Après qu’Annie Ernaux eut pris soin de faire jeter hors du comité de lecture de Gallimard l’écrivain Richard Millet, Maylis de Kerangal, qui a entre-temps récupéré son poste, obtient son licenciement définitif pour faute grave, nous apprend Le Point. La raison : un texte critique que Richard Millet a publié dans La Revue littéraire, dont Le Point a repris des extraits, et qui n’a pas eu l’heur de plaire à Mme de Kerangal que l’écrivain prenait pour exemple de la nullité de la production littéraire en France. C’est ainsi que, tout commençant en mystique et finissant en politique selon le mot de Péguy, nous assistons à la dérisoire parodie du sacrifice de Jean-Baptiste par Hérode pour satisfaire à la volupté de la Salomé moderne.

Dérisoire, mais néanmoins significative, tant cet épisode nous en apprend sur notre époque totalisante et sur la passion sanguinaire qui anime les puissants, Mme de Kerangal, pas davantage que Mme Ernaux, n’ayant besoin d’achever un écrivain blessé, jeté au sol et dont le pouvoir de faire baisser les ventes de leurs livres ou de dégrader leur image sociale et médiatique est à peu près nul, ce qui prouve que c’est l’appel du sang, seul, qui les fait agir, à moins qu’elles ne soient aux ordres d’une idéologie qui les dépasse et les force à traquer la bête immonde dans quelque terrier qu’elle se soit recluse ; à moins, encore, qu’elles sachent au fin fond d’elles-mêmes combien Richard Millet a raison et combien leur prose est nulle, insipide, vaine, réchauffée et que là se trouve la véritable clé de leur vengeance, dans une frustration qui tait son nom.

Gallimard se tire une balle dans le pied

Le plus étonnant dans cette affaire est que, sous la pression de ces deux femmes et de quelques autres, Antoine Gallimard soit prêt à se séparer d’un des meilleurs éditeurs qu’il eût, et à se tirer une balle dans le pied, car il n’est pas inutile de rappeler que le dernier prix Goncourt qu’a obtenu la maison Gallimard est justement celui d’Alexis Jenni dont Richard Millet était l’éditeur, en 2011. Antoine Gallimard aura beau se plaindre, alors, à Bernard Pivot, comme il l’a fait à l’automne dernier après que le Goncourt a été remis au roman de Mathias Enard, qui restera probablement le roman goncourisé qui s’est le moins bien vendu de l’histoire, en se séparant de Richard Millet, c’est non seulement d’un dénicheur de talents qu’il s’est séparé, mais encore d’un homme capable de faire obtenir le Goncourt à un Tristan Garcia ou un Aurélien Bellanger, par exemple, pour peu qu’on le laisse faire travailler leurs textes à ces auteurs, ce que Maylis de Kerangal, qui est déjà bien en peine d’écrire ses propres textes, ne risque pas de faire.

Nettoyage à sec idéologique

Alors, faut-il penser que la maison Gallimard cherche d’abord à se rendre idéologiquement pure et inattaquable, cédant à l’élan culpabilisateur et cherchant à ne plus publier et à ne plus employer que des écrivains bien-pensants, car c’est bien sûr les idées de Richard Millet qui sont la première des causes de son exécution symbolique, bien qu’il ne soit le suppôt d’aucun pouvoir en place ? Le politiquement correct fait son travail au sein de la maison Gallimard, sans que ses dirigeants ne semblent remarquer que c’est ainsi qu’ils cèdent au nouveau totalitarisme (et qu’ils sapent, accessoirement, les bases de la littérature). Cette affaire Millet, dont nous assistons aujourd’hui au deuxième acte, le premier s’étant joué en 2012 après la parution de Langue fantôme. Essai sur la paupérisation de la littérature, suivi de Eloge littéraire d’Anders Breivik, fera cas d’école, prouvant que lorsque l’autocensure n’est pas respectée, la bonne vieille censure de papa est de nouveau de rigueur, les vieilles recettes étant toujours les plus fiables, ce que la réédition du livre de Muriel de Rengervé, L’Affaire Richard Millet. Critique de la bien-pensance (Leo Scheer, 2013), viendra sans aucun doute confirmer.

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