Comme contrepoison à la Barbie barbante du cinéma américain de cet été, rien de tel que le nouveau film décapant et dérangeant de Catherine Breillat servi par une distribution étincelante. En prime, les toujours très précieux films de Mocky qui connaissent une nouvelle vie en salles.
Tout juste
L’Été dernier, de Catherine Breillat
Sortie le 13 septembre 2023
Certains la croyaient morte. D’autres, incapable désormais de toute création artistique. Ils se trompaient : Catherine Breillat, l’enfant terrible du cinéma français, n’a rien perdu de sa verve et de son indépendance à l’égard de la doxa. Présenté presque en douce au Festival de Cannes, L’Été dernier y a fait sensation. Anne (Léa Drucker) est une avocate renommée spécialisée dans les violences sexuelles faites aux mineurs. Lorsqu’elle rencontre le fils de son compagnon, âgé de 17 ans, elle entame une relation incestueuse avec lui, au risque de compromettre sa carrière et sa vie familiale… Difficile de faire plus vénéneux comme point de départ et Breillat, avec son coscénariste, le brillant Pascal Bonitzer, tient la note jusqu’au bout. Les amateurs de situations convenues passeront leur chemin. On imagine aisément ce que le néoféminisme à la mode cinématographique aurait pu faire d’une situation si iconoclaste. L’héroïne aurait fini par rentrer dans le rang, les bonnes mœurs l’auraient emporté et l’« innocence » serait sortie victorieuse du combat face à l’odieux adulte. Et si cela avait été un homme, l’affaire était pliée d’avance : condamnation morale de ce penchant forcément viriliste pour la chair fraîche. Mais, en choisissant une femme, mère de famille et avocate comme personnage principal, Breillat fait le pari de l’intranquillité. Sur le papier, tout fait d’elle une sainte. Dans les faits, elle remet en cause les bienséances. D’accusée potentielle, elle se fait accusatrice. Récusant par avance l’idée qu’elle a tort contre son plaisir, elle attaque et ose mettre en cause la parole de ce mineur que dans d’autres circonstances, elle serait appelée à défendre.
Remake d’un long métrage danois jamais sorti en France, le film de Breillat cultive sa différence, y compris dans sa durée : une heure et quarante-quatre minutes, contre deux heures et huit minutes pour l’original. Rien d’innocent dans cette durée raccourcie : le récit progresse net et tranchant comme une lame de rasoir. Du cinéma à l’os. Pas de gras, comme s’il s’agissait d’aller à l’essentiel dans la description des sentiments, avec une caméra qui capte le moindre battement de cils.
Perverse, Breillat ? Non, humaine, tout simplement. Et c’est bien plus intéressant. Elle nous entraîne au fil du récit dans des zones d’inconfort successives. Complexe et ambigu, L’Été dernier assume cette forme de radicalité dans un paysage artistique qui aime tant les vérités simplistes d’un camp contre l’autre. Comme Justine Triet dans son impeccable Anatomie d’une chute, Catherine Breillat exploite les tréfonds de l’âme humaine sans jamais imposer son jugement, sa morale ou sa vision. Rafraîchissante attitude qui tranche avec l’air du temps. Ce que respecte le plus la cinéaste, c’est son spectateur, tout simplement : faisant fi de tout manichéisme imbécile, elle décide que ce sera à lui et à lui seul de se faire son idée définitive (ou non !). En refusant les conformismes et les impasses du film « à thèse », et grâce à une Léa Drucker au meilleur de sa forme, Breillat brosse le portrait d’une manipulatrice endossant le rôle de la victime. Cerise sur ce beau gâteau, une séquence finale filmée au cordeau et qui tombe comme un couperet glaçant. Et si, avec ce film d’une maîtrise totale, Breillat fendait enfin l’armure, se débarrassait une fois pour toutes des oripeaux de la vaine provocation pour décrire, tel un Chabrol, les folies bourgeoises, ordinaires ou non ? Ce serait assurément une bonne nouvelle.
L’excellente société de distribution Les Acacias a eu l’idée de sortir une nouvelle salve de films de Jean-Pierre Mocky qui manque tant au cinéma français, depuis sa disparition en 2019. Pas moins de douze longs métrages aussi réjouissants les uns que les autres ! Quelques perles se détachent même du lot, comme L’Albatros, L’Ibis rouge, La Grande Lessive, Un linceul n’a pas de poches ou bien encore Snobs. Il faut voir et revoir ces œuvres faussement bricolées et vraiment décapantes. Qu’il donne dans le polar politique ou dans la fable sociale, Mocky fait mouche. Et il y a l’intense jubilation de retrouver au fil des films Bourvil, Lonsdale, Poiret, Serrault, Maillan et tant d’autres, y compris ces inénarrables seconds rôles dotés de gueules incroyables qu’affectionnait le cinéaste. Quel plaisir de voir ou de revoir ces films-là sur grand écran, et non sur ces télés étriquées que dénonçait si bien Mocky dans La Grande Lessive !
Il y avait auparavant le célèbre « Maurice Cloche, comme son nom l’indique », lancé un jour par Henri Jeanson à propos d’un réalisateur de purs navets. Il y aura désormais le « Club zéro pointé », à l’égard du désastreux film de la si surestimée cinéaste autrichienne Jessica Hausner. Le quota féminin instauré officieusement par le Festival de Cannes depuis quelques éditions post-MeToo ne saurait justifier tout et n’importe qui. Réflexion largement partagée en mai dernier sur la Croisette par des festivaliers sidérés de la médiocrité de ce Club Zéro, pourtant en compétition pour la Palme d’Or. On est resté pétrifié devant ce portrait d’une secte alimentaire pour ados chics. Une fable hyper formaliste pour dire le dégoût qu’inspire l’humanité tout entière à la réalisatrice. Ce long ricanement stérile méprise autant ses personnages que ses spectateurs. Mais après tout, qu’un film qui évoque si bêtement l’anorexie puisse donner la nausée, quoi de plus naturel ? Une seule solution : tirer la chasse et passer à autre chose.
Hamlet Mother Fucker, le roman décapant de Thomas A. Ravier.
Pour la rentrée, je vous propose un roman qui décoiffe. Déjà le titre : Hamlet Mother Fucker. Le style est ébouriffant, les dialogues percutants, avec des métaphores et formules que les sensitive readers auraient effacées immédiatement du texte. Censure ! Censure ! Les personnages sont également déjantés, dans le bon sens du terme, c’est-à-dire qu’ils nous envoient une bouée de sauvetage pour échapper à la marée noire du wokisme. Mention spéciale pour l’actrice écossaise, Stella Garden, qui travaille dans une boucherie et apprécie la chambre froide où pendent, à des crochets, les carcasses. Une héroïne bataillienne qui utilise le crâne de Yorick pour de coupables actes.
Pas le premier coup d’éclat de Thomas A. Ravier
Mettons un peu d’ordre. Le personnage principal se nomme Eliot Royer. Il est comédien et joue le personnage d’Hamlet à la fois sur scène et sur le théâtre du monde. Il a aimé une certaine Joséphine Ortez, Jo pour les intimes, dont la destinée sera tragique. Normal, direz-vous, on évoque ici le plus grand écrivain de tous les temps, Shakespeare, indémodable, indépassable. On est dans le tragique mais également dans le baroque avec le roman de Thomas A. Ravier qui n’en est pas à son premier coup d’éclat. Il a publié de nombreux essais et romans, dont le très remarqué Les aubes sont navrantes (2005), chez Gallimard, collection « L’Infini » dirigée par Philippe Sollers. On retrouve, du reste, l’influence sollersienne dans Hamlet Mother Fucker comme, par exemple, la critique de la Technique ainsi que l’illustration fort érotique de la célèbre affirmation énoncée dans Femmes : « Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort. Là-dessus, tout le monde ment. » Eliot Royer finit par être emporté par la folie de son personnage. Il ne voyage pas sans sa valise qui contient un crâne, celui de Yorick, évidemment. Mais cette folie, empruntée à Érasme et Artaud, est celle de la clairvoyance. Eliot Royer : « Le couple que je forme avec ma folie me suffit largement. Bâtir un royaume de bâtard pour butors, alors qu’on peut passer sa vie à tenir des discours à l’air immatériel. » Soyons clandestins, à conditions d’avoir de bons livres pour « tenir des siècles en coulisses. »
Le problème reste la France qui n’a rien compris à Shakespeare. Eliot Royer : « La France est une prison. Même si l’étendue de la catastrophe est aujourd’hui planétaire, il règne chez nous un malaise honteux spécial. Enfin, nous ne sommes pas responsables de ce qu’est devenu l’immense théâtre de l’univers. Puisque le complot est général… » Alors se pose la question suivante : « Être père ou n’être pas père : telle est la question. »
Il faut se laisser emporter par le fleuve Ravier et sa comédie profonde et hallucinée. Et puis, après, relire Hamlet serait une bonne initiative. Mais pas dans la traduction de Gide, dont les « pudeurs métaphysiques » sont plus que suspectes.
L’islam continue de menacer la liberté d’expression en Europe. Le gouvernement danois a présenté au parlement un projet de loi pour interdire la dégradation publique d’objets religieux. Pourtant, et c’est heureux, en Occident, le « blasphème » n’avait plus cours. L’analyse d’Elisabeth Lévy.
Le Danemark s’apprête à rétablir le délit de blasphème. Charlie Hebdo lance un appel. Le texte présenté par le gouvernement danois ne comporte pas le mot « blasphème », mais c’est pourtant bien de cela dont il s’agit : il y est question d’interdire la dégradation publique d’objets religieux (et de la punir, jusqu’à deux ans de prison). L’objectif est de sanctionner les autodafés de Coran et surtout, de montrer aux Iraniens, aux Pakistanais et à d’autres que le gouvernement danois désapprouve ces pratiques. Depuis quelques mois, il y a ce que l’on appelle la crise des Corans brûlés, en Suède et au Danemark. Ces autodafés sont commis par des réfugiés irakiens, une artiste iranienne et des militants nationalistes devant la presse dûment convoquée. Ils ont provoqué des émeutes en Suède et des représailles contre des chrétiens au Pakistan. Ils ont surtout fortement indisposé les mollahs iraniens. Bien que le ministre danois de la Justice ait qualifié ces autodafés de méprisants et antipathiques, le guide suprême de l’Iran Ali Khamenei a affirmé que « soutenir les criminels et les profanateurs du Saint Coran est une forme de guerre contre le monde islamique ».
Dans le Charlie Hebdo de la semaine, ainsi que dans plusieurs médias scandinaves, il y a donc une tribune contre cette loi qui « ouvre la porte à toutes les censures », et va à « l’encontre de tout ce pourquoi se sont battus intellectuels, artistes et responsables politiques en Europe depuis deux siècles, à savoir affranchir la vie publique de la tutelle des religions et de leurs dogmes ».
On peut admettre que ce n’est pas très malin de brûler des Corans. Moi, je n’aime pas qu’on brûle des livres, mais j’aime encore moins qu’on l’interdise.
Dans l’Europe des Lumières, la liberté d’expression, la liberté de critiquer, de détester ou de moquer une religion, le droit d’emmerder Dieu comme dit l’avocat Richard Malka, cette liberté est sacrée. Ce n’est donc pas malin de brûler le Coran, mais c’est encore moins malin de l’interdire. Si on interdit aujourd’hui de brûler des Corans, demain, on sanctionnera ceux qui critiquent l’islam. C’est un message aux fanatiques : la menace et la violence payent. C’est un bras d’honneur aux Iraniennes et à tous ceux qui risquent leur vie pour lutter contre l’emprise religieuse. « Le gouvernement danois devient le complice de ces régimes tyranniques et assassins, dont le pouvoir repose entièrement sur la soumission totale au Coran », résume la tribune. Enfin, pour nous, c’est une insulte à Cabu, à Charb, à Wolinski, une insulte aux 12 personnes assassinées le 7 janvier 2015 parce que Charlie Hebdo avait publié les caricatures de Mahomet en soutien aux dessinateurs danois de Jyllands Posten. Oui, comme le dit Shakespeare, il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark…
Quelques mots sur la « fantasque » Maria Pacôme (1923 -2018), qui aurait eu 100 ans cet été
Derrière le caractère tonitruant, explosif, la brisure est apparente. C’est justement ce va-et-vient, ce courant alternatif, de l’envolée lyrique au débit filant à une forme de silence, d’introspection d’entre les morts ; là, précisément où le rire joue à la courte-échelle avec les larmes, on ne sait jamais vraiment qui l’emportera à la fin, que Maria Pacôme a posé sa voix si reconnaissable. Voix d’hier, délicieuse et improbable. Voix du Théâtre ce soir et des rideaux rouges. Voix des salles pleines et d’un cinéma non-sédatif. Voix d’une société du spectacle qui faisait la part belle aux artisans et aux fausses bourgeoises, n’ayant pas peur des stéréotypes pour mieux s’en amuser. On aimait l’exagération de cette rousse aux dents du bonheur, la crise poussée à son paroxysme, cette liberté qui fait exploser toutes les coutures, l’allure et le charme d’un féminisme en friche, décousu, qui ne s’apprenait pas alors à l’école des cadres, les mots en pagaille, la mauvaise foi aussi, car elle vous retournait un public d’un plissement de paupières, laissant Jean le Poulain ou Michel Roux, pantois et aphones. Et il en fallait du cran et du métier pour contrecarrer les plans de ces barbons de la scène et leur clouer le bec.
Reine du vaudeville
Danseuse « aux jambes trop courtes », élevée dans la raideur et la justice d’un foyer communiste, reine d’un vaudeville débarrassé de toute vulgarité, tragédienne des portes qui claquent, auteur reconnu pour sa plume tendrement désabusée, elle était de ces comédiennes qui s’inscrivent, s’installent durablement dans l’imaginaire des spectateurs et téléspectateurs. On la voyait une fois, on l’aimait pour la vie.
Nous les sous-doués, nous lui décernions l’Oscar des vendredis et samedis soir. De l’aplomb qui peut virer au rouge furibond, capable de faire rire ou d’agacer prodigieusement ses partenaires, elle faisait trembler les foules et puis, un mouvement de répit, d’abandon, comme un désespoir qui emplit les yeux et suspend le temps, elle vous momifiait un auditoire par une émotion propre aux très grandes. Le génie est forcément injuste. Il ne s’explique pas. Les artifices n’y suffiraient pas, la fragilité sans les trémolos à ce point ne se feint pas, elle est innée.
L’élégance de la réserve
C’était l’actrice des points de suspension, après la mitraille, le verbe qui cascadait, l’horizon se brouillait, les nuages voilaient les sentiments et l’âme pouvait divaguer à sa guise, comme libérée des contraintes matérielles. Quand je pense à Maria Pacôme, me revient ce vers de René Guy Cadou dans son poème « Hélène et le règne végétal » de 1946 : « J’ai toujours habité de grandes maisons tristes ». Pacôme est cette belle demeure fantasque, puissante, pleine de bruit et d’éclat, qui, au creux de la nuit, se replie, s’isole par nécessité et pudeur. Nous sommes à l’ère des confessions malsaines, Pacôme avait l’élégance de la réserve. Et pourtant, elle carillonnait fort dans l’exercice de sa profession. Elle avait quelque chose de sauvage, une terre inatteignable, celle des songes, un pays plus grave et moins fantasque que ses personnages pouvaient laisser transparaître. D’ailleurs, elle ne se considérait pas comme une comique, elle préférait le qualificatif de « fantaisiste ». Le fantaisiste est sur un fil. S’il force trop le trait, veut absolument déclencher un effet, il cabotine et échoue. Alors que s’il alterne, il surprend, il accélère, il appuie sur le champignon et s’offre un tête-à-queue, c’est un acrobate léger qui ne s’enferme dans aucune habitude. Celle qui se présentait comme « horriblement timide », dévoilant quelques bribes de son histoire personnelle chez Chapier ou Bouteiller, acceptant sa caricature, son emploi alimentaire sans fausse modestie, dont le talent fut certainement sous-estimé sur grand écran, continue d’enchanter par sa tenue et sa folie contenue. Que savions-nous d’elle ? Elle aimait les chouettes et avait été mariée passionnément à Maurice Ronet. Elle avait perdu un frère au combat, résistant fusillé sous l’Occupation et son père était revenu de Buchenwald. De tout ça, elle n’en faisait pas l’apanage, les douleurs intimes acceptent mal les déballages. Elle avait caché dans sa maison de l’Essonne, les amours de Jean-Paul et d’Ursula (revoir l’émission Une maison, un artiste en replay). Dans sa pièce « Apprends-moi Céline », quand l’apprenti-cambrioleur Daniel Auteuil la menace d’un « Haut les mains ! », elle répond : « Pour quoi faire ? ». Tout est dit.
L’arrivée des cinq réfugiées afghanes à l’aéroport Charles de Gaulle, dans le cadre d’une opération d’évacuation, était très attendue. En revanche, beaucoup moins attendu était le curieux mécontentement exprimé à ce sujet sur les ondes de France Culture…
Mardi 5 septembre, le « Journal de 12h30 » de France-Culture bat son plein. Thomas Cluzel passe en revue les actus chaudes : Emmanuel Macron à Orthez, visite de Kim Jong-Un en Russie, ouverture du procès de Rédoine Faïd… Puis, il évoque un sujet apparemment assez consensuel : l’accueil en France, lundi 4 septembre, de cinq femmes afghanes, réfugiées depuis des mois au Pakistan. Le transfert de ces femmes s’étant déroulé avec succès, on aurait pu croire que cet épisode était de nature à susciter l’approbation générale. C’était sans compter sur l’intervention d’une « spécialiste », Julie Billaud, professeur associé en anthropologie et sociologie au Geneva Graduate Institute.
Julie Billaud se présente comme une spécialiste des violences de genre en Afghanistan. Image : DR.
