalités), nous en enregistrons désormais davantage qu’eux. Nous sommes devenus ce qu’on appelle un « pays de rebond », c’est-à-dire un pays vers lequel les demandeurs d’asile se tournent du fait des restrictions mises en œuvre dans d’autres États membres de l’Union européenne.

Pourquoi sommes-nous si attractifs ?

Parce que même si notre économie est en berne, nous sommes très généreux en matière de droits. Il faut savoir qu’il existe deux types de bénéficiaires du droit d’asile : les détenteurs du statut de « réfugié » et les bénéficiaires de la « protection subsidiaire ». En France, on donne un titre de séjour de dix ans dans le premier cas et de quatre ans dans le second. Alors que le droit de l’UE n’oblige qu’à respectivement trois ans et un an. Et puis, il y a tous les signes politiques que nous envoyons en permanence au reste du monde. Rien que l’an dernier, le contingent des personnes éligibles au droit d’asile en France a été élargi à toutes les femmes de Somalie, soit neuf millions de personnes, et à l’ensemble des Palestiniens de la bande de Gaza – qui pour le moment ne peuvent pas concrètement en profiter, puisque les frontières de l’enclave sont fermées aussi bien côté israélien qu’égyptien.

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Pendant ce temps, bon nombre de pays européens, comme le Danemark, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suède, deviennent plus sélectifs…

Je vous le confirme. On peut dire qu’à l’échelle du continent, un retournement de situation s’est opéré lors des élections européennes de 2024. Une nouvelle majorité a émergé à Strasbourg, formée par le PPE (dont LR est membre) et les différents groupes de droite souverainistes. Grâce à elle, le Parlement européen vient de voter la création d’un nouvel outil de politique migratoire, les « centres de retour en pays tiers », des lieux de rétention que tout État membre pourra installer dans un autre pays, extérieur à l’UE, afin d’y héberger des clandestins qu’on n’arrive pas à renvoyer dans leur pays d’origine, mais qu’on veut quand même éloigner du territoire où ils ont été arrêtés.

Pouvez-vous nous donner un exemple concret ? 

L’Italie a ouvert un centre de ce type en Albanie, dont la portée a été limitée jusqu’à présent par le droit européen – qui devrait donc changer bientôt. Le Royaume-Uni et le Danemark l’ont envisagé avec le Rwanda. L’Ouganda et l’Ouzbékistan sont aussi souvent cités. Les motivations des pays d’accueil de ces centres peuvent être financières ou diplomatiques. Les centres de retour ne sont pas une solution miracle, loin s’en faut, et posent de vraies questions pratiques. Mais ils auront le mérite d’envoyer un signal, en considérant les migrants comme des individus rationnels : si vous visez la Suède, mais risquez de vous retrouver en Afrique centrale, vous réfléchirez sérieusement à un tel pari.

La France va-t-elle ouvrir de tels centres ?

Sans doute pas tant qu’Emmanuel Macron sera président. En revanche, dans le reste de l’Europe, mais aussi dans la technostructure bruxelloise, les choses avancent. L’Union va aussi créer un « ordre de retour européen », une sorte d’OQTF valable dans toute l’UE, et va mettre à la disposition des États membres un éventail de mesures de rétorsion permettant de se faire respecter par les pays africains qui ne reprennent pas leurs clandestins : baisse du nombre de visas octroyés, réduction des aides au développement et suspension des accords commerciaux.

Revenons à la « Nouvelle France ». On apprend dans votre livre que l’ouest de notre pays est en train de devenir une nouvelle terre d’immigration…

Absolument. La Bretagne, les Pays de la Loire et la Normandie, qui sont restés longtemps à l’écart des grands courants d’immigration, vivent une séquence de rattrapage, si l’on ose dire. L’exemple type, c’est Nantes. Il y a vingt ans, la ville des ducs de Bretagne accueillait une proportion d’immigrés inférieure à la moyenne nationale. Mais cette proportion ayant depuis lors doublé, Nantes se situe à présent au-dessus de la moyenne. Avec principalement des immigrés d’Afrique subsaharienne, conformément à la dynamique récente dans tout l’Hexagone.

Pourquoi tant d’Africains sont-ils venus à Nantes et dans l’Ouest ?

Essentiellement pour trois raisons. D’abord, l’ouverture de dizaines de milliers de places d’hébergement pour les demandeurs d’asile dans l’ouest de la France, sur ordre de Paris, qui estimait que la zone ouest était moins saturée que d’autres. Ensuite, la loi SRU votée sous Lionel Jospin, qui a obligé les villes à créer des HLM. Enfin, il y a la volonté de la municipalité. Comme Rennes et Rouen, Nantes appartient à l’Anvita, l’Association nationale des villes et territoires accueillants, présidée par l’eurodéputé LFI Damien Carême, qui milite pour un accueil inconditionnel de l’immigration.

Évacuation de migrants à Saint-Herblain, près de Nantes, octobre 2019. Longtemps resté à l’écart des grands flux migratoires, l’Ouest français connaît désormais une spectaculaire phase de « rattrapage ». © SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA

On connaît la folie idéologique et ses arrière-pensées électoralistes. Cependant, alors que le rapport entre actifs et inactifs évolue dangereusement, n’avons-nous pas besoin d’une immigration contrôlée ?

C’est ce que dit Édouard Philippe pour l’instant. Mais ce discours est déconnecté de la réalité. Ne serait-ce que parce que notre droit, constitutionnel comme européen, nous interdit de faire venir des travailleurs immigrés en excluant leurs familles. Autrement dit, en l’état actuel de nos lois fondamentales, toute politique d’immigration économique comporte nécessairement un volet d’immigration familiale. Plus fondamentalement : on ne peut pas dire que nous ayons un manque de main-d’œuvre disponible en France, où près de 4,5 millions de personnes sont soit au chômage, soit dans le halo direct du chômage.

Peut-être, mais on manque de bras dans les Ehpad, sur les chantiers ou dans les emplois de gardiennage.

Certes. 40 % des employés de maison sont immigrés, par exemple. Mais cela s’explique par le choix des patrons de ces secteurs de mal payer leurs salariés, sans mauvaise conscience puisque notre système social compense les bas salaires. Au bout du compte, par le jeu des prélèvements obligatoires, les travailleurs immigrés non qualifiés, qui profitent davantage que la moyenne du système social en raison de leurs revenus, coûtent à l’économie au moins aussi cher que les natifs qui auraient une meilleure fiche de paie. Si l’on repensait nos modalités d’accompagnement de l’inactivité, qui sont sans doute trop confortables sur le long terme, on verrait que nous n’avons pas tant besoin d’immigration économique, surtout à l’heure où les métiers répétitifs et peu qualifiés ont vocation à être automatisés. Prenons exemple sur la Chine : si elle connaît un hiver démographique beaucoup plus prononcé que le nôtre, elle robotise son économie à fond et ne fait pas venir de travailleurs étrangers !

C’est amusant que vous citiez la Chine en exemple. Vous draguez le lecteur progressiste ?

Les progressistes n’ont pas besoin de moi pour penser qu’il faut faire baisser la pression migratoire en France. D’après les balises d’opinion de l’IFOP, 40 % des électeurs écologistes déclarent que l’accueil d’immigrés supplémentaires n’est pas souhaitable.

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Pourquoi les appareils des partis de gauche restent-ils de hauts lieux de l’immigrationnisme béat, si leurs électeurs ont évolué ?

Les formations de la gauche française sont prisonnières de leur sociologie militante. Voyez ce qui est arrivé à Manuel Valls ou à François Ruffin, qui disent des choses très vraies sur l’immigration : leurs camarades les ont répudiés. Rappelez-vous aussi François Bayrou, qui a failli perdre le soutien du PS quand il a parlé de « submersion migratoire ». Deux jours après, un sondage Elabe relevait que 43 % des électeurs socialistes partageaient ce constat.

Autant dire que la submersion risque de continuer, non ?

Il est probable que la pression va s’accentuer. La seule région du monde qui restera dans les prochaines décennies au-dessus du seuil de renouvellement des générations se trouve être l’Afrique subsaharienne. En Tunisie ou au Maroc, l’indice de fécondité est déjà passé sous les deux enfants par femme. Tel n’est pas le cas du Tchad, de la Somalie, de la République démocratique du Congo, de la République centrafricaine, du Niger ou du Mali, les six pays où l’indice de fécondité est le plus élevé au monde (avec six enfants par femme en moyenne), dont cinq sont francophones. Notre pays accueillant la diaspora africaine la plus nombreuse d’Europe, nous allons être concernés au premier chef. Reste à connaître notre réponse politique.

On peut objecter qu’ « il n’est de richesses que d’hommes », pour citer Jean Bodin.

Je préfère citer pour ma part l’universitaire américain Garett Jones, dont les travaux montrent que les immigrés importent les habitudes économiques de leurs pays d’origine, souvent au détriment de la croissance du pays d’accueil. Or beaucoup d’États africains ont un indice de développement humain catastrophique, notamment en termes d’éducation, de santé et de corruption. S’ils sont peut-être les réservoirs démographiques et électoraux de la « Nouvelle France », ils ne sont pas forcément  une chance pour la France.

Nicolas Pouvreau-Monti, Immigration, mythes et réalités, Fayard, 2026, 288 pages.

Immigration, mythes et réalités

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34 000 euros d’amende pour avoir tenté de sauver Marie-Thérèse

Une femme de 62 ans, une Alsacienne, donc probablement une dure à cuire,  défend sa poule à coups de bâton contre un prédateur. Le tribunal correctionnel de Strasbourg l’a condamnée à trois mois de prison avec sursis et à la bagatelle de 34 000 euros d’amendes et dommages versés à une meute de huit associations.


Huit associations, oui. On n’en finit plus de compter les officines des Khmers verts ! Le crime de notre sexagénaire ? Avoir tué un lynx. Lequel lynx s’était introduit dans un poulailler. La délinquante a cru avoir affaire à un chat, ce qui est parfaitement crédible au vu de la taille de l’animal, un juvénile (4,2 kg)[1]. Tout le monde n’a pas un doctorat en zoologie. Mais l’erreur d’appréciation taxinomique peut désormais vous valoir un casier judiciaire.

La longue mémoire des éleveurs

L’homme a cessé de reposer sur les aléas de la chasse pour sécuriser son alimentation au tournant du Néolithique. Il a domestiqué des animaux pour sécuriser son alimentation :  poule, brebis, chèvre ou vache. Ce capital vivant est fragile. Depuis la nuit des temps, le paysan y est attaché comme à sa propre chair.

Dès cette époque, il a fallu protéger ce capital contre les prédateurs. Les haies, les enclos, les chiens de garde, les veilles nocturnes sont autant de témoignages d’une guerre sans fin livrée aux fouines, aux renards, aux loups, aux ours ou aux aigles.

La fermière sait parfaitement ce que c’est que de trouver au petit matin ses volailles saignées jusqu’à la dernière par une fouine qui tue pour le plaisir, bien au-delà de sa faim. Toute personne ayant élevé des pondeuses connaît ce spectacle navrant : les bêtes gisent, le cou ouvert, le sang sur la paille. La fouine ne mange pas, elle massacre. Et l’éleveur ramasse et recommence.

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Cette femme n’a fait que son devoir millénaire. La propagande associative s’est évertuée à présenter le lynx comme une victime sauvagement massacrée. La fermière n’est pas venue avec un fusil et une intention de tuer. Alertée par le bruit de ses poules en détresse, elle a accouru, puis cherché à séparer à la main les deux protagonistes. N’y parvenant pas, elle s’est emparée d’un bâton qui traînait et a frappé l’attaquant. Y avait-il intention de donner la mort? L’histoire ne le dit pas.

Son avocate a plaidé « un moment de panique » bien compréhensible. La cour, dans sa mansuétude républicaine, a tout de même infligé 34 000 euros à cette sexagénaire alsacienne. C’est facile, dans un prétoire strasbourgeois confortablement chauffé. Le procureur, qui serait probablement incapable de reconnaître une grenouille d’un crapaud avait requis une peine encore plus sévère.

Évidemment, nulle personne sensée ne peut justifier le massacre délibéré d’animaux protégés. Il paraît normal que les braconniers professionnels, les trafiquants de fourrures ou de trophées, animés d’intentions purement mercantiles soient lourdement sanctionnés. Mais mettre sur le même plan le trafiquant qui abat un lynx pour sa fourrure et une éleveuse qui frappe à coups de bâton une bête qui dévaste son poulailler, c’est à la fois une absurdité juridique, et une déclaration de guerre idéologique aux habitants des campagnes.

Ceux qui font les lois et ceux qui les appliquent ignorent tout de la nature

En Italie, au printemps 2023, une ourse réintroduite par des programmes de conservation a attaqué Andrea Papi, un jogger de 26 ans qui courait dans les bois. Il a été tué.

Les associations de défense des animaux ont aussitôt manifesté pour empêcher l’abattage de la coupable. Le président de Région avait ordonné sa mise à mort ; les tribunaux, saisis par les protecteurs de la bête, ont suspendu l’exécution. L’ourse vit aujourd’hui dans un enclos d’un hectare en Forêt-Noire, spécialement construit à plus d’un million d’euros. Un jeune homme est mort. L’ourse jouit d’une retraite dorée.

Plus récemment, en Grèce, une bergère gardant son troupeau a été attaquée par un loup solitaire. Elle a tenu dix minutes, frappant l’animal du mieux qu’elle pouvait, avant de le mettre en fuite. Et en septembre 2025, une fillette de cinq ans s’est fait agripper à la taille par un loup sur une plage de Chalcidique. Un passant a dû lui lancer des pierres pour le chasser. On attend avec impatience que la bergère se fasse condamner. Elle aurait dû se laisser dévorer. Le lapideur de loup n’a pas été inquiété non plus. Il court toujours, profitant d’un laxisme judiciaire qu’étrangement les associations ne dénoncent pas.

Les lois sont écrites par ceux qui ne sarclent pas

Les textes protégeant le lynx, l’ours et le loup ont été conçus, portés, défendus et appliqués par des gens qui n’ont jamais vu de près un prédateur, sauf au zoo, derrière d’épais barreaux. La totale déconnexion entre les législateurs urbains et la réalité rurale saute aux yeux. Le même phénomène explique la polémique sur les ours et les loups. Des bergers ayant perdu cent brebis en une saison expliquent, avec des arguments précis et documentés, pourquoi la coexistence est devenue impossible. Des fonctionnaires parisiens ou bruxellois leur répondent doctement avec des courbes de biodiversité et brandissent des directives européennes. Ceux qui ont trahi la terre pour s’installer en ville ont souvent tendance à vouloir expier leur propre trahison par une idéalisation compensatoire de la nature.

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La nature, vue depuis le sixième étage du 7e arrondissement, est un paradis de biodiversité qu’il convient de protéger à tout prix. Vue depuis un poulailler en Alsace à six heures du matin, c’est très différent.

Faut-il tout sacrifier à notre mère Gaïa?

