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Woody, Amiel et autres grands pervers…

1. Une conversation avec Robert Greenberg

J’ai rencontré l’autre soir, dans un cinéma de Saint-Germain-des-Prés, Robert Greenberg. Revêche, maussade, toujours sur la défensive, il affronte le cap de la quarantaine en écrivant des lettres de protestation à American Airlines, à Starbucks ou à des compagnies de taxis pour chiens.

Greenberg hésite à prendre le premier avion pour les antipodes avec deux délicieuses nymphettes qui l’ont mis au défi de le suivre. J’ai déjà tenté l’expérience : je m’étais envolé impromptu pour le Japon. Je lui ai raconté comment mon séjour avait tourné à la catastrophe, et cela lui a remonté le moral : entre grincheux, on se comprend. Enfin, on pourrait se comprendre. Mais je ne crois pas que je supporterais plus de deux jours : trop hypocondriaque, trop centré sur lui-même, trop woody-allénien − mais deux crans en-dessous. Modérément pervers, tendance parano.

Je me demande parfois s’il ne m’a pas dérobé mon code génétique. Je n’aimerais pas me retrouver dans sa peau avec, à mes côtés, une blonde fadasse comme épouse. Il m’incite pour éviter le pire − pas la blonde fadasse, mais la déprime − à tenir mes carnets. Les carnets d’un pervers.[access capability=”lire_inedits”] Venant de Greenberg, le conseil est bon à prendre. C’est toujours moins con que d’écrire à Starbucks, American Airlines ou au maire de New York.

Je veux savoir s’il trouve Woody Allen pervers. Il me répond : comment ne pas l’être quand on a fui une mère juive omnipotente pour séduire de jolies goys brunes et blondes avant de se tourner vers une Mona Lisa asiatique ? Son histoire avec Soon-Yi, c’est un sacré exemple de détournement de la fonction paternelle. « Je comprends la fureur de Mia Farrow », ajoute-t-il. Dieu merci pour lui, la notoriété protège. Célèbre, tu peux te permettre toutes les perversions : Noé s’exhibe, Lot engrosse ses filles, le pharaon épouse sa sœur, Néron sodomise les petits garçons… C’est sans doute la raison la plus valable pour atteindre la gloire.

Je lui fais observer que, dans le cas de Woody Allen, il y a une certaine ironie à fuir ses racines juives pour se retrouver in fine accusé d’inceste. C’est un parcours qui m’est étrangement familier.

Greenberg trouve que je ressemble de manière saisissante au vieux misanthrope de Whatever works, l’intarissable grincheux Boris Yallkinoff interprété par Larry David. Il me dit que Boris Yallkinoff n’a rien d’autre à nous offrir qu’un déluge d’acrimonie infantile et de mépris grinçant. J’ai bien peur que ce ne soit aussi mon cas.

Rien de tel pour nous remettre d’aplomb qu’un mot d’esprit de Woody Allen. Ce soir, ce sera : « La différence entre le sexe et la mort, c’est que vous pouvez mourir tout seul sans que quelqu’un se moque de vous. »

Le film Greenberg, de Noah Baumbach, avec Ben Stiller dans le rôle de Robert Greenberg, est accessible en DVD.

2. Henri-Frédéric Amiel, l’argent et les nymphettes

Dans le monde entier, on aime l’argent. En Suisse, on le respecte. Amiel, qui jouissait pourtant d’une fortune considérable et d’un poste de professeur à la faculté de Genève, a laissé, à côté des 18000 pages de son journal intime, un cahier d’écolier dans lequel il recense les innombrables ( plus d’une centaine…) candidates au mariage qui se présentent à lui. Il les récusera toutes en pesant pour chacune d’elles le pour et le contre, y compris d’un point de vue financier.

Maître incomparable dans l’art de tergiverser, il se révèle aussi un notaire de l’amour pointilleux à l’extrême. Qu’il élimine telle jeune femme parce qu’elle n’a pas d’orthographe ou telle autre parce que sa dentition laisse à désirer, cela prête à sourire. Qu’il redoute des dangers pour sa santé si elle est trop jeune ou du dégoût si elle ne l’est pas ne surprend guère. Mais qu’il établisse une comptabilité scrupuleuse sur ce que lui coûterait ou lui rapporterait chaque épouse laisse perplexe, à moins qu’on estime, comme son commentateur Léon Bopp, qu’une telle franchise écrite, résolue à braver jusqu’au ridicule, mérite notre indulgence. Il ne serait pas sans intérêt, ajoute-t-il, de connaître le même livre de comptes d’autres écrivains passés ou présents.

« On finit toujours par mourir », répète inlassablement Amiel. Oui, certes, mais on aurait tort de commencer par là, peut-on lui rétorquer. Je me demande si le problème ne réside pas ailleurs : tant de précautions face au mariage ne signifierait-il pas qu’Amiel, sans toujours se l’avouer, n’est pas vraiment attiré par les femmes, ni par l’acte sexuel ? Il l’est beaucoup plus par la proximité et l’affection qu’il attend des petites filles. L’épisode avec Philine se révélera calamiteux, celui avec Loulou enchanteur. Philine est une veuve de 40 ans. Loulou une adolescente à peine pubère. Ceci explique cela.

