Dans Lève-toi et tue le premier (Grasset), Ronen Bergman raconte l’histoire secrète des assassinats commandités par Israël.


Lève-toi et tue le premier – le titre du livre de Ronen Bergman sur l’histoire du renseignement du foyer national juif et de l’État d’Israël est déjà tout un programme. Dans leur lutte pour la survie et la renaissance nationale, les sionistes n’ont même pas songé à s’inspirer du célèbre lieutenant de Grenadiers français, le Comte d’Antroche : pas question de crier « Messieurs les Arabes, tirez les premiers ». Dans cette guerre déclenchée dans les années 1920, les Juifs ont toujours suppléé leur faible nombre par les ruses, les stratagèmes et les coups secs rapides et ciblés. Ces derniers, et tout particulièrement les assassinats ciblés, sont au cœur de ce pavé de 759 pages très documenté que lecteur aura du mal à lâcher. Bref, une parfaite lecture de confinement.

Car ce roman vrai se lit d’une traite et on ne le referme qu’à la dernière page. À tout instant, le lecteur se pose la question de la réalité des faits. Est-ce un vrai travail d’enquête ou une opération de manipulation du Mossad ? Pourquoi les agents les plus secrets d’Israël ont-ils parlé ? Pour satisfaire leurs égos ? Pour soulager leurs consciences ? Pour faire peur à leurs ennemis ? Il est important parfois de montrer sa force pour être crédible ; au début des années 1970, la marine française n’a pas hésité à laisser les chalutiers espions soviétiques s’approcher de la rade de Brest pour voir la réalité de ses sous-marins nucléaires…

Deux faits méritent d’être relevés et analysés. 

Tout d’abord, l’auteur  raconte qu’en 2011, M. Gaby Ashkenazi(1), le chef d’état-major de l’armée de défense d’Israël, Tsahal, n’aurait pas hésité à demander aux services de prendre des mesures contre lui. Comment alors expliquer que rien n’ait été fait pour empêcher ces agents actifs ou retraités de parler, de les contraindre à respecter l’obligation de réserve imposée à tout fonctionnaire, qui plus est à toute personne concernée par le « confidentiel défense » ? 

Une dent contre Netanyahou

La réponse se trouve peut-être dans le prologue et la conclusion du livre qui laissent à penser que l’auteur poursuit le combat de Meïr Dagan contre Benjamin Netanyahou. Les deux hommes ne se sont jamais appréciés et ont eu une divergence fondamentale en 2011; le Premier ministre et son ministre de la défense Ehoud Barak considéraient que, dans la guerre contre la nucléarisation de l’Iran, la tactique des assassinats ciblés avait atteint ses limites et qu’il fallait bombarder les installations nucléaires iraniennes. Au-delà de l’inimitié et de l’opposition stratégique vis-à-vis de l’Iran, l’opération contre l’officier de liaison du Hamas auprès de l’Iran Mahmoud Al-Mabhouh assassiné dans sa chambre d’hôtel de l’hôtel Rotana à Dubaï dans la soirée du 19 janvier 2010, est selon Bergman un véritable tournant stratégique. Mabhouh a bien été éliminé mais les hommes du Mossad et leur modus operandi ont été partiellement exposés, ce qui selon l’auteur constitue « une réussite tactique impressionnante, un échec stratégique désastreux ». Selon l’auteur, le bilan négatif de l’opération a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase et convaincu les deux anciens commandos de Sayeret Matkal (unité d’élite de l’état-major et l’une des trois principales unités des forces spéciales israéliennes) que le rapport « qualité-prix » des assassinats ciblés les rendaient stratégiquement peu rentables. 

Le Premier ministre n’a pas renouvelé le mandat du chef du Mossad. Ce dernier n’a pas décoléré et a étalé à qui voulait l’entendre sa vérité. Pour se garder d’une telle filiation, l’auteur précise : « depuis une décennie entière, j’avais lancé de sévères critiques contre le Mossad, et en particulier contre Dagan, ce qui l’avait mis très en colère », et n’hésite pas à rapporter un commentaire que lui a adressé Meïr Dagan « vous êtes vraiment une espèce de bandit, vous ». Comme ses objets de recherche, Bergman aussi brouille les pistes… 

Ronen Begrman identifie au moins quatre éléments qui ont permis l’évolution de la pratique du recours à l’assassinat ciblé et de la justifier. Tout d’abord, une phrase du Talmud (traité Sanhédrin, page 73 verset 1) devenue le titre de l’ouvrage et connue par tout Israélien : « Face à celui qui vient te tuer, lève-toi et tue le premier ». Plus qu’une citation, c’est un état d’esprit. Ensuite les pratiques révolutionnaires russes qui ont marqué, dès le début du XXème siècle, nombre d’immigrants influencés par les idées et les pratiques des mouvements socialistes, anarchistes et marxistes. À cela s’ajoute plus tard le traumatisme de la Shoah, un choc collectif mais aussi personnel et enfin, après la création de l’État en 1948, l’équation géostratégique avec l’exiguïté territoriale et le faible nombre d’habitants impose de porter le combat chez l’ennemi et rendre les guerres aussi rares et courtes que possible.

David Ben Gourion rationalise la sécurité du pays

Tout aurait commencé le 29 septembre 1907 dans une pièce donnant sur une orangeraie à Jaffa. Yitshak Ben-Zvi, un jeune Juif originaire de Russie réunit chez lui sept autres personnes également originaires de Russie. Il deviendra le deuxième Président de l’État. En référence à la révolte contre l’Empire romain au IIème siècle, ils créent le groupe d’auto-défense Bar Guiora pour effacer l’image du Juif faible et persécuté, du dhimmi. Leur devise était « dans le sang et le feu la Judée est tombée. Dans le sang et le feu la Judée ressuscitera », faisant référence à la glorieuse défaite contre les Romains 18 siècles auparavant. En 1909, il s’est transformé en Hashomer (« la garde ») qui va d

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