Lorsqu’un diplomate se met à brailler, on peut être à peu près sûr que ses paroles ont peu de chances (ou de risques) d’être suivies d’actes à la mesure de son agressivité rhétorique. Cela se vérifie une fois de plus dans la crise syrienne, où les imprécations récentes de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, contre Bachar Al-Assad (« Il ne mérite pas d’être sur terre! », « Son régime doit être abattu ! « ) ne sont aucunement le prélude à l’assaut final contre le potentat de Damas. Ce dernier, à la différence de Mouammar Kadhafi, bénéficie d’un bonus géopolitique habilement mis en place par son père, qui a fait de la Syrie le seul point d’appui de la Russie dans une région d’où l’Occident avait voulu l’expulser, et la tête de pont de l’Iran dans son affrontement avec Israël. L’ébranlement de son régime par la révolte des exclus de la dictature des Alaouites et de leurs affidés des diverses minorités non sunnites de Syrie survient à un moment où le « wilsonisme botté », l’intervention armée des grandes démocraties pour chasser les dictateurs sanguinaires, lèche les plaies qui lui ont été infligées en Irak et en Afghanistan.

La « fenêtre de tir » libyenne, dont avaient bénéficié Nicolas Sarkozy et David Cameron pour éliminer Kadhafi n’est pas prête de se rouvrir : on ne roule pas deux fois les Russes et les Chinois dans la même farine, et la perspective d’un embrasement régional est un épouvantail pour les Etats-Unis et l’Europe, qui ne craignent rien tant qu’une flambée des prix du pétrole dans un contexte économique déjà profondément dégradé. Le coup de gueule de Laurent Fabius ne peut être mis sur le compte d’une vive émotion éprouvée lors de sa visite d’un camp de réfugiés syriens en Jordanie : ce n’est pas le genre du bonhomme, bien connu pour faire un usage maîtrisé et calculateur de son verbe. Comme ces éléments de langage n’ont pas été repris, ni à Washington, ni par ses collègues des pays de l’UE, beaucoup moins véhéments dans leur condamnation d’Assad, on est bien forcé d’en conclure qu’il s’agit de propos à usage intérieur français, destinés à rabattre le caquet d’une droite instruisant à ce propos un procès en couillemollitude contre François Hollande.

Ces péripéties ne doivent pas nous empêcher de nous faire quelque souci pour les semaines et les mois à venir, car au nœud gordien européen, vient s’ajouter l’escalade moyen-orientale : un Bachar Al-Assad prêt à tout pour sauver le pouvoir de son clan et des mollahs iraniens ne craignant pas d’entraîner leur pays dans un affrontement dévastateur avec Israël. Ce qui est d’ores et déjà certain, c’est qu’en Irak comme en Syrie, on a engrangé des griefs générateurs de vendettas communautaires pour au moins trois générations, dans le premier cas à la suite d’une intervention militaire étrangère, et dans le second non. A ce propos, on peut se demander si la deuxième guerre d’Irak n’a fait, au bout du compte, qu’anticiper une évolution qui aurait amené les Chiites et les Kurdes irakiens à se soulever contre la dictature baathiste et sunnite de Saddam Hussein… Pour imaginer la suite des événements, on peut se référer au précédent libanais, où les affrontements intercommunautaires se sont déchaînés pendant quinze ans entre 1975 et 1989. Deux attentats sanglants contre les troupes américaines et françaises dépêchées par l’ONU pour s’interposer entre les factions libanaises armées avaient entraîné leur départ en catastrophe. Pour autant que ces guerres civiles ne mettent pas en danger l’approvisionnement en pétrole des pays développés et émergents, il n’y aura pas d’intervention internationale pour mettre un terme aux massacres qu’elles provoquent : les opinions publiques des démocraties occidentales n’acceptent plus que leurs soldats, même hautement professionnalisés, perdent la vie dans ces contrées maudites.
Cette attitude en retrait, si elle provoque la colère des paladins des droits de l’homme, est largement approuvée dans des pays qui ne se sentent pas directement menacés par l’instabilité moyen-orientale, où la préoccupation majeure est de surmonter la crise économique la plus grave depuis les années trente du siècle dernier. Imagine-t-on l’Allemagne allant au clash avec la Russie pour les beaux yeux des insurgés syriens ? Ou Barack Obama, s’il est réélu, projetant ses forces en Syrie après les avoir retirées d’Irak ?

Il existe pourtant un pays dont les gouvernants et l’opinion publique ne se satisfont pas du statut de spectateur de la scène sanglante du Moyen-Orient. Il s’appelle Israël et n’a qu’une seule obsession : empêcher par tous les moyens le régime iranien de se doter de l’arme nucléaire. Durant tout l’été, des rumeurs alarmistes, alimentées par des fuites en provenance du cœur de l’establishment politique et militaire israélien, et des exercices spectaculaires de défense passive semblaient indiquer que le compte à rebours pour des frappes aériennes contre les installations nucléaires iraniennes avait été déclenché. L’expérience enseigne que c’est plutôt le silence des officiels israéliens qui prélude aux actions décisives, comme dans le cas du bombardement d’Osirak en 1981, ou de la destruction du site nucléaire syrien en 2007. Les Etats-Unis et Israël disposent des mêmes renseignements sur l’avancement du programme nucléaire iranien, mais n’en tirent pas aujourd’hui les mêmes conclusions politiques et stratégiques. Le jour, qui approche, où Netanyahou et Barak auront fermé le robinet à fuites vers la presse de leur pays, le sort en sera jeté.

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