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Entre ciel et terre, une architecture du passage

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« ANDREU », sans prénom, tel s’annonce, en lettres capitales immaculées, sur le fond noir et blanc d’une superbe photo pleine page, la couverture du bel ouvrage consacré à l’architecte des premiers terminaux de Roissy – un peu comme on dirait VITRUVE, MICHEL-ANGE ou LE BERNIN.  

Une rétrospective au Palais de Chaillot

C’est que Paul Andreu (1938-2018) n’est pas n’importe qui. Nom moins connu du grand public qu’un Jean Nouvel ou un Rudy Ricciotti, il a posé sa marque indélébile sur plusieurs projets d’immense envergure, tout au long du second XXᵉ siècle. Il n’a pas 30 ans quand, dans les années 60, Aéroport de Paris commande à ce brillant architecte-ingénieur polytechnicien bardé de diplômes la conception de cette « aérogare 1 de Paris-Nord », qui prendra nom plus tard de Roissy-Charles de Gaulle. Toujours en majesté à l’orée de l’immensité aéroportuaire, l’étrange fortin de béton brut pose sa soucoupe tapie au sol, tel un décor de film de science-fiction, ceinturée de ses sept satellites à partir desquels le passager prend son envol. Œuvre iconique s’il en est, le cercle et le carré fondant la poétique d’un imaginaire architectural nouant le ciel et la terre dans une savante minéralité dont les froides géométries s’adossent à une symbolique très méditée.  

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Scénographiée par l’agence NC (Nathalie Crinière) selon un parcours paradoxalement assez statique pour célébrer, dans cet espace en sous-sol du palais de Chaillot que les habitués du lieu baptisent « la cathédrale », un architecte du flux et de l’envol, cette rétrospective, mariant chronologie et thématique (commissaire, Stéphanie Quantin-Biancalani) dévoile de superbes carnets de dessins et autres esquisses, bon nombre de maquettes exemplaires, du mobilier, des plans, etc. sans compter photos et extraits de films qui restituent «  la cristallisation d’une pensée tectonique » sans égal.

Mise en tension

On se souvient qu’en 2004 s’effondrait le toit du Terminal E de Roissy : cette catastrophe aura durablement traumatisé cet « entrepreneur d’architecture », dont les Archi-Mémoires, parues en 2013, révèleront la personnalité singulière. Carrière fulgurante que celle de Paul Andreu : du tunnel sous la Manche (1985-1993) à l’Opéra de Pékin (1999-2007), des aéroports de Montpellier ou Bordeaux (1980-2002) à celui de Shanghai (1996-1999) ou de Kansai, au Japon (1987-1994), jusqu’à cet étrange Nuage qui depuis 1989 tend sa composition arachnéenne entre les bords de l’Arche de la Défense, ou encore cette Sea Sphere qui, abritant à Osaka un Musée maritime, flotte, pour citer Andreu lui-même, « mystérieusement à la limite du ciel et de l’eau »…

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De ce destin hors normes, l’ouvrage publié en parallèle à l’exposition Paul Andreu. L’architecture est un art rend compte avec une grande élégance esthétique, mais aussi de très éclairantes contributions, telle celle de Yann Rocher, dont l’exposition Globe, il y a quelques années, avait marqué les esprits : « le vol en avion, écrit-il, est une expérience si pauvre du point de vue spatio-temporel, si ressemblante au tunnel (…) qu’elle doit être compensée par la richesse des espaces qui le précèdent et lui succèdent », assumant « que l’architecture ne soit que passage, dans une gamme d’épaisseurs allant du passage-miroir au passage-terrier. (…) Il s’agit bien de mettre en tension la terre et le ciel par l’architecture ».            


A voir : Exposition Paul Andreu, l’architecture est un art. Cité de l’architecture et du patrimoine. Paris. Jusqu’au 2 juin 2024. www.citedelarchitecture.fr

A lire : Catalogue Andreu. Cité de l’architecture et du patrimoine / Norma éditions, 2024

Andreu

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Dangereuses, vraiment ?

Les biographies de femmes artistes signées par Laure Adler se vendent comme des petits pains. Ses livres accumulent les clichés victimaires et restent dans les clous d’une histoire de l’art archi-balisée.


On connaissait les bières de Noël, les thés de Noël, les concerts de Noël, etc. Maintenant, les libraires sortent (ou ressortent), comme cadeaux de fin d’année, de beaux livres sur les femmes artistes. Laure Adler domine le genre avec ses best-sellers saisonniers. Après avoir coécrit Les femmes artistes sont dangereuses, elle a enchaîné avec Les femmes artistes sont de plus en plus dangereuses*. On y apprend qu’on « ne naît pas artiste, on le devient ». Ceci concerne évidemment les femmes pour qui il s’agit d’un « combat permanent, dangereux, épuisant physiquement, intellectuellement et psychiquement ».

Pas si dangereuses que ça…

Qu’on se rassure, on peut offrir ces livres aux enfants : les vies des femmes en question sont aimablement euphémisées. Ainsi découvre-t-on que Tamara de Lempicka est « une femme forte et indépendante ». Ça ne mange pas de pain ! Mais rien n’est dit de ses amours fascistes d’Italie. Comme Coco Chanel ou Arletty, l’émancipation de cette femme de caractère la pousse vers les puissants de son temps. C’est intéressant à savoir, mais, évidemment, ça ne va pas dans le sens édifiant de l’ouvrage.