Notre technocrate écologiste moyen possède souvent une maison de campagne. Un « pied-à-terre » authentique pour se « ressourcer », avec un jardin laissé « à l’abandon », comme il dit avec légitime fierté. Un jardin sauvage. Un jardin biodiversifié dans lequel évidemment il laisse proliférer les rongeurs. Le type même d’habitat prisé par les reptiles. Si son petit-fils, jouant dans ce jardin idéologiquement cohérent, devait décéder des suites d’une morsure de vipère, soyons-en sûrs : notre technocrate saurait assumer de ses convictions. C’est, au fond, une forme de sacrifice humain à Gaïa. Dont il ne pourrait qu’être heureux. Après tout, la Nature reprend ses droits. C’est infiniment préférable à écraser le reptile d’un coup de talon vengeur, geste brutal, archaïque, antiécologique. D’ailleurs la loi classe tous les reptiles indigènes comme espèce protégée et celui qui l’enfreint risque trois ans ferme et 150 000 euros d’amende[2].

Finalement, notre Alsacienne s’en tire à bon compte. Elle a bénéficié d’une grande mansuétude des magistrats. Et l’association One Voice ne s’y est pas trompée, puisqu’elle a déclaré « Cette décision constitue une reconnaissance de l’atteinte portée à une espèce strictement protégée, même si la condamnation reste faible au regard de sa gravité. »[3] Il est heureux finalement que la peine de mort ait été abolie dans notre pays car, si l’on suit les associations de Khmers verts, il aurait fallu faire appel à l’invention du docteur Guillotin.

Ruiner et déshonorer une sexagénaire est notoirement insuffisant.


[1] Selon le rapport d’autopsie

[2] Article L. 415-3 du code de l’environnement

[3] Déclaration de Muriel Arnal, présidente de One Voice, dans un communiqué publié le 20 mai à l’issue du jugement

La déchirante supplique d’outre-tombe de la petite Lyhanna

Accaparées par la lutte contre le trafic de drogue, police et justice délaissent peut-être la traque des pédophiles, estime notre contributeur.


Solutions are not the answer. (En v.o.)
Les solutions ne sont pas la réponse. (En v.f.).
― Richard Nixon.

La drogue, c’est comme quand tu close your eyes et que tu traverses la rue.
― Jean Claude Van Damme (le tout en v.o.)


A l’heure actuelle, le monde judiciaire français est secoué par deux affaires.

Il y a d’abord Patrick Bruel, qui se demande, d’une voix cassée, qui a le droit de le faire mettre en examen pour diverses infractions de nature sexuelle : viols, tentatives de, etc.

Pire, il y a la petite Lyhanna, enfant martyre d’un « dysfonctionnement » de la justice. En l’occurrence, le suspect avait pourtant été repéré par un organisme américain relativement à plusieurs dossiers d’allégations sérieuses d’agressions sexuelles et une alerte avait été lancée vers la France. Force est de constater que l’appareil policier n’a pas procédé avec la réactivité nécessaire.

Cette tragédie est emblématique de la lenteur de la justice française en général, qui est devenue un cliché. Par exemple, l’expulsion de locataires indélicats est trop souvent un parcours du combattant pour les propriétaires (à titre comparatif, dans l’État américain de Georgie, le processus complet prend trois semaines). Mais, en l’espèce, l’incurie a sans doute abouti à un homicide : si le système avait fonctionné pour les affaires précédentes où il semblait mêlé, M. Barella eût été mis hors d’état de nuire.

Succinctement, cette sinistre affaire met tout simplement en jeu le manque de moyens de la justice. Un bon indice est le taux de procureurs pour 100 000 habitants : trois pour la France, alors que la moyenne européenne est 11.

(A ce taux brut, il faut signaler aussi les mauvais choix occasionnels du ministère public en matière de priorités. Certains carriéristes magistrats (parquetiers ou instructeurs) ont tendance à diriger leur attention vers les cibles qui présentent d’alléchantes perspectives médiatiques : il est parfois difficile de résister à la tentation de s’acheter un capital politique avec les (trop rares) fonds publics. Est déjà passé à l’histoire l’immortel Fabrice Burgaud, notamment pour la très indulgente sanction que lui ont infligée ses pairs du Conseil supérieur de la magistrature : une réprimande; il y a un ferrailleur, François Mourmand, ayant crevé dans un donjon, qui a dû se retourner dans sa tombe, surtout en l’absence d’enquête sur son propre trépas. Pour autant, on voit quand même mal M. Burgaud renoncer aujourd’hui à sa sinécure à la cour de cassation pour solliciter un quelconque mandat électif.

L’argent est toujours le nerf de la guerre.

Il s’ensuit que l’actualité soulève une question encore plus fondamentale : les priorités du législateur en matière de budget judiciaire. Sans avoir les chiffres pertinents permettant une ventilation fine, on sait qu’une substantielle part de l’enveloppe est consacrée à la lutte contre la drogue.

Le citoyen lambda qui regarde régulièrement le JT de 20h00 voit défiler des récits de règlements de comptes entre trafiquants, de fusillades dans les quartiers difficiles, d’évasions et d’arrestations de caïds, blanchiment d’argent sale, saisies de drogues, etc.. La routine, quoi.

La tragédie de Lyhanna devrait inciter les princes qui nous gouvernent à se poser la question suivante : est-il utile socialement de maintenir une politique répressive alors qu’il s’agit plutôt d’un problème de santé publique?

Le très conservateur et libertaire économiste américain, feu Milton Friedman, répond par la négative, au sujet de la guerre contre la drogue lancée par le président Nixon en 1971. La seule solution qui s’impose est donc la légalisation de toutes les drogues, à encadrer comme le sont deux autres drogues, le tabac (la plus mortelle quantitativement) et l’alcool, ce qui mettra un terme à un gigantesque gaspillage de fonds publics.

Ce qui suit est puisé dans une interview de 1991.

L’idée sous-jacente à la prohibition des drogues est de protéger l’éventuel consommateur contre lui-même. Tel fut le moteur moral qui conduisit à la prohibition de l’alcool aux Etats-Unis et qui se solda par un échec complet : nul ne peut détruire l’hydre aux neuf têtes. D’ailleurs, lors de son abrogation, le légendaire (et surfait) Eliot Ness proposa un toast à la nouvelle ère.

Les drogues font du mal à beaucoup d’autres personnes, mais essentiellement en raison de leur interdiction. Le nombre de victimes innocentes est énorme. Il y a les femmes qui se font voler leur sac à main, qui se font assommer par les toxicos qui essaient d’avoir assez d’argent pour leur prochaine dose. Il y a les gens qui se font tuer dans les affrontements entre réseaux en guerre. Il y a la corruption des forces de l’ordre. Il y a les contribuables innocents qui doivent payer pour toujours plus de prisons et toujours plus de prisonniers et toujours plus de policiers. Et il y a le reste de la population qui n’a pas un minimum de protection de la part des forces de l’ordre parce que les policiers sont trop occupés à essayer de faire l’impossible. D’ailleurs, si vous considérez la guerre contre la drogue d’un point de vue purement économique le rôle de l’État est de protéger le cartel de la drogue, littéralement. En effet, lorsqu’il y a marché libre – par exemple, pour les pommes de terre, le bœuf, tout ce que vous voulez—il y a des milliers d’importateurs et exportateurs. N’importe qui peut devenir entrepreneur. Mais il est très difficile pour le petit entrepreneur de se lancer dans l’importation de la drogue parce que nos efforts de prohibition rendent les coûts d’opération extrêmement élevés. Par conséquent les seules entreprises qui peuvent survivre dans ce domaine sont les gros cartels du genre Medellin qui ont assez de fonds pour se procurer des flottes d’avions et qui peuvent avoir un mode opératoire sophistiqué, etc. En outre, si l’État fait obstacle aux produits étrangers et emprisonne, par exemple, les producteurs de marijuana locaux, il maintient le prix élevé de tous ces produits. Que peux désirer de plus le monopoliste? Il a un État qui rend la vie impossible à tous ses concurrents et qui maintient des prix élevés pour tous ses produits. C’est le paradis absolu. (Note : en l’occurrence, on pourrait plutôt parler de Nirvana).

Friedman explique que la criminalisation des drogues constitue, de la part de l’État, une volonté (vouée à l’échec) d’imposer une morale. Qu’ajoute le moraliste Friedman?

L’enfant qui reçoit une balle perdue dans un quartier difficile est une innocente victime, dans tous les sens du terme. La personne qui décide de consommer des drogues n’est pas une victime. C’est elle qui a choisi d’être une victime. Et je dois dire que j’ai beaucoup moins de compassion pour elle. Je ne pense pas qu’il soit moral d’imposer des coûts sur à autres personnes afin de protéger des gens de leurs propres choix.

Comment Friedman voit-il l’avenir dans une Amérique ayant légalisé la drogue?

Je vois une Amérique qui fermera la moitié des prisons, dont le nombre de prisonniers diminuera de moitié, 10 000 homicides en moins chaque année, des quartiers difficiles où les pauvres auront la chance de vivre sans craindre pour leur vie, des citoyens qui pourraient être respectables sans devenir des criminels afin de se procurer leur dose, et capables d’obtenir des produits non-frelatés. Je vous rappelle que la même chose s’est produite pendant la prohibition de l’alcool. L’histoire se répète. A l’époque, le nombre d’empoisonnements mortels dus au mélange de produits toxiques avec l’alcool clandestin avait augmenté considérablement. De même, avec la prohibition de la drogue, nombreux sont les morts par surdose, victimes de produits frelatés.

On croirait que l’auteur de Capitalisme et liberté évoque la France de Lyhanna de 2026, où il est aussi facile de commander sa came qu’une pizza. Était-il prophète? Pas encore. A la fin des années 1990, il prédisait que les États occidentaux aboliraient la prohibition des drogues dans une vingtaine d’années. Le bon sens ne s’est pas encore concrétisé et les pouvoirs publics croient en l’hallucinant mirage de victoire par la répression alors que la prohibition, c’est le médicament qui tue le patient.

Évidemment, la légalisation des stups ne sera pas une panacée. Tous les membres de l’espèce humaine sont des chasseurs de prime, notamment les magistrats et journalistes, et elle ne réglera pas non plus le problème des magistrats avides de publicité personnelle.

(Cependant, rassurons les entreprises du bâtiment-travaux publics qui paniquent déjà à l’idée de perdre de juteux contrats de nouvelles prisons : on leur confiera à la place la construction d’établissements médicaux, où seront accueillis les toxicos qui ne seront plus des criminels).

Cela dit, les forces de l’ordre disposeront alors d’un arsenal plus conséquent et pourront plus constructivement cibler des fléaux sociaux comme les bourreaux d’enfants (un exemple pris au hasard entre mille) à l’apparence respectable, menant une vie très saine et que l’on ne verrait jamais fréquenter les points de deal afin de s’approvisionner en schnouffe. Leur addiction est d’un autre ordre et ils empruntent d’autres circuits.

Capitalisme et liberté

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Belfast et le Mur de la cécité européenne

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La ville a été secouée par de violentes protestations populaires après l’agression subie par Stephen Ogilvie. Les élites outre-Manche tentent une nouvelle fois de raisonner le peuple coupable d’avoir vu ce qu’il a vu dans cette dramatique affaire


À Belfast, après la terrible agression de Stephen Ogilvie, qui a perdu un œil et subi des blessures gravissimes lors d’une attaque au couteau attribuée à un ressortissant soudanais, des émeutes et des manifestations ont éclaté pendant plusieurs jours, entraînant affrontements avec la police, incendies et violences urbaines. La famille de la victime elle-même a appelé au calme tandis que la colère continuait de se répandre dans une partie de l’Irlande du Nord.

Crises profondes

De l’autre côté de la mer d’Irlande, l’Angleterre connaît depuis plusieurs années une agitation comparable, quoique différente dans ses formes. Les rassemblements organisés autour de Tommy Robinson attirent des dizaines de milliers de personnes et témoignent de l’existence d’une inquiétude diffuse concernant l’immigration, l’identité nationale et la capacité des institutions à entendre les préoccupations d’une partie des classes populaires. Que certains voient en lui un agitateur raciste, d’autres un héros de la liberté importe finalement moins que ce qu’il révèle : l’existence d’une fracture devenue impossible à dissimuler.

Pendant ce temps, en Allemagne, l’Alternative für Deutschland poursuit sa progression malgré les condamnations morales et les mises en garde répétées de l’ensemble des partis traditionnels. En France enfin, le Rassemblement national s’impose élection après élection comme la principale force d’opposition, au point que le « barrage républicain », longtemps présenté comme une réponse suffisante, apparaît désormais à beaucoup moins comme une solution que comme le symptôme d’une impuissance politique grandissante.

Partout, les mêmes phénomènes surgissent sous des formes différentes : sentiment de dépossession culturelle, défiance envers les institutions, inquiétudes liées aux transformations démographiques, interrogation sur l’intégration de populations venues d’horizons très différents, notamment de pays du Moyen-Orient et d’Afrique où l’islam occupe une place centrale dans la vie sociale et culturelle, impression enfin que certaines questions ne peuvent plus être abordées librement sans entraîner immédiatement une condamnation morale. Partout également, les élites répondent de la même manière : elles dénoncent les conséquences, elles disqualifient les symptômes, elles multiplient les injonctions morales, mais elles semblent incapables de regarder en face ce qui travaille les profondeurs de leurs sociétés.

C’est à partir de cette crise européenne qu’il faut comprendre ce qui se joue aujourd’hui en France. Non comme un phénomène isolé, non comme une singularité nationale, mais comme l’une des expressions les plus visibles d’une fracture qui traverse désormais l’ensemble du continent occidental et dont les secousses, de Belfast à Berlin, de Londres à Paris, dessinent peut-être les premiers contours d’une nouvelle époque.

Il se passe en Europe quelque chose que les catégories ordinaires du commentaire politique ne parviennent plus à saisir. Les mots continuent de circuler avec la même régularité rassurante qu’autrefois : populisme, extrême droite, réaction identitaire, nationalisme, dérive illibérale. Les éditoriaux se succèdent, les experts s’interrogent, les gouvernements promettent de restaurer la confiance démocratique, et pourtant le phénomène qu’ils prétendent décrire continue de progresser avec une obstination qui devrait finir par les intriguer. Car enfin, si les mêmes inquiétudes surgissent simultanément dans des sociétés aussi différentes que l’Angleterre, l’Allemagne, la France, les Pays-Bas ou la Suède, si les mêmes fractures apparaissent à des milliers de kilomètres de distance sous des formes certes différentes mais reconnaissables, si les mêmes catégories populaires expriment partout le sentiment d’être devenues étrangères aux récits que leurs dirigeants produisent en leur nom, alors peut-être faudrait-il admettre que le problème ne réside pas uniquement dans les peuples mais également dans la manière dont les élites regardent — ou refusent de regarder — la réalité qui les entoure.

Belfast, singulier miroir

L’Angleterre offre aujourd’hui l’un des spectacles les plus révélateurs de cette situation. Longtemps, les Britanniques ont cru que leur histoire particulière, leur pragmatisme politique, leur tradition parlementaire et leur rapport presque organique aux libertés publiques les protégeraient des convulsions qui affectaient le continent. Ils observaient les crises européennes avec cette distance légèrement ironique qui fut pendant longtemps l’une des formes de leur génie national. Pourtant, depuis plusieurs années, les tensions se multiplient. Derrière les manifestations, les polémiques récurrentes sur l’immigration, les débats sur l’identité nationale, les mobilisations autour de personnalités controversées comme Tommy Robinson, ce n’est pas seulement une querelle idéologique qui se dessine, mais quelque chose de plus profond : le sentiment croissant, chez une partie de la population, que les transformations majeures de la société se déroulent sans qu’elle puisse réellement les comprendre, les maîtriser ou même les discuter librement.