Fémonationalisme
« L’arrivée de ces femmes revêt une puissance symbolique particulière », lance le journaliste intello à l’invitée du jour [1], laquelle répond : « C’est une action qui est problématique, car elle renforce des stéréotypes ancrés dans l’imaginaire selon lesquels les femmes afghanes, et musulmanes de manière générale, auraient besoin d’être sauvées par l’Occident, sauvées des forces talibanes qui seraient la principale cause de leur vulnérabilité. » Pour notre spécialiste des violences de genre, le simple fait qu’une femme afghane soit condamnée à des « restrictions inimaginables » dans son pays (c’est l’ONU qui le dit) relèverait-il donc de l’imaginaire ? L’accueil de ces demandeuses d’asile en France serait « problématique », parce qu’elles sont des musulmanes ? Selon cette logique absurde, pourquoi ne pas carrément être discriminant dans notre politique d’asile, en privilégiant l’accueil des hommes pour abattre les stéréotypes de genre ?
L’anthropologue ne s’arrête pas là, car elle utilise ensuite un néologisme des plus savoureux pour décrire l’attitude néfaste derrière notre accueil de ces réfugiées : « Ce qui est à l’œuvre, dans cette opération, c’est une forme de fémonationalisme, c’est-à-direune instrumentalisation du féminisme et de l’émancipation des femmes à des fins racistes. On alimente ces stéréotypes de femmes musulmanes qui ont besoin d’être sauvées par l’Occident».
Salauds d’Occidentaux !
Et tenez-vous bien : la situation précaire des femmes en Afghanistan n’est pas seulement le fait des Talibans, mais est évidemment en grande partie due… à la France. « On passe sous silence la souffrance des femmes afghanes, qui n’est pas seulement la conséquence de leur genre ou des Talibans, mais le résultat d’une guerre à répétition, d’une occupation qui a été brutale, de la pauvreté généralisée, de la militarisation de la société », assène la flagellante universitaire, avant de formuler son diagnostic final de la situation : « Tous ces processus ont été engendrés en grosse partie à cause de cette occupation à laquelle la France a participé ».
En effet, l’armée française fut mobilisée, dès 2002 suite aux évènements du 11 septembre 2001, pour neutraliser Al-Qaïda et Ben Laden, et chasser les Talibans de Kaboul. « Ce qui est horrible dans cette bataille, c’est que le corps de femmes est devenu le terrain d’affrontement idéologique entre les islamistes afghans et l’Occident impérialiste… » Alors qu’elle entend poursuivre son développement, la spécialiste n’a pas le temps de finir son analyse; Thomas Cluzel (lui-même sans doute consterné) l’interrompt et la remercie. Au revoir, il y a d’autres sujets à aborder dans l’actualité, on n’a plus le temps… Mais l’auditeur a bien eu le temps de constater que pour certains grands penseurs, il n’y a donc aucune différence entre les islamistes et cet Occident odieux et « impérialiste », lequel paie tout de même des salaires permettant de vivre dans la très chic Genève.
Après avoir reçu de nombreux messages d’auditeurs scandalisés, la médiatrice de la radio a été contrainte d’apporter la réponse suivante, blâmant le présentateur de l’émission polémique plutôt que la fameuse experte: « Julie Billaud est une anthropologue et professeure à l’Institut des hautes études internationales et du développement de Genève. Elle est spécialiste de l’islam, de la gouvernance internationale, de l’action humanitaire et du genre. Au lendemain de l’accueil par la France de 5 afghanes réfugiées au Pakistan car menacées par les talibans au pouvoir à Kaboul, il nous paraissait intéressant d’avoir son expertise. Nous aurions sans doute dû prendre le temps en début d’entretien de contextualiser plus avant. Ce rendez-vous dans le journal dure 5 minutes et ne permet pas toujours de prendre suffisamment de recul avant de dérouler une réflexion. Nous allons retravailler avec le présentateur de ce rendez-vous pour être plus attentifs à ne pas heurter nos auditeurs. Par ailleurs nous avons indiqué à Julie Billaud que ses propos avaient créé la polémique. Elle nous a proposé un texte en réponse. Pour tout auditeur qui souhaiterait en prendre connaissance, il suffit d’en faire la demande par message sur le site de la médiatrice de Radio France •
Sur ce point, l’ancien magistrat et chroniqueur Philippe Bilger ne risque pas de tomber d’accord avec la patronne
Le blasphème est-il sacré ? C’est une question infiniment délicate, au sujet de laquelle on a droit à des nuances, des prudences et des interrogations qui ne s’imposent pas forcément sur d’autres thèmes. Je l’avais déjà abordé, mais plus rapidement et superficiellement, dans les Vraies Voix sur Sud Radio où j’avais soutenu que je comprenais la position des autorités danoises souhaitant interdire la « dégradation publique d’objets religieux », notamment les autodafés du Coran, tout en veillant à sauvegarder l’expression écrite ou orale pour l’éventuelle dénonciation de l’islam, du christianisme et du judaïsme.
J’ai évidemment été sensible à la tribune indignée initiée par Richard Malka dénonçant, selon lui, ce retour à une conception « moyenâgeuse » du rapport à la religion. « Pénaliser l’acte de brûler des Coran, c’est s’engager sur une pente extraordinairement dangereuse », selon cet avocat adepte d’une liberté d’expression absolue dans ce domaine. Je comprends la crainte éprouvée par ce défenseur de talent, mais elle n’est pas à ce point irréfutable qu’elle puisse me détourner d’une argumentation contraire. J’ai eu du mal à intégrer que le blasphème en soi soit forcément le signe d’une société libre, ouverte et progressiste. Il me semblait plutôt la manifestation immature et provocatrice d’un monde incapable de respecter les croyances honorablement ressenties. Aussi le fait, pour le Danemark, de sanctionner les offenses religieuses particulièrement blessantes pour les fidèles d’une religion, quelle qu’elle soit, ne m’apparaît pas, d’emblée, comme une régression.
L’accusation en lâcheté, injuste
J’avoue également, les expressions orale et écrite étant préservées, que ce qui émane du Danemark et de cette social-démocratie atypique parce que capable de conjuguer l’obligation de l’humanité avec les leçons du réel ne m’a jamais choqué. J’éprouve l’impression que rien n’a été décidé au hasard et que, si des risques ont été pris, c’est en pleine conscience des problématiques à prendre en compte. Le grief qui est fait à ces sociétés d’être lâches face aux dérives souvent mortifères suscitées par les intégrismes religieux, notamment islamiste, est injuste. J’y vois plutôt une forme de raison et même le retour d’une décence qui n’est absolument pas de la complaisance à l’égard des horreurs mais la reconnaissance que le fait religieux mérite la protection des pouvoirs. Leur charge est de veiller à la tranquillité des cultes, d’avoir le souci de préserver les pratiques religieuses des atteintes indignes et de permettre les expressions de ceux qui ne sont concernés ni par les uns ni par les autres.
À tort ou à raison, une distinction a toujours marqué mon attitude intellectuelle et psychologique dans le domaine de la liberté d’expression. La séparation entre les idées et les croyances. Les premières sont faites pour relever des débats, pour être contredites. Une idée interdite est le comble de l’étouffement démocratique. Les esprits et les intelligences sont offensés. Mais une croyance relève des tréfonds intimes, des histoires personnelles et familiales, d’un terreau qui se rapporte aux sensibilités. Il me semble qu’on devrait laisser tranquilles ces états d’âme et ne jamais se poser en prosélytes ou en procureurs de ces sphères étrangères à la rationalité et à l’argumentation. Une croyance qu’on blesse, singulière ou collective, c’est de l’indélicatesse humaine.
Pas un avis péremptoire
Enfin, prétendre que sanctionner le blasphème, avec les limites indiquées, serait valider des États comme la Syrie ou l’Iran n’hésitant pas à tuer au nom du Coran, n’est pas pertinent. Je ne sache pas que le régime antérieur ait eu un quelconque effet positif sur ces sauvageries. A-t-on le droit de continuer au moins à douter que le délit de blasphème soit une arme décisive à la fois pour offrir aux religions, à leur expression sereine et acceptable, la considération qu’elles méritent et pour entraver la folie d’intégrismes destructeurs ? Ce n’est pas parce que notre Histoire, dans des périodes où le catholicisme faisait loi, a sanctionné tragiquement des blasphémateurs que le blasphème en tant que tel, dans son extériorisation publique, est à célébrer.
Je suis tout sauf péremptoire à ce sujet mais j’ai toujours été gêné par ce poncif, prétendument libérateur et progressiste, que le blasphème doit être perçu comme un progrès de la civilisation. Comme sacré.
La belle blonde était condamnée avant même que son film sorte en salle. Les aventures d’une poupée stéréotypée ne pouvaient être, de nos jours, qu’un manifeste wokiste pour néoféministes. C’est tout l’inverse : Barbie déteste le politiquement correct ! Et c’est un blockbuster.
Ce film s’annonçait comme le pire navet hollywoodien des années Biden. Pouvait-on attendre autre chose de la poupée Barbie, reine du consumérisme et du conformisme ? Si l’on se donne la peine de le regarder au second degré, ce blockbuster de l’été, qui a engrangé plus d’un milliard d’euros au box-office mondial, s’avère être tout sauf la pochade politiquement correcte que l’on redoutait.
Depuis des années, son fabricant, le groupe Mattel, ne ménage pas ses efforts pour la mettre en règle avec la cancel culture et faire oublier que, dans toutes les facultés de sociologie de la planète, on est persuadé qu’elle a été inventée (en 1959) par de perfides valets de l’Oncle Sam afin de fixer la domination blanche dans l’esprit des petites filles dès le bac à sable.
Pour complaire à l’impératif d’inclusivité, le petit mannequin californien de 29 centimètres, qui s’est encore vendu l’an dernier à plus de 60 millions d’exemplaires sur les cinq continents, se décline désormais en d’innombrables carnations, teintes de cheveux, morphologies. Certains modèles portent même le sari ou le boubou (apprécions toutefois qu’il n’existe aucune version voilée), voire se déplacent en chaise roulante ou arborent un crâne rasé pour cause de chimio.
Interdit en Algérie, au Liban et au Koweït
Mieux encore, Barbie se présente comme une icône féministe qui « choisit sa vie », s’épanouit dans des métiers gratifiants (médecin, éleveuse de chevaux, astronaute…), conduit une puissante décapotable quand elle ne pilote pas son propre jet privé, affiche sa réussite en habitant une villa à l’esthétique certes un brin trumpiste, mais dans laquelle le patriarcat n’a pas sa place puisque les lits doubles y sont proscrits, et la salle de bain, organisée autour d’une coiffeuse rose fuchsia où même le mâle le plus déconstruit n’oserait pas s’aventurer. On peut comprendre que le jouet préféré du monde libre agace nombre de dirigeants musulmans, et qu’en Algérie, au Liban et au Koweït, on ait interdit la projection du long-métrage qui lui est consacré.
Seulement le film Barbie ne raconte pas exactement la même histoire que la poupée Barbie… À première vue, certes, l’action semble se dérouler avec la même héroïne et dans le même univers de rêve que celui décrit ci-dessus. Interprétée par Margot Robbie, Barbie est une femme libérée, ni épouse, ni mère, ni ménagère. Son petit ami, Ken, incarné par Ryan Gosling, est un beau gosse au ras des pâquerettes, ne pensant qu’à sourire et à lui plaire. Comme tous les autres garçons du cru, il ne possède ni maison, ni véhicule, ni métier, ni pénis. À se demander si on n’a pas le paradis de Sandrine Rousseau sous les yeux.
Sauf que, pour la réalisatrice Greta Gerwig, qui vient du cinéma indépendant, le pays de Barbie, où les femmes dominent sans partage et les hommes sont leurs simples faire-valoir, est une dystopie aussi grotesque qu’invivable. Les personnages y sont trop niais, le puritanisme, trop obligatoire, les angoisses existentielles, trop taboues (l’héroïne casse ainsi l’ambiance d’une soirée en s’exclamant qu’elle a peur de la mort). Comme une enfant, Gerwig joue avec sa poupée et montre, à force gags hilarants et de dialogues à double sens, que la vie fantasmagorique de Barbie est une caricature inversée du monde réel.
Ken, le perdant du système
Arrive alors le basculement de l’intrigue. Au milieu du film, Ken finit par se rendre compte que, derrière sa félicité apparente, il est un homme sous emprise, un citoyen de seconde zone. Armé d’une canne de golf et vêtu d’une ceinture de champion de boxe, il lance une mutinerie contre l’ordre établi. La bêtise avec laquelle il mène son combat offre à Gosling ses meilleurs moments comiques. Certains critiques y ont vu une satire contre les militants masculinistes. Ils n’ont rien compris. Car ne l’oublions pas, le monde de Barbie est un cliché en négatif du nôtre…
Au pays de Barbie, Ken, ce mâle occidental, blanc, hétérosexuel et valide n’est pas le responsable des injustices sociales, des violences structurelles et des atteintes à l’environnement. Au contraire, il est le perdant du système, le symbole de toutes les causes intersectionnelles. Avec son statut de victime rebelle, il permet à Gerwig de se moquer clandestinement des néoféministes. Gosling joue d’ailleurs si bien le révolutionnaire d’opérette, inculte, narcissique, capricieux, qu’on finirait par croire qu’il a préparé son rôle en faisant un stage d’observation au sein du mouvement MeToo.
Passons à la séquence suivante. Contre toute attente, Ken est parvenu à renverser le pouvoir en place. Il instaure une tyrannie viriliste, où règnent bientôt l’immaturité et la satisfaction de soi. Un régime où l’écologie n’est pas en reste, puisque les hommes, désormais maîtres des lieux, font sculpter quatre bustes de chevaux sur le mont Rushmore. Qu’on se rassure, face à tant de niaiseries, Barbie et ses amies parviennent facilement à mettre fin au coup d’État.
La morale est sauve. Ken concède sa défaite. Un lot de consolation est demandé pour les ex-putschistes : un siège à la Cour suprême. Refus poli de la présidente, qui veut bien commencer par accorder un petit poste de juge de paix à l’un des anciens insurgés. D’accord pour l’égalité des sexes, mais à condition d’y aller patiemment, au rythme du réformisme conséquent, pas de la gauche coupeuse de têtes.
Et Barbie dans tout ça ? La voici qui reparaît dans l’épilogue. Après avoir sauvé son pays imaginaire de la chienlit progressiste de Ken, la ravissante poupée choisit de devenir une simple mortelle et d’aller vivre sur Terre. Barbie n’est pas sotte, elle sait de quoi notre monde est fait. Et c’est en connaissance de cause qu’elle troque, à rebours de l’idéal transhumaniste, son anatomie de silicone contre un corps en chair et en os. Et en ovaires, devrait-on ajouter. Son premier geste, en tant qu’être humain, est d’aller voir… un gynécologue. Elle rayonne. Fière de l’apanage naturel des femmes dont elle est désormais dotée. À n’en point douter, une future scène culte dans les milieux bio-conservateurs.
Habitué aux joutes médiatiques, hier comme dirigeant communiste, aujourd’hui comme chroniqueur politique, Olivier a des tripes et du cœur quand il s’agit de défendre ses idées. «J’aime qu’on me contredise!» pourrait être sa devise.
Vous m’avez manqué ! J’aime venir ici planter la plume dans vos angoisses.
Avez-vous passé un bon été, entre les Lacs du Connemara et la sortie du nouveau JDD ? On n’est pas bien ? Paisible, à la fraîche, décontracté du grand déconomètre ?
Fin juin, à l’issue d’un débat très animé sur un plateau de CNews, alors que je m’étais efforcé de défendre l’égalité face à des discours obsessionnels sur l’identité, un contradicteur a voulu faire redescendre la température en m’adressant cette remarque : « On peut discuter avec toi car tu es un descendant en ligne directe de la gauche Peppone. » Pourquoi pas cette référence aux aventures de Don Camillo… Comme le maire du petit village italien de Brescello, incarné par l’immense et regretté Gino Cervi, ma gauche a desracines et une histoire. Elle est républicaine, sociale et laïque. Pour elle, il n’y a pas à discuter de la nature du tweet de Médine. Il était odieux, car définitivement antisémite. Pour elle, les habitants de Pissevin, à Nîmes, ont le droit à la sécurité, à une action résolue de la puissance publique contre le trafic de drogues et la loi des bandes, à une rénovation urbaine qui s’occupe autant du bâti que des vies qu’il abrite. Elle ne se contentera jamais de dire « no pasaràn » face au Rassemblement national, car cette stratégie est en échec depuis plus de trente ans et qu’elle s’est accompagnée d’une très lourde défaite idéologique. Quand la gauche n’est plus une espérance, elle n’est pas seulement sanctionnée. Elle risque de disparaître.
Mais Peppone sait aussi trouver quelques qualités à Don Camillo. Par exemple, quand Monseigneur Laurent Ulrich, archevêque de Paris, évoque l’ouverture chrétienne à l’universel : « Si on se referme sur son clan, son groupe, sa nation, comme si elle était la meilleure, sans tâche et sans péché, cela ne va pas », déclare-t-il à La Croix, le 16 août. Il poursuit : « Notre pays a besoin de trouver un nouveau souffle dans un désir d’unité, qui ne peut se réaliser qu’avec toutes les composantes très diverses de la société, en particulier avec les personnes d’origine étrangère. » Et voici le jeune Henri d’Anselme, le « héros au sac à dos »d’Annecy, qui s’avance à son tour. « Si j’ai pu réagir de cette façon, c’est parce que cela faisait deux mois que je me nourrissais de beau, d’essentiel. Le mal que faisait ce pauvre type m’est apparu insupportable. » (Le Parisien, 14 août). À la question « Vous, le fervent catholique, amoureux des cathédrales, vous avez été courtisé ? », il répond :« J’ai tout fait pour éviter la récupération politicienne. Me présenter comme d’extrême droite, c’est bête et mesquin, du mauvais buzz. Jamais je n’ai pris position pour quelqu’un, encore moins pour Zemmour. Après, je sais très bien ce que j’ai représenté à Annecy : le pèlerin catholique avec sa chevalière face au migrant syrien. Je ne suis pas naïf, mais je m’en fous. »Il a raison.