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Autre exemple : Camille Claudel. Rien n’est dit sur son antisémitisme virulent et ses positions antidreyfusardes qui la privèrent de nombreuses commandes. Il n’est question que de ses relations avec Rodin. On apprend même bizarrement « qu’après sa rupture avec Rodin, elle continue de sculpter durant quelques années dans une veine plus décorative. » En somme, elle existe à travers son célèbre maître. Or, justement, c’est en se détachant du lui qu’elle développe ses thèmes les plus personnels, comme la vieillesse et la souffrance. Les auteures seraient-elles atteintes à leur insu d’un machisme systémique ?

D.R

La modernité invisibilise beaucoup d’artistes, donc des femmes

Laure Adler est à la recherche de femmes artistes. Cependant, elle passe à côté des domaines où il y en a de très nombreuses. En effet, elle reste tributaire du grand récit de la modernité et de l’art contemporain. Au fil des pages, on va donc de Mary Cassatt à Sonia Delaunay. On ne coupe pas à l’inévitable Frida Kahlo et on aboutit à Annette Messager et Orlan. C’est le parcours habituel. On se croirait à Beaubourg.

À la Belle Époque, il y a pourtant de nombreuses femmes aux talents variés, mais peu solubles dans la modernité. Anna Coleman (1878-1939) est une sculptrice néobaroque américaine passionnante. Non seulement elle produit une belle œuvre, mais pendant la Grande Guerre, elle crée à Paris un remarquable atelier de masques-prothèses pour les « gueules cassées ».

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S’agissant des peintres, citons, dans la période suivante, Lotte Laserstein (1898-1993). En Allemagne, elle porte la peinture naturaliste aux sommets, tout en restant rarement mentionnée. Son Abendüber Postdam est un chef-d’œuvre absolu qui transmet la tristesse inhérente à la montée du nazisme. En danger en tant que juive, elle réussit à fuir en Suède. Mais dans ce pays comme ailleurs, après-guerre, la mode de l’abstraction la prive de collectionneurs.


*Laure Adler et Camille Viéville, Les femmes artistes sont dangereuses (2018) et Les femmes artistes sont de plus en plus dangereuses (2022), Flammarion.

Les femmes artistes sont dangereuses

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Les femmes artistes sont de plus en plus dangereuses

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L'art des interstices

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«Je parle et je ne fais rien»

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Le discours de « fermeté » de Gabriel Attal prononcé à Viry-Châtillon, là où le jeune Shemseddine a été lynché à mort, révèle une nouvelle fois l’impuissance de nos politiques, et en particulier en matière d’éducation. Leur déconnexion du réel est une porte ouverte aux islamistes et à l’hyperviolence.


« Je parle et je ne fais rien », c’est la vraie devise du pouvoir, et tout particulièrement celle de nos ministres de l’Intérieur et de l’Économie, et du premier d’entre eux. Toujours le même schéma se répète : la règle commune, qui n’est plus respectée par personne, est violée outrageusement ; l’opinion publique s’affole ; un ministre prononce un discours de fermeté, puis propose au Parlement le vote d’une loi de circonstance, qui le plus souvent ne fait que reprendre une loi préexistante ; mais « les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires », écrivait Montesquieu — et au fur et à mesure que grossit l’appareil législatif et réglementaire, jusqu’à l’obésité morbide, la France coule sous son propre poids. On multiplierait les exemples à l’appui de cette démonstration ; le dernier en date, celui du malheureux Shemseddine, quinze ans et tabassé à mort, n’en est qu’une illustration nouvelle, hélas !

200 actes de violence par jour dans les écoles !

Voici un pays au sein duquel les violences atteignent un niveau rarement égalé dans son histoire ; pour mémoire, et pour ceux qui en douteraient, la note officielle du ministère de l’Éducation nationale fait état de près de quatorze incidents graves pour mille élèves dans le second degré, en 2022-2023. Ce chiffre paraît-il faiblard ? — mais il correspond à plus de deux cents actes de violence par jour (samedis, dimanches et vacances compris) pendant une année tout entière ! Et l’on ne compte pas la violence dite « ordinaire » mais que d’autres, en des temps pas si éloignés, eussent bien plutôt qualifiée de « grave »…

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On s’habitue, donc, jusqu’à ce qu’un, deux ou trois faits divers, horribles, mettent le peuple en émoi, et forcent enfin l’exécutif à réagir.

Marche blanche en hommage a Shemseddine, le 12 avril 2024, à Viry Chatillon. © ISA HARSIN/SIPA

Sauvagerie incroyable dans l’Essonne : branle-bas de combat ! Gabriel Attal accourt à Viry-Châtillon, lance de grandes concertations, un Grenelle, promet des mesures probablement anticonstitutionnelles (la punition des parents démissionnaires), déjà existantes ou inapplicables (la majorité numérique à quinze ans), et assure, hiératique, la plus grande fermeté du pouvoir face à la barbarie. Alors jaillit, de sa bouche superbe, l’annonce qui changera tout, celle qui cristallisera les oppositions, fera pousser aux adorateurs d’Attal des soupirs de ravissement, et à ceux qui l’abhorrent, des exclamations scandalisées : un contrat « qui pourra ouvrir à des sanctions » !