L’Irlande du Nord, dont les blessures historiques semblaient relever d’une autre époque, apparaît elle aussi comme un miroir singulier de l’Europe contemporaine. Certes, les causes immédiates des tensions qui peuvent s’y manifester diffèrent de celles observées ailleurs, mais l’impression générale demeure comparable : celle d’une société traversée par des interrogations identitaires auxquelles les réponses institutionnelles paraissent de moins en moins adaptées. Comme si les anciennes fractures politiques cédaient progressivement la place à des fractures plus diffuses, plus difficiles à nommer, touchant à la culture, à l’appartenance, à la mémoire et à la continuité historique.

L’Allemagne, quant à elle, représente sans doute le cas le plus fascinant. Pendant des décennies, elle a incarné pour beaucoup l’avenir de l’Europe : prospérité économique, stabilité institutionnelle, dépassement des nationalismes anciens, ouverture maîtrisée sur le monde. Or voici qu’au cœur même de ce modèle s’installe une contestation durable, portée notamment par l’AfD, dont la progression continue devrait conduire à davantage d’interrogations qu’à des condamnations rituelles. Car le phénomène essentiel n’est pas l’existence d’un parti contestataire ; les démocraties ont toujours connu de tels mouvements. Le phénomène essentiel réside dans l’incapacité croissante des formations traditionnelles à comprendre pourquoi des millions de citoyens persistent à soutenir des forces que l’ensemble de l’appareil médiatique, culturel et politique leur présente comme dangereuses.

La France appartient pleinement à ce paysage européen de la défiance. Elle n’en constitue ni l’origine ni l’exception. Elle en est peut-être la forme la plus dramatique parce qu’elle fut longtemps le pays où le politique occupait une place presque sacrée. Ailleurs, la nation pouvait être un héritage ; en France, elle était également un projet. Ailleurs, l’État était une administration ; en France, il était une incarnation. Ailleurs, la politique consistait à gérer les affaires communes ; en France, elle prétendait écrire l’Histoire. Or c’est précisément cette ambition qui semble aujourd’hui épuisée.

Il faudrait entreprendre un jour la chronique de cette France qui continue de marcher parmi les vivants avec la majesté un peu triste des civilisations fatiguées, comme ces aristocrates ruinés qui conservent les gestes de leur grandeur longtemps après avoir perdu les moyens de l’entretenir. Les administrations fonctionnent encore. Les ministères produisent leurs circulaires. Les médias commentent chaque événement avec une ardeur intacte. Les élections continuent d’organiser la vie publique. Pourtant, derrière cette activité incessante se développe l’impression étrange que quelque chose d’essentiel s’est retiré du cœur même du pays.

La France n’est pas morte. Les nations meurent rarement d’un seul coup. Elles s’effacent lentement, par épuisement intérieur, par perte de confiance en elles-mêmes, par incapacité à transmettre ce qui les a constituées. Elles continuent longtemps d’habiter leurs institutions alors même qu’elles cessent progressivement d’habiter leur propre récit.

Etrange diagnostic

Ce qui frappe aujourd’hui n’est pas seulement l’affaiblissement de l’autorité politique mais la transformation du politique lui-même. La droite, la gauche et le centre semblent souvent se distinguer davantage par leur vocabulaire que par leur vision du monde. Tous promettent le changement. Tous administrent la continuité. Tous dénoncent la défiance populaire. Tous contribuent à la nourrir.

La grande mutation de notre époque réside peut-être dans le remplacement progressif du politique par la morale. Là où les générations précédentes débattaient d’intérêts contradictoires, de stratégies nationales ou de choix collectifs, nous assistons de plus en plus souvent à des affrontements entre le Bien et le Mal. Les désaccords ne sont plus discutés ; ils sont psychologisés ou moralement qualifiés. Les opposants ne sont plus réfutés ; ils sont suspectés. Les inquiétudes ne sont plus examinées ; elles sont diagnostiquées.

Cette évolution explique en partie l’impossibilité croissante d’aborder sereinement certaines questions pourtant centrales. La question migratoire en constitue l’exemple le plus frappant. Il ne s’agit pas du seul problème auquel l’Europe est confrontée. Les difficultés économiques, la désindustrialisation, la crise démographique, l’affaiblissement des systèmes éducatifs ou la fragmentation culturelle jouent également un rôle majeur. Mais l’immigration concentre plusieurs interrogations fondamentales à la fois : celle des frontières, celle de la souveraineté, celle de l’intégration, celle de la transmission culturelle et, plus profondément encore, celle de la définition même de la communauté politique.

Pendant longtemps, les élites européennes ont cru que la prospérité économique suffirait à résoudre ces questions. Elles ont pensé que l’appartenance nationale finirait naturellement par céder la place à une citoyenneté plus abstraite, plus fluide, plus universelle. Elles ont imaginé que les différences culturelles se dissoudraient progressivement dans le marché, dans la consommation et dans les droits individuels. Or les sociétés humaines ne fonctionnent pas ainsi.

Une nation n’est pas seulement une économie. Elle est aussi une mémoire, une langue, un ensemble de références implicites, une manière particulière de raconter le passé et d’imaginer l’avenir. Elle repose sur un capital symbolique accumulé au fil des générations et dont la fragilité apparaît précisément lorsqu’on cesse de le considérer comme nécessaire.

Une partie importante de l’immigration contemporaine provient de sociétés marquées par des traditions religieuses, culturelles et historiques différentes de celles qui ont façonné l’Europe occidentale. Constater cette réalité c’est reconnaître qu’une assimilation réussie exige davantage qu’une insertion économique. Elle suppose l’existence d’un cadre commun suffisamment solide pour accueillir des trajectoires diverses sans se dissoudre lui-même.

C’est précisément ce cadre qui semble aujourd’hui vaciller.

Les classes populaires perçoivent souvent cette fragilité avant les autres parce qu’elles vivent les transformations de manière immédiate. Elles les rencontrent dans les écoles, dans les transports, dans les services publics, dans les quartiers où se redessinent progressivement les équilibres démographiques et culturels. Elles constatent des changements dont elles ne possèdent pas toujours les outils intellectuels pour analyser les causes, mais dont elles éprouvent directement les conséquences.

Le problème est qu’entre cette expérience vécue et le discours officiel s’est progressivement creusé un fossé. Une partie croissante des citoyens a le sentiment que ce qu’elle observe n’est pas ce qu’on lui décrit, que ce qu’elle vit n’est pas ce qu’on lui explique, et que les mots disponibles pour raconter son expérience lui sont constamment retirés. C’est ici que commence véritablement la crise démocratique. Car une démocratie ne repose pas seulement sur des institutions. Elle repose également sur la confiance. Elle suppose que les gouvernés puissent reconnaître dans les paroles de leurs gouvernants une description à peu près fidèle du monde qu’ils habitent. Lorsque cette correspondance disparaît, les mécanismes institutionnels continuent certes de fonctionner, mais ils se vident progressivement de leur substance.

Le succès des mouvements qualifiés de populistes ne peut être compris indépendamment de cette fracture. Qu’il s’agisse du Rassemblement national en France, de l’AfD en Allemagne ou d’autres formations comparables ailleurs, leur progression traduit moins une adhésion unanime à un programme qu’un sentiment partagé : celui que certaines réalités ne trouvent plus leur place dans le débat public traditionnel.

Cette situation produit un paradoxe remarquable. Plus les élites dénoncent certaines inquiétudes, plus elles contribuent à leur enracinement. Plus elles cherchent à fermer certains débats, plus elles renforcent ceux qui prétendent les rouvrir. Plus elles invoquent la morale, plus elles affaiblissent leur autorité politique.

Le fameux « barrage » en constitue peut-être l’illustration la plus parfaite. À force de demander aux citoyens de voter contre quelque chose plutôt que pour quelqu’un, à force de transformer chaque élection en référendum moral sur les intentions supposées des électeurs, les classes dirigeantes ont fini par créer le sentiment que la démocratie elle-même fonctionnait sous condition.

Or les peuples supportent difficilement d’être continuellement soupçonnés. Ils acceptent la contradiction. Ils acceptent parfois l’échec. Ils acceptent même des sacrifices considérables lorsqu’ils leur semblent justifiés. Mais ils supportent mal qu’on leur explique sans cesse qu’ils ne comprennent pas leur propre existence.

À cette crise politique s’ajoute une question plus profonde encore, que l’on pourrait appeler le symptôme juif. L’histoire européenne enseigne qu’il existe souvent un lien étroit entre la santé morale d’une société et la place qu’elle accorde à ses Juifs. Non parce que ceux-ci constitueraient une catégorie à part, mais parce qu’ils représentent souvent un remarquable indicateur des tensions souterraines qui traversent une nation.

Lorsqu’une partie d’entre eux commence à douter de son avenir, lorsqu’elle envisage le départ, lorsqu’elle ne se sent plus pleinement protégée par le pacte civique, c’est rarement un phénomène isolé. Cela révèle généralement quelque chose de plus vaste concernant la capacité d’une société à préserver les conditions mêmes de sa coexistence.

La France, comme d’autres pays européens, a connu cette inquiétude. Il serait imprudent d’en sous-estimer la portée.

Car la question qui se pose aujourd’hui dépasse largement les enjeux électoraux du moment. Ce qui est en jeu n’est pas seulement l’avenir d’un gouvernement ou d’un parti. C’est la capacité de l’Europe à retrouver un langage commun lui permettant de penser son propre avenir sans sombrer ni dans l’autocélébration naïve ni dans l’autodénigrement permanent.

Le véritable mur de la cécité n’est pas construit par l’ignorance. Il est construit par la peur. La peur de regarder certaines réalités dans toute leur complexité. La peur de distinguer entre description et approbation. La peur d’admettre que des inquiétudes peuvent être légitimes sans que toutes les réponses proposées le soient. La peur, enfin, de reconnaître que les peuples perçoivent parfois avant leurs dirigeants les transformations qui affectent leur propre monde.

Mais le réel possède une qualité particulière : il finit toujours par revenir.

Il revient dans les urnes, dans les manifestations, dans les fractures sociales, dans les débats que l’on croyait clos, dans les silences mêmes de ceux qui ont cessé de croire aux discours officiels. On peut différer longtemps la confrontation avec lui. On ne peut jamais l’abolir.

Et peut-être est-ce cela qui inquiète aujourd’hui tant de responsables européens : moins la progression de tel ou tel mouvement politique que la possibilité de voir s’effondrer, sous la pression des faits, l’ensemble du récit à travers lequel ils interprétaient depuis des décennies les transformations du continent.

Car lorsqu’un peuple cesse de reconnaître son expérience dans les paroles de ceux qui le gouvernent, lorsqu’une nation doute de sa propre continuité, lorsqu’une civilisation hésite à transmettre ce qui l’a constituée, alors commence une période de turbulence dont nul ne peut prévoir l’issue. Ce n’est pas nécessairement la catastrophe. Ce n’est pas nécessairement la renaissance. C’est simplement le retour de l’Histoire, cette vieille puissance que l’Europe croyait parfois avoir congédiée et qui, une fois encore, frappe à sa porte.

Il y a une vie après l’Assemblée…

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D.R.

Ça y est, l’été est arrivé. Vous pensiez être tranquilles pour profiter des terrasses ensoleillées avant les vacances ? Eh bien non, car la politique est encore et toujours là, avec ses visées présidentielles et ses lâchetés du quotidien. Vous en voulez un petit aperçu ? C’est parti.


Démagogie alimentaire

Jusque-là, il était réservé aux boursiers et non-boursiers en situation de précarité. Depuis le 4 mai, tous les étudiants peuvent bénéficier du repas à un euro. Du grand n’importe quoi… Je crois que notre pays a un problème avec la notion d’égalité. Pourquoi donc aider les étudiants qui n’en ont pas besoin ? Connaissez-vous le prix d’un repas au restaurant universitaire ? 3,30 euros en tarif « normal »… Est-ce à ce point insurmontable pour les étudiants issus de milieux favorisés ? En ces temps d’économies budgétaires, le gouvernement a encore cédé pour faire plaisir à la gauche… et au RN. Cette mesure inutile et typique de la « fausse-bonne idée » va nous coûter la bagatelle de 50 millions d’euros supplémentaires par an. Une broutille, me direz-vous. J’y vois plutôt un nouveau signal de la lâcheté et de la démagogie qui caractérisent nos gouvernants…

La Bohème

Cela devient une habitude de ses voyages présidentiels : après son désormais célèbre « for sure » à Davos, Emmanuel Macron s’est fait remarquer en jouant au surveillant de collège à Nairobi et au sportif en accompagnant le champion kenyan de marathon Eliud Kipchoge lors de son footing. Notre bon président aime décidément se mettre en scène. Mais ma séquence préférée, c’est lorsqu’il s’est improvisé chanteur à Erevan, en entonnant La Bohème, de Charles Aznavour, avec le président arménien au piano et le Premier ministre à la batterie… Je ne suis pas de ceux qui ont déploré le décalage abyssal entre la situation terrible que vit l’Arménie aujourd’hui et cette chansonnette : après tout, ce sont les dirigeants arméniens eux-mêmes qui l’ont organisée. Mais je ne peux pas m’empêcher de repenser à une petite phrase entendue sur les ondes à cette occasion : « Emmanuel Macron chante comme il gouverne, persuadé d’être le meilleur. » Tellement juste…

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En passant…

L’autre jour, je croise dans la rue un vieux monsieur marocain qui me confie son admiration pour le maire de Béziers. Il finit en me disant : « Surtout gardez votre mari. À Marrakech, il vaut bien 500 chameaux ! » Dans une ville dont l’animal totémique est justement le « camel », je trouve ça délicieux.

OQTF

Ça y est, nous sommes fixés. Robert Ménard est convoqué le 30 septembre devant le tribunal correctionnel de Montpellier pour avoir refusé de marier une Française avec un étranger en situation irrégulière faisant l’objet d’une OQTF (obligation de quitter le territoire français). Pour mémoire, il encourt jusqu’à cinq ans de prison, une amende de 75 000 euros mais surtout, une peine d’inéligibilité. On saluera au passage le très courageux coup de poignard dans le dos du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, qui estime que le maire de Béziers aurait dû célébrer le mariage en question. « Savoureux » alors que c’est bien parce que l’État n’est pas fichu de faire respecter ses propres décisions – les OQTF – que Robert Ménard risque d’être condamné. Une nouvelle démonstration de la lâcheté en politique.

Mémoire

Chaque 27 mai, la France célèbre sa Journée nationale de la Résistance. Et comme chaque année, Jean Moulin a été honoré à Béziers, sa ville natale. Mais une tradition désormais bien installée veut que notre ville inaugure le même jour le buste d’une figure de la résistance à l’étranger. Après Anna Politkovskaïa, journaliste russe, Aner Shapira, jeune héros israélien ayant sacrifié sa vie face au Hamas le 7 octobre 2023 ou encore l’Iranienne Mahsa Amini, pour n’en citer que quelques-uns, cette année, c’est le visage du chanteur Victor Jara, exécuté par la dictature chilienne lors du coup d’État de septembre 1973, qui a été dévoilé. Une cérémonie censée rassembler. Mais c’est sans compter les œillères de quelques militants communistes (dont une réfugiée chilienne) qui, au lieu de se réjouir de cette mise à l’honneur, ont préféré leur propre cérémonie de leur côté. La raison invoquée ? Ils refusaient la « récupération de la mémoire du résistant chilien par Robert Ménard » ! Quelle tristesse, et quel contresens ! Tout simplement le contraire du courage et de la liberté que l’on célèbre ce jour-là.

