Course de la Saint Valentin, parc des Buttes Chaumont. Photo : vincen-t

Nous vivons une époque résolument formidable. Ce qui est vraiment bien, c’est qu’elle s’occupe de nous. Ainsi, notre bureaucratie, qui est beaucoup plus prévenante et ouverte que la bureaucratie soviétique, ne nous laisse pas tomber. Le Service des Panneaux Lumineux de la Direction de l’Information et de la communication de la Ville de Paris a par exemple décidé, certainement mû par la louable envie de dépenser les deniers publics à des fins édifiantes, de ne pas laisser à l’abandon notre vie amoureuse, affective et sexuelle. Depuis peu, on peut donc voir quelque chose de fort intéressant sur les panneaux lumineux de la Ville de Paris, vous savez, ces grands machins qui vous rappellent en jaune sur gris, quand vous prenez le métro le matin, que l’air de Paris est super-pollué, que le Sida existe et qu’il faut absolument visiter la dernière exposition de machin parce que la France c’est l’essepsion cuturelle… Bref, sur ces panneaux qui ont le bon goût d’entretenir en chaque Parisien le citoyen participatif, on peut lire le message suivant :

« Mots doux, déclaration d’amour ou demande en mariage… : vous avez jusqu’au 8 février à minuit pour imaginer (en 160 caractères maximum), un message d’amour à envoyer à votre Valentin(e) ».

Messieurs les Parisiens, sachez-le, ne vous endormez pas sur vos lauriers : les Parisiennes énamourées attendaient impatiemment le jour fatidique. Les pacsés frémissaient eux aussi. Le bien-aimé inscrirait-il mon nom sur ces panneaux ? Aurait-il le courage de soumettre notre amour à la censure éclairée des fonctionnaires ? Jouerait-il à fond le jeu de la transparence ? Serais-je la star d’un jour ? Pourrait-il exprimer ses sentiments en 160 caractères, espaces compris ?

Le citoyen rangé se réjouit. Finies, ces déclarations d’amour sauvages, ces inscriptions indélébiles, ces « Je t’aime, Marie-Rose » dénués d’imagination, le tout dans un coeur maladroitement tracé à la bombe fluo. Finis, ces coeurs tracés voici quinze, vingt ans maintenant, et qui n’en finissent plus de dégouliner, donnant aux jeunes générations une image par trop sale de l’amour. Grâce à nos édiles, tout cela est désormais informatisé, et peut être effacé des villes et des mémoires aussi promptement que possible, ce qui est certainement un grand bien vu la rapidité du turn-over amoureux du Parisien moyen. C’est quand même gênant de passer devant l’expression naïve et touchante de l’amour que votre amant exprimait à son épouse au début de leur mariage. Pensons un peu aux maîtresses, que diable !

Si les propriétaires de murs sont aux anges, les taggers ne sont pas en reste : nos artistes urbains ont enfin pu déverser leur haine de la société sur des murs entiers non défigurés par l’amateurisme naïf et affligeant des disciples de Vénus !
Et puis, nous ne sommes pas embêtés par les fautes de goût : l’administration, dont on connaît l’expertise en matière de beaux-arts, a sélectionné pour nous les plus beaux messages. Mais, comme la mairie de Paris est quand même démocrate, comme elle veut discriminer sans discrimination, l’on peut donc voir tous les messages sur Internet. On s’en frotte les yeux !

Qu’on se le dise, cette Opération Saint-Valentin, c’est vraiment de la conscience citoyenne en marche. En effet, « pour le côté bon plan », nous apprenons que « l’association Sida Info Service, marraine de l’opération Saint-Valentin, a distribué des préservatifs féminins et masculins gratuits les 13 et 14 février sur son stand d’info au Forum des Halles. » C’est vraiment super-top : grâce à l’administration parisienne, les pauvres peuvent copuler gratuitement avec des séropositifs dans les couloirs du métro, tandis que les amoureux scrutent dans le froid de février les panneaux lumineux de la Ville de Paris à la recherche du sens de leur vie, et que les éconduits, seuls devant leur ordinateur, cherchent en vain une raison de ne pas se jeter à la Seine.

Fidèle à sa vocation progressiste, Sida Info Services comble les voeux des plus puritains des disciples d’Origène. Les romaines et païennes lupercales, célébrations orgiaques de la fécondité à faire rougir n’importe quel fier-de-son-cul, sont en passe de devenir la célébration officielle de la Stérilité assistée par l’industrie du plastique et l’administration.

En ces temps de crise, on ne pouvait décidément pas trouver meilleur emploi aux ressources de la bureaucratie parisienne. Merci Delanoë, grâce à toi l’anarchie amoureuse est enfin vaincue !

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