Un contrat moisi

On reste pantois devant l’inanité d’une telle annonce ; à vrai dire, on ne sait même plus qu’argumenter, tant cette mesure aberrante apparaît piètre, dérisoire, « déconnectée ». Pour répondre au vaste problème de l’ensauvagement, aux jeunes qui meurent dans les écoles, l’exécutif fera donc signer aux parents ainsi qu’aux élèves une espèce de contrat, qui ne sera rien d’autre qu’un rappel de la loi et des règlements intérieurs — mais les élèves problématiques, et leurs parents, ne lisent ni les déclarations, ni les chartes, ni les lois, que leur importera ce nouvel engagement ? Le « défaut manifeste d’assiduité » sera puni : n’était-ce pas déjà le cas ? La « non-participation des parents à l’éducation de leurs enfants » sera sanctionnée : un nouvel acte juridique était-il vraiment nécessaire pour entériner cette responsabilité évidente ? Pire, on apprend que les contenus exacts de ces contrats seront définis en concertation, entre autres, « avec les représentants des enseignants » : et l’on sent déjà la moisissure de ce texte qui sera pourri avant d’avoir été mûr !

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Mais pourquoi s’étonner ? Ce pouvoir-ci, plus encore que ses prédécesseurs, nous a trop habitués à l’impuissance. C’est ce gouvernement, après tout, qui pour lutter contre la montée de l’islamisme radical, se contentait d’interdire les abayas dans les écoles, et qui, pour rehausser le niveau scolaire en plein naufrage, promettait la saine mais inutile re-création des groupes de niveaux, projet d’ailleurs partiellement enterré déjà ; et qui jurait qu’il allait sortir la santé du désert, à grands coups de « taxes lapin » d’un montant de cinq euros…

Cependant l’opinion publique majoritaire attend désespérément l’arrivée d’un nouveau pouvoir, qui changera la devise actuelle incertaine de nos dirigeants, matrice des effets d’annonce, par une autre plus vigoureuse, et plus nécessaire : « Aux grands maux les grands remèdes » !

La dernière tentation de Michel Onfray

Défendre ce qui reste de la civilisation judéo-chrétienne tout en remettant en cause l’existence historique de Jésus, tel est le périlleux exercice auquel se livre le penseur normand dans ses deux derniers essais. De quoi bousculer les chastes esprits.


C’est déjà l’une des meilleures audiences hebdomadaires de CNews. Et n’en déplaise à Libération, qui dépeint la chaîne d’information de Vincent Bolloré en dangereux repaire de « moines soldats cathodiques », c’est une émission… pas très catholique. Lancée début mars et présentée par Laurence Ferrari, elle s’intitule « Face à Michel Onfray ». Tous les samedis pendant une heure, l’auteur du Traité d’athéologie y commente l’actualité de la semaine écoulée, et peut tout à loisir défendre l’IVG, l’euthanasie et le mariage pour tous. Car le disciple de Nietzsche et Proudhonn’a rien abdiqué de son impiété.Pour preuve, il a encore publié cet hiver deux livres qui lui permettent d’enfoncer un peu plus le clou dans la croix chrétienne.

Le premier est consacré à la vieille thèse mythiste, qui fait du Christ un être mythologique, plus proche de Mithra et d’Osiris que d’Alexandre le Grand et de Jules César. En lisant l’introduction de sa Théorie de Jésus, on comprend que l’idée était en germe dans l’esprit d’Onfray au moins depuis les années 1990. À l’époque, son ancien professeur à l’université de Caen, Lucien Jerphagnon, le mettait en garde contre… ses gamineries (sic) : « Je sais trop ce que ça donnera, votre Jésus hédoniste. Il connaîtra tous les bons restaurants de la Galilée, avec un Gault et Millau en araméen sous le bras, et ne décarrera pas des boîtes de nuit de Jérusalem. » En ce temps-là, le fondateur de la revue Front populaire s’intéressait au ventre des philosophes, alors pourquoi pas à celui du fils de Dieu…

Depuis, trente ans ont passé et pour Michel Onfray, le temps est enfin venu de se pencher sur le corps du Christ. Pour dire qu’il n’a jamais existé. « Jésus n’est plus que l’ombre de l’ombre textuelle, écrit-il. C’est une idée de plus en plus idéale ou idéelle. Il est recouvert de mots, d’idées, de concepts, de phrases, de verbes – de textes. Cette figure issue d’une relation textuelle vit et survit de relations textuelles augmentées à l’infini. »

Personal Jesus

Il est vrai que les preuves de l’historicité du Jésus ne sont pas légion. D’autant qu’Onfray conteste la véracité de la plus fameuse d’entre elles, l’évocation par l’historiographe Flavius Josèphe, dans Les Antiquités judaïques, rédigées en 93, d’un « faiseur de miracles » condamné à mort par Pilate. Et qu’il ne se montre pas davantage convaincu par le philosophe romain Celse, dont Le Discours véritable, un pamphlet antichrétien composé vers 178, ne doute pas un instant que le Nazaréen ait vécu sur cette terre. Dans un souci d’équilibre entre tous les grands monothéismes, Onfray préfère en somme placer l’ouverture de la mer Rouge par Moïse, ou le voyage de Mahomet sur un cheval ailé de La Mecque à Jérusalem, au même niveau d’invraisemblance que la naissance de Jésus, événement qui pourtant dépasse moins l’entendement que les prouesses susmentionnées.

