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Pour découvrir ce qui se passe de nouveau et d’important sur la planète dans nos médias de tous acabits, il faut aller chercher dans les profondeurs des pages intérieures des journaux et des sites web à prétention informative, qui n’en finissent pas de gloser sur nos petites affaires. Les feuilletons du remaniement, de l’affaire Bettencourt, des circonstances de l’attentat de Karachi suffisent, semble-t-il, au bonheur des journalistes et de leurs lecteurs. Qu’on me pardonne donc de jouer les raseurs en ramenant sur le tapis des questions exotiques qui ne sont ni glamour, ni sexy, ni même crapoteuses.

On a vite tourné la page de la raclée prise par Barack Obama lors du scrutin de mi-mandat, en raison du désagrément provoqué chez ses admirateurs inconditionnels par le comportement, à leurs yeux insensé, des électeurs américains.

Cette nouvelle donne au Congrès n’a pourtant pas été sans influence sur l’évolution de la politique étrangère de Washington, où on voit le département d’Etat reprendre en main un certain nombre de dossiers qui étaient jusque-là pilotés en direct de la Maison blanche.

Depuis le départ pour Chicago de Rahm Emanuel, principal conseiller d’Obama, les négociations entre Israël et les Palestiniens sont entre les mains d’Hillary Clinton et de ses experts comme Dennis Ross et… Bill Clinton. Le premier fut le principal artisan du sommet de Camp David entre Ehud Barak et Yasser Arafat qui échoua d’un cheveu en juillet 2000. Son étoile et son influence sont en hausse proportionnelle à la baisse de celles de George Mitchell, l’envoyé personnel d’Obama au Proche Orient. Quant à l’ancien président et époux d’Hillary, il a mouillé sa chemise pour tenter de sauver les démocrates de la débâcle électorale du 2 novembre, et n’a pas fait mystère de son mécontentement devant les bourdes à répétitions des stratèges du parti. Fort d’une popularité qu’il a pu sentir durant les dizaines de meetings électoraux dont il a été la vedette, il se risque aujourd’hui à donner son avis sur les problèmes qui lui tiennent à cœur.

Dans un discours prononcé à l’occasion de l’anniversaire de l’assassinat d’Itzhak Rabin, il ne s’est pas contenté de faire l’éloge du défunt, mais il a exhorté les parties en présence à « finir le travail » de Rabin (donc le sien aussi) brutalement interrompu par le déclenchement de la seconde Intifada. En creux, il critiquait ainsi la première phase de la politique proche-orientale de la Maison blanche, qui privilégiait la main tendue à l’ensemble du monde musulman au détriment d’une approche plus réaliste du dossier israélo-palestinien. Il n’est ainsi plus question de « tordre le bras » de Benyamin Netanyahou pour qu’il obéisse aux injonctions de Washington, notamment sur la question des constructions dans les implantations de Cisjordanie. On ne lui met pas non plus le couteau sous la gorge pour qu’il modifie sa coalition et chasse l’extrême droite pour faire entrer Tzipi Livni et ses amis de Kadima. Le département d’Etat a donc pris la main dans la gestion de ce problème, alors qu’Obama est obligé de se consacrer à la reconquête de son électorat déboussolé.

Avec Hillary Clinton, le dialogue est âpre, certes, mais le premier ministre israélien sait qu’il a en face de lui non pas un idéologue hors sol comme le président Obama, mais une « réaliste » qui veut parvenir au résultat que son mari n’avait pas été en mesure d’obtenir : la solution dite de « deux Etats pour deux peuples » avalisée par l’ensemble des puissances arabes sunnites inquiètes de l’hégémonisme iranien. On ne connaît pas le détail précis des conclusions de la longue discussion (sept heures !) qui a eu lieu le 12 novembre entre Bibi et Hillary, mais le deal qui en est sorti a paru suffisamment intéressant au Premier ministre israélien pour qu’il le soumette, une fois couché sur du papier, à son conseil des ministres où il pourrait l’emporter de justesse, en comptant sur l’abstention des membres du parti ultrareligieux sépharade Shas. Le vote devrait avoir lieu dès que le document aura été finalisé, vraisemblablement avant la fin novembre.
En échange d’un moratoire de quatre-vingt dix jours sur de nouvelles constructions dans les implantations de Cisjordanie, les Etats-Unis s’engageraient à fournir à Israël des garanties de sécurité accrues, notamment avec la livraison de vingt avions F35 supplémentaires. De plus, Washington s’engagerait à bloquer toute initiative à l’ONU visant à la reconnaissance d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967, et à ne pas exiger de renouvellement du moratoire à l’issue de ces trois mois d’abstinence bâtisseuse. Un point de discorde demeure cependant : les Palestiniens exigent, pour la reprise des négociations, que le moratoire s’applique aux constructions entreprises à Jérusalem-Est, ce que Netanyahou ne peut accepter, sauf à voir éclater sa coalition. Aux dernières nouvelles, une astuce semble avoir été trouvée, en évitant de désigner précisément les territoires auxquels s’applique ce moratoire. L’ambiguïté est un outil diplomatique qui peut se révéler fort utile pour sortir d’une impasse…