Vivre-ensemble

Il y a quelques jours, nous avons inauguré le Championnat de France des écoles de tir à Béziers. Alors que nous faisions le tour des installations, le président du club nous expliquait les différentes épreuves de tir sportif. Parmi elles, le « sanglier courant », rebaptisée « cible mobile ». Cette discipline étant internationale, il ne fallait pas heurter les pays musulmans en les faisant tirer sur ce qui reste à leurs yeux un vulgaire cochon. Vivre-ensemble, quand tu nous tiens !

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Fric

Ils ne veulent pas travailler avec lui, mais ils veulent bien son fric. Je veux parler bien sûr de la tribune du collectif « Zapper Bolloré » signée par, au départ, 600 personnes s’opposant à une prise de contrôle totale d’UGC par Canal+. Réaction immédiate du patron de Canal : « Je ne travaillerai plus avec les gens qui ont signé cette pétition. » Ah mais non ! Ça ne vaut pas ! Ils ont le droit de « zapper Bolloré », mais l’inverse n’est pas possible. Bah oui, c’est de la discrimination politique ! D’ailleurs, c’est ce que vont défendre devant le tribunal judiciaire de Nanterre la Ligue des droits de l’homme et la Fédération CGT du spectacle, pour qui la décision de Maxime Saada est « un appel inacceptable/brutal à discriminer en raison d’une expression politique et syndicale pour museler les voix qui s’élèvent contre l’emprise croissante du groupe d’extrême droite Bolloré sur l’ensemble de la chaîne de fabrication et de diffusion du cinéma ». Vous l’avez compris, quand il s’agit de Bolloré, c’est politique et d’extrême droite. Quand on parle de la LDH et de la CGT, c’est l’éternel camp du bien et du bon droit. Et la cerise sur le gâteau nous vient tout droit de Mediapart : « La dernière saillie cannoise de Canal+ constitue un nouveau clou dans le cercueil que la droite extrémisée veut refermer sur la diversité de notre imaginaire collectif. » Rien que ça…

Aux fourneaux de la mamma

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Le Cherche Midi, bistrot italien de la rue du même nom. © Hannah Assouline

S’il y a une table qui fait vivre l’amitié franco-italienne, c’est celle du Cherche Midi. L’établissement familial, fondé en 1978, est une véritable ambassade transalpine. Le vrai travail diplomatique s’y fait joyeusement et simplement, à coups de bonnes pasta et d’excellent Marsala.


Les physiciens quantiques continuent à se demander s’il n’existerait pas au cœur de la matière une particule qui, en se dématérialisant en lumière, aurait aussi la faculté de se promener dans l’espace-temps en empruntant un chemin encore inconnu de nous. Quand on va au Cherche Midi, on a la sensation d’être cette hypothétique particule : on est ici et ailleurs, à Paris et à Rome, en 2026 et en 1978 – année qui vit la naissance de ce bistrot familial fondé par le marchand d’art Donatello Di Meo (« Nello » pour les intimes) dont la galerie était alors située à deux pas, rue des Beaux-Arts.

Le chef Matteo Picano. © Hannah Assouline

Né à Cassino, entre Rome et Naples, Nello avait été élevé avec ses sept frères et sœurs par une mère passionnée de cuisine qui avait le génie d’inventer chaque jour des plats différents pour émerveiller ses enfants. En 1978, donc, Nello crée au 22, rue du Cherche-Midi, un petit restaurant de 40 couverts auquel il insuffle l’âme d’une cantine de quartier où le chianti est servi en carafe, autour de produits du terroir d’exception sélectionnés par ses soins : jambon de Parme rose et fondant de trente mois tranché à la minute, mortadelle de Bologne aux pistaches, lard blanc de Colonnata affiné sur du marbre de Carrare, huile d’olive de Sicile bien fruitée aux reflets d’or, vinaigre balsamique de Modène élevé dans des petits fûts de genévrier gardés par des troupeaux d’oies, sans oublier l’authentique mozzarella di buffala, tendre et crémeuse comme un téton de Lollobrigida, que Nello est le premier à faire découvrir aux Parisiens et que, quarante-huit ans après, le chef de l’Arpège Alain Passard vient toujours chercher ici chaque semaine (faute d’en avoir trouvé une meilleure ailleurs)…

La création de cette trattoria tout droit sortie de la Dolce Vita correspond en fait à un moment charnière de notre histoire culturelle. 1978 est le début de la fin de l’âge d’or du cinéma italien, commencé vingt ans plus tôt. Populaire, réaliste, impertinent, sensuel et contemporain, ce cinéma avait dès son apparition subjugué les Français par sa liberté, son audace, sa crudité et sa capacité à traiter les problèmes sociaux et politiques avec une acuité incomparable. Jean-Claude Carrière raconte ainsi que, dans les années 1960-70, tout le gotha intellectuel du cinéma français n’hésitait pas à aller à Rome le temps d’une journée juste pour déjeuner avec De Sica, Fellini, Visconti, Antonioni, Bolognini, Lattuada, Risi, Rosi, Comencini, Zurlini, Pasolini, Scola, etc. « C’était de l’amour entre nous. »

© Hannah Assouline

Quand ce cinéma est mort en 1980, ses admirateurs français se sont retrouvés orphelins. Pour se consoler, ils se sont rabattus sur les trésors de la cuisine italienne, une cuisine du quotidien, simple, qui avait gardé ses racines paysannes.

Savoureux

Alors, vous me direz : les pâtes, ça n’est quand même pas sorcier ! Eh bien si, ça l’est. La preuve : les Italiens se moquent de nous parce que nous ne savons pas les cuire al dente ! Surtout, quand on déguste ici les raviolis farcis à la ricotta fraîche, au citron, à la truffe d’été et à l’artichaut du chef Matteo Picano (originaire de la même ville que son oncle Nello), on se demande où se trouve la frontière entre la cuisine familiale de la mamma et la haute gastronomie. « La signature du restaurant, explique Matteo, ce sont les pâtes fraîches. Nous les fabriquons à la main tous les jours dans des moules en bronze à partir de semoule de blé ancien du sud de l’Italie. L’avantage est qu’elles cuisent plus vite, ont plus de goût et plus de mâche. »

Le Cherche Midi a été racheté l’an dernier, le 1er mai 2025, par Benoît Duval-Arnould, patron du Bon Georges dans le 9e arrondissement. « J’ai passé un coup de peinture sur les murs pour rafraîchir, fixé quelques affiches anciennes à la place des tableaux, mais à part ça, tout est comme avant ! On ne touche pas à une telle institution ! »

Amoureux de la dive bouteille, Benoît a quand même sérieusement développé la carte des vins en maintenant un accès très démocratique aux meilleurs crus d’Italie : 8,50 le verre, 26 euros la carafe, 39 euros la bouteille… Apolline, jeune et jolie sommelière de 29 ans, aussi croquante qu’une groseille, ne tarit pas d’éloges sur le vignoble italien : « À part quelques noms célèbres (lambrusco, chianti, barollo, valpolicella), les Français ignorent toujours ce vignoble tellement varié qui s’étend du Piémont à la Sicile. Celle-ci me fascine par son terroir volcanique qui donne des blancs et des rouges tendus et raffinés. Par exemple, pour aller avec les linguine aux palourdes du chef, le blanc de Sicile est sensuel et tranchant ! »

Tagliatelles al pomodoro et basilic : Rome à Paris, dans une assiette. © Hannah Assouline

L’autre plat phare du restaurant depuis 1978 est le vitello tonnato, une spécialité turinoise délicieuse que le chef réussit à la perfection. Il s’agit de veau cuit à basse température, assaisonné, tranché finement et servi froid ou tiède avec une mayonnaise maison aux câpres et au thon. Un régal avec un verre de nebbiolo du Piémont, à la belle couleur grenat aux reflets orangés.

Pour terminer le repas en beauté, impossible de passer à côté du tiramisu au café qui a été préparé la veille au soir. À savourer avec un verre de marsala : ce somptueux vin de Sicile totalement oublié (dont le nom d’origine arabe « Marsah Allah » signifie « Port de Dieu ») était le préféré de l’amiral Nelson ! Muté à l’eau de vie (comme le Porto), ce nectar développe en vieillissant des notes de miel, d’amande, de vanille et de café au diapason du tiramisu.

Dernière chose, ce restaurant est aussi le dernier à avoir conservé sa propre lingère, Sonia, qui lave et repasse chaque jour à l’étage les nappes roses d’origine…

© Hannah Assouline

En sirotant à petites gorgées le café torréfié par Andrea Trinci à Pise, on se prend à rêver : Français et Italiens sont faits pour s’entendre, ce sont eux, en réalité, qui auraient dû « faire » l’Europe. Peut-être n’est-il pas trop tard ?

Le Cherche Midi. 22, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris, tél. : 01 45 48 27 44. Ouvert 7j/7, 25 euros le plat de raviolis, 28 euros le vitello tonnato, 14 euros le tiramisu.

L’Allahicité, nouvelle religion républicaine!

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A Ivry-sur-Seine, la sinistre adjointe au maire Fenda Diarra porte le voile islamique en conseil municipal. RS.

Pour défendre le voile islamique, les islamo-gauchistes passent leur temps à dénoncer la laïcité, présentée à tort comme une «religion» républicaine. Mais, à Ivry-sur-Seine, un élu nationaliste a ingénieusement démontré qu’un petit grain de sable peut suffire à enrayer la machine séparatiste infernale. Pris au piège, les élus et la presse progressiste prétendent avoir eu affaire à un intégriste catho…


La Nouvelle France fait parler d’elle et arbore désormais ses nouveaux atours jusque dans les conseils municipaux, ces lieux où l’on débattait autrefois de la gestion quotidienne de la cité mais où viennent aujourd’hui se révéler, derrière les discussions administratives les plus ordinaires, les grandes fractures idéologiques et civilisationnelles de notre époque.

Voile à l’étalage

Ainsi, à Ivry-sur-Seine, ancienne terre du communisme municipal où les drapeaux rouges racontaient jadis l’histoire des ouvriers, des métallos, des mineurs et de cette classe populaire que la gauche prétendait incarner, un simple débat sur la laïcité aura suffi à dévoiler les contradictions d’une famille politique qui semble avoir progressivement troqué le bleu de travail du prolétaire contre le hijab et le djilbab des racisées, entre une rupture de jeun du ramadan et une inauguration de mosquée.

Le voile à l’étalage remplit désormais de fierté Monsieur le maire, qui voit dans ces marqueurs religieux ostensibles non plus une interrogation sur la place du sacré dans l’espace politique, mais l’expression lumineuse de cette fameuse diversité devenue l’un des nouveaux catéchismes obligatoires de notre époque, une diversité homogénéisée dans un islam rigoriste digne d’une pétromonarchie !

Une diversité célébrée, proclamée, sanctifiée, répétée dans chaque discours officiel avec cette ferveur étrange que l’on retrouve souvent chez ceux qui pensent avoir définitivement remplacé les anciennes croyances par de nouveaux dogmes.

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Un élu d’opposition proposa pourtant une chose simple : inscrire dans le règlement intérieur du conseil municipal l’interdiction des signes religieux ostensibles pendant les séances, au nom d’une conception stricte de la laïcité qui considère qu’une assemblée représentant l’ensemble des citoyens devrait conserver une certaine neutralité symbolique.

Le débat aurait pu être passionnant, car il existe effectivement une véritable discussion juridique et philosophique sur la question : un élu n’est pas un fonctionnaire, il tient sa légitimité du suffrage et certains considèrent qu’il conserve donc le droit d’afficher ses convictions personnelles. Mais encore faudrait-il qu’un principe soit capable de survivre à cette épreuve terrible que l’on appelle l’universalité. Lorsque Monsieur le maire expliqua qu’il n’était pas question, dans ce cas précis, d’appliquer cette conception de la laïcité dans l’enceinte du conseil municipal, considérant qu’il fallait au contraire défendre cette diversité érigée en valeur supérieure, la scène avait déjà basculé avant même que le moindre crucifix n’apparaisse.

Un magasin de porcelaine

L’élu d’opposition fit alors quelque chose d’absolument impardonnable dans une époque où les grands principes ressemblent parfois à ces magnifiques porcelaines familiales que l’on expose derrière une vitrine mais que personne n’ose plus toucher de peur de découvrir qu’elles sont fissurées : il décida simplement de prendre Monsieur le maire au mot.

Puisque le religieux visible était devenu une composante de cette fameuse diversité, puisque l’expression d’une conviction spirituelle dans l’enceinte du conseil municipal ne devait plus être regardée comme une entorse à l’idéal laïque mais comme une richesse supplémentaire offerte au grand bouquet républicain, au très bon « vivre ensemble », il poussa cette logique jusqu’à son terme, jusqu’à cette frontière merveilleuse où les grandes déclarations viennent parfois se fracasser contre leurs propres contradictions.

Il sortit donc un crucifix et récita un « Je vous salue Marie ».

Et c’est précisément à cet instant que cette scène prit une dimension presque moliéresque, car Monsieur le maire, qui venait de défendre la visibilité du religieux comme une expression naturelle de la diversité, ne sembla pas accueillir cette nouvelle contribution spirituelle au grand banquet multiculturel avec le même enthousiasme.

La petite croix provoqua une réaction spectaculaire.

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Monsieur le maire vit rouge, dans une colère telle qu’on aurait presque pu craindre que ce modeste crucifix provoque chez lui une crise d’apoplexie républicaine, parlant de « crime politique » et voulant expulser celui qui venait pourtant moins de combattre son raisonnement que de l’appliquer jusqu’à l’absurde.

Car le crucifix n’était pas apparu au milieu d’un débat sur les travaux de voirie ou la rénovation d’une école comme l’illumination mystique d’un élu soudainement décidé à transformer le conseil municipal en chapelle improvisée.

Il était une réponse. Un miroir tendu à un raisonnement. Et le reflet sembla manifestement difficile à supporter. La nouvelle règle venait d’apparaître dans toute sa splendeur : le voile à l’étalage, oui ; le crucifix à l’abordage, non.

Réalité parallèle

Mais cette pièce de théâtre politique ne pouvait évidemment pas s’arrêter dans la salle du conseil municipal, car notre époque possède désormais une deuxième chambre d’enregistrement où les événements ne sont plus seulement racontés, mais découpés, remontés et parfois reconstruits jusqu’à fabriquer une réalité parallèle dans laquelle la conséquence devient la cause et où celui qui révèle une contradiction devient soudain celui qui l’a créée.

On vit alors circuler sur les réseaux sociaux, relayés parfois sans la moindre contextualisation, ces extraits soigneusement amputés où l’élu d’opposition apparaissait soudainement avec son crucifix récitant un « Je vous salue Marie », comme si cette scène avait jailli de nulle part, comme si un conseiller municipal frappé d’une soudaine ferveur mystique avait décidé entre deux délibérations de convertir l’hôtel de ville.

Le RN Kévin Nader brandit une croix, le maire d’extrème gauche Philippe Bouyssou dénonce un « crime politique ». Ivry sur Seine, le 11 juin 2026. Captures / Images retouchées avec Open AI.

Mais il manquait évidemment l’essentiel : tout ce qui précédait.

