Des drapeaux vénézuéliens. Des pancartes dressant la liste des manifestants tués au paradis bolivarien rien que pour le mois d’avril, ou rappelant que depuis 2001, près de 280 000 personnes ont trouvé la mort lors d’affrontements avec le gouvernement. Des musiciens, comme le violoniste vénézuélien Alexis Cardenas. Ils sont quelques centaines à s’être réunis, le 20 mai, à l’appel de l’association « Pour le dialogue Venezuela-France ».

Un pays en état de guerre

Ingénieure en chimie, Sauyith est arrivée il y a neuf ans en France. Cette charmante jeune femme  – qui dissimule son visage sous une casquette aux couleurs jaune, bleu et rouge du drapeau du Venezuela et des lunettes noires – n’a pu travailler dans le pétrole pour avoir signé une pétition réclamant la révocation de Chavez en 2002. A l’instar de tous ses compatriotes ayant signé cette pétition, elle a été placée dans la « liste de Tascón ». Cette liste noire a interdit à tous ses signataires de travailler pour PDVSA, principale entreprise pétrolière de l’Etat, ou de toucher quelconque aide du gouvernement. Trois millions de personnes, pas moins, rayées de la société.

Médicaments et nourriture introuvables, classes moyennes se ravitaillant dans les poubelles, réseau énergétique en état de décrépitude, le tableau que dresse Sauyith du paradis bolivarien est chaotique. Les Vénézuéliens ont perdu en moyenne neuf kilos l’année dernière. Et peuvent maintenant mourir dans n’importe quel hôpital en raison du manque de médicaments. Pour une simple infection du doigt, m’affirme-t-elle. Avant d’ajouter que le prétexte de la chute du prix du baril de pétrole est un argument fallacieux : « Quand le prix du baril de pétrole était de 100 dollars sous Chavez, jamais autant d’argent n’est entré au Venezuela qu’à cette époque. Qu’a fait Chavez ? Il  n’a investi dans rien, il a tout volé tout l’argent pour le donner à sa famille. Et les HSBC de Suisse sont pleines de cette argent », souligne-t-elle.

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Le pays aux plus grandes ressources pétrolières du monde achète maintenant de l’essence aux Etats-Unis, apprendrai-je… Mais alors pourquoi Chavez a-t-il eu une si bonne image en France ? « Parce que tous les médias vénézuéliens sont contrôlés par l’Etat qui fabrique l’image du pays à exporter. Certes, le Venezuela n’a jamais été un paradis avant Chavez, concède-t-elle. Mais à cause de Chavez, qui a exproprié de nombreuses entreprises qui fonctionnaient bien, le pays ne produit ne plus rien. Il est dans un état économique désastreux et en état de guerre, ce que nous n’avons jamais connu dans notre histoire ».

Mélenchon apostrophé…

Claudio, constructeur informatique de Caracas, vit en France depuis des années. Ce cinquantenaire à l’air sage et intellectuel voulait venir manifester avec une pancarte « Monsieur Mélenchon, un démocrate ne cautionne pas le régime dictatorial de Nicolas Maduro ». Finalement, il ne l’a pas fait. Par manque de temps prétend-t-il. Pourtant, Claudio est de gauche, et a voté Chavez lorsque celui-ci s’est présenté pour la première fois en 1998. « Car à la base, le chavisme est une belle idée, qui pensait aux gens qui n’ont jamais rien eu », confie-t-il. Il a vite déchanté : « Chavez a versé dès le début dans un discours de haine pour diviser le peule, le polariser entre les gens pauvres et les gens des classes moyennes. Il y a toujours eu trop d’inégalités sociales au Venezuela, mais Chavez a créé volontairement un abîme entre les pauvres et le reste de la population. Maintenant c’est tout le peuple qui manifeste pacifiquement, assure-t-il. Non seulement à Caracas ou dans les villes, mais aussi dans les villages. Ces manifestations sont systématiquement réprimées, par la police ou l’armée, mais surtout par les milices paramilitaires créées du temps de Chavez. Ce sont eux qui tuent le plus de personnes ». Il ne comprend définitivement pas « quel est l’intérêt de Mélenchon à défendre le régime dictatorial de Maduro ». Et ajoute que « de nombreuses personnes de gauche au Venezuela, y compris des communistes, sont opposées au chavisme ». On pourra lui rétorquer que notre Mélenchon national fait lui aussi l’objet de critiques de la part des communistes…