Ma gauche peut à la fois chanter Sardou et Ferrat, Ferré et Goldman. Elle n’a jamais éprouvé un mépris de classe pour les gens de peu, n’a jamais parlé de « la France des beaufs ».
Je voulais vous parler de vos angoisses et voilà que j’aborde les miennes. Celles d’un avenir en panne d’imaginaire. D’un futur si peu désirable et respirable. De lendemains où les peurs l’emportent.
Une petite comparaison érudite des jeux d’échecs que nous prisons, avec le jeu de go des Asiatiques. Ce que ces jeux disent de nous et d’eux.
« Le droit, la science et l’art vont d’un même pas dans une civilisation donnée. Car l’homme marche à la poursuite des images qui l’habitent » (Alain Supiot)
Il en va de même, je crois, des jeux emblématiques que les civilisations se donnent à elles-mêmes, ou qu’elles adoptent après en avoir révolutionné le contenu, afin qu’ils correspondent mieux à leur sensibilité et à leur inclination. Leur examen, lui aussi, nous apprend quelque chose des civilisations concernées, des imaginaires dans lesquels elles s’inscrivent, des aspirations ou des rêves qui les travaillent. Je voudrais, à cet égard, m’arrêter sur les échecs et le go, et voir ce que, dans leur antagonisme essentiellement, ces deux maîtres-jeux peuvent nous révéler de leurs civilisations respectives – Occident d’une part, bloc confucéen (incluant le Japon) d’autre part.
Primauté de la Partie ou du Tout: individualisme et holisme
L’opposition des échecs et du go, c’est d’abord celle des primautés respectives de la Partie sur le Tout, ou du Tout sur la Partie ; pour le dire autrement : l’antithèse entre un jeu au caractère fondamentalement individualiste – les échecs – et un jeu à la nature foncièrement holistique – le go.
Des pierres sans qualité, des pièces ayant du caractère
Cette opposition est marquée, dès l’origine, dans le matériel avec lequel on joue à l’un et à l’autre.
La “spécificité” paradoxale des pierres du go, en effet, c’est leur indifférenciation absolue, leur complète homogénéité, et de forme, et de valeur, fors leur couleur, blanche ou noire, ce sont véritablement des pierres “sans qualité”, des pierres indiscernables les unes des autres. Tous les choix semblent avoir été opérés, à cet égard, pour dépersonnaliser au maximum les pièces asiatiques, et en faire des véhicules aussi neutres que possible. C’est le sentiment qu’inspirent, en tout cas, la forme et le polissage retenus pour les pierres de go, privées ainsi de toute aspérité, de tout relief, de toute angularité, qui auraient pu les singulariser ou trahir l’étincelle d’un Moi, derrière leurs dehors apathiques. Rien ne filtre de ces capsules, sans orifice, sans pertuis, résolument tournées vers l’intérieur. Leur forme lenticulaire rappelle, à cet égard, les yeux clos des saints bouddhistes, que Chesterton opposait aux yeux « toujours grands ouverts » et « affreusement vivants » des saints chrétiens.
Images DR
Cette « condition statistique » des pierres, pour parler comme Valéry, se renforce aussi de la masse de clones au sein de laquelle elles sont noyées : là où les pièces d’échecs sont au nombre réduit de 32, celles de go, a contrario, sont fondues dans un océan de plus de 300 copies. Enfin, par leur aplatissement, par l’unicité même de leur forme, les pierres de go, comme les pièces de shogi ou de xiangqi, sont des anti-figurines, aussi éloignées que possible des tentatives, véritablement tridimensionnelles, de personnification occidentales. Si nos pièces d’échecs, en effet, ne sont pas absolument singulières, elles ont, par leur verticalité et leur profil, de la personnalité voire comme du caractère. Nul besoin donc d’inscrire sur elles leur fonction, comme on le fait pour leurs homologues japonaises ou chinoises, car leur identification est immédiate : elles ne sont pas les titulaires anonymes d’un quelconque emploi, mais les vivantes incarnations de leur charge, dont elles portent la dignité jusque dans leur physionomie.
Tuiles de shogi (échecs japonais)Pièces de xiangqi (échecs chinois)Image: Wikimedia commons
Liberté d’infléchir son destin, sujétion à l’ensemble
L’individualité des pièces occidentales tient aussi, évidemment, à leur autonomie et à leur liberté de mouvement, qui s’oppose à la fixité des pierres de go. Pions exceptés, les pièces d’échecs, en effet, sont véritablement des animaux au sens de Spengler, c’est-à-dire de « petits mondes en soi au sein d’un monde plus grand », capables d’évoluer en toute indépendance. Même si leurs mouvements gagnent évidemment à être coordonnés, chacune est autonome, chacune peut poursuivre ses propres sous-objectifs : leur mobilité, précisément, leur confère un libre arbitre, la possibilité, presque toujours, de surseoir à l’inévitable, de s’y dérober par une ultime manœuvre. Il n’est pas anodin, à cet égard, que les principales réformes du jeu d’échecs opérées par l’Occident (au XVème siècle notamment) aient consisté à doper les capacités de déplacement des pièces.
Les pierres asiatiques, à l’inverse, sont d’une immobilité toute végétale, vouées à endurer, telles un homme du bushidô. Là où les échecs donnent barre aux pièces sur leur destin, le go leur en retire tout semblant. Rivées à leur emplacement, les pierres n’ont aucune possibilité de sursaut, aucune capacité à se sauver elles-mêmes ; leur secours, s’il doit avoir lieu, ne proviendra que du reste du groupe. L’idée d’un salut personnel, et plus encore celle d’un salut personnel dont on serait le premier artisan, est étrangère au jeu d’Asie : le go n’enseigne pas à fléchir son destin, mais à y faire face stoïquement, dans l’intérêt supérieur de la collectivité. Là où l’Occident affirme l’individu et son autonomie d’action, l’Asie, elle, martèle ainsi sa subordination à la totalité.
Issue collective et issue personnelle – Le mot de Louis XIV, la radicalisation de la maxime de Frédéric II
Le caractère individualiste des échecs, la nature holistique du go, transparaissent également dans les modalités de capture des pièces et de gain d’une partie. Dans le jeu asiatique, c’est par enveloppement d’un groupe de pierres adverses que la prise intervient. Plusieurs pièces participent donc de la capture, et, si l’une clôt effectivement la nasse, nulle ne joue fondamentalement dans l’entreprise un rôle plus important qu’une autre. La prise y est donc absolument collégiale. Aux échecs au contraire, le mode opératoire est hautement personnel. Non seulement la capture est individuelle, mais la pièce qui prend ne se contente pas de vider l’ennemi du plateau, elle prend physiquement sa place sur l’échiquier.
Les déterminants de la victoire traduisent également cet antagonisme de nature, entre un jeu où toute issue est avant tout personnelle, et un jeu où tout issue est avant tout collective. Aux échecs, seule la survie de son roi et la mort du monarque adverse importent : l’enjeu du combat se résume à leur personne ; le sort des trente autres pièces, lui, est d’une indifférence absolue. En ce sens, la fameuse formule de Louis XIV : « L’État, c’est moi », est proprement la devise des échecs. Ou encore, ce mot de Napoléon, après l’hécatombe d’Eylau : « Une nuit de Paris réparera tout cela ». Rien de plus contraire à l’esprit du go, où toutes les vies sont égales, et où la victoire revêt un caractère essentiellement numérique, incompatible avec une saignée sévère des effectifs. Frédéric II proclamait : « Je ne suis que le premier serviteur de l’État ». Les pierres asiatiques, elles, radicalisent encore cette profession de foi, en retirant ce qu’il reste d’orgueil dans l’épithète frédéricienne.
Tyrannie des passions et libération des chaînes du vouloir
L’opposition des échecs et du go, c’est, ensuite, comme nous avons commencé à le voir, celle de rapports antagonistes aux appétits qui nous travaillent ; pour le dire autrement, l’antithèse entre un jeu qui épouse fondamentalement les passions humaines (les échecs) et un jeu tendant foncièrement à s’affranchir d’elles (le go).
Civilité extrême du lettré, brutalité des combats féodaux
Échecs et go entretiennent un rapport antithétique à la violence. Comme dit précédemment, la capture, dans le jeu asiatique, intervient par enveloppement d’un groupe de pierres adverses. La prise y est donc non seulement impersonnelle mais presque élusive, tant c’est par frôlement, par tangence, qu’elle s’opère. On désarme l’adversaire, et on évacue les prisonniers de l’espace disputé, mais on ne les tue ni ne prend physiquement leur place sur le plateau. L’entièreté du processus se déroule sans effusion de sang, sans éclats, dans une forme de civilité extrême. Tout, plus globalement, au go, se fait d’une manière infiniment feutrée.
Aux échecs au contraire, la prise est à la fois personnelle et frontale, cavaliers exceptés. Plus que frontale, la capture est brutale, féroce même, comme le langage familier (« manger ») l’exprime. Là, aucune idée de prisonniers, comme au go, de vassaux pris pour être ensuite « retournés » contre leur ancien général en chef, ainsi qu’aux échecs japonais : non, les coups y sont portés avec le tranchant de l’épée, et on ne s’en relève pas.
Plus largement, comme l’analyse assez justement Paloma, la jeune protagoniste de L’élégance du hérisson : « Aux échecs, il faut tuer pour gagner. Au go, il faut construire pour vivre […] Le but n’est pas de manger l’autre, mais de construire un plus grand territoire. » A l’affrontement policé de lettrés, présenté avec une bienséance parfaite par l’Asie, répond ainsi la brutalité des combats féodaux, exposée sans fard par l’Occident.
Éloge de l’ombre et louange de la transparence / Admissibilité des moyens
« Observons avec calme, garantissons nos positions, gérons les affaires avec sang-froid, cachons nos capacités et attendons notre heure » (Deng Xiaoping)
Cette opposition n’est pas qu’esthétique : elle a des résonances profondes et concrètes sur l’expérience et la pratique des deux jeux eux-mêmes. Au go, comme dans les tragédies classiques, par souci de bienséance, tout ne se passe pas sur scène. L’essentiel, même, dans le jeu asiatique, fait l’effet de se dérouler ailleurs, hors champ, ce qui rend le spectacle des premières parties tout à fait déconcertant pour l’observateur occidental.
Habitué aux échecs, qui mettent tout sur la table, dès le départ, celui-ci met ainsi du temps à se familiariser avec le caractère silencieux, et, plus encore, souterrain des transformations qui ont cours au go ; plus largement, avec la mécanique de révélation progressive qui est la sienne. Durablement, l’œil occidental guette un combat, et fixe sans comprendre un plateau dont la colonisation se fait de manière erratique, et avant tout périphérique, sans logique apparente.
Privé des points d’attention naturels que forment, aux échecs, les rois et les zones de concentration des pièces, le spectateur désemparé en est réduit à attendre que le brouillard se lève, sur le goban, pour saisir le cours de la bataille ; constater, en réalité, que l’issue en est déjà consommée – que, peut-être, même, elle l’était dès le début. Le go, à cet égard, est un jeu tout entier dédié à la préparation; il n’y a, pour ainsi dire, pas de phase exécutoire : la partie se conclut sur plans.
A l’opposé, les échecs, schématiquement jusqu’à Steinitz[1] (~ 1870), sont d’une très grande simplicité stratégique, l’attaque frontale du roi adverse constituant grosso modo le plan unanimement suivi par l’ensemble des joueurs, en particulier avec les Blancs. L’intérêt essentiel des parties réside alors dans l’exécution de ces offensives, généralement spectaculaire mais imprécise, marquée notamment par une prise de risque et une propension au sacrifice excessives.
Aux antipodes du goban, plongé dans d’indéchiffrables ombres, nappé de brumes épaisses, se dresse alors l’échiquier, bombardé de photons, éclairé par un soleil infatigable. Là, ni révélations parcellaires, ni indiscernables desseins : les projets s’y exposent dans leur limpide barbarie, sous une lumière sans pitié. Là, rien d’une stratégie du “profil bas”, à la Deng Xiaoping, d’un plan conçu avec froideur et machiavélisme pour parvenir à ses fins ; mais, au contraire, une logique presque féodale de l’honneur, prescrivant la noblesse des moyens. A l’accent mis par l’Asie sur le caractère secret, souterrain de la préparation, répond ainsi l’accent mis, par l’Occident, sur le caractère visible, transparent, de l’exécution.
Romantisme chevaleresque, sécheresse de l’esprit de géométrie
« Même le jeu d’échecs était trop poétique pour lui ; il n’aimait pas les échecs parce que ce jeu est plein de cavaliers et de tours, comme un poème. De son propre aveu, il préférait les disques noirs du jeu de dames, parce qu’ils ressemblent davantage aux points noirs d’un diagramme » (Gilbert Keith Chesterton)
Les échecs sont un jeu plein de bruit et de fureur, un jeu qui charrie quelque chose d’épique et de shakespearien. Le go au contraire est infiniment plus clinique, infiniment plus dépassionné dans son approche des choses. Il est véritablement du côté de l’esprit de géométrie, si je reprends les catégories pascaliennes ; du côté apoétique et mathématique du diagramme (cf. le goban), si je réutilise celles de Chesterton. A l’inverse, il entre quelque chose de chevaleresque aux échecs, pas seulement à cause des pièces qu’il mobilise, mais dans sa pratique même, jusqu’à la fin du XIXème siècle grosso modo, car l’on y joue encore essentiellement comme on charge à Azincourt, c’est-à-dire avec déraison, mais panache. L’opposition entre le romantisme échevelé du jeu d’Occident, et la sécheresse analytique du jeu d’Asie, encore exemplaire jusque dans les années 1850-1870, a considérablement perdu de sa force depuis avec la dé-poétisation des échecs, toujours plus affaire d’ordinateurs et d’exactitude. Sa pertinence demeure cependant quand on souligne combien la rationalisation fut longue à y intervenir, et combien, au moins autant que tardive, elle y a été douloureuse. L’objectivation, en effet, est consubstantielle au go, car celui-ci, par l’uniformité de la valeur de ses pièces et son caractère fondamentalement apolaire, invite spontanément à l’adoption d’une focale globale et de voies contournées pour atteindre ses buts.
Aux échecs à l’inverse, l’attribution à chacun d’une cible claire et circonscrite invite à foncer, et la fécondité de l’emploi de chemins de traverse, la pertinence de lutter pour de petits avantages positionnels annexes, n’ont rien d’évident. Plus fondamentalement, cette rationalisation du jeu implique de faire un deuil auquel ses amateurs se sont longtemps refusés, et dont la défaite de Kasparov face à Deep Blue, en 1997, a été l’occasion de revivre l’intensité. Ce deuil, c’est celui du primat de l’esthétique sur l’efficacité pure ; ou, pour le dire autrement, le deuil des échecs conçus comme une affaire avant tout humaine – biaisée, dès lors, par les passions qu’une telle qualité implique.
Kasparov contre Deep Blue, 4 mai 1997 (C) SUTCLIFFE NEWS FEATURES/POHLE/POHLE/SIPA Numéro de photo : 00303055_000001
Tyrannie du vouloir, renoncement à l’égo
Échecs et go, plus largement, s’opposent quant à la nature des protagonistes dont ils mettent en scène l’affrontement. Dans le jeu prisé par l’Occident, le combat est égotique et mesquin, c’est celui de voisins prêts à brûler tous leurs vaisseaux pour purger leur querelle et assouvir leur volonté de puissance, fût-ce à mourir eux-mêmes et à tout réduire en cendres autour d’eux. L’étroitesse du plateau, renforcée encore par son encombrement initial et la difficulté qu’on a à y manœuvrer, parfois contre ses propres pièces, traduit bien, à cet égard, la relative médiocrité des motifs comme des enjeux du conflit : on ne se combat pas pour de grandes fins, on s’entre-tue au nom d’une rivalité sordide, parce qu’on demeure, comme le notait Pascal, de différents côtés de l’eau. Rien de pareil au go, où l’exigence, martelée par la fixité des pierres, est que chacun tienne sa position, que nul ne quitte, sous aucun motif, aussi impérieux qu’il soit, la place qui lui a été assignée. Il s’agit proprement d’atteindre l’immobilité minérale que Takeda Shingen recommande à son clan, dans le Kagemusha d’Akira Kurosawa, et que le daimyô et ses généraux mettent eux-mêmes en pratique, au plus fort des combats. J’écris immobilité, mais il vaudrait mieux dire, à cet égard, inamovibilité, inamovibilité au sein d’un ordre cosmique des choses.
Comparativement aux échecs, l’objet de la lutte, au go, est à la fois infiniment vaste et plus étranger à toute idée de passion. Comme l’étendue du plateau y fait naturellement penser, comme sa neutralité même le confirme, le théâtre de l’affrontement asiatique, en effet, c’est l’Univers, c’est l’Espace[2]. On n’y assiste pas au conflit, ponctuel et sans lendemain, de deux féodaux, mais à la lutte immémoriale de deux principes cosmiques, appelée à se rééditer éternellement sans jamais se conclure. De là l’impossibilité d’éradiquer les pièces adverses ainsi qu’on peut le faire aux échecs : c’est que l’idée d’une victoire définitive, l’idée d’une annihilation n’a pas de sens au regard de l’affrontement que le go entend représenter. Il est entendu, dès l’origine, que les deux principes subsisteront au terme de la partie, qu’ils sont certes antagoniques, mais aussi consubstantiels, en un sens complémentaires, à l’instar d’un Yin et d’un Yang. Le go, à cet égard, est un jeu du flux et du reflux, « accomplissant dans l’interdépendance des contraires les secrets mouvements du Tao » (Nan Shan).
