Certain soir de décembre 1998, au Théâtre de la Porte Saint Martin où il triomphait dans Le Bel Air de Londres, comédie de Dion Boucicault que j’avais adaptée en français, Robert Hirsch se démaquillait dans sa loge, à l’issue de la représentation, lorsque Michel Bouquet entra pour le féliciter.

L’Auguste et le clown blanc

Michel ! Robert ! Les deux septuagénaires tombèrent dans les bras l’un de l’autre. C’est toi le plus grand ! s’exclama Michel regardant Robert dans les yeux et son visage de bonze s’illuminait d’un sourire de chat. Non, c’est toi ! Rétorqua Robert d’un ton sans réplique avec une double pression de l’index sur la poitrine de l’autre. Robert était rouge suant dégoulinant décomposé comme une vieille courtisane, mais sincèrement touché par l’éloge qui lui était fait par le confrère, le compagnon  de toujours.

Au-delà de l’anecdote, de l’étreinte théâtrale de deux vieux amis, une image mythique. La reconnaissance mutuelle de deux géants qui s’adoubent. Les deux plus grands comédiens français – car c’est national, la carrière d’acteur, le vecteur en est la langue, la langue française en l’occurrence. Chaque pays, chaque nation a son panthéon, et tout le peuple des comédiens est d’accord sur la place des aînés. Et ce qui commence chaque septembre par la foire d’empoigne de milliers de jeunes gens et de jeunes filles débarquant à Paris avec des étoiles plein les yeux, la foi chevillée au ventre, le rêve de devenir acteur, se termine soixante dix ans plus tard au sommet de la carrière et des degrés de la pyramide, par deux monstres sacrés que tout le monde révère et sur lesquels tout le métier s’accorde : Michel Bouquet pour le drame, Robert Hirsch pour la comédie, l’auguste et le clown blanc, seuls ensemble sur ce podium, ce ring, cette arène, ce rond de lumière qu’on appelle la scène du théâtre.

Bouquet maintenant seul

Mais Bouquet depuis hier soir est seul, son camarade s’en est allé. Je pense à lui. Il doit se dire bientôt à moi. Il doit avoir du mal à finir son tour de piste, ce soir, dans Tartuffe en ce même théâtre de la porte saint Martin. Mais il a laissé la loge qu’occupait Hirsch, celle la plus près du plateau, en haut des marches à droite quand on sort de scène, à son partenaire et metteur en scène Michel Fau. Il n’a pas choisi la loge où il était venu embrasser dix neuf ans plus tôt  Robert Hirsch. Superstition ?

J’avais convaincu les trois actrices que consultait toujours Robert avant d’accepter un rôle  (Annick Alane, Suzanne Flon, Maïa Simon) de l’intérêt pour lui de créer ce grand personnage classique de la comédie anglaise sur la scène française. Il pourrait y déployer toute son exubérance, tous les excès de sa démesure. Il pourrait s’y montrer  fantasque, capricieux, monstrueux, injuste, tyrannique, amoureux, tendre, paternel, despotique, tourbillonnant, séduisant, querelleur, mais aussi danseur, sauteur, mime, élastique et vif argent, pliable et étirable,  cambré ou ramassé, bondissant et tournoyant, à donner le vertige. Il pourrait y renouer avec les prouesses de ses grands rôles du Français, Bouzin, Scapin, Sosie…

270 soirs de triomphe

Et en effet, il eut son apothéose. Soir après soir, pendant 270 représentations, il fut acclamé au même endroit, comme un torero, sur la réplique interminable qu’il achevait comme à bout de souffle, s’arc-boutant en arrière, hoquetant d’y arriver, toussant,  crachant, se relançant en se frappant le torse à grands coups de poings ou en se lacérant les côtes comme un chat qui se fait les griffes. Sa déclaration à la cavalière (Frédérique Tirmont) était inénarrable. « Votre moindre pensée devrait devenir une discipline à part entière, votre moindre désir assouvi par l’anticipation d’une âme gémellaire… » La prononciation du mot gémellaire devait bien prendre 15 secondes. C’était énorme. C’était génial. Bravo ! Bravo !