La Judée du premier siècle de notre ère ne manquait pas de juifs hostiles à la présence romaine. Judas le Galiléen fut crucifié pour avoir refusé de payer ses impôts à la puissance occupante, et Theudas, un autre rebelle, fut décapité sur ordre du procurateur Cuspius Fadus. Tous deux avaient des prétentions messianiques. En ces temps d’effervescence, est-il si improbable qu’un fils de charpentier se soit lui aussi posé en sauveur ? On pourrait également emprunter au spécialiste des religions Frédéric Lenoir le raisonnement « par l’absurde » qu’il a employé (sur France Culture, en 2013) pour démontrer l’existence historique de Siddhartha Gautama, plus connu sous le nom de Bouddha : « Ça poserait plus de problèmes aux historiens qu’il n’ait pas existé plutôt qu’il ait existé, parce que, s’il n’avait pas existé, alors comment expliquer ce mouvement de disciples très important qui s’est mis en route et qui font tous référence à une personnalité exceptionnelle qui a marqué leur vie ? »

Pour son travail, Onfray a écarté tous les évangiles apocryphes et s’est concentré sur le canon biblique. Point question de faire de la glose de gnose. La plume à la main, il lit la biographie officielle de Jésus telle qu’on l’enseigne dans les Églises, et dit son incrédulité devant les hasards providentiels qui la jalonnent. Ainsi, quand le Christ arrive à Nazareth, entre dans la synagogue et que les rabbins lui donnent un texte à lire, le jeune Nazaréen tombe comme par enchantement sur ce passage : « L’esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour annoncer de bonnes nouvelles aux pauvres ; il m’a envoyé pour proclamer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue ; pour renvoyer libres ceux qui sont opprimés, pour proclamer l’an agréable du Seigneur. »

Lucien Jerphagnon et Michel Onfray lors d’une conférence à Caen, début des années 1990. DR.

Que l’existence de Jésus ait pu être revue et corrigée pour la faire entrer exactement dans la continuité de l’Ancien Testament (tout en le subvertissant) explique peut-être une si troublante coïncidence. Même si Jésus n’avait passé que trente-neuf jours dans le désert, on aurait bien pu arrondir à quarante, pour les faire résonner avec les quarante années de Moïse dans le Sinaï. Pourtant, Onfray se moque d’un Monsieur Homais qui partirait à la recherche d’un bateau au fond du lac de Ginosar et de traces de la fameuse scène de la pêche miraculeuse. Pour lui, les textes ne sont qu’allégories, il faut rechercher leur vérité ailleurs. Il n’y a qu’un sujet dont il fasse une lecture positiviste : l’argent. Ils vivent de quoi, ces treize gaillards, qui ne travaillent pas, vont de ville en ville en claquettes de plage ? Des dons de vieilles dames ? Selon l’Évangile de Luc, une certaine Jeanne, riche veuve d’un intendant du roi Hérode, les aidait financièrement. La première dame patronnesse de l’histoire en somme…

Dans sa Vie de Jésus, paru en 1863, Ernest Renan rejette la divinité de son personnage, sans contester son importance philosophique et morale. Même Nietzsche, dans L’Antéchrist, pense que Jésus est le seul protagoniste sincère de cette histoire. Les grands blasphémateurs du xixe siècle savent encore se tenir…

Pour Onfray, non seulement le Christ n’a pas existé mais en plus, il n’est pas exempt de reproches. En premier lieu, celui  d’avoir servi de caution à l’antijudaïsme. Car dans le terme « judéo-chrétien », souvent utilisé par le philosophe normand, le tiret est moins un trait d’union qu’une distance prise par les disciples de Jésus envers les racines hébraïques de leur foi. Admettons que voilà un bien drôle de juif qui guérit un paralysé en plein sabbat ou ne tient pas la circoncision pour une obligation absolue. On peut être Breton et ne pas aimer le biniou, sans être pour autant soupçonné d’être un traître à ses origines.

Michel Onfray surprend quand il refuse, lui homme de gauche, de trouver de la grandeur et du mérite à un chantre de la non-violence qui s’est opposé à la lapidation d’une femme adultère, ets’est inquiété du sort des pauvres et des exclus. Si l’on admet que l’histoire de l’Occident a été un long et sinueux processus d’adoucissement des mœurs, le message christique n’y a peut-être pas été étranger. En 1993, dans son essai Dieu merci, les droits de l’homme, le cardinal Lustiger établissait un lien entre son culte et la lutte contre les barbaries modernes. Le Conflit du christianisme primitif et de la civilisation antique (1977), du philosophe Louis Rougier, proche de la Nouvelle Droite, oppose pour sa part les valeurs antiques viriles aux valeurs chrétiennes « molles ». Si elle a conduit à la suppression des jeux du cirque, cette mollesse doit avoir quelques vertus.

Les démons de Jésus

Le deuxième livre est plus personnel. À l’instar de Frédéric Beigbeder, quiévoque son récent séjour dans un monastère dans Confessions d’un hétérosexuel légèrement dépassé, Onfray revient sur les quelques jours qu’il a passés au printemps 2021 à l’abbaye Lagrasse, dans l’Aude. Il ne fuyait pas les mêmes turpitudes que l’écrivain mondain, mais cherchait plutôt à observer le culte de la lumière et la méditation. Sur place, Onfray se demande comment Dieu peut recevoir toutes les prières en même temps : « Mais prier, outre que cela suppose d’abord qu’on croie à l’existence de Dieu, c’est étrangement croire aussi que ce Dieu est capable d’accéder à notre demande : comment entend-il, aux deux sens du terme – ouïr et comprendre ? Quand des milliards de gens sur la planète le sollicitent, comment peut-il ouïr le tout ? L’ouïr et le comprendre ? Quid de ceux qui le sollicitent via d’autres religions ? Comment peut-il sélectionner, dans ce cas, ce qu’il aura entendu, les prières auxquelles il va accéder ? » On pense à cette scène du film de Josiane Balasko Ma vie est un enfer, où le Ciel prend les traits d’un univers froid et cacophonique, dans lequel une voix robotique annonce que « saint Jean-Baptiste est attendu en salle de conférence », tandis que l’archange Gabriel, interprété par Michel Lonsdale, reçoit les prières envoyées de tous les confessionnaux de la Terre tout en regardant d’un œil distrait un épisode de Bip Bip et Coyote.

