Non sans une certaine arrogance qui faisait tout son charme, à l’été 2008, Nicolas Sarkozy, tout auréolé de sa récente victoire, avait le libéralisme désinhibé et désignait clairement l’ennemi : les syndicats, gardiens d’un temple en ruine dédié aux acquis sociaux (« des privilèges ») et au code du travail (« un archaïsme »).

Bien sûr, à l’automne de cette même année 2008, les prodromes de la crise financière dont nous vivons encore les répliques ont bien tempéré ses ardeurs et ont fait de lui un colbertiste comme un autre. Il se servit paradoxalement mais avec pragmatisme du vieux modèle français qu’il jugeait obsolète la veille encore pour amortir les chocs les plus terrifiants que le capitalisme avait provoqués depuis la crise de 1929 et sans doute, ainsi, en a-t-il atténué les effets les plus ravageurs.

Il n’empêche que le style, c’est l’homme et que l’homme prononça en juillet 2008 une des phrases les plus à droite socialement que l’on avait entendue depuis longtemps : « La France change beaucoup plus vite et beaucoup plus profondément qu’on ne le voit. Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit ». La gauche s’était scandalisée, les syndicats aussi. Ils avaient raison.

Ce genre de phrase indiquait un total mépris  pour toute personne ayant encore le courage de s’engager et de se battre pour obtenir de meilleures conditions de vie dans une France où jamais le moindre progrès social ne fut historiquement obtenu autrement qu’à l’issue d’une lutte acharnée.

Il y avait aussi, de la part de Sarkozy, l’évaluation cynique d’un rapport de force entre lui et les milieux syndicaux : dans le monde du travail, depuis des décennies, sous la pression du chômage, de l’intérim et de la précarité, il est pratiquement impossible de se syndiquer dans les PME,  le taux de syndicalisation est ridiculement bas et il ne restait plus que la fonction publique (ne dites pas fonctionnaires, dites « salariés protégés qui se lèvent tard »), qui pouvait se lancer dans un mouvement de grève sans risquer des représailles définitives. Cela s’était vu d’ailleurs dans les grandes grèves de novembre-décembre 1995 contre le plan Juppé. La grève du secteur public pendant cette période a bénéficié d’une sympathie générale, notamment chez les travailleurs du privé qui, en quelque sorte, grâce aux fonctionnaires, faisaient grève par procuration. De fait, c’est ce phénomène qui fit reculer le pouvoir.

Mais pour aussi choquante que soit cette sentence sarkozyenne, elle est pourtant totalement vraie.

La preuve, il y a eu une grève le 31 janvier. Une grève de la fonction publique. Des dizaines de milliers d’agents sont descendus dans la rue et se sont rassemblés un peu partout en France. C’était à l’appel de la CGT, de la FSU et de Solidaires. C’était soutenu par le Front de Gauche. Il y avait des profs, des infirmières, des douaniers. Les revendications portaient sur les salaires, la CGT chiffrant à 13% la baisse du salaire des fonctionnaires depuis dix ans. On rappellera par exemple qu’un prof bac+5 débute avec 1,2 fois le smic contre 2 fois dans les années 70. Mais il y avait aussi la mise en cause de RGPP qui a un autre nom ; on appelle ça la MAP, Modernisation de l’Action Publique, et quand on a fait libéral de droite (ou de gauche) en première langue, on sait bien que « modernisation », ça veut dire « moins de monde pour faire plus de boulot. »

Alors, sincèrement, à part quelques images à la télé, qui s’est aperçu de cette grève ? Le Figaro, presque inquiet, signale que « les fonctionnaires ont très peu mobilisé ». On peut se demander pourquoi.

Toute une série de réponses sont aussi valables les unes que les autres. On pourrait parler du service minimum (une grève qui ne gêne pas n’est plus une grève), on pourrait aussi décrire le sentiment d’inutilité, de fatalisme qui suinte de tous les discours médiatiques, voire politiques, de résignation légèrement désespérée. On pourrait aussi dire que les Français ont encore le sentiment d’avoir quelque chose à perdre, que finalement les cauchemars espagnol, portugais, grec, voire italien sont bien pire, que ça ne va pas si mal au fond. Ils sont un peu comme ces personnages de Beckett dans Fin de partie ou Oh les beaux jours : ils sont dans une situation désespérante mais qui n’empêche pas de survivre. Vivre, évidemment, c’est une autre affaire.

Et puis quel intérêt une grève de la fonction publique, quand autant de passionnants sujets anthropologiques comme le mariage pour tous requièrent toute leur attention. Oubliés les plans sociaux de PSA, Renault, Goodyear quand on est quotidiennement sommé d’avoir un avis sur la GPA, la PMA, la nationalité des enfants nés d’une mère porteuse étrangère. Alors vous imaginez, des choses aussi insignifiantes que les hôpitaux débordés ou les classes surchargées, même sous un gouvernement qui se dit socialiste, il y a tellement de questions plus urgentes ! Pour les romanesques et les nostalgiques, on a repris Tombouctou, pour les footeux Beckham arrive au PSG et pour les amateurs de records non sportifs, encore que, l’UMP a déposé 5050 amendements pour ralentir le vote de la loi sur le mariage gay.

Oui, décidément, Nicolas Sarkozy avait été prophétique : « Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit ». Personne, et surtout pas un gouvernement qui se dit de gauche. Et ça même Sarkozy n’aurait pas osé en rêver.

 

*Photo : aftershow.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche