Ce soir Canal+ devrait diffuser dans le cadre de « Spécial investigation » un documentaire de Paul Moreira qui évoque la question très controversée du rôle des milices néonazies en Ukraine, avant, pendant et après Maïdan. J’ai utilisé le conditionnel « devrait » parce que d’intenses pressions sont exercées actuellement sur la chaîne pour qu’elle déprogramme purement et simplement le doc de Moreira.

Dans un communiqué officiel, l’ambassade s’en prend violemment au réalisateur qui, bien sûr, « donne au spectateur une représentation travestie et mensongère de la situation en Ukraine. »

En vertu de quoi, explique l’ambassade d’Ukraine, « la version de M. Moreira des événements en Ukraine, y compris l’annexion illégale de la Crimée, est une douce musique aux oreilles des partisans des théories du complot et des propagandistes pro-russes. Cela fait de ce reportage un pamphlet à la hauteur des pires traditions de désinformation. »

Suite logique du raisonnement officiel ukrainien : « L’auteur a créé un film qui génère des préjugés et induit les téléspectateurs en confusion sur les événements tragiques que l’Ukraine a subi ces derniers temps. » L’adjectif « ukrainophobe » n’a pas été utilisé, mais c’est tout juste…

Mais le meilleur est pour la fin, le gouvernement de Kiev aurait pu tout à fait légitimement demander un droit de réponse ou un débat contradictoire sur la chaîne. Mais pas du tout, ce que demande l’ambassade à la chaîne, c’est la censure pure et simple, l’interdiction. Jugez par vous-même : « Ce n’est pas du pluralisme dans les médias, mais de la tromperie, et Canal+ serait bien avisé de reconsidérer la diffusion du film. Vous le savez, sans doute, ce genre de journalisme déloyal est une arme très puissante qui peut en effet être utilisé au détriment de vos téléspectateurs… »

Alors, cher ambassadeur d’Ukraine, j’ai deux ou trois petites choses à vous dire.

Primo : dans cette longue lettre, vous ne contestez concrètement aucun des « mensonges » et autres « désinformations » ou procédés « conspirationnistes » dont vous accusez Moreira. Pourquoi ? Pourquoi ne pas argumenter factuellement si par exemple la contre-enquête sur le massacre de 45 civils russophones à Odessa, dans l’incendie de la maison des Syndicats, relève de la propagande téléguidée par le Kremlin ?

Secundo : merci de nous faire prendre à tous un coup de jeune : on croirait vraiment que cette lettre a été écrite en URSS aux pires temps de Brejnev.

Tertio : on a bien sûr le droit d’être en désaccord, total ou partiel, avec Paul Moreira. Perso, ça m’est arrivé plus d’une fois, et parfois très rudement. Mais on n’a pas le droit de criminaliser son travail ou sa réflexion et encore moins d’exiger sa censure.

On note dans que dans cette campagne, le lobbying de l’ambassade a été efficacement relayé par certains de nos confrères, notamment Benoît Vitkine, le très engagé spécialiste de l’Ukraine au Monde. Celui-ci reproche notamment à Moreira « d’éluder aussi toute analyse nuancée du nationalisme ukrainien et de ses ressorts, amalgamant nationalisme, extrême droite et néonazisme. Au sein même des groupes que Moreira étudie, les néonazis constituent une minorité. » Avouez qu’on a connu le quotidien du soir plus offensif contre le nationalisme radical, et moins sourcilleux de trier le bon grain de l’ivraie entre « extrême droite et néonazisme ». Nuance, nuance…

Pas de nuance, en revanche, pour le bilan globalement très négatif du doc, pour Vitkine, qui conclut ainsi : « Le rôle de chevalier blanc que s’arroge Paul Moreira, en prétendant dévoiler des vérités passées sous silence, ne tient pas. L’expérimenté documentariste s’est attaqué à un sujet réel. Il a choisi de « regarder par lui-même », nous dit-il. Mais n’a vu que ce qu’il voulait voir, remplaçant les masques par des œillères. »

Des attaques auxquelles Moreira fait une réponse fort argumentée sur son blog : « Benoît Vitkine insinue, sans rien citer à l’appui, que mon propos serait de mettre en lumière « l’installation d’un nouveau fascisme en Ukraine. » Vitkine doit être sacrément en colère pour écrire des choses pareilles. Je n’ai jamais dit que le fascisme s’était installé en Ukraine. La phrase clé de mon doc est : « La révolution ukrainienne a engendré un monstre qui va bientôt se retourner contre son créateur. » Puis je raconte comment des groupes d’extrême droite ont attaqué le Parlement et tué trois policiers en août 2015. Jamais je n’ai laissé entendre qu’ils étaient au pouvoir. Même si le pouvoir a pu se servir d’eux. »

Il est un argument dont Moreira n’use pas, sans doute par timidité confraternelle. Il a tort. A mes yeux, il aurait du mettre en demeure Vitkine d’expliquer pourquoi il ne parle à aucun moment de la volonté de censure de l’ambassade d’Ukraine alors que son papier a été publié 48 heures après le communiqué de l’ambassade, et republié 72 heures après. La censure, c’est peanuts, au Monde en 2016 ?

Ce silence regrettable de mon confrère du Monde appelle un dernier commentaire de ma part. On n’a pas le droit de rester neutre face à une tentative honteuse de censure. Ici, c’est la France, pas le Qatar ou la Corée du Nord.

*Photo : SIPA.00676237_000010

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Marc Cohen
est rédacteur en chef de Causeur.est rédacteur en chef de Causeur. Pilier du Groupe d’Intervention Culturelle Jalons, il a notamment été rédacteur en chef de "L’Idiot International ".