À Lagrasse, les cantiques en latin atteignent les oreilles d’Onfray, l’encens lui monte aux narines. Il n’est plus très loin de l’épectase. Un élanle gagne : « Il me semblait que, contemporain à ma manière des sermons d’Augustin sur la chute de Rome, je quittais un monastère où la résistance à la barbarie se faisait d’une manière simple : avec la messe en machine de guerre, on y célèbre deux mille ans plus tard une civilisation de l’allégorie et du symbole. Comment, à défaut de croire, pourrais-je me faire compagnon de route de cette culture, la mienne, qui a rendu possible cette civilisation, la mienne ? Comment, en effet ? »

Et puis l’auteur retourne dans sa Normandie. Confronté à un dégât des eaux qui a massacré toute sa bibliothèque et à un peintre en bâtiment qui traîne des pieds pour remettre les lieux en état, il refait le film de son séjour, à la manière de l’amant revenu d’un rendez-vous galant. Ébloui pendant le dîner aux chandelles, la raison lui revient sur le chemin du retour, puis durant la nuit suivante. Il se replonge dans les quelques livres épargnés et remet en selle sa solide culture philosophique. D’où il ressort que saint Augustin, à force de nous pousser à ingérer les péchés du monde, à la manière de la poule qui sectionne un scorpion avant de l’avaler, a fait le lit du « travail du négatif » hégélien, qui a lui-même préparé les totalitarismes. La colère gagne Onfray : « Que Dieu laisse faire le mal a toujours été un scandale majeur, écrit-il, d’autant plus qu’il peut l’abolir et qu’il a dit qu’il l’abolirait par son Fils. Pourquoi cet interminable délai dans le Jugement dernier ? Si Dieu n’existe pas, cet infini délai témoigne en faveur de mon athéisme, on comprend ; mais s’il existe, comment justifier que le principe du bien s’arrange si bien avec le principe du mal ? »À cette question, un religieux rencontré au monastère de Lagrasse lui répond par courrier avec une dissertation solide mais un peu scolaire, que le philosophe se donne un plaisir d’anéantir : « Votre démonstration s’avère impeccable… pour qui croit déjà en Dieu. » Depuis, Onfray s’étonne de ne plus avoir de nouvelles du moine. C’est peut-être donc ça, les gamineries qu’évoquait son vieux maître Lucien Jerphagnon.

À lire de Michel Onfray

Théorie de Jésus : biographie d’une idée, Bouquins, 2023.

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Patience dans les ruines, Bouquins, 2024.

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Nous sommes tous des enfants d’immigrés

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La culture française se met à l’heure du réalisme progressiste, immigrationniste et diversitaire. Même la Villa Médicis n’échappe pas à cette idéologie…


L’auteur et metteur en scène de théâtre Alexis Michalik était l’invité d’Alexandra Bensaid lors de la matinale de France Inter du 10 avril. Une émission sans surprise, totalement dans l’esprit du discours diversitaire imposé par la gauche médiatico-culturelle. Mise en bouche : la conversation porte d’abord sur les Jeux Olympiques. L’artiste est très heureux, dit-il, de participer au relais de la flamme olympique sur un trimaran traversant l’Atlantique jusqu’aux Antilles. Il a hâte que les Jeux Olympiques aient lieu. Balayant les critiques d’un revers de main, il pense que « l’esprit olympique » finira par « allumer une petite flamme qui mettra tout le monde d’accord ». Au passage, il salue et embrasse Thomas Jolly, le directeur artistique des cérémonies des JO. Mais voilà qu’au-dessus du studio, après cette merveilleuse éclaircie, des nuages s’amoncellent…

Le ton devient plus grave. Alexandra Bensaid évoque à la fois la dernière œuvre d’Alexis Michalik – “Passeport”, une pièce de théâtre sur la politique migratoire de la France – et le texte sur l’immigration qui est en train d’être discuté au Parlement européen. « L’Europe veut durcir ses frontières », se lamente la journaliste. Alexis Michalik est catastrophé. Il voit « tous ces pays qui passent à l’extrême droite » et craint que cela « ne nous pende au bout du nez en France avec Jordan Bardella qui monte de plus en plus dans les sondages ». C’est pour contrecarrer à sa manière ce fléau, qu’Alexis Michalik a écrit cette œuvre qui est, dit-il en wokelangue, « une vision assez humaniste et inclusive de la société ». L’artiste ne peut plus cacher son émotion :« C’est assez terrible pour moi de voir cette Europe se droitiser, se radicaliser, devenir de plus en plus réactionnaire, refuser de plus en plus de ces réfugiés dont on a besoin pour l’économie européenne. » C’est beau comme du Raphaël Glucksmann.

Bonnes intentions

Sur Internet, on peut prendre connaissance du dossier de presse1 de “Passeport”. En plus du résumé de la pièce, l’auteur y a joint des « notes d’intention » pour ceux qui n’auraient pas saisi l’esprit de cette œuvre « humaniste et inclusive » : « Depuis toujours, l’homme voyage. Chaque pays, chaque région, chaque ville s’enrichit de ses apports humains. Mais à chaque fois, les mêmes conflits, les mêmes rancœurs, les mêmes problématiques : qui était là avant ? Pourquoi partager ? Pourquoi accueillir des gens d’une autre culture ? Les germes de l’intolérance et du racisme polarisent les débats et braquent les positions. »  C’est beau comme du Benoît Hamon.

