Une intervention prend fin, une autre va commencer. « Vous pouvez être pris pour le messie, attention à ce que vous soyez compris dans la cohérence de ce que vous dites », glisse l’imam de Bordeaux Tareq Oubrou, conférencier entrant, au sortant, le sociologue Raphaël Liogier, directeur de l’Observatoire du religieux à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Ce dimanche matin au Parc des expositions du Bourget, au troisième jour de la 32e Rencontre annuelle des musulmans de France (RAMF), l’auteur du Mythe de l’islamisation a mis le public du « Café Débat » dans sa poche. Nous sommes dans l’enceinte du « Forum Génér’action », consacré à la jeunesse, qu’abrite l’une des trois halles louées au cours du week-end de Pâques par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), patronne de la manifestation, la plus importante du genre « en Europe occidentale ».

L’universitaire a très peu parlé de religion stricto sensu, beaucoup de politique. Et ce qu’il a dit répondait visiblement aux attentes de ses auditeurs, mal à l’aise en cette période d’« après-Charlie », censée pousser les musulmans à l’examen de conscience –  mais les conduisant de facto à une forme de désobéissance civile, soit l’exact contraire du but a priori recherché. « Nous assistons à une saoudisation inversée du droit français (supposément contre l’islam, NDLR) », déclare le chercheur, qui renverse ainsi la charge de la preuve et par conséquent celle de la culpabilité. « La laïcité est devenue un patrimoine national-identitaire », déplore-t-il. L’enseignement de l’Histoire à l’école est de nature « impérialiste ». « L’antisémitisme d’aujourd’hui est à titre réactif (quand) l’islamophobie est à titre principal » (sic), tranche-t-il. « L’Europe subit une blessure narcissique majeure », observe-t-il encore. Et Raphaël Liogier, qui se définit comme « libéral » et non « islamo-gauchiste », précise-t-il, d’appeler les musulmans à « manifester », dans la rue, pour faire valoir « leurs droits », dans « le respect de l’intégrité physique et morale des personnes ».

Le public musulman venu l’écouter n’en demandait peut-être pas tant. D’où l’amicale mise en garde de Tareq Oubrou, imam et théologien réformiste, à ce compagnon de route de la « cause musulmane ». Le sociologue assume son côté provoc et son ton consolateur. Boutefeu ? Sans doute que non. Il se dit favorable à une réforme de l’islam et souhaite la création d’une faculté de théologie musulmane à Strasbourg, à l’image de la catholique et de la protestante déjà présentes dans le chef-lieu du Bas-Rhin, placé sous régime concordataire.

Les attentats des 7, 8 et 9 janvier à Paris, sans même parler des exactions de l’Etat islamique, sont vécus par les Français musulmans, en particulier les jeunes, comme des obstacles posés en travers de leur émancipation. Paradoxalement, plus il est commis d’actes odieux au nom de l’islam, en France mais surtout ailleurs dans le monde, plus ils estiment en être les principales victimes, accusant l’Etat français, et plus globalement l’Occident, d’instrumentaliser ces drames, voire, pour les plus complotistes d’entre eux, de les fomenter.

Cet état d’esprit prévaut au Bourget. On ne parvient pas à saisir la « mentalité musulmane » (au sens religieux et culturel du terme), si l’on n’y entre pas un tant soit peu : le « musulman » est en quête de « dignité » ; il n’ignore rien de son « retard », dans les sciences profanes, sur les « chrétiens » et les « juifs » ; en matière de religion, la situation globale, au vu des conflits en cours opposants des pouvoirs islamistes, ne vaut guère mieux, mais au moins a-t-il la satisfaction d’être fidèle au texte qui ferme le récit monothéiste et prétend en être la figure de proue – ceci explique, chez beaucoup, la fuite, et pour certains la perte, dans le religieux, cette identité à portée de main ; le « musulman », enfin, « vit mal » de devoir son élévation citoyenne à un pays, la France, qui l’a autrefois soumis et dont il lui semble qu’il le tient encore et toujours en soumission, principalement, aujourd’hui, pense-t-il, par le biais de la laïcité…

C’est pourquoi, dès qu’une parole jugée intelligente surgit de la galaxie musulmane, c’est jour de fête et motif de fierté, « tant on nous tient d’habitude pour moins que rien », ont souvent l’habitude de se dénigrer les intéressés. « Tareq Oubrou, Mohamed Bajrafil et Tariq Ramadan, c’est la dream team », se réjouit donc Issa, un musulman converti. L’imam de Bordeaux, son confrère d’Ivry-sur-Seine, originaire des Comores, et « celui qu’on ne présente plus » incarnent aux yeux des plus modernes, le renouveau de l’islam en France, sa porte de salut, face aux salafistes qui donnent de cette religion une image « arriérée » et, chacun en a conscience, majoritaire dans certains quartiers.

