Le dos courbé comme en plein jardinage, remettant d’aplomb divers ornements, deux dames rouspètent : « C’est des pourris, c’est un pèlerinage, quand même. » Elles en veulent à ceux des manifestants qui, la veille, se sont servis en bougies et pots de fleurs pour les balancer sur des CRS. On est lundi, et dimanche, ici même Place de la République à Paris, un rassemblement anti-Cop 21, interdit en raison de l’état d’urgence, a dégénéré en affrontements. Mausolée, mémorial, monument aux morts et maintenant lieu de pèlerinage : Marianne en bronze et sa base en pierre polie anthracite gagnent de jour en jour un statut toujours plus funéraire. Les attentats du 13 novembre ont transformé l’ensemble statuaire des frères Morice, inauguré il y a plus d’un siècle, en un quasi-cimetière des victimes parisiennes de l’Etat islamique.

Bottée, juchée sur le rebord circulaire qui cerne la statue, Sabrina donne des consignes à son équipe de bénévoles et demande à la foule de se joindre à l’effort : « Allez ! Venez ! On a besoin d’aide, insiste-t-elle, absorbée par la tâche. Il faut replacer les bougies au premier plan, les fleurs au second, et tous les messages encore lisibles doivent être conservés et rangés dans des pochettes en plastique. N’oubliez pas de les prendre en photo, ça permettra d’en garder une trace quand il n’en restera plus rien. » C’est l’euphorie d’un groupe soudé par le tragique. Un moment rare, il faut en profiter, il ne durera pas. Aussi redouble-t-on d’ardeur. Eisenstein et Renoir sont à la manivelle.

Sabrina, une jeune femme, est la patronne des « 17 plus jamais », une « communauté » avec page Facebook, créée peu de temps après les attentats de janvier, qui avaient fait 17 morts. Ces gardiens du temple se sont promis d’entretenir quotidiennement la statue de la République, où les témoignages affluent dans une anarchie généreuse. L’aspect et pour ainsi dire la nature des lieux ont radicalement changé. Avant le 13 novembre, c’était « Répu » se souvenant de Charlie, bientôt rejoint par des combats et des slogans pacifistes, internationalistes, un peu gauchistes, limite anti-Charlie. Aujourd’hui, c’est très différent. Face au « danger », la patrie est centrale, la nation s’affirme. Les « 17 plus jamais » font en sorte de composer de jolis tableaux de drapeaux français, qui se voient de loin, davantage que le petit drapeau tunisien, l’algérien ou le kabyle.

Egalement présents ce lundi, trois femmes et un homme venus de l’Eure – et n’appartenant pas au collectif des « 17 plus jamais » – ne seraient sans doute pas allés expressément Place de la République si ne s’étaient produites les tueries du 13. Ils ont passé le week-end en banlieue parisienne, chez des connaissances. « On est déjà venu samedi pour participer au nettoyage des abords de la statue, raconte l’une des femmes. On a acheté des gants, des balais et des sacs poubelle à Monoprix et chez Tati. » Ils sortent d’un restaurant et s’apprêtent à regagner la Normandie en voiture. Avec la nuit qui arrive, ils ne vont d’ailleurs pas tarder. Ils tenaient à se recueillir une dernière fois au pied de ce mémorial improvisé.

Ils ne font guère mystère de leur vote à tous quatre, dimanche au premier tour des régionales. Ce sera Front national. « L’état d’urgence, c’est juste, et pour nous, c’est pas fini, il y aura d’autres attaques, prédit l’une des trois femmes. On est quand même envahi. Chez nous, dans l’Eure, c’est le même souci. On se pose des questions, on se demande si on est en France. Pendant notre week-end, on a vu des enfants dormir parterre à 11 heures du soir. Où allons-nous ? » L’homme, entre 50 et 60 ans, visage creusé, ne parle pas beaucoup. « Je suis ouvrier en usine, dans une papeterie, dit-il. J’ai du travail, j’ai de la chance. »

Les attentats devraient profiter au Front national, indiquent les sondages. Philippe, la cinquantaine, assure que le groupe des « 17 plus jamais » qu’il a rejoint « il y a deux semaines », est « apolitique ». « Nous sommes un groupe citoyen et démocratique », dit-il. Lui est chef d’entreprise en région parisienne et dirige plusieurs dizaines de salariés. « J’ai été bouleversé par ce qui s’est passé, confie-t-il. J’ai voulu faire quelque chose, alors que ce n’est pas dans mon habitude. Je donne mon argent mais pas mon temps. Je viens d’un milieu assez bourgeois, je suis peut-être un peu égoïste. »

Depuis le 13 novembre, Philippe est une pile d’émotion. Dimanche, pendant les heurts entre des jeunes cagoulés et la police, il se tenait dans un angle de la place, rageant : « Vous avez profané le monument aux morts », avait-il crié. « Ici c’est comme une tombe, on ne vient pas se servir, c’est un manque de respect, jugeait-il lundi, leur pardonnant toutefois. Ils sont plus violents que méchants, c’est des autonomes, des altermondialistes, 95% c’est des mecs bien. » Dimanche, la bagarre terminée, François-Marie Banier, l’ancien complice de Liliane Bettencourt, débarquait comme de nulle part sur la place, appareil photo autour du cou. « Je déteste tous les blasphèmes », disait-il en coup de vent, apprenant que des bougies avaient volé comme des projectiles.

L’islam. Il est présent parmi les dizaines de milliers de fleurs et de bougies, les centaines de pancartes et de petits mots laissés. Le lycée de l’Hautil, à Jouy-le-Moutier, dans le Val-d’Oise, a déposé au pied du monument une trentaine de messages rédigés sur des bristols jaunes, roses et verts, protégés d’un film plastique sous lequel apparaissent également des colombes coloriées en bleu, blanc, rouge. Pêle-mêle : « Ce soir du 13 novembre, les notes se sont tues mais la musique continue », « Levons-nous peuple de France, il n’est pas essentiel de défendre ses idées en tuant », « Nous sommes des musulmans et nous ne sommes pas des terroristes, ne confondez pas », « Musulmans non terroristes, pray for paris », « Toujours se relever même si l’espoir n’est pas là, il faut du courage et aimer ».

Côté catholique, Louis est venu de l’Essonne, vêtu de sa chemise et de son foulard de chef scout de France. Il dépose une pancarte, pas plus mal faite que les autres, pas mieux non plus : une tour Eiffel tricolore entourée d’une multitude de prénoms, ceux des jeunes scouts dont il a la charge. L’étudiant en biologie d’une vingtaine d’années ne les avait pas revus entre les attentats et dimanche dernier. Ses protégés, âgés de 11 à 14 ans, peuvent bien fréquenter des écoles catholiques, ils surfent sur Internet comme tous les enfants de leur âge. « Sur un site, ils ont vu une photo de l’intérieur du Bataclan, avec des morts, raconte Louis. Cela ne les pas particulièrement effrayés. Pour eux, ça s’apparente à un jeu vidéo, non à quelque chose de réel. Plus préoccupantes sont les théories du complot. On s’attache à les démonter. » Louis s’inquiète de ce que sera l’avenir proche. « Je crains que, comme après les attentats de janvier, l’union du moment ne s’effrite. La montée attendue du Front national va attiser les haines », pense-t-il.

Pour Philippe, le chef d’entreprise voué à la conservation du mémorial de la Place de la République, ce serait une catastrophe, car « on ne garde ici que les messages d’amour et de tendresse ». Paix des cimetières, fureur du monde.

*Photo: DR.

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