“Passeport” est donc l’histoire de trois migrants qui veulent aller en Angleterre via Calais. Comme on les en empêche, ils vont devoir s’intégrer en France, pays où, malheureusement,  « le spectre des grandes migrations est agité par les extrêmes comme un épouvantail ». Pourtant,soutient Alexis Michalik,« c’est notre histoire à nous. Ou peut-être celle de nos parents, de nos ancêtres. Car si l’on remonte assez loin notre généalogie, nous avons tous dû, un jour, apprendre la langue d’un pays étranger, et tenter de nous intégrer. » C’est beau comme du Patrick Boucheron.

A lire aussi, du même auteur: Thomas Jolly, de Shakespeare aux JO. Ou la culture à l’heure de la déconstruction

Benjamin Biolay est lui aussi un artiste tourmenté par ce qui se passe dans notre pays. Non, il n’est pas tourmenté par ce que vous croyez et qui fait l’essentiel de la triste actualité de ces dernières semaines. « Je pense beaucoup aux migrants en Méditerranée, confie-t-il sur le site de 20 minutes. Je vis une partie de l’année à Sète et souvent je regarde la Méditerranée et je me dis : À l’autre bout, là, il y a des gens en train de se noyer. » Il faut dire que l’acteur fait en ce moment la promotion d’un film intitulé Quelques jours pas plus dans lequel il joue le rôle d’un journaliste couvrant l’évacuation d’un camp de migrants. Là, comme prévu, il reçoit un coup de matraque d’un méchant CRS. À l’hôpital, il tombe sous le charme de Mathilde (Camille Cottin), la responsable de l’association Solidarités Exilés. Pour complaire à cette dernière, il accepte d’héberger un jeune Afghan. Etc, etc. Scénario en béton, labellisé pur jus « réalisme progressiste et diversitaire ». Malgré la publicité complaisante, les deux premières semaines d’exploitation de cet énième nanar immigrationniste sont très décevantes : 39 000 spectateurs seulement. Ça sent la cata. Ce film va donc rejoindre la cohorte des navets propagandistes subventionnés qui n’intéressent personne hormis le petit monde médiatico-culturel.

L’entre soi des belles âmes

Du temps du « réalisme socialiste » de l’ère soviétique, il était exigé de l’artiste « une représentation historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire », le but étant d’éduquer les masses en glorifiant les transformations brutales mais nécessaires à l’avénement d’un avenir obligatoirement radieux. Étroitement surveillés par le redoutable Jdanov, les artistes se trouvèrent dans l’obligation d’adapter leurs œuvres aux règles de cet art officiel. Beaucoup s’exilèrent. Les récalcitrants furent emprisonnés ou déportés. Certains moururent dans les goulags. D’autres, tout en faisant des concessions au régime après avoir risqué le pire, travaillèrent dans la terreur – la biographie du compositeur Chostakovitch renseigne parfaitement sur l’enfer qu’ils vécurent. Tout autre est le « réalisme progressiste, immigrationniste et diversitaire » actuel, qu’aucun régime politique n’impose à proprement parler. Rien n’oblige les milieux artistiques et médiatico-culturels à ordonner et organiser sa propagation – c’est ce qu’ils font pourtant, avec constance, sans l’ombre d’une hésitation. L’artiste adepte du « réalisme progressiste et immigrationniste » se fait le héraut de la gauche woke et multiculturaliste sans qu’il soit besoin de le menacer. Sur l’écran ou la scène de théâtre, le message immigrationniste et diversitaire – optimiste, sans ambiguïté, réjouissant – n’est pas véritablement destiné aux masses, lesquelles sont par ailleurs rebutées par ce militantisme boursouflé et ennuyeux, mais sert essentiellement à la reconnaissance mutuelle des « belles âmes » de la congrégation culturelle. La Cérémonie des César ne parle pas d’art cinématographique – elle est le moment de l’entre-soi parfait, la réunion mondaine d’un milieu vivant en circuit fermé, sans autre spectateur que lui-même se regardant le nombril lors de laborieuses scènes de remises en cause du « système patriarcal », de la « domination masculine » ou du « racisme systémique ». Aucun pouvoir ne le contraint à cet abaissement idéologique. Rachida Dati n’est pas Andreï Jdanov. Comme ses prédécesseurs, la ministre de la Culture suit le courant progressiste sans rien comprendre, ignorante de l’idéologie qui gangrène les arts et la culture, ravie simplement d’être là, béatement réjouie d’avoir obtenu un poste éminent qui, au contraire de ce que laisse supposer l’intitulé du ministère concerné, ne nécessite plus de posséder de véritables connaissances artistiques et culturelles. D’ailleurs, à quoi serviraient-elles ? Roselyne Bachelot, ministre de la Culture de 2020 à 2022, passionnée de musique classique et d’opéra, auteur d’un livre sur Verdi, animatrice d’une émission radiophonique sur l’art lyrique, aura passé le temps de son mandat à se colleter avec des « acteurs culturels » plus ou moins « intermittents » se plaignant de ne pas avoir été suffisamment soutenus financièrement pendant l’épidémie de Covid. Quant à Mme Dati, elle n’a qu’une perception superficielle des domaines de l’art. Pour elle, tout se vaut, Skyrock et Radio Classique, Booba et Mozart, les ondulations épileptiques des breakers et les entrechats des danseurs de l’Opéra. Ce qui lui importe avant tout c’est « d’être dans le coup », de valoriser les musiques dites urbaines – parce que « c’est cool » – et de ne pas hiérarchiser les arts – parce que c’est « élitiste ». Forte d’une inculture bien ancrée, Mme Dati a cru devoir annoncer solennellement, à l’Assemblée nationale, son intention de mettre à la tête des 19 centres nationaux de chorégraphie, « au moins six » chorégraphes issus du hip-hop. Pourquoi ? Parce que « le hip-hop inonde toute la culture française », affirme Mme Dati qui prouve ainsi qu’elle se contrefiche de la culture française, dont elle ignore tout, en particulier dans les domaines de la musique et de la danse ; raison pour laquelle elle n’éprouve aucune difficulté à la laisser s’effondrer sous le poids d’une sous-culture musicale et chorégraphique issue des quartiers noirs américains, laquelle n’est pas un problème en soi – mais en devient un lorsqu’il est prévu de lui céder toute la place sur la scène mondialisée, c’est-à-dire américanisée. Ce qui s’est passé avec le rap. Ce qui se passera avec le breakdance, issu du hip-hop : visibilité mondiale aux JO de Paris où cette danse sera considérée pour la première fois comme une discipline sportive olympique – alors que le karaté a été écarté ! Tony Estanguet, président du Comité d’organisation des JO de Paris, a dit vouloir donner la priorité à « des sports [le breakdance et le skateboard (sic)] qui cartonnent sur les réseaux sociaux et que les jeunes regardent énormément ». Nous avons échappé de justesse à un autre « sport » qui cartonne sur les réseaux sociaux et qui plaît beaucoup à certains jeunes : le rodéo urbain. Ce sera pour la prochaine fois.