Christianisme et sentiment faustien, Tao et bouddhisme zen
J’ai posé, en introduction, que l’adoption, par une civilisation donnée, d’un jeu emblématique, ne diffère pas de l’adoption, par elle, d’un droit, d’une science et d’un art ; davantage : qu’elle procède, précisément, d’un même imaginaire, pour parler comme Alain Supiot, ou d’un même sentiment cosmique, pour m’exprimer comme Spengler. Achevons donc de vérifier la robustesse de cette hypothèse, en mettant au jour : d’une part, l’inspiration faustienne des échecs, l’importance qu’y joue « le pathos de la troisième dimension » ; d’autre part, l’imprégnation essentielle du go par le Tao et le bouddhisme, sa parenté profonde avec les jardins zen, ces univers miniatures qui quintessencient l’âme asiatique.
Fécondité et impensé du vide – Le go comme lutte cosmogonique
« Au début est le Tao, et le Tao est pur, le Tao est vide » (Nan Shan)
Le Tao, c’est la virginité fondamentale du goban, par opposition à l’échiquier surchargé. Là où l’Occident décime son plateau, l’Asie, elle, le peuple ; plus exactement même, elle l’in-forme, littéralement. Le vide a, à cet égard, un statut très différent d’un jeu à l’autre, qui rappelle les analyses des Transformations silencieuses, de François Jullien. Au go, le vide est fécond ; non seulement son contrôle vaut des points, mais la matière en émerge, la matière en jaillit, par floraison de pierres noires et blanches qui font penser à des couples de particules et d’anti-particules. Les échecs, en revanche, ont comme horreur du vide ; et si le plateau désemplit, il ne se désertifie jamais tout à fait. Héritier d’une pensée de l’Être, l’Occident peine, dans cette perspective, à concevoir le vide autrement que comme la soustraction ou la cessation d’une présence ; et c’est exactement la philosophie que déploient les échecs. Le go, a contrario, peuple de pierres latentes chacune des intersections du goban, comme autant d’embusqués n’attendant qu’un signal pour se révéler. Le vide, alors, n’est plus la négation de l’Être, mais s’affirme, précisément, comme l’antichambre ou le prologue de l’Être.
J’ai parlé jusqu’ici d’une lutte à propos du jeu de go ; mais ce qu’il donne à voir, à cet égard, c’est moins un combat qu’une cosmogonie, moins un affrontement que l’enfantement d’un monde, par ségrégation de deux principes primordiaux. La partition progressive des pierres blanches et noires est le modus operandi de cet accouchement des origines : elle renvoie aussi bien, sur son versant mythique, à la séparation de la terre et des cieux, que, sur son versant scientifique, à l’énigmatique asymétrie de la matière et de l’antimatière. Le Tao, à cet égard, c’est le vide intersidéral dont émergent progressivement des pierres, pareilles à des étoiles fixes lointaines, pour l’enrichir de leurs constellations.
L’antithèse du cercle et de la croix
« Pour exister, Cosmos nécessite un certain jeu, et ce jeu inclut Chaos et Vide […]
Lorsque Cosmos s’est trop chargé de sens, le jeu est obstrué, apparaissent rigidité, opacité, ossification, la décadence et le déclin de la manifestation commence. » (Nan Shan)
L’étrangeté du jeu d’Asie, pour nous, Occidentaux, tient beaucoup à ce parti-pris cosmogonique, qui, schématiquement, fait finir la partie là où nous la ferions débuter – savoir, avec un plateau saturé et parfaitement ségrégué. Le go a ceci de déstabilisant, en particulier, qu’il ne cesse de progresser vers toujours plus d’ordre, quand nous sommes habitués, aux échecs, à évoluer au contraire vers toujours plus de chaos, vers toujours plus d’éclatement de la parfaite conformation de départ. Pour un esprit occidental, le cours du jeu d’Asie a donc quelque chose de fondamentalement contraire à la flèche du temps, de fondamentalement contraire à l’idée chrétienne de la parousie. Le go m’apparaît plus exactement comme un jeu du flux et du reflux, et m’évoque souvent l’image d’un mandala dans lequel on se serait limité à l’utilisation de deux couleurs. Leur dispersion, en particulier, me semble avoir pour même motif cette ossification du cosmos évoquée par Nan Shan, qui contredirait, si on la prolongeait, la fondamentale impermanence des choses. Quant à l’impossibilité d’éradiquer totalement la puissance adverse, elle traduit combien le go, à l’instar du shogi avec son recyclage des pièces adverses, est marqué par l’idée du samsâra.
On retrouve ici, dans cette opposition entre un temps chrétien linéaire et sa conception bouddhique cyclique, l’antithèse chestertonienne plus large du cercle et de la croix, traduisant l’antinomie entre un culte centripète (le bouddhisme), tourné vers l’intérieur, et un culte centrifuge (le christianisme), éclatant vers l’extérieur.
Cette angularité supérieure des échecs, ou cette rotondité supérieure du go, sont évidentes dans les pièces avec lesquelles on les pratique, non seulement dans leur forme, mais dans la personnalité affirmée de celles d’Occident, et l’équanimité absolue de celles d’Asie. On pourrait dire encore : dans la puissance des désirs qui animent les premières, et la satisfaction parfaitement statique des secondes, pareilles aux statues du Bouddha assis, contemplant son nombril.
Cathédrale faustienne et jardin zen / Pathos de la 3ème dimension et génie du microcosmique
L’acuité et la rondeur susmentionnées se retrouvent également dans la brutalité et la nervosité d’une partie d’échecs, d’une part, le cours au contraire méandrique et toujours parfaitement policé d’une partie de go, d’autre part.
Plus spécifiquement, il entre, oui, quelque chose de proprement aigu dans le jeu d’Occident, beaucoup plus propice aux climax, aux renversements de situation absolus, que son homologue d’Asie ; quelque chose de l’arc brisé gothique, dans la tension architecturale que celui-ci infuse et dans l’élévation supérieure qu’il permet d’aller chercher. Il n’est jusqu’aux rangées bicolores de l’échiquier qui n’évoquent, dans cette perspective, les claviers étagés d’un orgue, cet instrument de la domination de l’espace indissociable des cathédrales faustiennes. Ce « pathos de la troisième dimension » n’existe pas, en revanche, au go. J’ai déjà parlé, à cet égard, de l’horizontalité des pierres, mais il n’est pas anodin non plus, par exemple, qu’à la différence des échecs, pour lesquels une variante cubique a été inventée, aucune modalité proprement tridimensionnelle de pratique n’ait vu le jour dans le jeu asiatique.
L’analogue, au go, des cathédrales faustiennes, ces lieux de prière désespérément tendus vers les hauteurs, ce sont les jardins de contemplation et de méditation chers aux pays du bloc confucéen ; plus exactement et plus littéralement, les karesansui, ces jardins secs japonais faits essentiellement de sable (ou de graviers) et de rochers, parfois auréolés de mousse.
Jardin du Ryôan-ji, Japon. Photo : Wikimedia commons
La parenté du go et des karensansui transparaît, d’abord, dans la couleur sableuse du goban et dans son quadrillage régulier, qui rappelle le ratissage rectiligne, ou concentrique en périphérie des rochers, pratiqué dans ces lieux de méditation. Le nettoyage du plateau fait alors songer, comme j’ai déjà pu le suggérer, à l’éparpillement d’un mandala, ou encore, à l’effacement d’un dessin dans le sable.
Le son accompagnant l’apposition d’une pierre sur le goban évoque également un dispositif récurrent des jardins japonais, le sôzu, constitué d’un tube, alimenté par un filet d’eau continu, qui vient périodiquement basculer et frapper un rocher, en produisant un bruit sec. De même que celui-ci ponctue cycliquement le silence, chaque pièce nouvellement introduite sur le plateau s’apparente alors, pour moi, à une ponctuation du vide, c’est-à-dire à une ponctuation du goban. Il faut aussi souligner combien pratique du go et contemplation des jardins zen s’accordent. On pense, immédiatement, à cette lenteur et à ce calme plus général, propices à la méditation, qui émanent du jeu d’Asie, par opposition aux échecs. Mais la convergence est plus profonde : elle tient à ce qu’il entre, dans le go, quelque chose de tellurique, de fortement lié au sol, pour reprendre les analyses de Yourcenar sur les danses antiques de l’Extrême-Orient. Le go, en effet, à rebours du caractère fondamentalement mobile voire virevoltant des échecs, est un jeu de la stratification, un jeu de la sédimentation lente des positions. Son rythme est donc fondamentalement en phase avec celui de la nature, avec le temps que celle-ci met à accomplir ses œuvres.
La proximité du jeu d’Asie et des jardins secs tient, ensuite, à ce que l’apparition progressive des pierres sur le plateau a également, pour moi, des allures de floraison, même si la logique de leur disposition renvoie davantage à la constitution de lignes de force qu’à celle de parterres colorés. Je parle volontairement de lignes de force, car c’est ce qui explique, je crois, la surprenante impersonnalité et uniformité des pièces asiatiques, maintes fois relevées : c’est qu’elles ne figurent pas des individus, mais des particules de principes, dont elles sont les réceptacles, les véhicules, les quanta. Nan Shan mentionne à plusieurs reprises, dans ses écrits, « la bouddhéité dans ce qui est aussi petit qu’une graine de moutarde, aussi vaste que le mont Suméru ». L’éclosion des pierres, sur le goban, évoque ainsi celle de boutons de lotus, symbole de l’éveil spirituel, dont les racines « plongent [indiscernablement] dans la vase », mais dont la fleur, « traversant l’océan des passions, […] s’élève au-dessus des eaux ». Mais on peut aussi penser, en considérant le dépouillement des pierres, l’endurance dont leur enveloppe comme leur fixité témoignent, au bonsaï dont parle Yourcenar, « plié, élagué, affamé, pour faire peu à peu de lui cette merveille qui durera des siècles ».
Le bonsaï, dont le nom chinois signifie littéralement « paysage en pot », est à cet égard l’archétype d’une essentialisation asiatique prisant la réduction des échelles, la miniaturisation des objets dont elle entend exprimer le Tao. Il est significatif, dans cette perspective, qu’à la différence des échecs, où la nature fonceuse et nerveuse du jeu invite certaines écoles de formation à démarrer par l’étude des finales, l’initiation au go, elle, procède au contraire par rétrécissement homothétique du plateau de jeu, ramené à 9×9 puis 13×13 intersections. Nan Shan parlait, à propos des bonsaïs, « d’un paradis dans une gourde » ; on pourrait parler plus largement, pour qualifier ce génie propre à l’Asie, d’un art « de l’essentialisation dans un atome ». Le go en relève, le karesansui en relève, et, comme le note superbement Yourcenar, dans un passage sur lequel je me propose de conclure, il en va de même du haïku : « Il n’est pas étonnant que ces jardins de contemplation soient devenus pour nous le parfait miroir de l’âme japonaise — comme le haïku, né vers la même époque, où tout l’univers tient dans une feuille qui tremble ou une grenouille qui plonge dans l’eau, nous semble aujourd’hui la suprême forme de la poésie nippone. »
[1] On peut, comme toujours, trouver des précurseurs de cette révolution – Philidor par exemple. Mais il n’en reste pas moins que le fait général demeure.
[2] Confer, à cet égard, le nom d’étoiles – hoshi – donné aux neufs points noirs épais du plateau de jeu – le goban.
La détermination de Benjamin Netanyahu à éviter les poursuites judiciaires plonge Israël dans une crise constitutionnelle sans précédent. Après des mois de contestation, les institutions, piliers de la démocratie, s’opposent ouvertement au chef du gouvernement.
Le 16 août, Yedioth Aharonot, premier quotidien israélien, faisait cette annonce en une : « D’après des sources gouvernementales, en cas de crise constitutionnelle, l’armée, les services de sécurité et le Mossad obéiront à la Cour constitutionnelle. » Oui, vous avez bien lu ! Israël en est là… Dans les coulisses du pouvoir on se prépare à un Tchernobyl constitutionnel, c’est-à-dire à une rupture entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Peut-être aurez-vous remarqué que, dans la liste, une institution et pas la moindre, manque à l’appel : la police. Le lendemain, le chef de la police nationale – qui lui aussi avait noté cette absence – profitait d’une intervention planifiée pour déclarer que « la police, bien entendu, obéirait à la loi », s’attirant une réplique immédiate de son ministre de tutelle, Itamar Ben Gvir, qui rappelait que, « selon la loi, la police obéit à un gouvernement élu par le peuple ». Toute la crise israélienne est résumée par cette passe d’armes. Un exécutif qui croit que la démocratie se résume à l’obéissance à la majorité, face à un haut fonctionnaire fidèle aux contre-pouvoirs, attaché aux libertés. Ce qu’on appelle en français un républicain.
Les contre-pouvoirs en question
Depuis le début de l’année, Israël est gouverné par une majorité parlementaire dont le projet est de transformer sa démocratie libérale en dictature de la majorité sans garantie de libertés et sans contre-pouvoirs. En l’absence de Constitution, et dans le cadre d’un régime parlementaire pur où le législatif ne fonctionne pas comme pouvoir de contrôle de l’exécutif, l’unique contre-pouvoir institutionnel est la Cour constitutionnelle. L’autre pilier de la démocratie israélienne est l’intériorisation des valeurs démocratiques par de nombreux Israéliens, simples citoyens ou fonctionnaires, et leur attachement à leur pays. Pour reprendre une formule de la déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique, la démocratie israélienne tient car une masse critique de citoyens israéliens des élites du pays croit (encore) que les libertés son t« des vérités allant de soi ».
C’est donc aux deux socles de la société libérale, la Cour constitutionnelle et la société civile, que le gouvernement s’en prend. Pour quelle raison ? La réponse est aussi simple que désespérante : poursuivi pour plusieurs affaires d’abus de pouvoir, Benyamin Netanyahou veut empêcher la tenue de son procès. Son statut exceptionnel dans le paysage politique israélien et la base électoral forte et solide dont il jouit le placent au centre du jeu : sans lui rien n’est possible. Pour parvenir à ses fins, il a construit une alliance avec deux groupes qui, pour des raisons autrement plus profondes, ont eux aussi la Cour suprême dans leur ligne de mire.
Le premier groupe est celui des ultra-orthodoxes qui voudraient transformer Israël en une théocratie gouvernée par la loi religieuse juive. Le deuxième estcelui des colons fondamentalistes, religieux et nationalistes, qui prétendent annexer tous les territoires à l’ouest du Jourdain sans accorder de droits aux non-juifs qui y vivent. Quant à la base de Netanyahou, elle préfère la synagogue aux libertés.
Si la dimension des origines n’est pas étrangère aux fractures israéliennes, il serait trop simple de les réduire au clivage « ashkénazes/sépharades ». Les « pro-Bibi », plutôt sépharades, n’ont pas de problème avec les colons ou des ultra-orthodoxes ashkénazes. Ils sont plutôt fâchés avec les valeurs libérales, en particulier avec la séparation entre politique et religieux.
Coalition cauchemardesque
Face à cette coalition cauchemardesque, le camp de la démocratie libérale a dégainé une arme redoutable. Au-delà d’une mobilisation épique (manifs du samedi soir, marche vers Jérusalem, initiatives locales de harcèlement des représentants de la majorité) qui dure plus de huit mois, de nombreux Israéliens ont décidé de suspendre leur contribution à la sécurité nationale. Or, le camp démocratique israélien es tune « élite de service », surtout militaire. Officiers, pilotes, unités d’élite, renseignement, technologie : tout ce qui fait de l’armée israélienne un outil souple et efficace repose sur leur volonté de servir leur pays au-delà du devoir.
Pour le moment, il ne s’agit pas de désobéir. Les enfants répondent présents dès leur 18 ans et leurs parents font de même quand ils doivent accomplir leur service de réservistes. En revanche, les réservistes bénévoles ne veulent plus servir un régime qu’ils jugent non démocratique, donc illégitime. Or, les réservistes bénévoles sont pleinement intégrés dans de nombreuses unités, en particulier les escadrons de l’armée de l’air, où ils vont voler et s’entraîner toutes les semaines. Ils sont aussi convoqués, parfois par simple coup de fil, bien au-delà de l’âge légal. Ce sont les officiers et les pilotes les plus expérimentés, les instructeurs chevronnés, ceux qui garantissent le fonctionnement, en temps de paix et de guerre – ou pendant les opérations spéciales – des centres de contrôle opérationnel, permanences et autres chaînons essentiels du commandement. Sans eux, sans leur assentiment à donner bien plus que ce que la loi exige d’eux, l’armée perd de ses compétences.
Les prochaines semaines vont être dignes du nom que leur a donné la tradition juive : « Les jours redoutables »– terme qui désigne la saison pénitentielle qui précède Yom Kippour. Les digues institutionnelles se sont effondrées ; Israël est proche du« Ground Zero »du droit constitutionnel, c’est l’existence de la Cité qui est menacée.
Il existe cependant des raisons d’espérer. D’abord, le camp de la sécularisation est énorme, vigoureux et sain – contrairement aux gilets jaunes, ce camp a déjà fait émerger un leadership formidable et, depuis neuf mois, il a su éviter jalousies, ressentiments et récupérations. Ensuite, il est possible que Netanyahou soit allé trop loin. L’homme qui doit son pouvoir à son art consommé de la manipulation des clivages traditionnels de la politique israélienne (juifs/Arabes, religieux/laïcs, deux États/annexion, ashkénazes/sépharades) vient d’en créer un nouveau : pour ou contre la démocratie libérale. Désormais Israël se pose la question de son régime, une question qui efface toutes les autres, forge de nouveaux camps et de nouvelles alliances et ouvre la voie à de nouvelles majorités de gouvernement. La première république israélienne est à l’agonie, mais il existe des forces politiques capables de porter la deuxième sur ses fonts baptismaux.