Mais ce qui paraissait baroque, foutraque, improvisé, avait été pourtant minutieusement mis au point avec une rigueur d’horloger. J’ai vu le spectacle 50 fois et chaque fois c’était complètement  réinventé et exactement la même chose. Paradoxe magique. Le grand art. Là résidait le génie de Robert, cette absolue liberté apparente était la résultante d’une discipline d’enfer. La chose était aussi codifiée que les cinq pas et non pas six que doit faire la concubine dans tel rôle de l’opéra chinois.

Convocations dans sa loge

Chaque soir pareil et chaque soir différent, telle aurait pu être sa devise. Et si par malheur tel ou telle de ses partenaires changeait un soir le moindre geste de la main ou de place un haussement de sourcil, il était convoqué dans la loge de Robert pour donner des explications. Ce geste avec ton doigt, tu vas le faire tous les soirs ? Parce que pour mon jeu à moi, tu comprends, ça change tout….

L’imitation de la vie, pour lui, était  le stade le plus sophistiqué et factice de l’art.

Je dis ces choses comme si je comprenais ce qu’il faisait. Il n’en est rien. Il était inimitable et singulier. Son naturel était une invention qui n’appartenait qu’à lui. Ses partenaires qui s’en sortaient le mieux étaient les plus simples et les plus sincères. Ceux qui truquaient, composaient en cherchant un personnage de convention s’écrasaient contre son cercle de lumière. Ils échouaient en croyant se placer sur son terrain où dans son code de jeu. C’était énigmatique. Mystérieux. Comme un secret impossible à percer, à déchiffrer. On n’apprenait rien de lui. C’était intransmissible, unique et magistral. On regardait bouche bée. On éclatait de rire. On pleurait de rire. Et voilà que ce soir on pleure tout court, parce que le clown est mort.

La vis comica d’un Juif homo

Sa vis comica avait à voir avec  son homosexualité assurément, pas n’importe laquelle, celle théâtreuse, gouailleuse et  parisienne qui avait connu la Guerre. La terreur de la déportation était dans le sous texte, il n’en parlait jamais. Juif et homo, double peine. Ca lui avait trempé le caractère. Donné de la ressource au sens de ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort.  Comme Escande avant lui, Robert n’était jamais à court d’un mot ou d’une répartie. Sur cet état de l’être,  il me jugeait sévèrement. Il me trouvait sérieux, raisonneur, militant. Il ne comprenait pas les droits LGBT, le coming-out, l’américanisation du mouvement gay. C’était pour lui du chinois. Il était d’une autre époque où l’arme suprême était le rire et l’autodérision, une époque répressive où il fallait redoubler de légèreté et de futilité pour ne pas sombrer. La follitude de la bande à Charon à la grande époque du Français fut sans pareille. Je connus pour ma part l’époque suivante,  sérieuse et névrotique, où le Français était dominé par des homosexuels modernes et d’un type tout autre, Fontana, Boutté, Kerbrat et les autres étaient beaux et virils mais tourmentés et ténébreux. On ne riait plus du tout. Longtemps que Robert Hirsch avait pris la poudre d escampette.

Fou d’Heath Ledger

Je le croisais un soir au Grand Colbert où il soupait avec Guilhem Pellegrin (son merveilleux majordome du Bel Air de Londres). Je venais de voir au cinéma Le Secret de Brokeback Mountain et lui dit le bien que j’en pensais. « Ah mais j’en suis fou ! J’en suis fou ! », enchaîna-t-il. Quel immense acteur. Il est opaque. Je suis amoureux. »

« Jake Jake Gyllenhaal? » Hasardais-je … mais non, s étrangla Robert, soudain pris de hoquet et de soubresauts : Heee-eath ! Heeeee-eath ! » « Heath Ledger ? « , demandais-je en riant. « Oui voilà, conclut Robert, Heath, lui, l’HOMME ! »

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