Une militante décoloniale infiltre la Villa Médicis

Mais revenons à Mme Dati. Sans doute cette dernière a-t-elle été également ravie par la nomination des futurs pensionnaires de la Villa Médicis. Sur son site, l’illustre Académie de France à Rome est fière d’indiquer que sept femmes, sept hommes et… deux personnes non-binaires composent la nouvelle promotion 2024-2025. Cela renseigne déjà un peu sur l’avancée du wokisme dans cette institution. Mais il y a mieux, c’est-à-dire pire : la journaliste et essayiste française d’origine algérienne Louisa Yousfi fait partie des promus. Cette « créatrice » est surtout connue pour son engagement auprès des Indigènes de la République de son amie Houria Bouteldja et pour un livre intitulé Rester barbares. À la lecture de la quatrième de couverture, il apparaît que cet essai est un « récit à la fois politique et littéraire de ce (re)devenir barbare des Noirs et des Arabes en France » convoquant « la prose des militants décoloniaux » afin de « se départir des conflits de loyautés imposés par le mythe intégrationniste à la française » et d’aider tous les Noirs et les Arabes à « s’extraire des turpitudes du privilège blanc ». Rien que ça. Mme Yousfi se réjouit de « l’engagement » des femmes voilées, explique le plus sérieusement du monde que si les homosexuels d’origine arabe ne font pas leur coming-out dans les quartiers communautaires, c’est par « choix politique », pour protéger une communauté déjà « abîmée » par le racisme et l’islamophobie (5 mars 2023, Le Média), et rejette l’intégration à la française. Elle va pourtant vivre pendant un an, dans un cadre idyllique, aux crochets d’un pays qu’elle abhorre et sous l’aile d’une civilisation qu’elle exècre. Comment cela est-il possible ? Comment expliquer la présence de Louisa Yousfi dans ce lieu prestigieux censé représenter la France, sa culture et ses valeurs, toutes choses que piétine allègrement cette soi-disant artiste ? Tout se combine pour que la sentence de notre président inculte finisse par avoir du sens : « Il n’y a pas de culture française, il y a une culture en France et elle est diverse. »

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Rachida Dati: le gauchisme culturel a de beaux restes

Retour à la cérémonie d’ouverture des JO : Aya Nakamura envisagée pour y chanter du Piaf, ce n’est pas anecdotique. C’est l’aboutissement d’un long processus de démolition de la France, de sa langue, de sa musique, de sa culture. Mme Dati considère que critiquer le choix de cette chanteuse, « c’est du racisme pur et dur ». Or, Mme Dati est « au service de la découverte par tous de la diversité de notre Culture » ; elle croit « à l’existence des “droits culturels” » et « au pouvoir de la création pour recréer du lien avec la société » ; pour elle, « l’enjeu c’est de faire. De faire plus, de faire mieux, de faire différemment » afin de « réparer la promesse républicaine d’une égalité des chances qui n’est pas effective aujourd’hui dans notre société »2. C’est beau comme du Emmanuel Macron.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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  1. https://www.pascalzelcer.com/_files/ugd/fd9116_4c83e2951ec14d509f5c748cdba18a4c.pdf ↩︎
  2. Discours de Madame Rachida Dati, ministre de la Culture. Vœux aux acteurs culturels. 29 janvier 2024 ↩︎

Ça balance pas mal dans la comédie!

Jean-Marie Poiré, le roi du gag, réalisateur des Visiteurs, du Père Noël et de Papy raconte, sans langue de bois, l’univers impitoyable des comédies à succès.