Comme contrepoison à la Barbie barbante du cinéma américain de cet été, rien de tel que le nouveau film décapant et dérangeant de Catherine Breillat servi par une distribution étincelante. En prime, les toujours très précieux films de Mocky qui connaissent une nouvelle vie en salles.
Tout juste
L’Été dernier, de Catherine Breillat
Sortie le 13 septembre 2023
Certains la croyaient morte. D’autres, incapable désormais de toute création artistique. Ils se trompaient : Catherine Breillat, l’enfant terrible du cinéma français, n’a rien perdu de sa verve et de son indépendance à l’égard de la doxa. Présenté presque en douce au Festival de Cannes, L’Été dernier y a fait sensation. Anne (Léa Drucker) est une avocate renommée spécialisée dans les violences sexuelles faites aux mineurs. Lorsqu’elle rencontre le fils de son compagnon, âgé de 17 ans, elle entame une relation incestueuse avec lui, au risque de compromettre sa carrière et sa vie familiale… Difficile de faire plus vénéneux comme point de départ et Breillat, avec son coscénariste, le brillant Pascal Bonitzer, tient la note jusqu’au bout. Les amateurs de situations convenues passeront leur chemin. On imagine aisément ce que le néoféminisme à la mode cinématographique aurait pu faire d’une situation si iconoclaste. L’héroïne aurait fini par rentrer dans le rang, les bonnes mœurs l’auraient emporté et l’« innocence » serait sortie victorieuse du combat face à l’odieux adulte. Et si cela avait été un homme, l’affaire était pliée d’avance : condamnation morale de ce penchant forcément viriliste pour la chair fraîche. Mais, en choisissant une femme, mère de famille et avocate comme personnage principal, Breillat fait le pari de l’intranquillité. Sur le papier, tout fait d’elle une sainte. Dans les faits, elle remet en cause les bienséances. D’accusée potentielle, elle se fait accusatrice. Récusant par avance l’idée qu’elle a tort contre son plaisir, elle attaque et ose mettre en cause la parole de ce mineur que dans d’autres circonstances, elle serait appelée à défendre.
Remake d’un long métrage danois jamais sorti en France, le film de Breillat cultive sa différence, y compris dans sa durée : une heure et quarante-quatre minutes, contre deux heures et huit minutes pour l’original. Rien d’innocent dans cette durée raccourcie : le récit progresse net et tranchant comme une lame de rasoir. Du cinéma à l’os. Pas de gras, comme s’il s’agissait d’aller à l’essentiel dans la description des sentiments, avec une caméra qui capte le moindre battement de cils.
Perverse, Breillat ? Non, humaine, tout simplement. Et c’est bien plus intéressant. Elle nous entraîne au fil du récit dans des zones d’inconfort successives. Complexe et ambigu, L’Été dernier assume cette forme de radicalité dans un paysage artistique qui aime tant les vérités simplistes d’un camp contre l’autre. Comme Justine Triet dans son impeccable Anatomie d’une chute, Catherine Breillat exploite les tréfonds de l’âme humaine sans jamais imposer son jugement, sa morale ou sa vision. Rafraîchissante attitude qui tranche avec l’air du temps. Ce que respecte le plus la cinéaste, c’est son spectateur, tout simplement : faisant fi de tout manichéisme imbécile, elle décide que ce sera à lui et à lui seul de se faire son idée définitive (ou non !). En refusant les conformismes et les impasses du film « à thèse », et grâce à une Léa Drucker au meilleur de sa forme, Breillat brosse le portrait d’une manipulatrice endossant le rôle de la victime. Cerise sur ce beau gâteau, une séquence finale filmée au cordeau et qui tombe comme un couperet glaçant. Et si, avec ce film d’une maîtrise totale, Breillat fendait enfin l’armure, se débarrassait une fois pour toutes des oripeaux de la vaine provocation pour décrire, tel un Chabrol, les folies bourgeoises, ordinaires ou non ? Ce serait assurément une bonne nouvelle.
L’excellente société de distribution Les Acacias a eu l’idée de sortir une nouvelle salve de films de Jean-Pierre Mocky qui manque tant au cinéma français, depuis sa disparition en 2019. Pas moins de douze longs métrages aussi réjouissants les uns que les autres ! Quelques perles se détachent même du lot, comme L’Albatros, L’Ibis rouge, La Grande Lessive, Un linceul n’a pas de poches ou bien encore Snobs. Il faut voir et revoir ces œuvres faussement bricolées et vraiment décapantes. Qu’il donne dans le polar politique ou dans la fable sociale, Mocky fait mouche. Et il y a l’intense jubilation de retrouver au fil des films Bourvil, Lonsdale, Poiret, Serrault, Maillan et tant d’autres, y compris ces inénarrables seconds rôles dotés de gueules incroyables qu’affectionnait le cinéaste. Quel plaisir de voir ou de revoir ces films-là sur grand écran, et non sur ces télés étriquées que dénonçait si bien Mocky dans La Grande Lessive !
Il y avait auparavant le célèbre « Maurice Cloche, comme son nom l’indique », lancé un jour par Henri Jeanson à propos d’un réalisateur de purs navets. Il y aura désormais le « Club zéro pointé », à l’égard du désastreux film de la si surestimée cinéaste autrichienne Jessica Hausner. Le quota féminin instauré officieusement par le Festival de Cannes depuis quelques éditions post-MeToo ne saurait justifier tout et n’importe qui. Réflexion largement partagée en mai dernier sur la Croisette par des festivaliers sidérés de la médiocrité de ce Club Zéro, pourtant en compétition pour la Palme d’Or. On est resté pétrifié devant ce portrait d’une secte alimentaire pour ados chics. Une fable hyper formaliste pour dire le dégoût qu’inspire l’humanité tout entière à la réalisatrice. Ce long ricanement stérile méprise autant ses personnages que ses spectateurs. Mais après tout, qu’un film qui évoque si bêtement l’anorexie puisse donner la nausée, quoi de plus naturel ? Une seule solution : tirer la chasse et passer à autre chose.
Hamlet Mother Fucker, le roman décapant de Thomas A. Ravier.
Pour la rentrée, je vous propose un roman qui décoiffe. Déjà le titre : Hamlet Mother Fucker. Le style est ébouriffant, les dialogues percutants, avec des métaphores et formules que les sensitive readers auraient effacées immédiatement du texte. Censure ! Censure ! Les personnages sont également déjantés, dans le bon sens du terme, c’est-à-dire qu’ils nous envoient une bouée de sauvetage pour échapper à la marée noire du wokisme. Mention spéciale pour l’actrice écossaise, Stella Garden, qui travaille dans une boucherie et apprécie la chambre froide où pendent, à des crochets, les carcasses. Une héroïne bataillienne qui utilise le crâne de Yorick pour de coupables actes.
Pas le premier coup d’éclat de Thomas A. Ravier
Mettons un peu d’ordre. Le personnage principal se nomme Eliot Royer. Il est comédien et joue le personnage d’Hamlet à la fois sur scène et sur le théâtre du monde. Il a aimé une certaine Joséphine Ortez, Jo pour les intimes, dont la destinée sera tragique. Normal, direz-vous, on évoque ici le plus grand écrivain de tous les temps, Shakespeare, indémodable, indépassable. On est dans le tragique mais également dans le baroque avec le roman de Thomas A. Ravier qui n’en est pas à son premier coup d’éclat. Il a publié de nombreux essais et romans, dont le très remarqué Les aubes sont navrantes (2005), chez Gallimard, collection « L’Infini » dirigée par Philippe Sollers. On retrouve, du reste, l’influence sollersienne dans Hamlet Mother Fucker comme, par exemple, la critique de la Technique ainsi que l’illustration fort érotique de la célèbre affirmation énoncée dans Femmes : « Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort. Là-dessus, tout le monde ment. » Eliot Royer finit par être emporté par la folie de son personnage. Il ne voyage pas sans sa valise qui contient un crâne, celui de Yorick, évidemment. Mais cette folie, empruntée à Érasme et Artaud, est celle de la clairvoyance. Eliot Royer : « Le couple que je forme avec ma folie me suffit largement. Bâtir un royaume de bâtard pour butors, alors qu’on peut passer sa vie à tenir des discours à l’air immatériel. » Soyons clandestins, à conditions d’avoir de bons livres pour « tenir des siècles en coulisses. »
Le problème reste la France qui n’a rien compris à Shakespeare. Eliot Royer : « La France est une prison. Même si l’étendue de la catastrophe est aujourd’hui planétaire, il règne chez nous un malaise honteux spécial. Enfin, nous ne sommes pas responsables de ce qu’est devenu l’immense théâtre de l’univers. Puisque le complot est général… » Alors se pose la question suivante : « Être père ou n’être pas père : telle est la question. »
Il faut se laisser emporter par le fleuve Ravier et sa comédie profonde et hallucinée. Et puis, après, relire Hamlet serait une bonne initiative. Mais pas dans la traduction de Gide, dont les « pudeurs métaphysiques » sont plus que suspectes.
L’islam continue de menacer la liberté d’expression en Europe. Le gouvernement danois a présenté au parlement un projet de loi pour interdire la dégradation publique d’objets religieux. Pourtant, et c’est heureux, en Occident, le « blasphème » n’avait plus cours. L’analyse d’Elisabeth Lévy.
Le Danemark s’apprête à rétablir le délit de blasphème. Charlie Hebdo lance un appel. Le texte présenté par le gouvernement danois ne comporte pas le mot « blasphème », mais c’est pourtant bien de cela dont il s’agit : il y est question d’interdire la dégradation publique d’objets religieux (et de la punir, jusqu’à deux ans de prison). L’objectif est de sanctionner les autodafés de Coran et surtout, de montrer aux Iraniens, aux Pakistanais et à d’autres que le gouvernement danois désapprouve ces pratiques. Depuis quelques mois, il y a ce que l’on appelle la crise des Corans brûlés, en Suède et au Danemark. Ces autodafés sont commis par des réfugiés irakiens, une artiste iranienne et des militants nationalistes devant la presse dûment convoquée. Ils ont provoqué des émeutes en Suède et des représailles contre des chrétiens au Pakistan. Ils ont surtout fortement indisposé les mollahs iraniens. Bien que le ministre danois de la Justice ait qualifié ces autodafés de méprisants et antipathiques, le guide suprême de l’Iran Ali Khamenei a affirmé que « soutenir les criminels et les profanateurs du Saint Coran est une forme de guerre contre le monde islamique ».
Dans le Charlie Hebdo de la semaine, ainsi que dans plusieurs médias scandinaves, il y a donc une tribune contre cette loi qui « ouvre la porte à toutes les censures », et va à « l’encontre de tout ce pourquoi se sont battus intellectuels, artistes et responsables politiques en Europe depuis deux siècles, à savoir affranchir la vie publique de la tutelle des religions et de leurs dogmes ».
On peut admettre que ce n’est pas très malin de brûler des Corans. Moi, je n’aime pas qu’on brûle des livres, mais j’aime encore moins qu’on l’interdise.
Dans l’Europe des Lumières, la liberté d’expression, la liberté de critiquer, de détester ou de moquer une religion, le droit d’emmerder Dieu comme dit l’avocat Richard Malka, cette liberté est sacrée. Ce n’est donc pas malin de brûler le Coran, mais c’est encore moins malin de l’interdire. Si on interdit aujourd’hui de brûler des Corans, demain, on sanctionnera ceux qui critiquent l’islam. C’est un message aux fanatiques : la menace et la violence payent. C’est un bras d’honneur aux Iraniennes et à tous ceux qui risquent leur vie pour lutter contre l’emprise religieuse. « Le gouvernement danois devient le complice de ces régimes tyranniques et assassins, dont le pouvoir repose entièrement sur la soumission totale au Coran », résume la tribune. Enfin, pour nous, c’est une insulte à Cabu, à Charb, à Wolinski, une insulte aux 12 personnes assassinées le 7 janvier 2015 parce que Charlie Hebdo avait publié les caricatures de Mahomet en soutien aux dessinateurs danois de Jyllands Posten. Oui, comme le dit Shakespeare, il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark…
Quelques mots sur la « fantasque » Maria Pacôme (1923 -2018), qui aurait eu 100 ans cet été
Derrière le caractère tonitruant, explosif, la brisure est apparente. C’est justement ce va-et-vient, ce courant alternatif, de l’envolée lyrique au débit filant à une forme de silence, d’introspection d’entre les morts ; là, précisément où le rire joue à la courte-échelle avec les larmes, on ne sait jamais vraiment qui l’emportera à la fin, que Maria Pacôme a posé sa voix si reconnaissable. Voix d’hier, délicieuse et improbable. Voix du Théâtre ce soir et des rideaux rouges. Voix des salles pleines et d’un cinéma non-sédatif. Voix d’une société du spectacle qui faisait la part belle aux artisans et aux fausses bourgeoises, n’ayant pas peur des stéréotypes pour mieux s’en amuser. On aimait l’exagération de cette rousse aux dents du bonheur, la crise poussée à son paroxysme, cette liberté qui fait exploser toutes les coutures, l’allure et le charme d’un féminisme en friche, décousu, qui ne s’apprenait pas alors à l’école des cadres, les mots en pagaille, la mauvaise foi aussi, car elle vous retournait un public d’un plissement de paupières, laissant Jean le Poulain ou Michel Roux, pantois et aphones. Et il en fallait du cran et du métier pour contrecarrer les plans de ces barbons de la scène et leur clouer le bec.
Reine du vaudeville
Danseuse « aux jambes trop courtes », élevée dans la raideur et la justice d’un foyer communiste, reine d’un vaudeville débarrassé de toute vulgarité, tragédienne des portes qui claquent, auteur reconnu pour sa plume tendrement désabusée, elle était de ces comédiennes qui s’inscrivent, s’installent durablement dans l’imaginaire des spectateurs et téléspectateurs. On la voyait une fois, on l’aimait pour la vie.
Nous les sous-doués, nous lui décernions l’Oscar des vendredis et samedis soir. De l’aplomb qui peut virer au rouge furibond, capable de faire rire ou d’agacer prodigieusement ses partenaires, elle faisait trembler les foules et puis, un mouvement de répit, d’abandon, comme un désespoir qui emplit les yeux et suspend le temps, elle vous momifiait un auditoire par une émotion propre aux très grandes. Le génie est forcément injuste. Il ne s’explique pas. Les artifices n’y suffiraient pas, la fragilité sans les trémolos à ce point ne se feint pas, elle est innée.
L’élégance de la réserve
C’était l’actrice des points de suspension, après la mitraille, le verbe qui cascadait, l’horizon se brouillait, les nuages voilaient les sentiments et l’âme pouvait divaguer à sa guise, comme libérée des contraintes matérielles. Quand je pense à Maria Pacôme, me revient ce vers de René Guy Cadou dans son poème « Hélène et le règne végétal » de 1946 : « J’ai toujours habité de grandes maisons tristes ». Pacôme est cette belle demeure fantasque, puissante, pleine de bruit et d’éclat, qui, au creux de la nuit, se replie, s’isole par nécessité et pudeur. Nous sommes à l’ère des confessions malsaines, Pacôme avait l’élégance de la réserve. Et pourtant, elle carillonnait fort dans l’exercice de sa profession. Elle avait quelque chose de sauvage, une terre inatteignable, celle des songes, un pays plus grave et moins fantasque que ses personnages pouvaient laisser transparaître. D’ailleurs, elle ne se considérait pas comme une comique, elle préférait le qualificatif de « fantaisiste ». Le fantaisiste est sur un fil. S’il force trop le trait, veut absolument déclencher un effet, il cabotine et échoue. Alors que s’il alterne, il surprend, il accélère, il appuie sur le champignon et s’offre un tête-à-queue, c’est un acrobate léger qui ne s’enferme dans aucune habitude. Celle qui se présentait comme « horriblement timide », dévoilant quelques bribes de son histoire personnelle chez Chapier ou Bouteiller, acceptant sa caricature, son emploi alimentaire sans fausse modestie, dont le talent fut certainement sous-estimé sur grand écran, continue d’enchanter par sa tenue et sa folie contenue. Que savions-nous d’elle ? Elle aimait les chouettes et avait été mariée passionnément à Maurice Ronet. Elle avait perdu un frère au combat, résistant fusillé sous l’Occupation et son père était revenu de Buchenwald. De tout ça, elle n’en faisait pas l’apanage, les douleurs intimes acceptent mal les déballages. Elle avait caché dans sa maison de l’Essonne, les amours de Jean-Paul et d’Ursula (revoir l’émission Une maison, un artiste en replay). Dans sa pièce « Apprends-moi Céline », quand l’apprenti-cambrioleur Daniel Auteuil la menace d’un « Haut les mains ! », elle répond : « Pour quoi faire ? ». Tout est dit.
L’arrivée des cinq réfugiées afghanes à l’aéroport Charles de Gaulle, dans le cadre d’une opération d’évacuation, était très attendue. En revanche, beaucoup moins attendu était le curieux mécontentement exprimé à ce sujet sur les ondes de France Culture…
Mardi 5 septembre, le « Journal de 12h30 » de France-Culture bat son plein. Thomas Cluzel passe en revue les actus chaudes : Emmanuel Macron à Orthez, visite de Kim Jong-Un en Russie, ouverture du procès de Rédoine Faïd… Puis, il évoque un sujet apparemment assez consensuel : l’accueil en France, lundi 4 septembre, de cinq femmes afghanes, réfugiées depuis des mois au Pakistan. Le transfert de ces femmes s’étant déroulé avec succès, on aurait pu croire que cet épisode était de nature à susciter l’approbation générale. C’était sans compter sur l’intervention d’une « spécialiste », Julie Billaud, professeur associé en anthropologie et sociologie au Geneva Graduate Institute.
Julie Billaud se présente comme une spécialiste des violences de genre en Afghanistan. Image : DR.