Il manquait le débat sur la laïcité, il manquait la défense du voile au nom de la diversité, il manquait la logique qui avait conduit à cette démonstration par l’absurde.

Car retirer le contexte n’est jamais innocent. C’est parfois la manière la plus efficace de mentir tout en montrant des images vraies. C’est arracher une page au milieu d’un roman, la présenter seule au public, puis accuser l’auteur d’avoir écrit une histoire qui n’a aucun sens.

Mais cette scène d’Ivry raconte peut-être quelque chose de beaucoup plus profond qu’une simple querelle municipale, car elle s’inscrit dans une histoire idéologique commencée bien avant les débats actuels sur la laïcité.

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Lorsque le prolétaire européen, ce héros annoncé de la révolution mondiale, refusa obstinément de jouer le rôle que certains intellectuels avaient écrit pour lui, lorsqu’il préféra améliorer son existence plutôt que renverser la civilisation dans laquelle il vivait, une partie de la gauche révolutionnaire partit chercher ailleurs son nouveau sujet historique.

Dans les années 60 et 70, cette quête prit la forme du tiers-mondisme révolutionnaire, de la fascination pour les mouvements venus du Sud perçus comme des forces capables de combattre l’Occident bourgeois, libéral et héritier du judéo-christianisme. Avec le temps, les références changèrent, les anciens slogans furent remplacés par le vocabulaire contemporain de la convergence des luttes, de l’intersectionnalité et du décolonialisme, mais une tentation demeura : chercher dans ce qui s’oppose à l’Occident une énergie révolutionnaire que le prolétariat européen n’avait jamais fournie.

C’est ainsi que l’Histoire, avec son sens incomparable de la farce, nous offre aujourd’hui le spectacle de certains héritiers de Marx, pour qui la religion était l’opium du peuple, regardant certains marqueurs religieux non plus comme une aliénation mais comme des instruments possibles d’une contestation civilisationnelle.

Lorsque la République réalise des miracles, lorsque le communisme orphelin de ses ouvriers, de ses usines et de ses corons part chercher ailleurs le peuple révolutionnaire qui lui a échappé, il finit par accomplir cette étrange transmutation idéologique : remplacer le prolétariat par le prophétariat. Au fond, ce soir-là à Ivry, l’élu d’opposition n’a peut-être pas seulement sorti une croix. Il a sorti un miroir. Et il existe une chose que les idéologies supportent encore moins que leurs adversaires : contempler leur propre reflet.

Des roses, du réséda et beaucoup d’amour: Aragon revit au Poche

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© Sébastien Toubon

Décidément, le Théâtre de Poche a l’art de créer des couples de charme. Et qui tiennent l’affiche ! Ainsi de Judith Magre et Éric Naulleau dans leur évocation d’Aragon. Ce n’est pas étonnant, dira-t-on, la poésie et l’amour, ça va ensemble. C’est vrai. Encore faut-il les incarner. Elle : le cou de soie rouge, son légendaire sourire, ses yeux en hirondelles. Lui, foulard autour du cou, donné par la fée du logis, les mains qui vont des pages imprimées aux épaules de Judith. Au diable l’IA dont on nous rebat les oreilles ! Vive Louis, André, Isidore, Nancy, Elsa et les autres qui sont de chair et d’os ! Vive les alexandrins de souche ! Écoutons-les nous parler d’un temps pas si loin et de nous-mêmes !

Aragon, dites-vous ? Le stalinien ? L’amoureux fantasmé d’Elsa ? L’homosexuel ? Le dandy habillé par Cardin ? Oublions, sans l’occulter, ce que l’on ne sait que trop : l’auteur de l’affreux Guépéou et le dandy sénile, et écoutons plutôt, à travers les textes, connus et moins connus, une vie d’homme et de poète particulièrement féconde et complexe qui s’inscrit dans une tradition très française de l’Histoire — quand la poésie jouait pleinement un rôle actif.

Judith Magre, on l’avait entendue dans Baudelaire et Apollinaire. On en avait redemandé : nous sommes servis. L’actrice célèbre, qui va franchir allègrement la barre d’un siècle, est inséparable de Montparnasse où Louis rencontre Elsa. Du Poche, également, elle en est, depuis le début, une fidèle entre les fidèles. En témoigne une amitié partagée avec Philippe Tesson dont Éric Naulleau lui-même fut le témoin. Elle a connu également Aragon. N’a-t-elle pas accompagné en Russie le poète qui, nous dit Éric, lui récita les vers célèbres d’Il n’y a pas d’amour heureux… ? (Sauf au Poche, a-t-on envie d’ajouter !)

Qu’aime-t-on tout particulièrement chez Judith Magre ? Sa voix grave et précise, sa façon brève de dire et d’enchaîner les vers. Les alexandrins sont dits avec solennité et sans afféterie, sans effets spéciaux, sans déclamation. Sans ces silences racoleurs qui retardent un mot ou une syllabe. Par exemple, les vers si célèbres du poème « Celui qui croyait au ciel / Et celui qui n’y croyait pas » sont dits à la suite, tout naturellement, comme chacun pourrait les « réciter » : à l’ancienne. Et cela, c’est délicieux.

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Plaisir, donc, d’entendre des alexandrins dans des morceaux d’anthologie. Plaisir des rapprochements faits d’une voix entendue par Naulleau, avec notre époque, en les actualisant mais sans excès. La révolte contre les bourgeois, le désespoir passent toujours et encore ! Vous vous souvenez ? « Je n’aime pas les gens qui crachent dans la soupe / Je n’aime pas les gens », c’est dans La Grande Gaîté. Ou dans Poème à crier dans les ruines : « Tous deux crachons tous deux / Sur ce que nous avons aimé… Crachons sur l’amour / Sur nos lits défaits / Et sur votre amour / Fût-il ton amour / Crachons tous les deux. » Dits sans aucun pathos ni grincement, sur un ton d’évidence, on n’en apprécie que plus : « Mon tendre amour, mon cher amour, ma déchirure. » Et puis « La valse des adieux » : cette fable ou ce poème, ce testament mélancolique « emprunté au temps des crinolines », est toujours aussi émouvant.

Car « l’amour, la poésie », c’est aussi celle de la France et de sa langue. Toujours vraie est la leçon d’histoire donnée par « La Rose et le Réséda » : l’appel à l’unité de la Résistance par-delà les clivages. Toujours vraie, la poésie du Crève-cœur et des Yeux d’Elsa, dont il faut faire nôtres les leçons de politique et de linguistique. Quant aux poèmes chantés par Léo Ferré, ils ne sont pas un simple fond sonore quand on sait combien la chanson sentimentale, épique ou populaire a tenu, dans la poésie d’Aragon, une place primordiale. Le grand poète qu’il fut manie l’alexandrin et le vers dit « libéré » avec une excellence particulière.

Judith Magre et Éric Naulleau sont unis, dès leur rencontre, par une amitié qui donne tout son prix à ce spectacle. Éric vante l’ardeur de Judith et le bonheur merveilleux de travailler ensemble. Ce qui se voit et s’entend à travers sa présence attentive, tendre et discrète. Alors, une fois encore, allez au Poche ! C’est tous les lundis à 19 heures. La dernière, c’est le 7 juillet. Et même, si j’étais vous, je leur apporterais, à tous deux, pour cette dernière, un bouquet de rose et de réséda. Ainsi le veut la tradition. Ils le valent bien !

1h10

Ô vieillesse ennemie?

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José Ramón Soroiz dans le film "Maspalomas" © Epicentre films

Sous le soleil implacable de Maspalomas, aux Canaries, Vicente perfectionne depuis vingt-cinq ans l’art de la retraite heureuse: cocktails, farniente, sexe et liberté. Mais voilà qu’un accident vient brutalement saboter son petit coin de paradis gay…


Chanceux, Vicente, Basque sexagénaire chenu mais le cheveu teint en jaune (teint en jeune ?), retraité bon vivant, fornique avec un cadet peu regardant sur ses bourrelets : fellation, sodomie, la totale  – spectateurs prudes, s’abstenir.  Ça se passe assez récemment, derrière les dunes de Maspalomas, épicentre de la branchitude LGTBIQ+ (comme on dit aujourd’hui), aire balnéaire naturiste au sud de la Grande Canarie.

Partouze gay

Avec la crudité réaliste propre à la nouvelle vague ibérique, Maspalomas, titre du film, nous transporte sans transition de la plage à la dark room d’une boîte à partouze gay où, cette fois, malchance, Vicente nous fait un AVC pile avant le coït, et réchappe de justesse à l’épectase : voilà le vieux gus en fauteuil roulant. Il a été rapatrié à Donostia (nom basque espagnol de Saint-Sébastien), et placé dans un EHPAD de dernière catégorie par Nerea, sa secourable fille de longtemps perdue de vue, ces circonstances ayant poussée celle-ci à renouer avec son géniteur. De fil en aiguille, on sera amené à piger que papa Vicente, homo au placard pendant vingt-cinq ans, marié en justes noces puis divorcé de sa femme, a tout plaqué pour passer vingt années supplémentaires avec un type dont il a fini par se séparer…  

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La vie en maison de retraite exige d’infinies qualités d’adaptation, auxquelles Vicente aura beaucoup de mal à se soumettre : supporter Xanti, le voisin de chambre, un macho sémillant avec qui se lier prendra le temps qu’il faut, sacrifier aux exercices de rééducation, supporter en autarcie la grégarité cacochyme, l’humiliation d’être lavé comme un nourrisson par tel aide-soignant bardé de piercings, gérontophile que Vicente identifie secrètement via son smartphone, draguant  sur un site de rencontres…

Vis ma vie d’homo en Espagne

Habilement, avec un accent mélodramatique jamais pesamment lacrymogène, le scénario retrace, à travers les fantômes du passé de Vicente, le parcours mêlé de refoulements et d’émancipation de toute une génération d’homosexuels outre-Pyrénées. L’intrigue se recharge intelligemment, tout au long, de regards acérés sur la réalité des rapports filiaux, la puissance de l’amitié (Vicente finira par adorer Xanti, et par se rabibocher avec son plus ancien ami), la sexualité des seniors…

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Ajoutons que les réalisateurs et scénaristes Aitor Arregi et José Mari Goenaga sont basques, et que les dialogues de Maspalomas alternent langue basque et idiome castillan, double ancrage pas anodin s’agissant de l’Espagne. L’épilogue du film nous conduira jusqu’au seuil du confinement décrété par le gouvernement espagnol, le coronavirus paralysant du jour au lendemain toute vie sociale sur l’ensemble du territoire. La métaphore fonctionne : « On aura passé vingt ans à se planquer dans les bars, et maintenant on se planque sur les applis de rencontre », constate assez finement une réplique, dans un film sciemment économe de bavardages.  

Plus ou moins rétabli de son AVC, c’est en solitaire que, retourné dans une Maspalomas au littoral désormais aussi désert que désertés ses anciens bars homos, Vicente, le cheveux gris et assumant les ravages de ses 76 ans, s’enfonce nu dans le ressac, sous le soleil. Il a juste salué un jeune promeneur solitaire, et lui a dit : « Je vous trouve très beau ».


Maspalomas. Film de Aitor Arregi et Jose Mari Goenaga. Avec José Ramon Soroiz, Nagore Aranburu, Kandido Urang, Kepa Errasti, Zorion Eguilor Espagne, couleur, 2025. 1h55

We need to talk about Jeremy

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Le comédien canadien Edik Beddoes, 'Blue Heron' (2026) © Potemkine Films

Semi-autobiographique, le film de Sophy Romvari, Blue Heron, est un drame qui retrace l’installation d’une famille d’immigrants hongrois sur l’île de Vancouver à la fin des années 1990 à travers les yeux de la jeune Sasha, confrontée aux troubles du comportement de son frère aîné… Un premier long métrage pas totalement réussi.


Famille recomposée, comme on dit, un couple d’origine hongroise s’est établi avec sa nombreuse marmaille dans une modeste maison, du côté de Vancouver. Nous sommes dans les années 1990 – ordinateurs ventrus, téléphones géants, pas d’internet. L’aîné, Jeremy, un blond, pâle et malingre adolescent, binoclard et mutique (issu d’un premier lit, semble-t-il, car les autres enfants, filles et garçons, ses demi-frères et sœurs, sont aussi bruns que leurs tuteurs) pose problème : il n’obéit à rien ni à personne, dessine de mystérieuses cartes topographiques, chaparde dans les magasins, pique de l’argent dans le foyer,  grimpe sur les toits en menaçant de sauter, n’en fait qu’à sa tête et paraît, surtout, inaccessible à toute empathie à l’égard des siens et de quiconque.

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Mauvaise conscience

Par touches, Blue Heron nous dévoilera de proche en proche l’ampleur des dégâts causés par l’oiseau rare depuis que ses troubles psychiques ravagent l’équilibre familial – les premiers signes de la maladie remontent à l’âge de ses quatre ans. Le beau-père, jeune barbu attentionné mais tout aussi dépassé par la situation que la mère du garçon, enregistre au camescope le quotidien de la tribu, forcée de déménager maintes fois à cause des voisins excédés : parcours du combattant, entre police, psy, assistants sociaux… Faut-il en venir à placer Jeremy en famille d’accueil, avec le risque majeur d’échec que comporte une telle option, et avec celui de d’assommer définitivement le moral des parents, minés par la mauvaise conscience à l’idée d’abandonner leur rejeton à son sort ? Famille décomposée

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Manifestement autobiographique, le film, premier long métrage d’une cinéaste canado-hongroise dont pas mal de courts ont circulé, paraît-il, dans les festivals, s’emploie à montrer que l’abstraction des discours experts n’aboutit jamais qu’à éluder le diagnostic : ainsi le mot autisme n’est-il jamais prononcé. Par un glissement temporel assez confus avouons-le sur le plan scénaristique, Blue Heron nous transporte bientôt dans le souvenir de Sasha, la petite sœur de Jeremy devenue adulte, et s’employant à reconstituer par bribes la mémoire de son enfance traumatisée par la mort prématurée de son frère…

Potemkine

Impuissants

Ce n’est pas qu’on s’ennuie vraiment, c’est même intéressant de constater l’impuissance de toutes les bonnes intentions face à l’énigme d’une santé psychique altérée et inguérissable. Mais, d’une part, le problème, dans le film, demeure systématiquement regardé du point de vue des comparses, c’est-à-dire hors de la conscience impénétrable de Jeremy, si bien que, pour formuler les choses trivialement, on tourne un peu autour du pot, à force. D’autre part, les personnages manquent cruellement d’incarnation. Quid du rapport affectif entre les deux parents ? Quid de leurs activités (professionnelles) ? De leurs propres relations à leur entourage ? L’étoffe dramaturgique aurait gagnée à se voir épaissie, et la haine sourde portée par Jeremy, à être envisagée autrement que par son seul, déconcertant, immuable spectacle.


Blue Heron. Film de Sophy Romvari. Canada/ Hongrie, couleur, 2025.
Durée: 1h31
En salles le 24 juin.

Nicolas Pouvreau-Monti: démographie de la Nouvelle France

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Nicolas Pouvreau-Monti. © Hannah Assouline

La population d’origine immigrée n’a jamais été aussi nombreuse. Dans Immigration, mythes et réalités, Nicolas Pouvreau-Monti décortique une mutation qui, portée par la natalité subsaharienne et l’attractivité du droit d’asile, bouleverse des régions autrefois épargnées. Un défi sécuritaire, économique et politique majeur.