Il y a un véritable  « amour de la gauche pour le gouvernement vénézuélien », tient à exprimer Andreia, une jeune brunette étudiante en physique, qui n’a elle jamais voté pour Chavez. « C’est quasiment du romantisme, ajoute-t-elle. L’amour rend aveugle. Et beaucoup de gens sont aveugles. L’Etat vénézuélien a déposé de l’argent dans toutes les banques du monde, même à Monaco. Et c’est de l’argent qui vient uniquement de la corruption. Il faut absolument enquêter là-dessus. Sous Carlos Andrés Perez, le prédécesseur de Chavez, il y avait aussi de la corruption, mais ça n’a jamais atteint ce point-là ». Pour elle aussi, l’argument de la baisse des cours du pétrole est utilisé à tort par les médias français et ne tient pas la route : « les causes de ce désastre, ce sont  la corruption endémique et le pourrissement du gouvernement par le narcotrafic ».

« Le peuple uni ne sera jamais vaincu! »

Un constat sans appel de l’échec du chavisme. Mais l’opposition est-elle réellement capable de redresser le pays ? « S’ils étaient inexpérimentés il y a quelques années, je pense qu’ils ont appris beaucoup de leurs erreurs et qu’ils veulent vraiment lutter pour le pays, soutient Sauyith avec un talent de communicante politique. Le problème est que s’ils sont majoritaires à l’Assemblée, ils ne peuvent rien faire à cause de Maduro. Cette opposition est tout ce qu’il y de plus démocratique. La MUD (Mesa de la Unidad Democrática) est un parti crée cette année, par de jeunes personnes venant à la fois de la gauche et de la droite. Ils sont pleins de bonne volonté ». A mesure qu’elle me déroule ce tableau, je ne peux m’empêcher, bien que le  contexte n’ait strictement rien à voir,  de penser à En Marche!…  « Le prisonnier politique Leopoldo Lopez (opposant politique incarcéré depuis trois ans) est un politicien que j’apprécie particulièrement, dit pour sa part Claudio. Et l’argument de la manipulation des manifestants par  des forces d’extrême droite est totalement stupide. Regardez les manifestants ici. Vous paraissent-ils d’extrême droite » ? Il voit juste. En regardant autour de moi, je n’ai pas l’impression d’être dans un meeting fasciste… «Et au Venezuela, ce ne sont pas les riches qui manifestent mais toutes les classes sociales, à commencer par celles des quartiers populaires et défavorisés », ajoute-t-il tandis que les expatriés entonnent avec passion Gloire au Peuple brave, l’hymne national vénézuélien.

Andreia, elle, en pince visiblement pour Henrique Capriles : « un jeune homme simple qui a de bonnes idées, et qui en plus est sportif. Je l’ai aperçu faire son jogging dans un quartier de classe moyenne à Caracas. Il courait seul sans aucun garde du corps, dit-elle toute émoustillée. Et il a été un excellent maire de la ville de Baruta ». Même son de cloche chez Rafael, un jeune et solide gaillard drapé d’un drapeau vénézuélien, qui estime même que « c’est une force que l’opposition soit un peu divisée, car ainsi le gouvernement ne peut pas s’en prendre à une seule personne à la fois, comme ils ont fait avec Leopoldo Lopez en le mettant en prison ».

Tandis que des manifestants s’allongent comme des morts au sol en hommage aux victimes de la répression chaviste, Elisabeth, étudiante arrivée en France il y a dix ans de Puerto Ordaz, ville sidérurgique du paradis bolivarien, évoque « une situation dramatique », et ajoute avec éloquence que « le gouvernement empêche l’aide humanitaire, les médicaments notamment, d’accéder à la population. Contrairement à ce que dit Nicolas Maduro, de l’argent il y en a. Ce que demande le peuple, c’est simplement la liberté, s’enflamme-t-elle. Et le monde entier doit savoir que la solution viendra du peuple qui est soutenu par l’opposition. Le pape a dit que l’opposition et le peuple n’étaient pas unis. Ceci est faux. Nous sommes tous unis pour la même cause : libérer le Venezuela de la dictature ».

Programme fort honorable, en effet. Vers six heures, les troupes se dispersent. Un peu plus tard dans le 13ème arrondissement de Paris, une kermesse mélenchoniste pour faire connaître Leïla Chaibi, candidate aux Législatives, se fait entendre. Quelques militants entonnent « El pueblo unido jamás será vencido » (Le peuple uni ne sera jamais vaincu), chant révolutionnaire chilien des années 1970. Des applaudissements s’ensuivent. Triste ironie de l’Histoire : de l’autre côté de l’Atlantique, un peu au nord du Chili, des gens meurent tous les jours. Non plus sous les balles du général Pinochet, mais sous celles d’un dictateur d’extrême gauche.

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est professeur de français langue étrangère.