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Un procès de Moscou à Paris

Un procès de Moscou à Paris
Soldat russe montant la garde sur la Place Rouge.
Soldat russe montant la garde sur la Place Rouge
Soldat russe montant la garde sur la Place Rouge.

Si l’idéologie du Bien devait se choisir une icône, le Jésus-Christ stallonien des Inconnus serait sans doute le meilleur candidat. Jamais quelqu’un n’a distribué autant de pains à la fois, au nom de la tolérance et de l’amour d’autrui. Voilà deux semaines qu’il boxe Eric Zemmour avec les meilleures intentions du monde. Le journaliste a rejoint, désormais, ce que les historiens du futur appelleront, je l’espère, les “dissidents européens”. On assiste à un nouveau “procès de Paris”, parodie grotesque mais néanmoins inquiétante des “procès de Moscou”. Je pensais que Vladimir Boukovsky, dissident soviétique ayant survécu à douze ans de camp et d’internement psychiatrique, exagérait lorsqu’il écrivait, en 2005, L‘Union européenne, une nouvelle URSS ? Il exposait, dans ce livre, comment l’Union européenne calquait feue l’URSS sur le plan institutionnel, mais aussi idéologique, notamment par l’apparition de nouveaux délits d’opinion : la xénophobie et le racisme. L’idéologie soviétique était internationaliste : il fallait éradiquer les particularismes nationaux des peuples du bloc de l’Est pour faire surgir l’Homme nouveau soviétique, acculturé et flexible. L’idéologie du “politiquement correct” actuelle a les mêmes buts. Eric Zemmour, suivi par Philippe Bilger, avocat général près la Cour d’appel de Paris, ont été reconnus coupables par un ensemble d’associations persécutrices inféodées à l’idéologie internationaliste européenne : tout comme les dissidents soviétiques, ils ont commis le délit irréparable de rappeler la réalité aux nouveaux “ingénieurs de l’âme” épris de leur rêve de pacification forcée des rapports humains.

Il est intéressant de regarder dans le détail comment on a essayé de culpabiliser Philippe Bilger sur le plateau de Morandini, sur Direct 8 : «Quand on passe à la télé, on a une responsabilité ; quand on est une personnalité, on a une responsabilité. Tenir des propos comme ça, ça veut dire que, dans l’esprit des gens qui vous regardent, quand ils vont croiser demain, comme vous dites, un Noir ou un Arabe, ils vont se dire : “Ce mec-là est peut-être un trafiquant.” C’est cela que ça veut dire, et c’est cela qui est terrible, et c’est pour ça que je pense que, quand on est à la télévision, on ne peut pas tenir des propos comme ça.»

[access capability=”lire_inedits”]La nouvelle responsabilité d’un journaliste ou d’un avocat, telle qu’elle est conçue par un Morandini, n’a plus rien à voir avec le désuet engagement de dire la vérité à propos de la réalité. Les propos ne sont plus jugés par rapport au référent observable, mais par rapport aux objectifs idéologiques du pouvoir : nier les conflits et les problèmes proprement politiques du “vivre ensemble » et maintenir l’illusion que tout va bien dans le meilleur des mondes possibles. Etre « responsable”, en novlangue médiatique, c’est mentir pieusement, soi-disant pour ne pas prêter le flanc à des interprétations qui aboutiraient à des violences sociales. C’est l’argument typique de la censure soviétique, tel qu’il a été exposé dans le magnifique film de Chris Marker, Le Tombeau d’Alexandre. Lev Rochal, cinéaste russe, explique : «Les créateurs ont toujours beaucoup de mal à comprendre la logique du bureaucrate chargé de surveiller la création. Ajoutez à cela qu’ils ont le flair si subtil qu’ils saisissent toujours ce que le public pourrait comprendre de travers. “Et qui peut comprendre de travers ?” demande l’artiste au bureaucrate. Et le bureaucrate répond habituellement : “Les imbéciles ne manquent pas.” Et si l’artiste réplique : “C’est en pensant aux gens intelligents, et non aux imbéciles, que j’ai fait ce film !”, le bureaucrate lui dit : “Hein, hein, ce n’est pas encore clair pour qui tu as fait ce film !”»

Intimer à Zemmour et à Bilger l’ordre d’être “responsables”, c’est affirmer que les téléspectateurs sont des imbéciles et postuler qu’il suffirait d’une phrase d’une “personnalité qui passe à la télé” pour transformer d’un coup de baguette médiatique un honnête citoyen en un affreux nazi languissant après une nouvelle Nuit de cristal. Ceci n’est que le fantasme des gourous médiatiques, sans cesse démenti par les réactions réelles des téléspectateurs, comme par exemple lors du référendum sur la Constitution européenne. C’est aussi l’aveu d’un total mépris pour le peuple, conçu comme influençable à volonté et incapable de filtrer les messages reçus si ceux-ci sont dits à la télé.