Tous trois étaient réunis dimanche sur l’estrade du « Café Débat », pour parler des « Lumières de l’islam ». « Bajrafil c’est l’avenir, Ramadan c’est le médian, Oubrou c’est la sagesse », formule Issa – encore que le premier, pour promoteur qu’il soit d’un islam de « bon sens », n’en développe pas moins à l’occasion une approche un brin traditionnaliste, comme l’atteste sa réponse à un auditeur qui lui demande si sa femme peut se faire couper les cheveux par un coiffeur homme.

Durant quatre jours, on aura donc beaucoup « débattu », mais un peu trop souvent entre personnes du même avis. On n’aura pas poussé l’audace jusqu’à discuter des textes fondateurs de l’islam – ce n’était sans doute pas le lieu de faire de l’exégèse : le « Bourget », pour les musulmans qui s’y rendent, c’est avant tout l’endroit où l’on a plaisir à être ensemble, en famille, entre amis, où l’on prie, mais où l’on consomme aussi, dans la grande halle dédiée à l’activité commerciale, et où l’on verse son obole aux nombreux organismes de bienfaisance. Le pluralisme n’est pas encore d’actualité. L’intolérance demeure çà et là face aux remises en question les plus exigeantes : ainsi un imam a-t-il dressé début avril sur les réseaux sociaux une liste de « musulmans » indignes à ses yeux, parmi eux le philosophe Abdennour Bidar, l’islamologue Rachid Benzine (auteur du Coran expliqué aux jeunes, éditions du Seuil) et l’ex-patron des « jeunes » de l’UOIF, Farid Abdelkrim, devenu comédien, auteur du livre Pourquoi j’ai cessé d’être islamiste (éditions Les Points sur les i). Comme si la critique ne devait pas dépasser un certain seuil, sous peine de démobiliser les « musulmans » dans leur affirmation identitaire et religieuse, d’en faire des individus « dociles » dans les mains des pouvoirs publics.

Si « Charlie et moi » était l’intitulé d’un des débats, un autre, « Des versets antisémites ? », en rapport avec les attentats anti-juifs commis par des musulmans ces dernières années en France, abordait un « tabou de polichinelle » : le ressentiment, la défiance, voire la haine, qu’éprouvent une partie des musulmans envers les juifs, et le lien réel ou supposé de ces mauvaises passions avec le texte coranique. Tareq Oubrou a expliqué que certains versets ne devaient pas prêter à extrapolation. Il s’agit de ceux portant sur une partie de l’hégire, lorsque, à Médine, des tribus juives « rompent le pacte » qui les unissent aux musulmans conduit par Mahomet, au profit des Mecquois. Pour Tareq Oubrou, cette rupture ne doit pas être comprise religieusement, mais « politiquement ». Autrement dit, selon l’imam de Bordeaux, elle est conjoncturelle, non structurelle.

Comme chaque année au congrès de l’UOIF, de grands panneaux de couleurs sable, marron et kaki, pareils à des cartes de géographie évoquant une aventure merveilleuse, retracent la vie du prophète. Lors d’une édition précédente, un jeune guide avait parlé des tribus juives de Médine – et pas en bien. Cette fois-ci, alors qu’un des panneaux les mentionne nommément, silence à leur sujet, autant que nous avons pu en juger. Samedi, l’un des guides, un homme d’une cinquantaine d’années s’adressant à de jeunes visiteurs, les mettait en garde contre les dérives meurtrières contemporaines, qualifiant ceux qui rejoignent Daesh de « tarés », les décrivant comme « inventeurs d’une religion qui n’a rien à voir avec l’islam » ni le prophète. « Vingt-sept » batailles se sont déroulés au temps de Mahomet, « et peut-on parler de batailles ? Il n’y eut pas plus de 300 morts chez l’ennemi, le prophète ayant cherché à épargner des vies, non à tuer ». Un ton en tout point conforme au thème de la 32e Rencontre des musulmans de France : « Mohamed, Prophète de miséricorde et de paix ».

*Photo : DR.

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