Causeur. La « Nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon a-t-elle une consistance démographique ? Désigne-t-elle purement et simplement la France des immigrés ?

Nicolas Pouvreau-Monti. C’est évidemment la trame de fond de cette expression, même si les Insoumis prétendent qu’elle ne désigne pas le seul phénomène migratoire, mais également les autres profondes transformations anthropologiques subies par la société française depuis les années 1960 du fait de la désindustrialisation, des changements dans la condition des femmes, de l’urbanisation et des nouveaux modèles familiaux. Reste que la totalité des nouveaux fiefs électoraux de LFI sont situés dans des villes à forte présence immigrée. Le cœur de la « Nouvelle France » de Mélenchon se trouve donc là.

Que pèse l’immigration à l’échelle du pays aujourd’hui ?

D’après les derniers chiffres connus, qui datent de 2025, la population d’origine immigrée constitue 23 % de la population française. Par « population d’origine immigrée », j’entends ici non seulement les immigrés en tant que tels, c’est-à-dire les personnes nées étrangères à l’étranger, mais aussi leurs enfants nés sur notre territoire.

Donc, pas leurs petits-enfants, même si certains se sentent moins français que leurs parents. Sur ces 23 %, quelle proportion vient du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne ?

La moitié, soit près de 8 millions d’habitants. C’est une frange de la population qui connaît une forte croissance, sous le double effet de l’accélération des flux migratoires en provenance d’Afrique du Nord et (plus encore) d’Afrique subsaharienne, comme de la natalité très élevée dans les familles issues de ces régions du monde, même après s’être établies sur notre sol. Au cours des vingt dernières années, le nombre d’immigrés d’origine d’Afrique subsaharienne a ainsi grimpé de 150 % en France, alors la population immigrée globale n’a augmenté que de 50 %, et la population totale de notre pays seulement de 9 %.

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On peut donc affirmer qu’il n’y a jamais eu autant d’immigrés en France ?

Absolument. Les statistiques de 2025 signalent un record historique, quel que soit l’indicateur retenu, et que l’on raisonne en termes de « stocks » ou de « flux ». Un chiffre résume ce constat : en vingt-cinq ans, le nombre annuel de titres de séjour accordés par la France a triplé.

Cette hausse n’a-t-elle pas commencé avant, à la fin de la présidence Giscard, quand le Conseil d’État a reconnu le droit au regroupement familial ?

Pas exactement. Dans les années 1970, et même 1980, la France était en réalité en phase transitoire. Les flux migratoires avaient diminué par rapport aux Trente Glorieuses. Cela dit, il est vrai que dès cette époque, le type d’immigration a commencé à changer, en devenant largement extra-européen et en se décorrélant des motifs économiques. Le décollage « quantitatif » que nous vivons aujourd’hui a commencé dans la seconde moitié des années 1990.

Mais la France n’a-t-elle pas toujours été une grande terre d’asile ?

Jamais à ce point. Aujourd’hui, 700 000 habitants en France sont des bénéficiaires du droit d’asile. Ce nombre a triplé en dix ans. Parmi eux, on recense par exemple 100 000 Afghans, comme l’a montré l’an dernier une note rédigée par Didier Leschi, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) pour l’OID et la Fondapol. Alors qu’il n’y en avait que quelques milliers dans les années 2000.

Cet afflux inédit n’est-il pas dû à l’arrivée des talibans au pouvoir en 2021 ?

Non, car cette poussée migratoire a commencé dès 2015, quand Angela Merkel a annoncé que l’Allemagne accueillerait en nombre les réfugiés syriens. Beaucoup d’Afghans en ont alors profité pour se glisser immédiatement dans la voie migratoire ainsi ouverte. Et quand l’Allemagne et la Scandinavie ont décidé de restreindre leur politique d’accueil, la France est devenue une nouvelle destination de choix. Résultat, alors qu’en 2015, les Allemands recevaient six fois plus de demandes d’asile que nous (de toutes nationalités), nous en enregistrons désormais davantage qu’eux. Nous sommes devenus ce qu’on appelle un « pays de rebond », c’est-à-dire un pays vers lequel les demandeurs d’asile se tournent du fait des restrictions mises en œuvre dans d’autres États membres de l’Union européenne.

Pourquoi sommes-nous si attractifs ?

Parce que même si notre économie est en berne, nous sommes très généreux en matière de droits. Il faut savoir qu’il existe deux types de bénéficiaires du droit d’asile : les détenteurs du statut de « réfugié » et les bénéficiaires de la « protection subsidiaire ». En France, on donne un titre de séjour de dix ans dans le premier cas et de quatre ans dans le second. Alors que le droit de l’UE n’oblige qu’à respectivement trois ans et un an. Et puis, il y a tous les signes politiques que nous envoyons en permanence au reste du monde. Rien que l’an dernier, le contingent des personnes éligibles au droit d’asile en France a été élargi à toutes les femmes de Somalie, soit neuf millions de personnes, et à l’ensemble des Palestiniens de la bande de Gaza – qui pour le moment ne peuvent pas concrètement en profiter, puisque les frontières de l’enclave sont fermées aussi bien côté israélien qu’égyptien.

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Pendant ce temps, bon nombre de pays européens, comme le Danemark, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suède, deviennent plus sélectifs…

Je vous le confirme. On peut dire qu’à l’échelle du continent, un retournement de situation s’est opéré lors des élections européennes de 2024. Une nouvelle majorité a émergé à Strasbourg, formée par le PPE (dont LR est membre) et les différents groupes de droite souverainistes. Grâce à elle, le Parlement européen vient de voter la création d’un nouvel outil de politique migratoire, les « centres de retour en pays tiers », des lieux de rétention que tout État membre pourra installer dans un autre pays, extérieur à l’UE, afin d’y héberger des clandestins qu’on n’arrive pas à renvoyer dans leur pays d’origine, mais qu’on veut quand même éloigner du territoire où ils ont été arrêtés.

Pouvez-vous nous donner un exemple concret ? 

L’Italie a ouvert un centre de ce type en Albanie, dont la portée a été limitée jusqu’à présent par le droit européen – qui devrait donc changer bientôt. Le Royaume-Uni et le Danemark l’ont envisagé avec le Rwanda. L’Ouganda et l’Ouzbékistan sont aussi souvent cités. Les motivations des pays d’accueil de ces centres peuvent être financières ou diplomatiques. Les centres de retour ne sont pas une solution miracle, loin s’en faut, et posent de vraies questions pratiques. Mais ils auront le mérite d’envoyer un signal, en considérant les migrants comme des individus rationnels : si vous visez la Suède, mais risquez de vous retrouver en Afrique centrale, vous réfléchirez sérieusement à un tel pari.

La France va-t-elle ouvrir de tels centres ?

Sans doute pas tant qu’Emmanuel Macron sera président. En revanche, dans le reste de l’Europe, mais aussi dans la technostructure bruxelloise, les choses avancent. L’Union va aussi créer un « ordre de retour européen », une sorte d’OQTF valable dans toute l’UE, et va mettre à la disposition des États membres un éventail de mesures de rétorsion permettant de se faire respecter par les pays africains qui ne reprennent pas leurs clandestins : baisse du nombre de visas octroyés, réduction des aides au développement et suspension des accords commerciaux.

Revenons à la « Nouvelle France ». On apprend dans votre livre que l’ouest de notre pays est en train de devenir une nouvelle terre d’immigration…

Absolument. La Bretagne, les Pays de la Loire et la Normandie, qui sont restés longtemps à l’écart des grands courants d’immigration, vivent une séquence de rattrapage, si l’on ose dire. L’exemple type, c’est Nantes. Il y a vingt ans, la ville des ducs de Bretagne accueillait une proportion d’immigrés inférieure à la moyenne nationale. Mais cette proportion ayant depuis lors doublé, Nantes se situe à présent au-dessus de la moyenne. Avec principalement des immigrés d’Afrique subsaharienne, conformément à la dynamique récente dans tout l’Hexagone.

Pourquoi tant d’Africains sont-ils venus à Nantes et dans l’Ouest ?

Essentiellement pour trois raisons. D’abord, l’ouverture de dizaines de milliers de places d’hébergement pour les demandeurs d’asile dans l’ouest de la France, sur ordre de Paris, qui estimait que la zone ouest était moins saturée que d’autres. Ensuite, la loi SRU votée sous Lionel Jospin, qui a obligé les villes à créer des HLM. Enfin, il y a la volonté de la municipalité. Comme Rennes et Rouen, Nantes appartient à l’Anvita, l’Association nationale des villes et territoires accueillants, présidée par l’eurodéputé LFI Damien Carême, qui milite pour un accueil inconditionnel de l’immigration.

Évacuation de migrants à Saint-Herblain, près de Nantes, octobre 2019. Longtemps resté à l’écart des grands flux migratoires, l’Ouest français connaît désormais une spectaculaire phase de « rattrapage ». © SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA

On connaît la folie idéologique et ses arrière-pensées électoralistes. Cependant, alors que le rapport entre actifs et inactifs évolue dangereusement, n’avons-nous pas besoin d’une immigration contrôlée ?

C’est ce que dit Édouard Philippe pour l’instant. Mais ce discours est déconnecté de la réalité. Ne serait-ce que parce que notre droit, constitutionnel comme européen, nous interdit de faire venir des travailleurs immigrés en excluant leurs familles. Autrement dit, en l’état actuel de nos lois fondamentales, toute politique d’immigration économique comporte nécessairement un volet d’immigration familiale. Plus fondamentalement : on ne peut pas dire que nous ayons un manque de main-d’œuvre disponible en France, où près de 4,5 millions de personnes sont soit au chômage, soit dans le halo direct du chômage.

Peut-être, mais on manque de bras dans les Ehpad, sur les chantiers ou dans les emplois de gardiennage.

Certes. 40 % des employés de maison sont immigrés, par exemple. Mais cela s’explique par le choix des patrons de ces secteurs de mal payer leurs salariés, sans mauvaise conscience puisque notre système social compense les bas salaires. Au bout du compte, par le jeu des prélèvements obligatoires, les travailleurs immigrés non qualifiés, qui profitent davantage que la moyenne du système social en raison de leurs revenus, coûtent à l’économie au moins aussi cher que les natifs qui auraient une meilleure fiche de paie. Si l’on repensait nos modalités d’accompagnement de l’inactivité, qui sont sans doute trop confortables sur le long terme, on verrait que nous n’avons pas tant besoin d’immigration économique, surtout à l’heure où les métiers répétitifs et peu qualifiés ont vocation à être automatisés. Prenons exemple sur la Chine : si elle connaît un hiver démographique beaucoup plus prononcé que le nôtre, elle robotise son économie à fond et ne fait pas venir de travailleurs étrangers !

C’est amusant que vous citiez la Chine en exemple. Vous draguez le lecteur progressiste ?

Les progressistes n’ont pas besoin de moi pour penser qu’il faut faire baisser la pression migratoire en France. D’après les balises d’opinion de l’IFOP, 40 % des électeurs écologistes déclarent que l’accueil d’immigrés supplémentaires n’est pas souhaitable.

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Pourquoi les appareils des partis de gauche restent-ils de hauts lieux de l’immigrationnisme béat, si leurs électeurs ont évolué ?

Les formations de la gauche française sont prisonnières de leur sociologie militante. Voyez ce qui est arrivé à Manuel Valls ou à François Ruffin, qui disent des choses très vraies sur l’immigration : leurs camarades les ont répudiés. Rappelez-vous aussi François Bayrou, qui a failli perdre le soutien du PS quand il a parlé de « submersion migratoire ». Deux jours après, un sondage Elabe relevait que 43 % des électeurs socialistes partageaient ce constat.

Autant dire que la submersion risque de continuer, non ?

Il est probable que la pression va s’accentuer. La seule région du monde qui restera dans les prochaines décennies au-dessus du seuil de renouvellement des générations se trouve être l’Afrique subsaharienne. En Tunisie ou au Maroc, l’indice de fécondité est déjà passé sous les deux enfants par femme. Tel n’est pas le cas du Tchad, de la Somalie, de la République démocratique du Congo, de la République centrafricaine, du Niger ou du Mali, les six pays où l’indice de fécondité est le plus élevé au monde (avec six enfants par femme en moyenne), dont cinq sont francophones. Notre pays accueillant la diaspora africaine la plus nombreuse d’Europe, nous allons être concernés au premier chef. Reste à connaître notre réponse politique.

On peut objecter qu’ « il n’est de richesses que d’hommes », pour citer Jean Bodin.

Je préfère citer pour ma part l’universitaire américain Garett Jones, dont les travaux montrent que les immigrés importent les habitudes économiques de leurs pays d’origine, souvent au détriment de la croissance du pays d’accueil. Or beaucoup d’États africains ont un indice de développement humain catastrophique, notamment en termes d’éducation, de santé et de corruption. S’ils sont peut-être les réservoirs démographiques et électoraux de la « Nouvelle France », ils ne sont pas forcément  une chance pour la France.

Nicolas Pouvreau-Monti, Immigration, mythes et réalités, Fayard, 2026, 288 pages.

Immigration, mythes et réalités

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34 000 euros d’amende pour avoir tenté de sauver Marie-Thérèse

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Image d'illustration.

Une femme de 62 ans, une Alsacienne, donc probablement une dure à cuire,  défend sa poule à coups de bâton contre un prédateur. Le tribunal correctionnel de Strasbourg l’a condamnée à trois mois de prison avec sursis et à la bagatelle de 34 000 euros d’amendes et dommages versés à une meute de huit associations.


Huit associations, oui. On n’en finit plus de compter les officines des Khmers verts ! Le crime de notre sexagénaire ? Avoir tué un lynx. Lequel lynx s’était introduit dans un poulailler. La délinquante a cru avoir affaire à un chat, ce qui est parfaitement crédible au vu de la taille de l’animal, un juvénile (4,2 kg)[1]. Tout le monde n’a pas un doctorat en zoologie. Mais l’erreur d’appréciation taxinomique peut désormais vous valoir un casier judiciaire.

La longue mémoire des éleveurs

L’homme a cessé de reposer sur les aléas de la chasse pour sécuriser son alimentation au tournant du Néolithique. Il a domestiqué des animaux pour sécuriser son alimentation :  poule, brebis, chèvre ou vache. Ce capital vivant est fragile. Depuis la nuit des temps, le paysan y est attaché comme à sa propre chair.

Dès cette époque, il a fallu protéger ce capital contre les prédateurs. Les haies, les enclos, les chiens de garde, les veilles nocturnes sont autant de témoignages d’une guerre sans fin livrée aux fouines, aux renards, aux loups, aux ours ou aux aigles.

La fermière sait parfaitement ce que c’est que de trouver au petit matin ses volailles saignées jusqu’à la dernière par une fouine qui tue pour le plaisir, bien au-delà de sa faim. Toute personne ayant élevé des pondeuses connaît ce spectacle navrant : les bêtes gisent, le cou ouvert, le sang sur la paille. La fouine ne mange pas, elle massacre. Et l’éleveur ramasse et recommence.

A lire aussi: Affaire El Feki/Bergeaud-Blackler: quand l’université est saisie par le prétoire

Cette femme n’a fait que son devoir millénaire. La propagande associative s’est évertuée à présenter le lynx comme une victime sauvagement massacrée. La fermière n’est pas venue avec un fusil et une intention de tuer. Alertée par le bruit de ses poules en détresse, elle a accouru, puis cherché à séparer à la main les deux protagonistes. N’y parvenant pas, elle s’est emparée d’un bâton qui traînait et a frappé l’attaquant. Y avait-il intention de donner la mort? L’histoire ne le dit pas.

Son avocate a plaidé « un moment de panique » bien compréhensible. La cour, dans sa mansuétude républicaine, a tout de même infligé 34 000 euros à cette sexagénaire alsacienne. C’est facile, dans un prétoire strasbourgeois confortablement chauffé. Le procureur, qui serait probablement incapable de reconnaître une grenouille d’un crapaud avait requis une peine encore plus sévère.

Évidemment, nulle personne sensée ne peut justifier le massacre délibéré d’animaux protégés. Il paraît normal que les braconniers professionnels, les trafiquants de fourrures ou de trophées, animés d’intentions purement mercantiles soient lourdement sanctionnés. Mais mettre sur le même plan le trafiquant qui abat un lynx pour sa fourrure et une éleveuse qui frappe à coups de bâton une bête qui dévaste son poulailler, c’est à la fois une absurdité juridique, et une déclaration de guerre idéologique aux habitants des campagnes.

Ceux qui font les lois et ceux qui les appliquent ignorent tout de la nature

En Italie, au printemps 2023, une ourse réintroduite par des programmes de conservation a attaqué Andrea Papi, un jogger de 26 ans qui courait dans les bois. Il a été tué.

Les associations de défense des animaux ont aussitôt manifesté pour empêcher l’abattage de la coupable. Le président de Région avait ordonné sa mise à mort ; les tribunaux, saisis par les protecteurs de la bête, ont suspendu l’exécution. L’ourse vit aujourd’hui dans un enclos d’un hectare en Forêt-Noire, spécialement construit à plus d’un million d’euros. Un jeune homme est mort. L’ourse jouit d’une retraite dorée.

Plus récemment, en Grèce, une bergère gardant son troupeau a été attaquée par un loup solitaire. Elle a tenu dix minutes, frappant l’animal du mieux qu’elle pouvait, avant de le mettre en fuite. Et en septembre 2025, une fillette de cinq ans s’est fait agripper à la taille par un loup sur une plage de Chalcidique. Un passant a dû lui lancer des pierres pour le chasser. On attend avec impatience que la bergère se fasse condamner. Elle aurait dû se laisser dévorer. Le lapideur de loup n’a pas été inquiété non plus. Il court toujours, profitant d’un laxisme judiciaire qu’étrangement les associations ne dénoncent pas.

Les lois sont écrites par ceux qui ne sarclent pas

Les textes protégeant le lynx, l’ours et le loup ont été conçus, portés, défendus et appliqués par des gens qui n’ont jamais vu de près un prédateur, sauf au zoo, derrière d’épais barreaux. La totale déconnexion entre les législateurs urbains et la réalité rurale saute aux yeux. Le même phénomène explique la polémique sur les ours et les loups. Des bergers ayant perdu cent brebis en une saison expliquent, avec des arguments précis et documentés, pourquoi la coexistence est devenue impossible. Des fonctionnaires parisiens ou bruxellois leur répondent doctement avec des courbes de biodiversité et brandissent des directives européennes. Ceux qui ont trahi la terre pour s’installer en ville ont souvent tendance à vouloir expier leur propre trahison par une idéalisation compensatoire de la nature.

A lire aussi: Le climat à 1 000 euros la tonne: science ou pifométrie?

La nature, vue depuis le sixième étage du 7e arrondissement, est un paradis de biodiversité qu’il convient de protéger à tout prix. Vue depuis un poulailler en Alsace à six heures du matin, c’est très différent.

Faut-il tout sacrifier à notre mère Gaïa?

Notre technocrate écologiste moyen possède souvent une maison de campagne. Un « pied-à-terre » authentique pour se « ressourcer », avec un jardin laissé « à l’abandon », comme il dit avec légitime fierté. Un jardin sauvage. Un jardin biodiversifié dans lequel évidemment il laisse proliférer les rongeurs. Le type même d’habitat prisé par les reptiles. Si son petit-fils, jouant dans ce jardin idéologiquement cohérent, devait décéder des suites d’une morsure de vipère, soyons-en sûrs : notre technocrate saurait assumer de ses convictions. C’est, au fond, une forme de sacrifice humain à Gaïa. Dont il ne pourrait qu’être heureux. Après tout, la Nature reprend ses droits. C’est infiniment préférable à écraser le reptile d’un coup de talon vengeur, geste brutal, archaïque, antiécologique. D’ailleurs la loi classe tous les reptiles indigènes comme espèce protégée et celui qui l’enfreint risque trois ans ferme et 150 000 euros d’amende[2].

Finalement, notre Alsacienne s’en tire à bon compte. Elle a bénéficié d’une grande mansuétude des magistrats. Et l’association One Voice ne s’y est pas trompée, puisqu’elle a déclaré « Cette décision constitue une reconnaissance de l’atteinte portée à une espèce strictement protégée, même si la condamnation reste faible au regard de sa gravité. »[3] Il est heureux finalement que la peine de mort ait été abolie dans notre pays car, si l’on suit les associations de Khmers verts, il aurait fallu faire appel à l’invention du docteur Guillotin.

Ruiner et déshonorer une sexagénaire est notoirement insuffisant.


[1] Selon le rapport d’autopsie

[2] Article L. 415-3 du code de l’environnement

[3] Déclaration de Muriel Arnal, présidente de One Voice, dans un communiqué publié le 20 mai à l’issue du jugement

La déchirante supplique d’outre-tombe de la petite Lyhanna

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Au cimetière de Fleurance (32), des anonymes viennent rendre un hommage à la petite Lyhanna décédée à 11 ans, le 12 juin 2026 © Jean-Marc Haedrich/SIP

Accaparées par la lutte contre le trafic de drogue, police et justice délaissent peut-être la traque des pédophiles, estime notre contributeur.


Solutions are not the answer. (En v.o.)
Les solutions ne sont pas la réponse. (En v.f.).
― Richard Nixon.

La drogue, c’est comme quand tu close your eyes et que tu traverses la rue.
― Jean Claude Van Damme (le tout en v.o.)


A l’heure actuelle, le monde judiciaire français est secoué par deux affaires.

Il y a d’abord Patrick Bruel, qui se demande, d’une voix cassée, qui a le droit de le faire mettre en examen pour diverses infractions de nature sexuelle : viols, tentatives de, etc.

Pire, il y a la petite Lyhanna, enfant martyre d’un « dysfonctionnement » de la justice. En l’occurrence, le suspect avait pourtant été repéré par un organisme américain relativement à plusieurs dossiers d’allégations sérieuses d’agressions sexuelles et une alerte avait été lancée vers la France. Force est de constater que l’appareil policier n’a pas procédé avec la réactivité nécessaire.

Cette tragédie est emblématique de la lenteur de la justice française en général, qui est devenue un cliché. Par exemple, l’expulsion de locataires indélicats est trop souvent un parcours du combattant pour les propriétaires (à titre comparatif, dans l’État américain de Georgie, le processus complet prend trois semaines). Mais, en l’espèce, l’incurie a sans doute abouti à un homicide : si le système avait fonctionné pour les affaires précédentes où il semblait mêlé, M. Barella eût été mis hors d’état de nuire.

Succinctement, cette sinistre affaire met tout simplement en jeu le manque de moyens de la justice. Un bon indice est le taux de procureurs pour 100 000 habitants : trois pour la France, alors que la moyenne européenne est 11.

(A ce taux brut, il faut signaler aussi les mauvais choix occasionnels du ministère public en matière de priorités. Certains carriéristes magistrats (parquetiers ou instructeurs) ont tendance à diriger leur attention vers les cibles qui présentent d’alléchantes perspectives médiatiques : il est parfois difficile de résister à la tentation de s’acheter un capital politique avec les (trop rares) fonds publics. Est déjà passé à l’histoire l’immortel Fabrice Burgaud, notamment pour la très indulgente sanction que lui ont infligée ses pairs du Conseil supérieur de la magistrature : une réprimande; il y a un ferrailleur, François Mourmand, ayant crevé dans un donjon, qui a dû se retourner dans sa tombe, surtout en l’absence d’enquête sur son propre trépas. Pour autant, on voit quand même mal M. Burgaud renoncer aujourd’hui à sa sinécure à la cour de cassation pour solliciter un quelconque mandat électif.

L’argent est toujours le nerf de la guerre.

Il s’ensuit que l’actualité soulève une question encore plus fondamentale : les priorités du législateur en matière de budget judiciaire. Sans avoir les chiffres pertinents permettant une ventilation fine, on sait qu’une substantielle part de l’enveloppe est consacrée à la lutte contre la drogue.

Le citoyen lambda qui regarde régulièrement le JT de 20h00 voit défiler des récits de règlements de comptes entre trafiquants, de fusillades dans les quartiers difficiles, d’évasions et d’arrestations de caïds, blanchiment d’argent sale, saisies de drogues, etc.. La routine, quoi.

La tragédie de Lyhanna devrait inciter les princes qui nous gouvernent à se poser la question suivante : est-il utile socialement de maintenir une politique répressive alors qu’il s’agit plutôt d’un problème de santé publique?

Le très conservateur et libertaire économiste américain, feu Milton Friedman, répond par la négative, au sujet de la guerre contre la drogue lancée par le président Nixon en 1971. La seule solution qui s’impose est donc la légalisation de toutes les drogues, à encadrer comme le sont deux autres drogues, le tabac (la plus mortelle quantitativement) et l’alcool, ce qui mettra un terme à un gigantesque gaspillage de fonds publics.

Ce qui suit est puisé dans une interview de 1991.

L’idée sous-jacente à la prohibition des drogues est de protéger l’éventuel consommateur contre lui-même. Tel fut le moteur moral qui conduisit à la prohibition de l’alcool aux Etats-Unis et qui se solda par un échec complet : nul ne peut détruire l’hydre aux neuf têtes. D’ailleurs, lors de son abrogation, le légendaire (et surfait) Eliot Ness proposa un toast à la nouvelle ère.

Les drogues font du mal à beaucoup d’autres personnes, mais essentiellement en raison de leur interdiction. Le nombre de victimes innocentes est énorme. Il y a les femmes qui se font voler leur sac à main, qui se font assommer par les toxicos qui essaient d’avoir assez d’argent pour leur prochaine dose. Il y a les gens qui se font tuer dans les affrontements entre réseaux en guerre. Il y a la corruption des forces de l’ordre. Il y a les contribuables innocents qui doivent payer pour toujours plus de prisons et toujours plus de prisonniers et toujours plus de policiers. Et il y a le reste de la population qui n’a pas un minimum de protection de la part des forces de l’ordre parce que les policiers sont trop occupés à essayer de faire l’impossible. D’ailleurs, si vous considérez la guerre contre la drogue d’un point de vue purement économique le rôle de l’État est de protéger le cartel de la drogue, littéralement. En effet, lorsqu’il y a marché libre – par exemple, pour les pommes de terre, le bœuf, tout ce que vous voulez—il y a des milliers d’importateurs et exportateurs. N’importe qui peut devenir entrepreneur. Mais il est très difficile pour le petit entrepreneur de se lancer dans l’importation de la drogue parce que nos efforts de prohibition rendent les coûts d’opération extrêmement élevés. Par conséquent les seules entreprises qui peuvent survivre dans ce domaine sont les gros cartels du genre Medellin qui ont assez de fonds pour se procurer des flottes d’avions et qui peuvent avoir un mode opératoire sophistiqué, etc. En outre, si l’État fait obstacle aux produits étrangers et emprisonne, par exemple, les producteurs de marijuana locaux, il maintient le prix élevé de tous ces produits. Que peux désirer de plus le monopoliste? Il a un État qui rend la vie impossible à tous ses concurrents et qui maintient des prix élevés pour tous ses produits. C’est le paradis absolu. (Note : en l’occurrence, on pourrait plutôt parler de Nirvana).

Friedman explique que la criminalisation des drogues constitue, de la part de l’État, une volonté (vouée à l’échec) d’imposer une morale. Qu’ajoute le moraliste Friedman?

L’enfant qui reçoit une balle perdue dans un quartier difficile est une innocente victime, dans tous les sens du terme. La personne qui décide de consommer des drogues n’est pas une victime. C’est elle qui a choisi d’être une victime. Et je dois dire que j’ai beaucoup moins de compassion pour elle. Je ne pense pas qu’il soit moral d’imposer des coûts sur à autres personnes afin de protéger des gens de leurs propres choix.

Comment Friedman voit-il l’avenir dans une Amérique ayant légalisé la drogue?

Je vois une Amérique qui fermera la moitié des prisons, dont le nombre de prisonniers diminuera de moitié, 10 000 homicides en moins chaque année, des quartiers difficiles où les pauvres auront la chance de vivre sans craindre pour leur vie, des citoyens qui pourraient être respectables sans devenir des criminels afin de se procurer leur dose, et capables d’obtenir des produits non-frelatés. Je vous rappelle que la même chose s’est produite pendant la prohibition de l’alcool. L’histoire se répète. A l’époque, le nombre d’empoisonnements mortels dus au mélange de produits toxiques avec l’alcool clandestin avait augmenté considérablement. De même, avec la prohibition de la drogue, nombreux sont les morts par surdose, victimes de produits frelatés.

On croirait que l’auteur de Capitalisme et liberté évoque la France de Lyhanna de 2026, où il est aussi facile de commander sa came qu’une pizza. Était-il prophète? Pas encore. A la fin des années 1990, il prédisait que les États occidentaux aboliraient la prohibition des drogues dans une vingtaine d’années. Le bon sens ne s’est pas encore concrétisé et les pouvoirs publics croient en l’hallucinant mirage de victoire par la répression alors que la prohibition, c’est le médicament qui tue le patient.

Évidemment, la légalisation des stups ne sera pas une panacée. Tous les membres de l’espèce humaine sont des chasseurs de prime, notamment les magistrats et journalistes, et elle ne réglera pas non plus le problème des magistrats avides de publicité personnelle.

(Cependant, rassurons les entreprises du bâtiment-travaux publics qui paniquent déjà à l’idée de perdre de juteux contrats de nouvelles prisons : on leur confiera à la place la construction d’établissements médicaux, où seront accueillis les toxicos qui ne seront plus des criminels).

Cela dit, les forces de l’ordre disposeront alors d’un arsenal plus conséquent et pourront plus constructivement cibler des fléaux sociaux comme les bourreaux d’enfants (un exemple pris au hasard entre mille) à l’apparence respectable, menant une vie très saine et que l’on ne verrait jamais fréquenter les points de deal afin de s’approvisionner en schnouffe. Leur addiction est d’un autre ordre et ils empruntent d’autres circuits.

Capitalisme et liberté

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Belfast et le Mur de la cécité européenne

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Belfast, 10 juin 2026 © Peter Morrison/AP/SIPA

La ville a été secouée par de violentes protestations populaires après l’agression subie par Stephen Ogilvie. Les élites outre-Manche tentent une nouvelle fois de raisonner le peuple coupable d’avoir vu ce qu’il a vu dans cette dramatique affaire


À Belfast, après la terrible agression de Stephen Ogilvie, qui a perdu un œil et subi des blessures gravissimes lors d’une attaque au couteau attribuée à un ressortissant soudanais, des émeutes et des manifestations ont éclaté pendant plusieurs jours, entraînant affrontements avec la police, incendies et violences urbaines. La famille de la victime elle-même a appelé au calme tandis que la colère continuait de se répandre dans une partie de l’Irlande du Nord.