Le pari d’Hillary Clinton est hardi : il se fonde sur l’espoir qu’au cours de ces trois mois de négociations directes, un accord sur les futures frontières de l’Etat palestinien pourra être conclu, éliminant de ce même fait la questions épineuses des constructions dans les implantations, puisque chacun saurait désormais quel territoire lui sera dévolu. Les cartes sont prêtes, et ne devraient pas différer notablement de celles qui avaient été établies à Camp David, avec rattachement à Israël des grands blocs d’implantation contiguës à la « ligne verte » de 1967, échange de territoires, partage de Jérusalem et statut international pour les Lieux saints.

Une potion rude à avaler, non seulement pour la droite nationaliste de Lieberman et consorts, mais aussi pour une fraction non négligeable du Likoud, le parti de Netanyahou. S’il le veut vraiment, Netanyahou peut s’appuyer sur une majorité de l’opinion publique israélienne pour faire admettre ces « concessions douloureuses » à la Knesset, quitte à désoler son centenaire de papa, ancien secrétaire de Vladimir Zeev Jabotinsky, théoricien du « Grand Israël ».
Il se retrouverait alors dans la situation de son vieux rival Ariel Sharon, qui n’hésita pas à affronter les « durs » du Likoud, dont Netanyahou lui-même, lors de l’évacuation, en 2005 des implantations juives de Gaza. À propos de Sharon, toujours dans un état végétatif au bout de six ans de coma, il vient d’être transféré de l’hôpital Sheba à Tel Aviv vers son ranch du Néguev, signe que l’on a perdu tout espoir de le voir ressusciter…

Deux analyses de ces derniers développements s’opposent parmi les observateurs habituels de cet interminable feuilleton de la paix toujours ajournée.
Les optimistes font valoir que la crainte inspirée par l’Iran aux pays arabes dits modérés (Arabie Saoudite, Jordanie, Emirats du Golfe) les incitera à faire pression sur Mahmoud Abbas pour qu’il accepte ce qu’Arafat refusa à Camp David.
Les pessimistes pensent au contraire que tout cela n’est qu’un jeu de dupes, où Israéliens et Palestiniens manœuvrent à qui mieux mieux pour faire porter à l’autre le chapeau d’un nouvel échec des négociations sans avoir l’air d’attaquer de front la puissance américaine. À court terme, le statu quo est relativement confortable pour Netanyahou comme pour Abbas : l’opinion israélienne se fiche complètement du sort des Palestiniens, pour autant qu’ils ne se fassent pas exploser sur les marchés de Tel Aviv. L’économie marche fort et le carpe diem est un mode de vie passablement agréable. Mahmoud Abbas, dont le statut politique est pour le moins bancal[1. Son mandat de président de l’Autorité palestinienne est échu depuis 2009, mais l’élection d’un nouveau président est sans cesse reportée en raison de la situation à Gaza] craint, non sans raisons, d’être balayé par le Hamas dès le retrait des forces d’occupation israéliennes. Jusque-là, depuis soixante deux ans, les faits ont donné raison aux pessimistes. Si cela devait changer, il serait convenable que Barack Obama fasse cadeau de son prix Nobel de la paix à Hillary Clinton et, pourquoi pas, qu’il s’efface devant elle pour l’élection présidentielle de 2012.

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