Fémonationalisme
« L’arrivée de ces femmes revêt une puissance symbolique particulière », lance le journaliste intello à l’invitée du jour [1], laquelle répond : « C’est une action qui est problématique, car elle renforce des stéréotypes ancrés dans l’imaginaire selon lesquels les femmes afghanes, et musulmanes de manière générale, auraient besoin d’être sauvées par l’Occident, sauvées des forces talibanes qui seraient la principale cause de leur vulnérabilité. » Pour notre spécialiste des violences de genre, le simple fait qu’une femme afghane soit condamnée à des « restrictions inimaginables » dans son pays (c’est l’ONU qui le dit) relèverait-il donc de l’imaginaire ? L’accueil de ces demandeuses d’asile en France serait « problématique », parce qu’elles sont des musulmanes ? Selon cette logique absurde, pourquoi ne pas carrément être discriminant dans notre politique d’asile, en privilégiant l’accueil des hommes pour abattre les stéréotypes de genre ?
L’anthropologue ne s’arrête pas là, car elle utilise ensuite un néologisme des plus savoureux pour décrire l’attitude néfaste derrière notre accueil de ces réfugiées : « Ce qui est à l’œuvre, dans cette opération, c’est une forme de fémonationalisme, c’est-à-direune instrumentalisation du féminisme et de l’émancipation des femmes à des fins racistes. On alimente ces stéréotypes de femmes musulmanes qui ont besoin d’être sauvées par l’Occident».
Salauds d’Occidentaux !
Et tenez-vous bien : la situation précaire des femmes en Afghanistan n’est pas seulement le fait des Talibans, mais est évidemment en grande partie due… à la France. « On passe sous silence la souffrance des femmes afghanes, qui n’est pas seulement la conséquence de leur genre ou des Talibans, mais le résultat d’une guerre à répétition, d’une occupation qui a été brutale, de la pauvreté généralisée, de la militarisation de la société », assène la flagellante universitaire, avant de formuler son diagnostic final de la situation : « Tous ces processus ont été engendrés en grosse partie à cause de cette occupation à laquelle la France a participé ».
En effet, l’armée française fut mobilisée, dès 2002 suite aux évènements du 11 septembre 2001, pour neutraliser Al-Qaïda et Ben Laden, et chasser les Talibans de Kaboul. « Ce qui est horrible dans cette bataille, c’est que le corps de femmes est devenu le terrain d’affrontement idéologique entre les islamistes afghans et l’Occident impérialiste… » Alors qu’elle entend poursuivre son développement, la spécialiste n’a pas le temps de finir son analyse; Thomas Cluzel (lui-même sans doute consterné) l’interrompt et la remercie. Au revoir, il y a d’autres sujets à aborder dans l’actualité, on n’a plus le temps… Mais l’auditeur a bien eu le temps de constater que pour certains grands penseurs, il n’y a donc aucune différence entre les islamistes et cet Occident odieux et « impérialiste », lequel paie tout de même des salaires permettant de vivre dans la très chic Genève.
Après avoir reçu de nombreux messages d’auditeurs scandalisés, la médiatrice de la radio a été contrainte d’apporter la réponse suivante, blâmant le présentateur de l’émission polémique plutôt que la fameuse experte: « Julie Billaud est une anthropologue et professeure à l’Institut des hautes études internationales et du développement de Genève. Elle est spécialiste de l’islam, de la gouvernance internationale, de l’action humanitaire et du genre. Au lendemain de l’accueil par la France de 5 afghanes réfugiées au Pakistan car menacées par les talibans au pouvoir à Kaboul, il nous paraissait intéressant d’avoir son expertise. Nous aurions sans doute dû prendre le temps en début d’entretien de contextualiser plus avant. Ce rendez-vous dans le journal dure 5 minutes et ne permet pas toujours de prendre suffisamment de recul avant de dérouler une réflexion. Nous allons retravailler avec le présentateur de ce rendez-vous pour être plus attentifs à ne pas heurter nos auditeurs. Par ailleurs nous avons indiqué à Julie Billaud que ses propos avaient créé la polémique. Elle nous a proposé un texte en réponse. Pour tout auditeur qui souhaiterait en prendre connaissance, il suffit d’en faire la demande par message sur le site de la médiatrice de Radio France •
Un homme dans une mosquée en France, 2015 (c) SIPA. 00859888_000011
Sur ce point, l’ancien magistrat et chroniqueur Philippe Bilger ne risque pas de tomber d’accord avec la patronne
Le blasphème est-il sacré ? C’est une question infiniment délicate, au sujet de laquelle on a droit à des nuances, des prudences et des interrogations qui ne s’imposent pas forcément sur d’autres thèmes. Je l’avais déjà abordé, mais plus rapidement et superficiellement, dans les Vraies Voix sur Sud Radio où j’avais soutenu que je comprenais la position des autorités danoises souhaitant interdire la « dégradation publique d’objets religieux », notamment les autodafés du Coran, tout en veillant à sauvegarder l’expression écrite ou orale pour l’éventuelle dénonciation de l’islam, du christianisme et du judaïsme.
J’ai évidemment été sensible à la tribune indignée initiée par Richard Malka dénonçant, selon lui, ce retour à une conception « moyenâgeuse » du rapport à la religion. « Pénaliser l’acte de brûler des Coran, c’est s’engager sur une pente extraordinairement dangereuse », selon cet avocat adepte d’une liberté d’expression absolue dans ce domaine. Je comprends la crainte éprouvée par ce défenseur de talent, mais elle n’est pas à ce point irréfutable qu’elle puisse me détourner d’une argumentation contraire. J’ai eu du mal à intégrer que le blasphème en soi soit forcément le signe d’une société libre, ouverte et progressiste. Il me semblait plutôt la manifestation immature et provocatrice d’un monde incapable de respecter les croyances honorablement ressenties. Aussi le fait, pour le Danemark, de sanctionner les offenses religieuses particulièrement blessantes pour les fidèles d’une religion, quelle qu’elle soit, ne m’apparaît pas, d’emblée, comme une régression.
L’accusation en lâcheté, injuste
J’avoue également, les expressions orale et écrite étant préservées, que ce qui émane du Danemark et de cette social-démocratie atypique parce que capable de conjuguer l’obligation de l’humanité avec les leçons du réel ne m’a jamais choqué. J’éprouve l’impression que rien n’a été décidé au hasard et que, si des risques ont été pris, c’est en pleine conscience des problématiques à prendre en compte. Le grief qui est fait à ces sociétés d’être lâches face aux dérives souvent mortifères suscitées par les intégrismes religieux, notamment islamiste, est injuste. J’y vois plutôt une forme de raison et même le retour d’une décence qui n’est absolument pas de la complaisance à l’égard des horreurs mais la reconnaissance que le fait religieux mérite la protection des pouvoirs. Leur charge est de veiller à la tranquillité des cultes, d’avoir le souci de préserver les pratiques religieuses des atteintes indignes et de permettre les expressions de ceux qui ne sont concernés ni par les uns ni par les autres.
À tort ou à raison, une distinction a toujours marqué mon attitude intellectuelle et psychologique dans le domaine de la liberté d’expression. La séparation entre les idées et les croyances. Les premières sont faites pour relever des débats, pour être contredites. Une idée interdite est le comble de l’étouffement démocratique. Les esprits et les intelligences sont offensés. Mais une croyance relève des tréfonds intimes, des histoires personnelles et familiales, d’un terreau qui se rapporte aux sensibilités. Il me semble qu’on devrait laisser tranquilles ces états d’âme et ne jamais se poser en prosélytes ou en procureurs de ces sphères étrangères à la rationalité et à l’argumentation. Une croyance qu’on blesse, singulière ou collective, c’est de l’indélicatesse humaine.
Pas un avis péremptoire
Enfin, prétendre que sanctionner le blasphème, avec les limites indiquées, serait valider des États comme la Syrie ou l’Iran n’hésitant pas à tuer au nom du Coran, n’est pas pertinent. Je ne sache pas que le régime antérieur ait eu un quelconque effet positif sur ces sauvageries. A-t-on le droit de continuer au moins à douter que le délit de blasphème soit une arme décisive à la fois pour offrir aux religions, à leur expression sereine et acceptable, la considération qu’elles méritent et pour entraver la folie d’intégrismes destructeurs ? Ce n’est pas parce que notre Histoire, dans des périodes où le catholicisme faisait loi, a sanctionné tragiquement des blasphémateurs que le blasphème en tant que tel, dans son extériorisation publique, est à célébrer.
Je suis tout sauf péremptoire à ce sujet mais j’ai toujours été gêné par ce poncif, prétendument libérateur et progressiste, que le blasphème doit être perçu comme un progrès de la civilisation. Comme sacré.
La belle blonde était condamnée avant même que son film sorte en salle. Les aventures d’une poupée stéréotypée ne pouvaient être, de nos jours, qu’un manifeste wokiste pour néoféministes. C’est tout l’inverse : Barbie déteste le politiquement correct ! Et c’est un blockbuster.
Ce film s’annonçait comme le pire navet hollywoodien des années Biden. Pouvait-on attendre autre chose de la poupée Barbie, reine du consumérisme et du conformisme ? Si l’on se donne la peine de le regarder au second degré, ce blockbuster de l’été, qui a engrangé plus d’un milliard d’euros au box-office mondial, s’avère être tout sauf la pochade politiquement correcte que l’on redoutait.
Depuis des années, son fabricant, le groupe Mattel, ne ménage pas ses efforts pour la mettre en règle avec la cancel culture et faire oublier que, dans toutes les facultés de sociologie de la planète, on est persuadé qu’elle a été inventée (en 1959) par de perfides valets de l’Oncle Sam afin de fixer la domination blanche dans l’esprit des petites filles dès le bac à sable.
Pour complaire à l’impératif d’inclusivité, le petit mannequin californien de 29 centimètres, qui s’est encore vendu l’an dernier à plus de 60 millions d’exemplaires sur les cinq continents, se décline désormais en d’innombrables carnations, teintes de cheveux, morphologies. Certains modèles portent même le sari ou le boubou (apprécions toutefois qu’il n’existe aucune version voilée), voire se déplacent en chaise roulante ou arborent un crâne rasé pour cause de chimio.
Interdit en Algérie, au Liban et au Koweït
Mieux encore, Barbie se présente comme une icône féministe qui « choisit sa vie », s’épanouit dans des métiers gratifiants (médecin, éleveuse de chevaux, astronaute…), conduit une puissante décapotable quand elle ne pilote pas son propre jet privé, affiche sa réussite en habitant une villa à l’esthétique certes un brin trumpiste, mais dans laquelle le patriarcat n’a pas sa place puisque les lits doubles y sont proscrits, et la salle de bain, organisée autour d’une coiffeuse rose fuchsia où même le mâle le plus déconstruit n’oserait pas s’aventurer. On peut comprendre que le jouet préféré du monde libre agace nombre de dirigeants musulmans, et qu’en Algérie, au Liban et au Koweït, on ait interdit la projection du long-métrage qui lui est consacré.
Seulement le film Barbie ne raconte pas exactement la même histoire que la poupée Barbie… À première vue, certes, l’action semble se dérouler avec la même héroïne et dans le même univers de rêve que celui décrit ci-dessus. Interprétée par Margot Robbie, Barbie est une femme libérée, ni épouse, ni mère, ni ménagère. Son petit ami, Ken, incarné par Ryan Gosling, est un beau gosse au ras des pâquerettes, ne pensant qu’à sourire et à lui plaire. Comme tous les autres garçons du cru, il ne possède ni maison, ni véhicule, ni métier, ni pénis. À se demander si on n’a pas le paradis de Sandrine Rousseau sous les yeux.
Sauf que, pour la réalisatrice Greta Gerwig, qui vient du cinéma indépendant, le pays de Barbie, où les femmes dominent sans partage et les hommes sont leurs simples faire-valoir, est une dystopie aussi grotesque qu’invivable. Les personnages y sont trop niais, le puritanisme, trop obligatoire, les angoisses existentielles, trop taboues (l’héroïne casse ainsi l’ambiance d’une soirée en s’exclamant qu’elle a peur de la mort). Comme une enfant, Gerwig joue avec sa poupée et montre, à force gags hilarants et de dialogues à double sens, que la vie fantasmagorique de Barbie est une caricature inversée du monde réel.
Ken, le perdant du système
Arrive alors le basculement de l’intrigue. Au milieu du film, Ken finit par se rendre compte que, derrière sa félicité apparente, il est un homme sous emprise, un citoyen de seconde zone. Armé d’une canne de golf et vêtu d’une ceinture de champion de boxe, il lance une mutinerie contre l’ordre établi. La bêtise avec laquelle il mène son combat offre à Gosling ses meilleurs moments comiques. Certains critiques y ont vu une satire contre les militants masculinistes. Ils n’ont rien compris. Car ne l’oublions pas, le monde de Barbie est un cliché en négatif du nôtre…
Au pays de Barbie, Ken, ce mâle occidental, blanc, hétérosexuel et valide n’est pas le responsable des injustices sociales, des violences structurelles et des atteintes à l’environnement. Au contraire, il est le perdant du système, le symbole de toutes les causes intersectionnelles. Avec son statut de victime rebelle, il permet à Gerwig de se moquer clandestinement des néoféministes. Gosling joue d’ailleurs si bien le révolutionnaire d’opérette, inculte, narcissique, capricieux, qu’on finirait par croire qu’il a préparé son rôle en faisant un stage d’observation au sein du mouvement MeToo.
Passons à la séquence suivante. Contre toute attente, Ken est parvenu à renverser le pouvoir en place. Il instaure une tyrannie viriliste, où règnent bientôt l’immaturité et la satisfaction de soi. Un régime où l’écologie n’est pas en reste, puisque les hommes, désormais maîtres des lieux, font sculpter quatre bustes de chevaux sur le mont Rushmore. Qu’on se rassure, face à tant de niaiseries, Barbie et ses amies parviennent facilement à mettre fin au coup d’État.
La morale est sauve. Ken concède sa défaite. Un lot de consolation est demandé pour les ex-putschistes : un siège à la Cour suprême. Refus poli de la présidente, qui veut bien commencer par accorder un petit poste de juge de paix à l’un des anciens insurgés. D’accord pour l’égalité des sexes, mais à condition d’y aller patiemment, au rythme du réformisme conséquent, pas de la gauche coupeuse de têtes.
Et Barbie dans tout ça ? La voici qui reparaît dans l’épilogue. Après avoir sauvé son pays imaginaire de la chienlit progressiste de Ken, la ravissante poupée choisit de devenir une simple mortelle et d’aller vivre sur Terre. Barbie n’est pas sotte, elle sait de quoi notre monde est fait. Et c’est en connaissance de cause qu’elle troque, à rebours de l’idéal transhumaniste, son anatomie de silicone contre un corps en chair et en os. Et en ovaires, devrait-on ajouter. Son premier geste, en tant qu’être humain, est d’aller voir… un gynécologue. Elle rayonne. Fière de l’apanage naturel des femmes dont elle est désormais dotée. À n’en point douter, une future scène culte dans les milieux bio-conservateurs.
Habitué aux joutes médiatiques, hier comme dirigeant communiste, aujourd’hui comme chroniqueur politique, Olivier a des tripes et du cœur quand il s’agit de défendre ses idées. «J’aime qu’on me contredise!» pourrait être sa devise.
Vous m’avez manqué ! J’aime venir ici planter la plume dans vos angoisses.
Avez-vous passé un bon été, entre les Lacs du Connemara et la sortie du nouveau JDD ? On n’est pas bien ? Paisible, à la fraîche, décontracté du grand déconomètre ?
Fin juin, à l’issue d’un débat très animé sur un plateau de CNews, alors que je m’étais efforcé de défendre l’égalité face à des discours obsessionnels sur l’identité, un contradicteur a voulu faire redescendre la température en m’adressant cette remarque : « On peut discuter avec toi car tu es un descendant en ligne directe de la gauche Peppone. » Pourquoi pas cette référence aux aventures de Don Camillo… Comme le maire du petit village italien de Brescello, incarné par l’immense et regretté Gino Cervi, ma gauche a desracines et une histoire. Elle est républicaine, sociale et laïque. Pour elle, il n’y a pas à discuter de la nature du tweet de Médine. Il était odieux, car définitivement antisémite. Pour elle, les habitants de Pissevin, à Nîmes, ont le droit à la sécurité, à une action résolue de la puissance publique contre le trafic de drogues et la loi des bandes, à une rénovation urbaine qui s’occupe autant du bâti que des vies qu’il abrite. Elle ne se contentera jamais de dire « no pasaràn » face au Rassemblement national, car cette stratégie est en échec depuis plus de trente ans et qu’elle s’est accompagnée d’une très lourde défaite idéologique. Quand la gauche n’est plus une espérance, elle n’est pas seulement sanctionnée. Elle risque de disparaître.
Mais Peppone sait aussi trouver quelques qualités à Don Camillo. Par exemple, quand Monseigneur Laurent Ulrich, archevêque de Paris, évoque l’ouverture chrétienne à l’universel : « Si on se referme sur son clan, son groupe, sa nation, comme si elle était la meilleure, sans tâche et sans péché, cela ne va pas », déclare-t-il à La Croix, le 16 août. Il poursuit : « Notre pays a besoin de trouver un nouveau souffle dans un désir d’unité, qui ne peut se réaliser qu’avec toutes les composantes très diverses de la société, en particulier avec les personnes d’origine étrangère. » Et voici le jeune Henri d’Anselme, le « héros au sac à dos »d’Annecy, qui s’avance à son tour. « Si j’ai pu réagir de cette façon, c’est parce que cela faisait deux mois que je me nourrissais de beau, d’essentiel. Le mal que faisait ce pauvre type m’est apparu insupportable. » (Le Parisien, 14 août). À la question « Vous, le fervent catholique, amoureux des cathédrales, vous avez été courtisé ? », il répond :« J’ai tout fait pour éviter la récupération politicienne. Me présenter comme d’extrême droite, c’est bête et mesquin, du mauvais buzz. Jamais je n’ai pris position pour quelqu’un, encore moins pour Zemmour. Après, je sais très bien ce que j’ai représenté à Annecy : le pèlerin catholique avec sa chevalière face au migrant syrien. Je ne suis pas naïf, mais je m’en fous. »Il a raison.
Ma gauche peut à la fois chanter Sardou et Ferrat, Ferré et Goldman. Elle n’a jamais éprouvé un mépris de classe pour les gens de peu, n’a jamais parlé de « la France des beaufs ».
Je voulais vous parler de vos angoisses et voilà que j’aborde les miennes. Celles d’un avenir en panne d’imaginaire. D’un futur si peu désirable et respirable. De lendemains où les peurs l’emportent.
Une petite comparaison érudite des jeux d’échecs que nous prisons, avec le jeu de go des Asiatiques. Ce que ces jeux disent de nous et d’eux.
« Le droit, la science et l’art vont d’un même pas dans une civilisation donnée. Car l’homme marche à la poursuite des images qui l’habitent » (Alain Supiot)
Il en va de même, je crois, des jeux emblématiques que les civilisations se donnent à elles-mêmes, ou qu’elles adoptent après en avoir révolutionné le contenu, afin qu’ils correspondent mieux à leur sensibilité et à leur inclination. Leur examen, lui aussi, nous apprend quelque chose des civilisations concernées, des imaginaires dans lesquels elles s’inscrivent, des aspirations ou des rêves qui les travaillent. Je voudrais, à cet égard, m’arrêter sur les échecs et le go, et voir ce que, dans leur antagonisme essentiellement, ces deux maîtres-jeux peuvent nous révéler de leurs civilisations respectives – Occident d’une part, bloc confucéen (incluant le Japon) d’autre part.
Primauté de la Partie ou du Tout: individualisme et holisme
L’opposition des échecs et du go, c’est d’abord celle des primautés respectives de la Partie sur le Tout, ou du Tout sur la Partie ; pour le dire autrement : l’antithèse entre un jeu au caractère fondamentalement individualiste – les échecs – et un jeu à la nature foncièrement holistique – le go.
Des pierres sans qualité, des pièces ayant du caractère
Cette opposition est marquée, dès l’origine, dans le matériel avec lequel on joue à l’un et à l’autre.
La “spécificité” paradoxale des pierres du go, en effet, c’est leur indifférenciation absolue, leur complète homogénéité, et de forme, et de valeur, fors leur couleur, blanche ou noire, ce sont véritablement des pierres “sans qualité”, des pierres indiscernables les unes des autres. Tous les choix semblent avoir été opérés, à cet égard, pour dépersonnaliser au maximum les pièces asiatiques, et en faire des véhicules aussi neutres que possible. C’est le sentiment qu’inspirent, en tout cas, la forme et le polissage retenus pour les pierres de go, privées ainsi de toute aspérité, de tout relief, de toute angularité, qui auraient pu les singulariser ou trahir l’étincelle d’un Moi, derrière leurs dehors apathiques. Rien ne filtre de ces capsules, sans orifice, sans pertuis, résolument tournées vers l’intérieur. Leur forme lenticulaire rappelle, à cet égard, les yeux clos des saints bouddhistes, que Chesterton opposait aux yeux « toujours grands ouverts » et « affreusement vivants » des saints chrétiens.
Images DR
Cette « condition statistique » des pierres, pour parler comme Valéry, se renforce aussi de la masse de clones au sein de laquelle elles sont noyées : là où les pièces d’échecs sont au nombre réduit de 32, celles de go, a contrario, sont fondues dans un océan de plus de 300 copies. Enfin, par leur aplatissement, par l’unicité même de leur forme, les pierres de go, comme les pièces de shogi ou de xiangqi, sont des anti-figurines, aussi éloignées que possible des tentatives, véritablement tridimensionnelles, de personnification occidentales. Si nos pièces d’échecs, en effet, ne sont pas absolument singulières, elles ont, par leur verticalité et leur profil, de la personnalité voire comme du caractère. Nul besoin donc d’inscrire sur elles leur fonction, comme on le fait pour leurs homologues japonaises ou chinoises, car leur identification est immédiate : elles ne sont pas les titulaires anonymes d’un quelconque emploi, mais les vivantes incarnations de leur charge, dont elles portent la dignité jusque dans leur physionomie.
Tuiles de shogi (échecs japonais)Pièces de xiangqi (échecs chinois)Image: Wikimedia commons
Liberté d’infléchir son destin, sujétion à l’ensemble
L’individualité des pièces occidentales tient aussi, évidemment, à leur autonomie et à leur liberté de mouvement, qui s’oppose à la fixité des pierres de go. Pions exceptés, les pièces d’échecs, en effet, sont véritablement des animaux au sens de Spengler, c’est-à-dire de « petits mondes en soi au sein d’un monde plus grand », capables d’évoluer en toute indépendance. Même si leurs mouvements gagnent évidemment à être coordonnés, chacune est autonome, chacune peut poursuivre ses propres sous-objectifs : leur mobilité, précisément, leur confère un libre arbitre, la possibilité, presque toujours, de surseoir à l’inévitable, de s’y dérober par une ultime manœuvre. Il n’est pas anodin, à cet égard, que les principales réformes du jeu d’échecs opérées par l’Occident (au XVème siècle notamment) aient consisté à doper les capacités de déplacement des pièces.
Les pierres asiatiques, à l’inverse, sont d’une immobilité toute végétale, vouées à endurer, telles un homme du bushidô. Là où les échecs donnent barre aux pièces sur leur destin, le go leur en retire tout semblant. Rivées à leur emplacement, les pierres n’ont aucune possibilité de sursaut, aucune capacité à se sauver elles-mêmes ; leur secours, s’il doit avoir lieu, ne proviendra que du reste du groupe. L’idée d’un salut personnel, et plus encore celle d’un salut personnel dont on serait le premier artisan, est étrangère au jeu d’Asie : le go n’enseigne pas à fléchir son destin, mais à y faire face stoïquement, dans l’intérêt supérieur de la collectivité. Là où l’Occident affirme l’individu et son autonomie d’action, l’Asie, elle, martèle ainsi sa subordination à la totalité.
Issue collective et issue personnelle – Le mot de Louis XIV, la radicalisation de la maxime de Frédéric II
Le caractère individualiste des échecs, la nature holistique du go, transparaissent également dans les modalités de capture des pièces et de gain d’une partie. Dans le jeu asiatique, c’est par enveloppement d’un groupe de pierres adverses que la prise intervient. Plusieurs pièces participent donc de la capture, et, si l’une clôt effectivement la nasse, nulle ne joue fondamentalement dans l’entreprise un rôle plus important qu’une autre. La prise y est donc absolument collégiale. Aux échecs au contraire, le mode opératoire est hautement personnel. Non seulement la capture est individuelle, mais la pièce qui prend ne se contente pas de vider l’ennemi du plateau, elle prend physiquement sa place sur l’échiquier.
Les déterminants de la victoire traduisent également cet antagonisme de nature, entre un jeu où toute issue est avant tout personnelle, et un jeu où tout issue est avant tout collective. Aux échecs, seule la survie de son roi et la mort du monarque adverse importent : l’enjeu du combat se résume à leur personne ; le sort des trente autres pièces, lui, est d’une indifférence absolue. En ce sens, la fameuse formule de Louis XIV : « L’État, c’est moi », est proprement la devise des échecs. Ou encore, ce mot de Napoléon, après l’hécatombe d’Eylau : « Une nuit de Paris réparera tout cela ». Rien de plus contraire à l’esprit du go, où toutes les vies sont égales, et où la victoire revêt un caractère essentiellement numérique, incompatible avec une saignée sévère des effectifs. Frédéric II proclamait : « Je ne suis que le premier serviteur de l’État ». Les pierres asiatiques, elles, radicalisent encore cette profession de foi, en retirant ce qu’il reste d’orgueil dans l’épithète frédéricienne.
Tyrannie des passions et libération des chaînes du vouloir
L’opposition des échecs et du go, c’est, ensuite, comme nous avons commencé à le voir, celle de rapports antagonistes aux appétits qui nous travaillent ; pour le dire autrement, l’antithèse entre un jeu qui épouse fondamentalement les passions humaines (les échecs) et un jeu tendant foncièrement à s’affranchir d’elles (le go).
Civilité extrême du lettré, brutalité des combats féodaux
Échecs et go entretiennent un rapport antithétique à la violence. Comme dit précédemment, la capture, dans le jeu asiatique, intervient par enveloppement d’un groupe de pierres adverses. La prise y est donc non seulement impersonnelle mais presque élusive, tant c’est par frôlement, par tangence, qu’elle s’opère. On désarme l’adversaire, et on évacue les prisonniers de l’espace disputé, mais on ne les tue ni ne prend physiquement leur place sur le plateau. L’entièreté du processus se déroule sans effusion de sang, sans éclats, dans une forme de civilité extrême. Tout, plus globalement, au go, se fait d’une manière infiniment feutrée.
Aux échecs au contraire, la prise est à la fois personnelle et frontale, cavaliers exceptés. Plus que frontale, la capture est brutale, féroce même, comme le langage familier (« manger ») l’exprime. Là, aucune idée de prisonniers, comme au go, de vassaux pris pour être ensuite « retournés » contre leur ancien général en chef, ainsi qu’aux échecs japonais : non, les coups y sont portés avec le tranchant de l’épée, et on ne s’en relève pas.
Plus largement, comme l’analyse assez justement Paloma, la jeune protagoniste de L’élégance du hérisson : « Aux échecs, il faut tuer pour gagner. Au go, il faut construire pour vivre […] Le but n’est pas de manger l’autre, mais de construire un plus grand territoire. » A l’affrontement policé de lettrés, présenté avec une bienséance parfaite par l’Asie, répond ainsi la brutalité des combats féodaux, exposée sans fard par l’Occident.
Éloge de l’ombre et louange de la transparence / Admissibilité des moyens
« Observons avec calme, garantissons nos positions, gérons les affaires avec sang-froid, cachons nos capacités et attendons notre heure » (Deng Xiaoping)
Cette opposition n’est pas qu’esthétique : elle a des résonances profondes et concrètes sur l’expérience et la pratique des deux jeux eux-mêmes. Au go, comme dans les tragédies classiques, par souci de bienséance, tout ne se passe pas sur scène. L’essentiel, même, dans le jeu asiatique, fait l’effet de se dérouler ailleurs, hors champ, ce qui rend le spectacle des premières parties tout à fait déconcertant pour l’observateur occidental.
Habitué aux échecs, qui mettent tout sur la table, dès le départ, celui-ci met ainsi du temps à se familiariser avec le caractère silencieux, et, plus encore, souterrain des transformations qui ont cours au go ; plus largement, avec la mécanique de révélation progressive qui est la sienne. Durablement, l’œil occidental guette un combat, et fixe sans comprendre un plateau dont la colonisation se fait de manière erratique, et avant tout périphérique, sans logique apparente.
Privé des points d’attention naturels que forment, aux échecs, les rois et les zones de concentration des pièces, le spectateur désemparé en est réduit à attendre que le brouillard se lève, sur le goban, pour saisir le cours de la bataille ; constater, en réalité, que l’issue en est déjà consommée – que, peut-être, même, elle l’était dès le début. Le go, à cet égard, est un jeu tout entier dédié à la préparation; il n’y a, pour ainsi dire, pas de phase exécutoire : la partie se conclut sur plans.
A l’opposé, les échecs, schématiquement jusqu’à Steinitz[1] (~ 1870), sont d’une très grande simplicité stratégique, l’attaque frontale du roi adverse constituant grosso modo le plan unanimement suivi par l’ensemble des joueurs, en particulier avec les Blancs. L’intérêt essentiel des parties réside alors dans l’exécution de ces offensives, généralement spectaculaire mais imprécise, marquée notamment par une prise de risque et une propension au sacrifice excessives.
Aux antipodes du goban, plongé dans d’indéchiffrables ombres, nappé de brumes épaisses, se dresse alors l’échiquier, bombardé de photons, éclairé par un soleil infatigable. Là, ni révélations parcellaires, ni indiscernables desseins : les projets s’y exposent dans leur limpide barbarie, sous une lumière sans pitié. Là, rien d’une stratégie du “profil bas”, à la Deng Xiaoping, d’un plan conçu avec froideur et machiavélisme pour parvenir à ses fins ; mais, au contraire, une logique presque féodale de l’honneur, prescrivant la noblesse des moyens. A l’accent mis par l’Asie sur le caractère secret, souterrain de la préparation, répond ainsi l’accent mis, par l’Occident, sur le caractère visible, transparent, de l’exécution.
Romantisme chevaleresque, sécheresse de l’esprit de géométrie
« Même le jeu d’échecs était trop poétique pour lui ; il n’aimait pas les échecs parce que ce jeu est plein de cavaliers et de tours, comme un poème. De son propre aveu, il préférait les disques noirs du jeu de dames, parce qu’ils ressemblent davantage aux points noirs d’un diagramme » (Gilbert Keith Chesterton)
Les échecs sont un jeu plein de bruit et de fureur, un jeu qui charrie quelque chose d’épique et de shakespearien. Le go au contraire est infiniment plus clinique, infiniment plus dépassionné dans son approche des choses. Il est véritablement du côté de l’esprit de géométrie, si je reprends les catégories pascaliennes ; du côté apoétique et mathématique du diagramme (cf. le goban), si je réutilise celles de Chesterton. A l’inverse, il entre quelque chose de chevaleresque aux échecs, pas seulement à cause des pièces qu’il mobilise, mais dans sa pratique même, jusqu’à la fin du XIXème siècle grosso modo, car l’on y joue encore essentiellement comme on charge à Azincourt, c’est-à-dire avec déraison, mais panache. L’opposition entre le romantisme échevelé du jeu d’Occident, et la sécheresse analytique du jeu d’Asie, encore exemplaire jusque dans les années 1850-1870, a considérablement perdu de sa force depuis avec la dé-poétisation des échecs, toujours plus affaire d’ordinateurs et d’exactitude. Sa pertinence demeure cependant quand on souligne combien la rationalisation fut longue à y intervenir, et combien, au moins autant que tardive, elle y a été douloureuse. L’objectivation, en effet, est consubstantielle au go, car celui-ci, par l’uniformité de la valeur de ses pièces et son caractère fondamentalement apolaire, invite spontanément à l’adoption d’une focale globale et de voies contournées pour atteindre ses buts.
Aux échecs à l’inverse, l’attribution à chacun d’une cible claire et circonscrite invite à foncer, et la fécondité de l’emploi de chemins de traverse, la pertinence de lutter pour de petits avantages positionnels annexes, n’ont rien d’évident. Plus fondamentalement, cette rationalisation du jeu implique de faire un deuil auquel ses amateurs se sont longtemps refusés, et dont la défaite de Kasparov face à Deep Blue, en 1997, a été l’occasion de revivre l’intensité. Ce deuil, c’est celui du primat de l’esthétique sur l’efficacité pure ; ou, pour le dire autrement, le deuil des échecs conçus comme une affaire avant tout humaine – biaisée, dès lors, par les passions qu’une telle qualité implique.
Kasparov contre Deep Blue, 4 mai 1997 (C) SUTCLIFFE NEWS FEATURES/POHLE/POHLE/SIPA Numéro de photo : 00303055_000001
Tyrannie du vouloir, renoncement à l’égo
Échecs et go, plus largement, s’opposent quant à la nature des protagonistes dont ils mettent en scène l’affrontement. Dans le jeu prisé par l’Occident, le combat est égotique et mesquin, c’est celui de voisins prêts à brûler tous leurs vaisseaux pour purger leur querelle et assouvir leur volonté de puissance, fût-ce à mourir eux-mêmes et à tout réduire en cendres autour d’eux. L’étroitesse du plateau, renforcée encore par son encombrement initial et la difficulté qu’on a à y manœuvrer, parfois contre ses propres pièces, traduit bien, à cet égard, la relative médiocrité des motifs comme des enjeux du conflit : on ne se combat pas pour de grandes fins, on s’entre-tue au nom d’une rivalité sordide, parce qu’on demeure, comme le notait Pascal, de différents côtés de l’eau. Rien de pareil au go, où l’exigence, martelée par la fixité des pierres, est que chacun tienne sa position, que nul ne quitte, sous aucun motif, aussi impérieux qu’il soit, la place qui lui a été assignée. Il s’agit proprement d’atteindre l’immobilité minérale que Takeda Shingen recommande à son clan, dans le Kagemusha d’Akira Kurosawa, et que le daimyô et ses généraux mettent eux-mêmes en pratique, au plus fort des combats. J’écris immobilité, mais il vaudrait mieux dire, à cet égard, inamovibilité, inamovibilité au sein d’un ordre cosmique des choses.
Comparativement aux échecs, l’objet de la lutte, au go, est à la fois infiniment vaste et plus étranger à toute idée de passion. Comme l’étendue du plateau y fait naturellement penser, comme sa neutralité même le confirme, le théâtre de l’affrontement asiatique, en effet, c’est l’Univers, c’est l’Espace[2]. On n’y assiste pas au conflit, ponctuel et sans lendemain, de deux féodaux, mais à la lutte immémoriale de deux principes cosmiques, appelée à se rééditer éternellement sans jamais se conclure. De là l’impossibilité d’éradiquer les pièces adverses ainsi qu’on peut le faire aux échecs : c’est que l’idée d’une victoire définitive, l’idée d’une annihilation n’a pas de sens au regard de l’affrontement que le go entend représenter. Il est entendu, dès l’origine, que les deux principes subsisteront au terme de la partie, qu’ils sont certes antagoniques, mais aussi consubstantiels, en un sens complémentaires, à l’instar d’un Yin et d’un Yang. Le go, à cet égard, est un jeu du flux et du reflux, « accomplissant dans l’interdépendance des contraires les secrets mouvements du Tao » (Nan Shan).
Christianisme et sentiment faustien, Tao et bouddhisme zen
J’ai posé, en introduction, que l’adoption, par une civilisation donnée, d’un jeu emblématique, ne diffère pas de l’adoption, par elle, d’un droit, d’une science et d’un art ; davantage : qu’elle procède, précisément, d’un même imaginaire, pour parler comme Alain Supiot, ou d’un même sentiment cosmique, pour m’exprimer comme Spengler. Achevons donc de vérifier la robustesse de cette hypothèse, en mettant au jour : d’une part, l’inspiration faustienne des échecs, l’importance qu’y joue « le pathos de la troisième dimension » ; d’autre part, l’imprégnation essentielle du go par le Tao et le bouddhisme, sa parenté profonde avec les jardins zen, ces univers miniatures qui quintessencient l’âme asiatique.
Fécondité et impensé du vide – Le go comme lutte cosmogonique
« Au début est le Tao, et le Tao est pur, le Tao est vide » (Nan Shan)
Le Tao, c’est la virginité fondamentale du goban, par opposition à l’échiquier surchargé. Là où l’Occident décime son plateau, l’Asie, elle, le peuple ; plus exactement même, elle l’in-forme, littéralement. Le vide a, à cet égard, un statut très différent d’un jeu à l’autre, qui rappelle les analyses des Transformations silencieuses, de François Jullien. Au go, le vide est fécond ; non seulement son contrôle vaut des points, mais la matière en émerge, la matière en jaillit, par floraison de pierres noires et blanches qui font penser à des couples de particules et d’anti-particules. Les échecs, en revanche, ont comme horreur du vide ; et si le plateau désemplit, il ne se désertifie jamais tout à fait. Héritier d’une pensée de l’Être, l’Occident peine, dans cette perspective, à concevoir le vide autrement que comme la soustraction ou la cessation d’une présence ; et c’est exactement la philosophie que déploient les échecs. Le go, a contrario, peuple de pierres latentes chacune des intersections du goban, comme autant d’embusqués n’attendant qu’un signal pour se révéler. Le vide, alors, n’est plus la négation de l’Être, mais s’affirme, précisément, comme l’antichambre ou le prologue de l’Être.
J’ai parlé jusqu’ici d’une lutte à propos du jeu de go ; mais ce qu’il donne à voir, à cet égard, c’est moins un combat qu’une cosmogonie, moins un affrontement que l’enfantement d’un monde, par ségrégation de deux principes primordiaux. La partition progressive des pierres blanches et noires est le modus operandi de cet accouchement des origines : elle renvoie aussi bien, sur son versant mythique, à la séparation de la terre et des cieux, que, sur son versant scientifique, à l’énigmatique asymétrie de la matière et de l’antimatière. Le Tao, à cet égard, c’est le vide intersidéral dont émergent progressivement des pierres, pareilles à des étoiles fixes lointaines, pour l’enrichir de leurs constellations.
L’antithèse du cercle et de la croix
« Pour exister, Cosmos nécessite un certain jeu, et ce jeu inclut Chaos et Vide […]
Lorsque Cosmos s’est trop chargé de sens, le jeu est obstrué, apparaissent rigidité, opacité, ossification, la décadence et le déclin de la manifestation commence. » (Nan Shan)
L’étrangeté du jeu d’Asie, pour nous, Occidentaux, tient beaucoup à ce parti-pris cosmogonique, qui, schématiquement, fait finir la partie là où nous la ferions débuter – savoir, avec un plateau saturé et parfaitement ségrégué. Le go a ceci de déstabilisant, en particulier, qu’il ne cesse de progresser vers toujours plus d’ordre, quand nous sommes habitués, aux échecs, à évoluer au contraire vers toujours plus de chaos, vers toujours plus d’éclatement de la parfaite conformation de départ. Pour un esprit occidental, le cours du jeu d’Asie a donc quelque chose de fondamentalement contraire à la flèche du temps, de fondamentalement contraire à l’idée chrétienne de la parousie. Le go m’apparaît plus exactement comme un jeu du flux et du reflux, et m’évoque souvent l’image d’un mandala dans lequel on se serait limité à l’utilisation de deux couleurs. Leur dispersion, en particulier, me semble avoir pour même motif cette ossification du cosmos évoquée par Nan Shan, qui contredirait, si on la prolongeait, la fondamentale impermanence des choses. Quant à l’impossibilité d’éradiquer totalement la puissance adverse, elle traduit combien le go, à l’instar du shogi avec son recyclage des pièces adverses, est marqué par l’idée du samsâra.
On retrouve ici, dans cette opposition entre un temps chrétien linéaire et sa conception bouddhique cyclique, l’antithèse chestertonienne plus large du cercle et de la croix, traduisant l’antinomie entre un culte centripète (le bouddhisme), tourné vers l’intérieur, et un culte centrifuge (le christianisme), éclatant vers l’extérieur.
Cette angularité supérieure des échecs, ou cette rotondité supérieure du go, sont évidentes dans les pièces avec lesquelles on les pratique, non seulement dans leur forme, mais dans la personnalité affirmée de celles d’Occident, et l’équanimité absolue de celles d’Asie. On pourrait dire encore : dans la puissance des désirs qui animent les premières, et la satisfaction parfaitement statique des secondes, pareilles aux statues du Bouddha assis, contemplant son nombril.
Cathédrale faustienne et jardin zen / Pathos de la 3ème dimension et génie du microcosmique
L’acuité et la rondeur susmentionnées se retrouvent également dans la brutalité et la nervosité d’une partie d’échecs, d’une part, le cours au contraire méandrique et toujours parfaitement policé d’une partie de go, d’autre part.
Plus spécifiquement, il entre, oui, quelque chose de proprement aigu dans le jeu d’Occident, beaucoup plus propice aux climax, aux renversements de situation absolus, que son homologue d’Asie ; quelque chose de l’arc brisé gothique, dans la tension architecturale que celui-ci infuse et dans l’élévation supérieure qu’il permet d’aller chercher. Il n’est jusqu’aux rangées bicolores de l’échiquier qui n’évoquent, dans cette perspective, les claviers étagés d’un orgue, cet instrument de la domination de l’espace indissociable des cathédrales faustiennes. Ce « pathos de la troisième dimension » n’existe pas, en revanche, au go. J’ai déjà parlé, à cet égard, de l’horizontalité des pierres, mais il n’est pas anodin non plus, par exemple, qu’à la différence des échecs, pour lesquels une variante cubique a été inventée, aucune modalité proprement tridimensionnelle de pratique n’ait vu le jour dans le jeu asiatique.
L’analogue, au go, des cathédrales faustiennes, ces lieux de prière désespérément tendus vers les hauteurs, ce sont les jardins de contemplation et de méditation chers aux pays du bloc confucéen ; plus exactement et plus littéralement, les karesansui, ces jardins secs japonais faits essentiellement de sable (ou de graviers) et de rochers, parfois auréolés de mousse.
Jardin du Ryôan-ji, Japon. Photo : Wikimedia commons
La parenté du go et des karensansui transparaît, d’abord, dans la couleur sableuse du goban et dans son quadrillage régulier, qui rappelle le ratissage rectiligne, ou concentrique en périphérie des rochers, pratiqué dans ces lieux de méditation. Le nettoyage du plateau fait alors songer, comme j’ai déjà pu le suggérer, à l’éparpillement d’un mandala, ou encore, à l’effacement d’un dessin dans le sable.
Le son accompagnant l’apposition d’une pierre sur le goban évoque également un dispositif récurrent des jardins japonais, le sôzu, constitué d’un tube, alimenté par un filet d’eau continu, qui vient périodiquement basculer et frapper un rocher, en produisant un bruit sec. De même que celui-ci ponctue cycliquement le silence, chaque pièce nouvellement introduite sur le plateau s’apparente alors, pour moi, à une ponctuation du vide, c’est-à-dire à une ponctuation du goban. Il faut aussi souligner combien pratique du go et contemplation des jardins zen s’accordent. On pense, immédiatement, à cette lenteur et à ce calme plus général, propices à la méditation, qui émanent du jeu d’Asie, par opposition aux échecs. Mais la convergence est plus profonde : elle tient à ce qu’il entre, dans le go, quelque chose de tellurique, de fortement lié au sol, pour reprendre les analyses de Yourcenar sur les danses antiques de l’Extrême-Orient. Le go, en effet, à rebours du caractère fondamentalement mobile voire virevoltant des échecs, est un jeu de la stratification, un jeu de la sédimentation lente des positions. Son rythme est donc fondamentalement en phase avec celui de la nature, avec le temps que celle-ci met à accomplir ses œuvres.
La proximité du jeu d’Asie et des jardins secs tient, ensuite, à ce que l’apparition progressive des pierres sur le plateau a également, pour moi, des allures de floraison, même si la logique de leur disposition renvoie davantage à la constitution de lignes de force qu’à celle de parterres colorés. Je parle volontairement de lignes de force, car c’est ce qui explique, je crois, la surprenante impersonnalité et uniformité des pièces asiatiques, maintes fois relevées : c’est qu’elles ne figurent pas des individus, mais des particules de principes, dont elles sont les réceptacles, les véhicules, les quanta. Nan Shan mentionne à plusieurs reprises, dans ses écrits, « la bouddhéité dans ce qui est aussi petit qu’une graine de moutarde, aussi vaste que le mont Suméru ». L’éclosion des pierres, sur le goban, évoque ainsi celle de boutons de lotus, symbole de l’éveil spirituel, dont les racines « plongent [indiscernablement] dans la vase », mais dont la fleur, « traversant l’océan des passions, […] s’élève au-dessus des eaux ». Mais on peut aussi penser, en considérant le dépouillement des pierres, l’endurance dont leur enveloppe comme leur fixité témoignent, au bonsaï dont parle Yourcenar, « plié, élagué, affamé, pour faire peu à peu de lui cette merveille qui durera des siècles ».
Le bonsaï, dont le nom chinois signifie littéralement « paysage en pot », est à cet égard l’archétype d’une essentialisation asiatique prisant la réduction des échelles, la miniaturisation des objets dont elle entend exprimer le Tao. Il est significatif, dans cette perspective, qu’à la différence des échecs, où la nature fonceuse et nerveuse du jeu invite certaines écoles de formation à démarrer par l’étude des finales, l’initiation au go, elle, procède au contraire par rétrécissement homothétique du plateau de jeu, ramené à 9×9 puis 13×13 intersections. Nan Shan parlait, à propos des bonsaïs, « d’un paradis dans une gourde » ; on pourrait parler plus largement, pour qualifier ce génie propre à l’Asie, d’un art « de l’essentialisation dans un atome ». Le go en relève, le karesansui en relève, et, comme le note superbement Yourcenar, dans un passage sur lequel je me propose de conclure, il en va de même du haïku : « Il n’est pas étonnant que ces jardins de contemplation soient devenus pour nous le parfait miroir de l’âme japonaise — comme le haïku, né vers la même époque, où tout l’univers tient dans une feuille qui tremble ou une grenouille qui plonge dans l’eau, nous semble aujourd’hui la suprême forme de la poésie nippone. »
[1] On peut, comme toujours, trouver des précurseurs de cette révolution – Philidor par exemple. Mais il n’en reste pas moins que le fait général demeure.
[2] Confer, à cet égard, le nom d’étoiles – hoshi – donné aux neufs points noirs épais du plateau de jeu – le goban.
La détermination de Benjamin Netanyahu à éviter les poursuites judiciaires plonge Israël dans une crise constitutionnelle sans précédent. Après des mois de contestation, les institutions, piliers de la démocratie, s’opposent ouvertement au chef du gouvernement.
Le 16 août, Yedioth Aharonot, premier quotidien israélien, faisait cette annonce en une : « D’après des sources gouvernementales, en cas de crise constitutionnelle, l’armée, les services de sécurité et le Mossad obéiront à la Cour constitutionnelle. » Oui, vous avez bien lu ! Israël en est là… Dans les coulisses du pouvoir on se prépare à un Tchernobyl constitutionnel, c’est-à-dire à une rupture entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Peut-être aurez-vous remarqué que, dans la liste, une institution et pas la moindre, manque à l’appel : la police. Le lendemain, le chef de la police nationale – qui lui aussi avait noté cette absence – profitait d’une intervention planifiée pour déclarer que « la police, bien entendu, obéirait à la loi », s’attirant une réplique immédiate de son ministre de tutelle, Itamar Ben Gvir, qui rappelait que, « selon la loi, la police obéit à un gouvernement élu par le peuple ». Toute la crise israélienne est résumée par cette passe d’armes. Un exécutif qui croit que la démocratie se résume à l’obéissance à la majorité, face à un haut fonctionnaire fidèle aux contre-pouvoirs, attaché aux libertés. Ce qu’on appelle en français un républicain.
Les contre-pouvoirs en question
Depuis le début de l’année, Israël est gouverné par une majorité parlementaire dont le projet est de transformer sa démocratie libérale en dictature de la majorité sans garantie de libertés et sans contre-pouvoirs. En l’absence de Constitution, et dans le cadre d’un régime parlementaire pur où le législatif ne fonctionne pas comme pouvoir de contrôle de l’exécutif, l’unique contre-pouvoir institutionnel est la Cour constitutionnelle. L’autre pilier de la démocratie israélienne est l’intériorisation des valeurs démocratiques par de nombreux Israéliens, simples citoyens ou fonctionnaires, et leur attachement à leur pays. Pour reprendre une formule de la déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique, la démocratie israélienne tient car une masse critique de citoyens israéliens des élites du pays croit (encore) que les libertés son t« des vérités allant de soi ».
C’est donc aux deux socles de la société libérale, la Cour constitutionnelle et la société civile, que le gouvernement s’en prend. Pour quelle raison ? La réponse est aussi simple que désespérante : poursuivi pour plusieurs affaires d’abus de pouvoir, Benyamin Netanyahou veut empêcher la tenue de son procès. Son statut exceptionnel dans le paysage politique israélien et la base électoral forte et solide dont il jouit le placent au centre du jeu : sans lui rien n’est possible. Pour parvenir à ses fins, il a construit une alliance avec deux groupes qui, pour des raisons autrement plus profondes, ont eux aussi la Cour suprême dans leur ligne de mire.
Le premier groupe est celui des ultra-orthodoxes qui voudraient transformer Israël en une théocratie gouvernée par la loi religieuse juive. Le deuxième estcelui des colons fondamentalistes, religieux et nationalistes, qui prétendent annexer tous les territoires à l’ouest du Jourdain sans accorder de droits aux non-juifs qui y vivent. Quant à la base de Netanyahou, elle préfère la synagogue aux libertés.
Si la dimension des origines n’est pas étrangère aux fractures israéliennes, il serait trop simple de les réduire au clivage « ashkénazes/sépharades ». Les « pro-Bibi », plutôt sépharades, n’ont pas de problème avec les colons ou des ultra-orthodoxes ashkénazes. Ils sont plutôt fâchés avec les valeurs libérales, en particulier avec la séparation entre politique et religieux.
Coalition cauchemardesque
Face à cette coalition cauchemardesque, le camp de la démocratie libérale a dégainé une arme redoutable. Au-delà d’une mobilisation épique (manifs du samedi soir, marche vers Jérusalem, initiatives locales de harcèlement des représentants de la majorité) qui dure plus de huit mois, de nombreux Israéliens ont décidé de suspendre leur contribution à la sécurité nationale. Or, le camp démocratique israélien es tune « élite de service », surtout militaire. Officiers, pilotes, unités d’élite, renseignement, technologie : tout ce qui fait de l’armée israélienne un outil souple et efficace repose sur leur volonté de servir leur pays au-delà du devoir.
Pour le moment, il ne s’agit pas de désobéir. Les enfants répondent présents dès leur 18 ans et leurs parents font de même quand ils doivent accomplir leur service de réservistes. En revanche, les réservistes bénévoles ne veulent plus servir un régime qu’ils jugent non démocratique, donc illégitime. Or, les réservistes bénévoles sont pleinement intégrés dans de nombreuses unités, en particulier les escadrons de l’armée de l’air, où ils vont voler et s’entraîner toutes les semaines. Ils sont aussi convoqués, parfois par simple coup de fil, bien au-delà de l’âge légal. Ce sont les officiers et les pilotes les plus expérimentés, les instructeurs chevronnés, ceux qui garantissent le fonctionnement, en temps de paix et de guerre – ou pendant les opérations spéciales – des centres de contrôle opérationnel, permanences et autres chaînons essentiels du commandement. Sans eux, sans leur assentiment à donner bien plus que ce que la loi exige d’eux, l’armée perd de ses compétences.
Les prochaines semaines vont être dignes du nom que leur a donné la tradition juive : « Les jours redoutables »– terme qui désigne la saison pénitentielle qui précède Yom Kippour. Les digues institutionnelles se sont effondrées ; Israël est proche du« Ground Zero »du droit constitutionnel, c’est l’existence de la Cité qui est menacée.
Il existe cependant des raisons d’espérer. D’abord, le camp de la sécularisation est énorme, vigoureux et sain – contrairement aux gilets jaunes, ce camp a déjà fait émerger un leadership formidable et, depuis neuf mois, il a su éviter jalousies, ressentiments et récupérations. Ensuite, il est possible que Netanyahou soit allé trop loin. L’homme qui doit son pouvoir à son art consommé de la manipulation des clivages traditionnels de la politique israélienne (juifs/Arabes, religieux/laïcs, deux États/annexion, ashkénazes/sépharades) vient d’en créer un nouveau : pour ou contre la démocratie libérale. Désormais Israël se pose la question de son régime, une question qui efface toutes les autres, forge de nouveaux camps et de nouvelles alliances et ouvre la voie à de nouvelles majorités de gouvernement. La première république israélienne est à l’agonie, mais il existe des forces politiques capables de porter la deuxième sur ses fonts baptismaux.