Ce qui est intéressant à observer, c’est la manière dont la persécution néo-soviétique commence à s’exercer dans la France d’aujourd’hui. On croit généralement qu’un État totalitaire est un État fort et que, par conséquent, on en serait très loin. Or cette idée est erronée : à rebours de l’opinion admise, un État totalitaire est un État faible, dans un sens très précis. L’État, selon Hobbes et Weber, est le dépositaire du monopole de la violence légitime, légitime parce que monopolisée, arrachée aux particuliers : chacun renonce à sa violence pour obtenir en retour de l’État la paix et la sécurité. Or, un État totalitaire, comme l’Allemagne nazie ou le Kampuchéa démocratique de Pol Pot, est justement un État qui renonce à ses prérogatives de poursuivre et de juger souverainement de la culpabilité ou de l’innocence de ses sujets. Stathis Kalyvas, politologue de l’université de Yale, montre dans The Logic of Violence in Civil War que la violence génocidaire apparaît dans des contextes où des particuliers utilisent un État affaibli pour régler leurs différends personnels. On dénonce sa femme pour divorcer plus vite, son supérieur hiérarchique pour avoir sa place ou bien son voisin pour prendre son appartement, comme le racontait déjà Panaït Istrati dans Vers l’autre flamme, à propos de l’URSS de 1928. Robert Gellately, historien éminent de la Seconde guerre mondiale, explique, dans The Gestapo and German Society : Enforcing Racial Policy, 1933-1945, que, d’après les archives de la Gestapo, là où elles ont été conservées, les “dénonciations malicieuses”, c’est-à-dire motivées par le ressentiment, la rivalité, la jalousie, l’intérêt d’usurper le bien d’un voisin, représentaient plus de 50 % des délations, et que tous les individus arrêtés par cette police politique l’ont été à la suite de dénonciations et jamais à la suite d’un travail d’enquête de ses services1.

Un État totalitaire est donc, en fait, un État qui sous-traite l’exercice de la justice aux particuliers, qui utilise les animosités interpersonnelles à des fins propres au lieu de les abolir par son monopole. Ce qui rend irrespirable l’air dans un pays totalitaire, ce n’est pas la peur de la Securitate, c’est la peur du voisin capable, par une simple lettre et à n’importe quel moment, de déchaîner la colère du “monstre froid” contre notre propre personne. L’État totalitaire est faible, au sens où sa violence irrésistible est susceptible d’être utilisée par n’importe qui contre n’importe qui. Il n’est jamais impartial, mais peut toujours prendre parti contre vous en particulier, obéissant en fait non pas au Chef suprême, mais à votre concierge.

La même faiblesse volontaire de l’État est patente, aujourd’hui, avec l’apparition des associations persécutrices spécialisées dans la délation et dans la traque des “dérapages” et autres crimes politiques. L’Union européenne n’énonce pas officiellement une ligne du Parti, et n’a pas mis en place un KGB pour traquer les déviants ou autres malades de “schizophrénie non symptomatique”. Mais elle a autorisé le fonctionnement d’instances para-étatiques, de fondations d’intérêt public qui se chargent de ce travail d’une manière indépendante, comme de bonnes vieilles entreprises capitalistes. Avec la création des délits d’opinion comme les délits de racisme, de xénophobie, d’homophobie ou de négationnisme, l’État a mis en place un dispositif qui cristallise des haines interindividuelles qui utilisent spontanément l’autorité publique pour se satisfaire et pour croître en puissance. Abdiquant sa souveraineté, refoulant les conflits réels qui, par conséquent, s’exacerbent, l’État actuel sème les graines de véritables guerres civiles et de violences interethniques comme celles qui ont suivi la chute de l’URSS et que redoute Eric Zemmour. “J’ai vécu dans votre futur, et cela n’a pas marché”, déclare Boukovsky. C’est amer, mais au moins croit-il encore en un avenir.[/access]

Avril 2010 · N° 22

Article extrait du Magazine Causeur


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Radu Stoenescu est un ancien membre des Jeunesses communistes de Ceausescu. Philosophe intéressé par l’anthropologie des religions et joueur d’échecs, il anime le site <a href="http://www.philo-conseil.fr">philo-conseil.fr</a>.

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