« Certes, ce n’est pas tout d’abord sans peine ni sans mal que le bourgeois est ajusté et tourné pour être transformé en machine. Mais pour peu qu’il soit devenu un chiffre dans la somme politique, il a fait son bonheur et l’on peut, à tous points de vue, considérer qu’il est accompli dès lors que, de personne humaine qu’il était, il s’est métamorphosé en personnage. »
F. Schlegel

S’il y a d’évidents et de forts avantages à vivre en France, y en a-t-il encore à être français ? Avoir ses papiers en règle ici, à moins d’être très riche, c’est s’exposer à payer ses impôts comme un imbécile et le ticket modérateur comme un larbin. C’est s’exposer à devoir défendre sans cesse, par esprit imbécilement patriote et filial, l’histoire de France, sa culture, ses cathédrales, sa révolution, son Panthéon, son régime de liberté. C’est souffrir jour après jour du poids insoutenable de la mémoire de l’esclavage, de la colonisation, de la collaboration, des croisades et autres fariboles notoirement commises par les Français de toutes les époques. Perdre fortuitement ses papiers, se faire rayer de l’état-civil, c’est au contraire gagner le juste statut d’apatride. Devenir clandestin, c’est le début de la vraie vie. La seule chose que vous perdez provisoirement, c’est le droit de vote. Mais rassurez-vous : vous pouvez compter sur le travail des associations ad hoc qui vous l’obtiendront bientôt. Comme vous résidez de façon immémoriale sur le territoire, vous serez parmi les premiers à pouvoir voter en tant qu’étranger. Juste retour des choses. Pour le reste, quelle différence entre vous et un autochtone ? Vous êtes un être humain comme les autres, et ce n’est pas un morceau de papier qui vous manque qui pourra vous faire traiter comme un moins que rien.

Le statut d’apatride ou de clandestin vous confère des droits inaliénables : l’aide médicale d’Etat, par exemple, vous délivre définitivement de tout souci pour les soins médicaux. La France qui a bien à se faire pardonner vis-à-vis de vous vous offre tout, jusqu’à la chirurgie plastique si vous estimez devoir en bénéficier absolument. Et pensez ! Fini l’impôt sur le revenu, fini le loyer hors de prix : on se doit de vous reloger décemment, c’est votre droit opposable, et ne doutez pas qu’on mettra le paquet. Evidemment, le plus intéressant pour vous est de travailler au noir : pas de charges sociales, pas de revenu déclaré, à vous les allocs. Si vous êtes une femme, n’hésitez pas à ne pas vous marier ou à faire disparaître avec le reste de votre état-civil votre acte marital. Déclarez vivre seule avec quelques enfants, par mesure de justice élémentaire vous toucherez l’API, qui n’est pas d’un montant négligeable. Pour trouver du travail, rien de plus simple : vous êtes assez doué et irremplaçable pour venir pourvoir un poste en manque de personnel qualifié. Votre patron sera sans doute décoré in fine pour avoir pris le risque de faire travailler un clandestin qu’autrement l’inique système aurait réduit à la mendicité. Or, vous, vous avez le sens de votre dignité. Notez-le, cela vous sera d’un considérable secours dans la deuxième phase du programme.

Pour l’instant, concentrez-vous sur l’imparable logique de votre acte : les riches planquent leur argent en Suisse. Les patrons n’hésitent à faire fabriquer en Chine ce qu’ils vous revendront. Autant de tire-au-flanc dont l’exemple doit vous inspirer. Pas de raison pour vous de continuer à faire partie de ce peuple de voleurs, de menteurs et d’assassins. Pas de raison qu’en raison d’un absurde droit du sang, vous ayez hérité de leur francité tarée. Libérez-vous, évadez-vous de l’intérieur. La terre n’est à personne, le soleil brille pour tout le monde.

Français ? Vous êtes enfin devenu une marchandise

Arrivé ici, une alternative cruciale s’offre à vous : soit, après avoir vécu un certain temps sous le régime du clandestin, vous décidez de briguer la nationalité française, ce qui fera de vous un citoyen nouveau issu de la diversité, vous conférant tous les avantages de cette fraîche incorporation à la communauté de destin : le droit de critiquer sans cesse son passé, la victimisation permanente et l’accès aux dernières normes de la discrimination positive. Nul doute qu’avec le talent dont vous avez preuve jusqu’à maintenant, avec la détermination à vous en sortir qui vous caractérise, vous ne preniez rapidement du grade et l’ascenseur social. J’ai confiance en vous.

Soit, autre alternative, vous êtes vraiment un pur, un battant et vous choisissez d’éradiquer l’humanité en vous. Vous devenez un bien. Votre nouveau statut de marchandise vous confère le droit imprescriptible de circuler où bon vous semble, et a fortiori de rester dans ce quartier, cette rue qui est à vous. Vous êtes à vendre, certes, mais nul n’est autorisé à vous jeter dans la nature. Au contraire, on est tenu de vous recycler. Se changer en capitaux est une assez bonne idée : n’hésitez pas à vous faire titriser, par exemple. Opter pour le devenir panier de monnaies vous ouvrira des horizons aventureux : vous connaîtrez les joies de l’inflation, de l’émission et des bons du trésor. Vous avez de fortes chances de finir en Chine, bien à l’abri dans les coffres de la Banque centrale. Mais le nec plus ultra demeure encore dans l’acquisition du statut de bien culturel. Trésor national, vous êtes à jamais intouchable. On vous nettoie, on vous restaure, on vous bichonne. On vous admire et votre cote ne cesse de monter. Vous êtes devenu un patrimoine.

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