Des jeunes filles en slip et soutien gorge chahutent en attendant leur tour à la visite médicale dans le couloir d’un lycée. Elles se ressemblent toutes : 16-17 ans, cheveux longs, jolies silhouettes, avec chacune ce ventre plat tout neuf qu’aucune grossesse n’a encore abîmé. De grossesse, il va pourtant en être question très vite quand Camille, l’une des élèves, balance à la doctoresse avant de partir : « Je crois que je suis enceinte ». A partir de là, une véritable épidémie de grossesses va s’abattre sur le lycée, 14 adolescentes en tout. Cette histoire a vraiment eu lieu à Gloucester, aux USA, en 2008 et les sœurs Delphine et Muriel Coulin en ont fait leur premier film, 17 filles. Parler de filles, de lycée et de sexe au cinéma est un exercice périlleux. Difficile d’éviter les pièges du psychologique, du social, du mièvre ou du vulgaire. Ici, les réalisatrices les contournent tous.

Grâce au choix de Lorient, d’abord, leur ville d’origine, où se déroule l’histoire. Lorient, détruite par la guerre et dont on a cru, une fois reconstruite en barres dans les années 50, qu’elle allait créer de l’avenir. Aujourd’hui, Les jeunes filles s’y ennuient et n’imaginent pas de futur. On les voit affalées sur leur lit dans leur chambre d’enfant, déjà trop adultes, mais pas complètement ou dans un square désert, quand elles traînent sur un tourniquet d’enfants. « Et si on allait en centre ville ? – Mais on y est en centre ville ! » Tout est dit. Pour jouer, il y a l’océan, bordé de hautes dunes où l’on se cache de la prof de gym qui oblige à un jogging stupide.

Sur la plage, on allume des feux de camp le soir avec les garçons. On enflamme le ballon, c’est dangereux et plus marrant. Et il y a les bains de mer rapides parce qu’on tremble de froid.
Mais les vagues d’ennui et de solitude reviennent vite, dans des familles ni pires ni meilleures que d’autres. Dans ces familles, on ne compense pas les manques à coup de leçons de violon ou d’équitation. On est dans la middle class, comme ils l’appellent de l’autre coté de l’océan. Entre bistrotiers ou infirmières, on ne roule pas sur l’or mais ce n’est pas la misère. Sauf que les filles ne veulent pas de cette vie pour plus tard et elles ont bien envie de se rebeller, mais comment ?

Alors, après l’annonce de la grossesse accidentelle de Camille, c’est parti. Elles vont pouvoir donner une forme à leur révolte : des ventres ronds. Des bébés. Pour les aimer et les éduquer autrement. Et ensemble. Pas chacune dans son coin. Inventer d’autres formes de solidarité et d’entraide. Elles vont se les faire faire par n’importe qui, peu importe. Pendant les fêtes dans les dunes, ce sera facile…
Elles signent un pacte de solidarité totale. Toutes pour une, une pour toutes. Avec des fous rires de gamines, voilà les petites mousquetaires qui caressent bientôt leur gros ventre.
Pourquoi une adolescente veut un bébé ? Pour se recréer en mieux ? Parce que le monde l’effraie par sa cruauté ? Parce que rien ne dure et « qu’au moins elle sera sûre d’être aimée par quelqu’un pour toujours » comme l’explique l’une d’entre elles.

Le tour de force des réalisatrices est de ne donner qu’un point de vue, celui des 17 filles. On ne sait rien des autres élèves du lycée, leur avis n’a aucune importance. Bien sûr, on entend l’incompréhension, la protestation et l’affolement des adultes, éducateurs et parents à propos de ces grossesses folles, mais en vitesse, comme si c’était trop tard. Quant aux garçons géniteurs, leur absence accroît le trouble et l’intensité du film. Les filles se fichent des garçons, elles ne cherchent pas leur amour, n’y croient pas, ils ne les intéressent que pour les engrosser. C’est une affaire entre elles, point.

Cadrage serré, peaux des ventres tendus filmées à la loupe, nous sommes dans l’intime et tendus nous aussi, car on pressent que rien ne va se passer comme prévu. Une inquiétude soulignée par la protection inattendue de son frère envers Camille, un soldat revenu d’Afghanistan. Vidé. Il regrette son choix « d’aller tuer des gens qui ne nous ont rien fait ». Il a appris que la vie ne tient qu’à un fil. Son espoir, son salut semblent dépendre à présent du ventre plein de sa sœur.

17 filles est un film étrange, comme l’est un conte. On y croit, même si ça paraît peu plausible, par la force de son point de vue linéaire. Parce qu’il n’y a pas de fausses notes. Jusqu’à la BO rock qui donne envie de danser avec ces gamines, grâce à des comédiennes formidables, surtout la frêle Yara Pilartz, adorable tanagra symbolisant la fragilité de ces filles obstinées.

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Maya Nahum
est auteur.
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