Couvrir de baisers une fillette de la tête aux pieds charme le professeur Amiel plus que tout, alors que son jugement sur les femmes est d’un cynisme de bon aloi : il n’y en a qu’une sur vingt qui soit désirable, et encore cela ne dure que peu de temps. Amiel, digne précurseur de Humbert Humbert, la thèse se défend. La perversité recrute ses émules même dans le vivier des professeurs suisses. C’est dire combien elle est répandue.

Alice de Lewis Carroll, bien sûr, Loulou d’Amiel, Albertine de Proust, Lolita de Nabokov, Naomi de Tanizaki, sans oublier le précurseur Jean-Paul Richter, le grand romantique allemand, qui n’eut que deux passions : l’écriture et les jeunes filles. L’une d’elles, et c’est un grand classique, se suicida pour lui. On raconte qu’il fut jusqu’à sa mort entouré de l’attention idolâtre de jeunes filles qu’il sut attirer à lui avec une magie particulière, bien qu’il eût été certes un grand amoureux, mais certainement pas un bon amant. Amiel de même.

À découvrir : Délibérations sur les femmes, par Henri-Frédéric Amiel. Éd. Stock.

3. Comment j’ai connu Alain Caillol

L’histoire peut sembler étrange, mais elle est vraie. C’est grâce à Henri-Frédéric Amiel, l’austère diariste genevois, que j’ai connu Alain Caillol, qui fut le lieutenant de Mesrine et l’un des hommes les plus surveillés par la police française. Alain Caillol, célèbre pour avoir organisé le rapt du baron Empain et de nombreux braquages, m’a écrit un jour pour me demander si je trouvais judicieuse sa comparaison entre l’article de Freud, Deuil et Mélancolie et le journal d’Amiel. Elle l’était, bien sûr. Et j’étais surpris, jaloux presque de ne pas y avoir pensé, moi qui avait alors la réputation d’être un fin connaisseur d’Amiel comme de Freud.

La lettre datait du 29 août 1984 et m’était adressée de la Maison Centrale de Saint-Maur. J’étais intrigué : comment pouvaient coexister dans le même individu un gangster prêt à sacrifier la vie d’un de ses otages et un intellectuel d’une curiosité et d’une sensibilité exceptionnelles ? Je voulus en savoir plus. Ainsi débuta notre correspondance, puis notre amitié lorsque, après avoir purgé une dernière peine de prison, il me rejoignit dans un petit restaurant japonais de la rue des Ciseaux.

Je ne reviendrai pas dans cette chronique sur l’enlèvement du baron Empain. Caillol l’a admirablement raconté dans un livre, Lumière, où chaque détail de cette opération légendaire est minutieusement divulgué avec un sens du suspense digne des meilleurs polars américains. Le baron Empain, qui ne perdit dans l’affaire, outre sa famille, qu’un doigt et échappa de justesse à la mort, y est décrit comme un homme d’une élégance et d’un courage peu communs. Quand on lui coupe un doigt dans son sommeil avec un massicot, il ne bronche pas. Pas une plainte, pas un cri, pas une crise de nerfs. « C’était comme si j’avais renversé un peu de café sur sa chemise », me dit Caillol, qui le reverra bien des années plus tard dans son hôtel particulier de l’avenue Foch.

Quant aux années passées derrière les barreaux, Alain Caillol les trouve justifiées et ne les regrette pas. C’est l’un des points communs entre le baron Empain et Caillol : ils ignorent le ressentiment. Les choses arrivent, un point c’est tout. Inutile d’en faire toute une histoire. C’est dire combien je me sens proche d’eux. « En prison, me dit Caillol, j’ai vécu mille vies dans les livres et j’y ai partagé la vraie condition des hommes. » Il ajoute : « Je n’ai aucun espoir, aucune illusion, je regarde les riches et les pauvres avec le même détachement. Je ne crois pas en Dieu et je n’ai pas peur de mourir… »
Quant à Amiel, il me l’avait déjà écrit, mais il me le répète : « Cet homme-là m’a aidé comme un frère. Au moment où tout se brouillait, c’est grâce à lui que j’ai conservé une conscience de moi assez claire. J’ai partagé sa solitude et peut-être a-t-il partagé la mienne, je ne sais pas. Mais après l’avoir lu et relu, je l’ai considéré comme mon ami, mon cher ami, et chaque jour j’ouvrais ses cahiers comme lui devait ouvrir les siens, avec ce sentiment d’un inéluctable échec auquel ni lui, ni moi ne parviendrions jamais à nous soustraire. »[/access]

À lire : Lumière, d’Alain Caillol, éd. du Cherche-Midi.

Mars 2012 . N°45

Article extrait du Magazine Causeur


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