Alors que le confinement complique la vie des prostituées, les abolitionnistes sont de sortie pour continuer à combattre cette profession pas comme les autres.


Le confinement a bouleversé la vie de chacun d’entre nous et pour la plupart l’a rendue plus difficile. Le quotidien des travailleuses du sexe (j’ai choisi d’employer le féminin d’abord parce que je me refuse à écrire quoi que ce soit en écriture inclusive, ensuite parce que même si le masculin l’emporte dans notre langue, ce sont en majorité des femmes qui l’exercent) est devenu insoutenable. Croyez-vous que cela intéresse nos inénarrables féministes ? Que nenni. 

Le collectif NousToutes de Caroline de Haas est occupé à faire fonctionner son business de prévention contre la violence faite aux femmes, sujet bien trop grave à mon sens pour qu’il soit confié à ces professionnelles en victimologie, tandis que toutes nous expliquent qu’il ne faut plus se laver si s’habiller ni s’épiler pour ne pas céder aux injonctions patriarcales. Nous nageons en plein délire. 

C’est donc à votre servante que revient la lourde tâche d’analyser ce sujet si complexe aujourd’hui.

Le podcast Au Front donne la parole depuis le début du confinement à des personnes en “première ligne” face au virus, que ce soit le personnel soignant, les caissières, ou les travailleuses du sexe. Celui du 12 avril est consacré à Marie, travailleuse du sexe en confinement qui se définit comme pute. Marie s’estime privilégiée car elle perçoit une allocation handicapé en plus de ses revenus, mais elle s’en prend très durement à la loi du 13 avril 2016 qui pénalise les clients et a rendu le travail du sexe encore plus précaire. 

« Beaucoup de mes collègues en ce moment crèvent la dalle car elles n’ont droit à aucune aide et sont considérées par le gouvernement comme des personnes inexistantes ». Les syndicats du travail du sexe comme le Strass (syndicat du travail sexuel) ont mis en place des cagnottes pour venir en aide aux plus précaires, mais les sommes récoltées ne sont pas suffisantes, elles ne servent qu’à pallier aux besoins les plus urgents : nourritures et quelquefois payer des chambres d’hôtel car nombre d’entre elles se retrouvent sans hébergement, faute d’argent. Malgré les risques encourus, les voici contraintes de retourner au turbin, et vous imaginez bien qu’il n’est pas facile de respecter les gestes barrières lors d’un rapport sexuel. Le Strass a mis en ligne une sorte de guide pour limiter les risques. Ils recommandent bien sûr de travailler en ligne via webcam, mais comme le souligne Marie dans le podcast, c’est un métier à part entière et toutes ne sont pas équipées. Si vraiment il n’y a d’autres solutions, le collectif conseille d’éviter les positions en face en face et bien sûr les baisers. Ne vous gaussez pas car comme le chante Baudelaire dans un magnifique poème  : « Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordures au visage fardé de cette pauvre impure que déesse famine a par un soir d’hiver contrainte à relever ses jupons en plein air. » 

Une prostituée enterrée au Bois de Boulogne?

Cette période chaotique est propice à tous les dérapages, nous le voyons dans nombre de domaines. L’Obs a publié le 16 avril un article qui depuis a été supprimé car il s’agirait vraisemblablement d’une énorme fake news. Cet article relaie l’histoire d’une jeune prostituée, Nouchka, qui serait morte dans le Bois de Boulogne des suites du Covid-19 et enterrée comme un  chien. Une histoire à la Zola 2020 servie par un champ lexical ronflant que l’on n’emploie plus trop pour évoquer l’univers des travailleuses du sexe : « maquereau”, « meute »… Cette fake news aurait été montée de toute pièce par Kathya de Brinon qui sévit sur Facebook et se veutla rédemptrice des femmes victimes de violence et des putains. Mais l’enfer est pavé de bonne intentions. 

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Thierry Schaffauser, le responsable du Strass a superbement « débunké » la fable dans une lettre ouverte à l’Obs leur demandant de publier un correctif. Schaffauser, travailleur du sexe depuis 20 ans et responsable du Strass depuis 2009, a su débusquer toutes les invraisemblances. Il y existe d’abord une grande solidarité au sein de la communauté des travailleuses du sexe et jamais leurs membres n’auraient laissé faire un acte aussi sordide. Enterrer un cadavre dans un trou et le recouvrir de feuilles, voilà la fausse image que se font les abolitionnistes des prostituées : de pauvres âmes en déshérence qui ne peuvent survivre sans l’aide des bonnes âme de leur espèce ! Dans l’article, Nouchka était présentée comme une prostituée russe complétement perdue et inculte. Dans la réalité, les filles de l’Est travaillent en grande majorité sur internet et  sont au contraire parfaitement articulées intellectuellement. Enfin aucune association de travailleuses du sexe n’avaient entendu parler de ce fait divers sordide. Il y avait donc toutes les chances qu’il n’ait jamais existé et heureusement. Quant à Katia de Brinon, elle a fini par se rétracter et s’est dite victime d’un canular, faisant ricaner ses détracteurs. 

