(Photo : SIPA.AP21827777_000080)

Avant Bruxelles, il y eut un Printemps. Un Printemps républicain qui s’est lancé ce dimanche et dont l’évocation, même tardive, paraît plus essentielle que jamais au regard des attentats qui viennent de frapper nos voisins belges. Car il faut s’arrêter un moment sur ceux qui composaient ce public qui s’est pressé (autant qu’il l’a pu) entre les murs de la Bellevilloise. Car il y avait chez eux une attente. Une attente de réponses qui, après les événements bruxellois, va se révéler encore plus forte.

Dans l’assistance, on comptait donc des responsables politiques (comme Fleur Pellerin, Jérôme Guedj ou David Assouline), des journalistes, quelques habitants du quartier et surtout beaucoup de curieux, désireux d’en savoir un peu plus sur cet intrigant nouveau bourgeon de la gauche laïque. « C’est quoi exactement la ligne politique ici ? » s’informait-on dans la file d’attente à l’extérieur de la Bellevilloise. « Celle des déçus de la gauche, ça fait pas mal de monde », répondait-on à l’emporte-pièce.

La déception est un sentiment qui donne une certaine force. Au moins prémunit-elle – un certain temps du moins – contre le virus incapacitant du romantisme politique et permet-elle aussi de conserver des ambitions assez modestes pour sembler réalistes. La modestie est d’ailleurs un terme qui est revenu souvent à la tribune, et en particulier dans le discours de l’universitaire et grand maître d’œuvre du rassemblement, Laurent Bouvet. Celui-ci conclura d’ailleurs l’après-midi en en promettant de nouveaux : le 17 avril à Sevran à l’occasion d’un pique-nique républicain organisé pour soutenir Nadia Remadna, menacée après avoir eu l’audace d’organiser une manifestation contre la salafisation des banlieues, le 21 septembre pour un nouveau grand meeting national et « beaucoup d’autres en régions » pour utiliser un vocable plus correct que celui de « province », car il n’y a pas que l’opposition Paris-Banlieue qui froisse les susceptibilités.

Le mouvement donc, se veut modeste, réaliste et surtout « apartidaire » (comprenez, tout sauf une annexe du PS). Mais il ambitionne de réveiller – surtout à gauche donc – les consciences et de muscler un peu un discours laïque bien mal en point en ces temps de communautarisme religieux échevelé.

Pour une fois cependant, les catholiques n’auront pas servi d’écran de fumée à ceux qui préfèrent ne pas penser trop fort que la radicalisation prend plutôt des couleurs islamistes. Le concept d’« islamophobie » est d’ailleurs ouvertement débattu, critiqué, vilipendé, dans une salle qui applaudit à tout rompre. Si on n’était pas habitué à s’entendre dire ces derniers temps que « les lignes bougent », on douterait quand même d’être entouré en majorité de gens de gauche et en plein milieu du XXe arrondissement.

Monté à la tribune, Amine El Khatmi réussit d’ailleurs à faire vibrer la foule en se lançant dans une harangue passionnée dans laquelle il fustige tout à la fois ceux qui l’ont menacé pour avoir « refusé de faire mienne une logique communautaire » et ceux qui l’ont lâché alors qu’il n’a fait que « se comporter en élu de la République ». L’audience, électrisée, applaudit à tout rompre. « Il connaît son métier », me glisse un voisin. Il le connaît certainement mais les applaudissements nourris qui montent sous le plafond de la Bellevilloise montrent aussi à quel point les tergiversations et la pusillanimité du Parti socialiste quand il s’est agi de réagir face aux pressions exercées sur les élus dénonçant l’islamisme ont pu agacer le petit peuple de gauche.

Dans la salle, il y a d’ailleurs de nombreux représentants d’associations de banlieue et de quartiers dits « sensibles » qui tentent depuis quelques années de tirer la sonnette d’alarme et se heurte à la complaisance de certains élus vis-à-vis du prosélytisme fondamentaliste. « Tous les élus ne sont pas corrompus, tous ne sont pas cyniques », plaide Frédérique Calandra, maire PS des lieux, sans convaincre une partie de l’auditoire redevenu un peu bougon quand il s’agit de prendre la défense d’une classe politique trop discréditée.

Le Printemps républicain a en effet tout intérêt à se proclamer au cœur de la gauche, mais hors de ses partis, aussi longtemps qu’il le peut. Le fait de pouvoir se dire issu de la société civile est un argument de poids pour un mouvement qui a le mérite de vouloir également fédérer ceux qui vivent dans ces « territoires perdus » et auxquels la majeure partie de la classe politique n’accorde plus qu’un intérêt de circonstance (électorale).

Il est difficile de prévoir l’avenir de ce printemps-là. A gauche comme à droite s’élèveront sans doute les traditionnelles accusations de récupération — qu’après tout rien ne dit que le mouvement pourra longtemps éviter. Mais à tous ceux dont la pureté doctrinale s’émouvra de la présence d’élus et de personnalités jugées trop coupables de la situation actuelle pour oser prétendre maintenant la critiquer, on pourra rétorquer qu’au vu de l’impasse politique dans laquelle se trouve actuellement le pays, il n’est pas désagréable de voir émerger un autre discours que celui encore servi par exemple par la dernière campagne gouvernementale contre le racisme.

Dans un petit clip d’une minute, on peut entendre un couple de jeunes bobos échanger quelques banalités antisémites tandis qu’en arrière-plan on assiste à un passage à tabac en règle dans un escalier gris qui ressemble à ceux de la dalle de Cergy ou de n’importe quelle autre ville nouvelle. Un voisin, ulcéré par le peu de retenue du couple, intervient finalement dans la conversation pour leur rappeler à quel point il trouve intolérable de profiter d’un antisémitisme aussi décomplexé à l’heure de l’apéro. Le clip s’achève sur le slogan : « Ca commence par des mots, ça se termine par des crachats, des coups et du sang », tandis que l’on imagine que le passage à tabac se poursuit.

Tout, dans ce petit film, sonne tellement faux que même si l’intention paraît louable, le traitement à lui seul montre à quel point les communicants de l’Elysée sont éloignés des réalités qu’ils veulent décrire. A ce genre d’exercice de communication, dont on se demande comment il pourrait retenir ne serait-ce qu’une seconde l’attention du public qu’il est censé viser, on peut opposer, en faisant preuve d’un certain optimisme, la volonté des initiateurs du Printemps républicain.

Cette volonté de remonter dans le train de la réalité et de regarder en face le problème qui se pose aujourd’hui dans les banlieues françaises. Vouloir sortir la République des sentiers de la guimauve avant qu’elle ne se fasse croquer toute crue par l’islamisme est une intention louable. Après les attentats de Paris, après ceux qui viennent d’ensanglanter Bruxelles, il convient sans doute d’espérer que les bourgeons de ce Printemps républicain aient le temps d’éclore.

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