Crises profondes

De l’autre côté de la mer d’Irlande, l’Angleterre connaît depuis plusieurs années une agitation comparable, quoique différente dans ses formes. Les rassemblements organisés autour de Tommy Robinson attirent des dizaines de milliers de personnes et témoignent de l’existence d’une inquiétude diffuse concernant l’immigration, l’identité nationale et la capacité des institutions à entendre les préoccupations d’une partie des classes populaires. Que certains voient en lui un agitateur raciste, d’autres un héros de la liberté importe finalement moins que ce qu’il révèle : l’existence d’une fracture devenue impossible à dissimuler.

Pendant ce temps, en Allemagne, l’Alternative für Deutschland poursuit sa progression malgré les condamnations morales et les mises en garde répétées de l’ensemble des partis traditionnels. En France enfin, le Rassemblement national s’impose élection après élection comme la principale force d’opposition, au point que le « barrage républicain », longtemps présenté comme une réponse suffisante, apparaît désormais à beaucoup moins comme une solution que comme le symptôme d’une impuissance politique grandissante.

Partout, les mêmes phénomènes surgissent sous des formes différentes : sentiment de dépossession culturelle, défiance envers les institutions, inquiétudes liées aux transformations démographiques, interrogation sur l’intégration de populations venues d’horizons très différents, notamment de pays du Moyen-Orient et d’Afrique où l’islam occupe une place centrale dans la vie sociale et culturelle, impression enfin que certaines questions ne peuvent plus être abordées librement sans entraîner immédiatement une condamnation morale. Partout également, les élites répondent de la même manière : elles dénoncent les conséquences, elles disqualifient les symptômes, elles multiplient les injonctions morales, mais elles semblent incapables de regarder en face ce qui travaille les profondeurs de leurs sociétés.

C’est à partir de cette crise européenne qu’il faut comprendre ce qui se joue aujourd’hui en France. Non comme un phénomène isolé, non comme une singularité nationale, mais comme l’une des expressions les plus visibles d’une fracture qui traverse désormais l’ensemble du continent occidental et dont les secousses, de Belfast à Berlin, de Londres à Paris, dessinent peut-être les premiers contours d’une nouvelle époque.

Il se passe en Europe quelque chose que les catégories ordinaires du commentaire politique ne parviennent plus à saisir. Les mots continuent de circuler avec la même régularité rassurante qu’autrefois : populisme, extrême droite, réaction identitaire, nationalisme, dérive illibérale. Les éditoriaux se succèdent, les experts s’interrogent, les gouvernements promettent de restaurer la confiance démocratique, et pourtant le phénomène qu’ils prétendent décrire continue de progresser avec une obstination qui devrait finir par les intriguer. Car enfin, si les mêmes inquiétudes surgissent simultanément dans des sociétés aussi différentes que l’Angleterre, l’Allemagne, la France, les Pays-Bas ou la Suède, si les mêmes fractures apparaissent à des milliers de kilomètres de distance sous des formes certes différentes mais reconnaissables, si les mêmes catégories populaires expriment partout le sentiment d’être devenues étrangères aux récits que leurs dirigeants produisent en leur nom, alors peut-être faudrait-il admettre que le problème ne réside pas uniquement dans les peuples mais également dans la manière dont les élites regardent — ou refusent de regarder — la réalité qui les entoure.

Belfast, singulier miroir

L’Angleterre offre aujourd’hui l’un des spectacles les plus révélateurs de cette situation. Longtemps, les Britanniques ont cru que leur histoire particulière, leur pragmatisme politique, leur tradition parlementaire et leur rapport presque organique aux libertés publiques les protégeraient des convulsions qui affectaient le continent. Ils observaient les crises européennes avec cette distance légèrement ironique qui fut pendant longtemps l’une des formes de leur génie national. Pourtant, depuis plusieurs années, les tensions se multiplient. Derrière les manifestations, les polémiques récurrentes sur l’immigration, les débats sur l’identité nationale, les mobilisations autour de personnalités controversées comme Tommy Robinson, ce n’est pas seulement une querelle idéologique qui se dessine, mais quelque chose de plus profond : le sentiment croissant, chez une partie de la population, que les transformations majeures de la société se déroulent sans qu’elle puisse réellement les comprendre, les maîtriser ou même les discuter librement.

L’Irlande du Nord, dont les blessures historiques semblaient relever d’une autre époque, apparaît elle aussi comme un miroir singulier de l’Europe contemporaine. Certes, les causes immédiates des tensions qui peuvent s’y manifester diffèrent de celles observées ailleurs, mais l’impression générale demeure comparable : celle d’une société traversée par des interrogations identitaires auxquelles les réponses institutionnelles paraissent de moins en moins adaptées. Comme si les anciennes fractures politiques cédaient progressivement la place à des fractures plus diffuses, plus difficiles à nommer, touchant à la culture, à l’appartenance, à la mémoire et à la continuité historique.

L’Allemagne, quant à elle, représente sans doute le cas le plus fascinant. Pendant des décennies, elle a incarné pour beaucoup l’avenir de l’Europe : prospérité économique, stabilité institutionnelle, dépassement des nationalismes anciens, ouverture maîtrisée sur le monde. Or voici qu’au cœur même de ce modèle s’installe une contestation durable, portée notamment par l’AfD, dont la progression continue devrait conduire à davantage d’interrogations qu’à des condamnations rituelles. Car le phénomène essentiel n’est pas l’existence d’un parti contestataire ; les démocraties ont toujours connu de tels mouvements. Le phénomène essentiel réside dans l’incapacité croissante des formations traditionnelles à comprendre pourquoi des millions de citoyens persistent à soutenir des forces que l’ensemble de l’appareil médiatique, culturel et politique leur présente comme dangereuses.

La France appartient pleinement à ce paysage européen de la défiance. Elle n’en constitue ni l’origine ni l’exception. Elle en est peut-être la forme la plus dramatique parce qu’elle fut longtemps le pays où le politique occupait une place presque sacrée. Ailleurs, la nation pouvait être un héritage ; en France, elle était également un projet. Ailleurs, l’État était une administration ; en France, il était une incarnation. Ailleurs, la politique consistait à gérer les affaires communes ; en France, elle prétendait écrire l’Histoire. Or c’est précisément cette ambition qui semble aujourd’hui épuisée.

Il faudrait entreprendre un jour la chronique de cette France qui continue de marcher parmi les vivants avec la majesté un peu triste des civilisations fatiguées, comme ces aristocrates ruinés qui conservent les gestes de leur grandeur longtemps après avoir perdu les moyens de l’entretenir. Les administrations fonctionnent encore. Les ministères produisent leurs circulaires. Les médias commentent chaque événement avec une ardeur intacte. Les élections continuent d’organiser la vie publique. Pourtant, derrière cette activité incessante se développe l’impression étrange que quelque chose d’essentiel s’est retiré du cœur même du pays.

La France n’est pas morte. Les nations meurent rarement d’un seul coup. Elles s’effacent lentement, par épuisement intérieur, par perte de confiance en elles-mêmes, par incapacité à transmettre ce qui les a constituées. Elles continuent longtemps d’habiter leurs institutions alors même qu’elles cessent progressivement d’habiter leur propre récit.

Etrange diagnostic

Ce qui frappe aujourd’hui n’est pas seulement l’affaiblissement de l’autorité politique mais la transformation du politique lui-même. La droite, la gauche et le centre semblent souvent se distinguer davantage par leur vocabulaire que par leur vision du monde. Tous promettent le changement. Tous administrent la continuité. Tous dénoncent la défiance populaire. Tous contribuent à la nourrir.

La grande mutation de notre époque réside peut-être dans le remplacement progressif du politique par la morale. Là où les générations précédentes débattaient d’intérêts contradictoires, de stratégies nationales ou de choix collectifs, nous assistons de plus en plus souvent à des affrontements entre le Bien et le Mal. Les désaccords ne sont plus discutés ; ils sont psychologisés ou moralement qualifiés. Les opposants ne sont plus réfutés ; ils sont suspectés. Les inquiétudes ne sont plus examinées ; elles sont diagnostiquées.

Cette évolution explique en partie l’impossibilité croissante d’aborder sereinement certaines questions pourtant centrales. La question migratoire en constitue l’exemple le plus frappant. Il ne s’agit pas du seul problème auquel l’Europe est confrontée. Les difficultés économiques, la désindustrialisation, la crise démographique, l’affaiblissement des systèmes éducatifs ou la fragmentation culturelle jouent également un rôle majeur. Mais l’immigration concentre plusieurs interrogations fondamentales à la fois : celle des frontières, celle de la souveraineté, celle de l’intégration, celle de la transmission culturelle et, plus profondément encore, celle de la définition même de la communauté politique.

Pendant longtemps, les élites européennes ont cru que la prospérité économique suffirait à résoudre ces questions. Elles ont pensé que l’appartenance nationale finirait naturellement par céder la place à une citoyenneté plus abstraite, plus fluide, plus universelle. Elles ont imaginé que les différences culturelles se dissoudraient progressivement dans le marché, dans la consommation et dans les droits individuels. Or les sociétés humaines ne fonctionnent pas ainsi.

Une nation n’est pas seulement une économie. Elle est aussi une mémoire, une langue, un ensemble de références implicites, une manière particulière de raconter le passé et d’imaginer l’avenir. Elle repose sur un capital symbolique accumulé au fil des générations et dont la fragilité apparaît précisément lorsqu’on cesse de le considérer comme nécessaire.

Une partie importante de l’immigration contemporaine provient de sociétés marquées par des traditions religieuses, culturelles et historiques différentes de celles qui ont façonné l’Europe occidentale. Constater cette réalité c’est reconnaître qu’une assimilation réussie exige davantage qu’une insertion économique. Elle suppose l’existence d’un cadre commun suffisamment solide pour accueillir des trajectoires diverses sans se dissoudre lui-même.

C’est précisément ce cadre qui semble aujourd’hui vaciller.

Les classes populaires perçoivent souvent cette fragilité avant les autres parce qu’elles vivent les transformations de manière immédiate. Elles les rencontrent dans les écoles, dans les transports, dans les services publics, dans les quartiers où se redessinent progressivement les équilibres démographiques et culturels. Elles constatent des changements dont elles ne possèdent pas toujours les outils intellectuels pour analyser les causes, mais dont elles éprouvent directement les conséquences.

Le problème est qu’entre cette expérience vécue et le discours officiel s’est progressivement creusé un fossé. Une partie croissante des citoyens a le sentiment que ce qu’elle observe n’est pas ce qu’on lui décrit, que ce qu’elle vit n’est pas ce qu’on lui explique, et que les mots disponibles pour raconter son expérience lui sont constamment retirés. C’est ici que commence véritablement la crise démocratique. Car une démocratie ne repose pas seulement sur des institutions. Elle repose également sur la confiance. Elle suppose que les gouvernés puissent reconnaître dans les paroles de leurs gouvernants une description à peu près fidèle du monde qu’ils habitent. Lorsque cette correspondance disparaît, les mécanismes institutionnels continuent certes de fonctionner, mais ils se vident progressivement de leur substance.

Le succès des mouvements qualifiés de populistes ne peut être compris indépendamment de cette fracture. Qu’il s’agisse du Rassemblement national en France, de l’AfD en Allemagne ou d’autres formations comparables ailleurs, leur progression traduit moins une adhésion unanime à un programme qu’un sentiment partagé : celui que certaines réalités ne trouvent plus leur place dans le débat public traditionnel.

Cette situation produit un paradoxe remarquable. Plus les élites dénoncent certaines inquiétudes, plus elles contribuent à leur enracinement. Plus elles cherchent à fermer certains débats, plus elles renforcent ceux qui prétendent les rouvrir. Plus elles invoquent la morale, plus elles affaiblissent leur autorité politique.

Le fameux « barrage » en constitue peut-être l’illustration la plus parfaite. À force de demander aux citoyens de voter contre quelque chose plutôt que pour quelqu’un, à force de transformer chaque élection en référendum moral sur les intentions supposées des électeurs, les classes dirigeantes ont fini par créer le sentiment que la démocratie elle-même fonctionnait sous condition.

Or les peuples supportent difficilement d’être continuellement soupçonnés. Ils acceptent la contradiction. Ils acceptent parfois l’échec. Ils acceptent même des sacrifices considérables lorsqu’ils leur semblent justifiés. Mais ils supportent mal qu’on leur explique sans cesse qu’ils ne comprennent pas leur propre existence.

À cette crise politique s’ajoute une question plus profonde encore, que l’on pourrait appeler le symptôme juif. L’histoire européenne enseigne qu’il existe souvent un lien étroit entre la santé morale d’une société et la place qu’elle accorde à ses Juifs. Non parce que ceux-ci constitueraient une catégorie à part, mais parce qu’ils représentent souvent un remarquable indicateur des tensions souterraines qui traversent une nation.

Lorsqu’une partie d’entre eux commence à douter de son avenir, lorsqu’elle envisage le départ, lorsqu’elle ne se sent plus pleinement protégée par le pacte civique, c’est rarement un phénomène isolé. Cela révèle généralement quelque chose de plus vaste concernant la capacité d’une société à préserver les conditions mêmes de sa coexistence.

La France, comme d’autres pays européens, a connu cette inquiétude. Il serait imprudent d’en sous-estimer la portée.

Car la question qui se pose aujourd’hui dépasse largement les enjeux électoraux du moment. Ce qui est en jeu n’est pas seulement l’avenir d’un gouvernement ou d’un parti. C’est la capacité de l’Europe à retrouver un langage commun lui permettant de penser son propre avenir sans sombrer ni dans l’autocélébration naïve ni dans l’autodénigrement permanent.

Le véritable mur de la cécité n’est pas construit par l’ignorance. Il est construit par la peur. La peur de regarder certaines réalités dans toute leur complexité. La peur de distinguer entre description et approbation. La peur d’admettre que des inquiétudes peuvent être légitimes sans que toutes les réponses proposées le soient. La peur, enfin, de reconnaître que les peuples perçoivent parfois avant leurs dirigeants les transformations qui affectent leur propre monde.

Mais le réel possède une qualité particulière : il finit toujours par revenir.

Il revient dans les urnes, dans les manifestations, dans les fractures sociales, dans les débats que l’on croyait clos, dans les silences mêmes de ceux qui ont cessé de croire aux discours officiels. On peut différer longtemps la confrontation avec lui. On ne peut jamais l’abolir.

Et peut-être est-ce cela qui inquiète aujourd’hui tant de responsables européens : moins la progression de tel ou tel mouvement politique que la possibilité de voir s’effondrer, sous la pression des faits, l’ensemble du récit à travers lequel ils interprétaient depuis des décennies les transformations du continent.

Car lorsqu’un peuple cesse de reconnaître son expérience dans les paroles de ceux qui le gouvernent, lorsqu’une nation doute de sa propre continuité, lorsqu’une civilisation hésite à transmettre ce qui l’a constituée, alors commence une période de turbulence dont nul ne peut prévoir l’issue. Ce n’est pas nécessairement la catastrophe. Ce n’est pas nécessairement la renaissance. C’est simplement le retour de l’Histoire, cette vieille puissance que l’Europe croyait parfois avoir congédiée et qui, une fois encore, frappe à sa porte.