Les vérités derrière la fake news

Mais de quoi cet épisode est-il le nom ? L’Obs est un media abolitionniste (comme pratiquement tous les media à l’exception de Causeur, assumons ici notre parti pris), et les abolitionnistes se sont jetés sur ce fait divers comme la misère sur le monde car il correspond à l’idée qu’ils se font de la prostitution, un univers glauque, où évoluent des figures à la Fantine. Souvenez-vous, tragiquement, dans le roman de Victor Hugo, Fantine meurt chez les bonnes sœurs sous l’œil sévère de la Mère Supérieure. Les abolitionnistes d’aujourd’hui sont des curés de gauche. 

Revenons à présent à la fameuse loi du 13 avril 2016, contre laquelle les travailleuses du sexe ont organisé des manifestations virtuelles ce mois-ci, une sorte de non-commémoration pour dénoncer encore et toujours cette loi inique. Je me suis longuement entretenue avec Thierry Schaffauser, et il a été très clair et argumenté au sujet des dégâts déjà commis par le camp du Bien du sexe. Cette loi a plongé les prostituées dans une précarité encore plus grande, car le client étant pénalisé, il se fait plus rare. Elles sont donc obligées de revoir leurs tarifs à la baisse pour la grande majorité d’entre elles et d’accepter des pratiques à risques, telles que les rapports sexuels sans préservatifs. Selon lui, on observe une augmentation du VIH et des maladies vénériennes chez les travailleuses du sexe. Toutes les filles sont touchées, de l’escort qui officie sur internet et à domicile à la prostituée immigrée, doublement pénalisée si elle n’est pas régularisée. Marlène Schiappa, peu regardante des faits et qui n’aime rien tant que de tordre le réel pour le faire correspondre à son idéologie féministo-victimaire (les femmes étant pour elle des victimes ontologiques, la pute est une victime au carré !)  prétend que 95% des travailleuses du sexe seraient « maquées ». Voilà qui fait bondir Thierry Schaffauser. Le proxénétisme est un phénomène plus complexe que l’on ne pense : un propriétaire qui loue de manière tout à fait régulière son appartement à une prostituée peut être considéré comme proxénète par exemple. Schaffauser évalue le pourcentage de travailleuses du sexe sous le joug de proxénètes entre 10 et 20%. Quant aux prostituées migrantes, elles sont souvent davantage victimes de la traite, car elles se prostituent le plus souvent pour rembourser leurs passeurs. La frontière est mince me direz-vous. 

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Si les prostituées ne sont pas toutes à l’image de Grisélidis Réal, symbole de la pute libre et artiste, la plupart sont des femmes qui désirent vivre librement de leur commerce, certes sulfureux. C’est ce que les syndicats réclament à cors et à cris : être considérés comme des travailleurs normaux, se déclarer en tant que tels et même payer des impôts.  

Curés de gauche

Nous sommes pour l’instant loin du compte. Les moralistes veillent au grain. 

Dans son excellent ouvrage La fin du tapin, sociologie de la croisade pour l’abolition, Lilian Mathieu retrace l’histoire de la prostitution depuis le Moyen Âge. Il y révèle le rôle de l’église, qui jusqu’au XIXe réglementait le commerce des corps et voulait sauver les âmes. Nous y revoilà avec nos curés de gauche ! À la loi du 13 avril 2016 figure en effet un projet de « Sortie de la prostitution ». Sans effet pour l’instant et très vague, il proposait de rémunérer les candidates à la sortie un peu plus de trois cents euros. Indigne charité. L’ouvrage souligne également  l’alliance des féministes et des catholiques dans les années 1960 en vue d’œuvrer pour la suppression de la prostitution. Les abolitionnistes sont évidemment plein de bonnes intentions. Pour l’instant, ils ne proposent en fait qu’une forme d’enfer aux âmes qu’ils désirent sauver. 

Je me fais fort de ne jamais me positionner en moraliste. Je ne sais pas si la prostitution est bien ou mal, je ne sais même pas si c’est un métier comme un autre, car il faut à mon sens (et d’aucuns vont pousser des cris d’orfraie) pas mal de courage pour l’exercer. 

Mais ce plus vieux métier du monde me semble indispensable au bon fonctionnement de toute société, car comme le chante Sardou, ce représentant de l’ancien monde : « Comme les filles de son espèce elle prend ses quartiers de noblesse au fond des âges (..) les malheureux  au cœur blessé tous les amoureux délaissés, ceux qui débutent, vont trouver l’amour chez les putes »

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