C’est un fils de qui s’est fait un prénom. Robert Dalban était l’ami de sa famille. Il porte une casquette des 49ers de San Francisco et les cheveux longs. Il a travaillé avec Audiard et Lamoureux. Il est le cinquième homme du Splendid. Jean-Claude Brialy lui mettait la main aux fesses. Il a réalisé une centaine de publicités. Face à l’ogre Depardieu, droit dans les yeux, il lui a demandé de perdre 20 kg et de ne pas être saoul durant le tournage des Anges gardiens, et le castelroussin a été sobre comme un chameau. Il a révélé Christian Clavier ou c’est le contraire, avec ce duo-là, « complémentaire », la synergie a fonctionné à merveille. À ce sujet, tous les critiques littéraires de France attendent un essai romancé sur Clavier signé par le plus grand spécialiste de son œuvre, l’écrivain Jean-Pierre Montal, sosie de Cock Robin.

Populaire n’est pas un gros mot

Poiré a failli être rock-star, il est devenu le réalisateur des Visiteurs et d’un « Okayyyy » qui a longtemps retenti dans les cours d’école. Les cinéphiles ont dans le cœur « Les Petits Câlins » et le visage de Dominique Laffin. Les rieurs imitent encore Adolfo Ramirez. Hop hop hop hop ! Les communistes non repentis ne peuvent toujours pas regarder « Twist again à Moscou ». Et « Mes meilleurs copains » prend le même chemin que « Stavisky » de Resnais, d’un bide le film est désormais « culte » et a les honneurs de Télérama. Dans Rire est une fête préfacé par Clavier, Jean-Marie Poiré évoque ses souvenirs, ses succès et ses fours, ses inlassables batailles pour monter des castings et obtenir des financements à la hauteur de son ambition artistique. Il est l’héritier de Gérard Oury. Il a fait de la comédie grand public un art majeur, mariant le gag à l’aventure, le fantastique au divertissement familial, s’appuyant sur des binômes d’acteurs populaires (Clavier/Reno). Comme chez Philippe de Broca, « populaire » n’est pas un gros mot dans sa bouche. Ça voulait dire offrir aux téléspectateurs un spectacle de qualité, lui garantir des rires, l’embarquer dans une histoire dingue, par exemple, au Moyen Âge quand personne n’y croyait.

A lire aussi, Yannis Ezziadi: Affaire Depardieu, la revanche des minables

La grande famille du cinéma français en prend pour son grade

C’est suivre ses intuitions et ne jamais perdre espoir. Faire marrer les gens demande de l’énergie, de l’ordre et de la ténacité. Dans ses mémoires, Poiré ne retient aucun coup. Son ball-trap est jouissif. Sous le sceau de la sincérité, il balance sur les us et coutumes d’un milieu qui ne reconnaît que le succès comme monnaie d’échange. Les producteurs, Terzian et Berri, mais aussi dans une moindre mesure Danièle Delorme et Yves Robert « ils avaient (un peu) des oursins dans la poche », en prennent pour leur grade. « Alain (Terzian) était balèze pour le financement, mais sans véritable ambition artistique. Il fallait que ce soit pépère, sans risque. Son beurre : l’addition de petits bénéfices. Films moyens mais regardables, que des télés apprécient parce qu’il y a des vedettes. Tout le contraire d’un Robert Dorfmann, grand producteur cinglé prêt à produire un autre cinglé comme Gérard Oury » écrit-il. Sur quatre cents pages, les balles fusent. C’est du brutal balancé avec une forme d’ingénuité taquine ! L’effet comique est là. L’image de la grande famille du cinéma en ressort passablement écornée mais drôle et finalement attachante. Le cinéma décuple les égos et les névroses de chacun, il entretient une concurrence folle et fausse presque tous les rapports humains. Jalousie, pingrerie, affaires de boutiquiers en mal d’amour, tout y est pour rendre l’atmosphère invivable.

Jacqueline Maillan : « Je raffole de ce genre de soirées »

Poiré allume l’intouchable Coluche le trouvant « odieux » notamment dans ses relations avec Josiane Balasko et Claude Berri. « Un goujat » entouré d’une « petite cour qui pouffait de rire, ça rajoutait au côté déplaisant » ajoute-t-il. Il faut lire les pages consacrées à un voyage épique dans le jet privé piloté par Bourgoin avec un Gégé méchamment éméché mais toujours debout. Mieux que la 7ème Compagnie au clair de lune. Poiré épingle gentiment Lucchini, recadre Jacqueline Maillan irritée par le numéro de Villeret dans « Papy fait de la résistance » ; en la poussant dans ses retranchements, il obtiendra d’elle une interprétation magistrale. Dans ce livre-confession, il y a des moments tendres également, sur les raisons de sa brouille avec Bacri et de leur réconciliation. Poiré encense, à juste titre, Jacques François, Philippe Noiret, Pierre Mondy ou Marina Vlady. Et puis, il revient longuement, dès le premier chapitre, sur son opération de séduction avortée avec Valérie Lemercier pour qu’elle signe la suite des Visiteurs. Une affaire nationale !

Rire est une fête de Jean-Marie Poiré – Préface de Christian Clavier – Michel Lafon

Rire est une fête - Mémoires cash d'un réalisateur culte

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Les affiches de quelques succès de Jean-Marie Poiré…

Centres d’éducation pour mineurs: état des lieux et perspectives

Violence des jeunes: le Premier ministre dénonce les « professionnels de l’excuse » et a appelé à «un sursaut d’autorité». Si le gouvernement entend «adapter les règles pénales» à une «violence qui se répand», où placer les jeunes délinquants violents récupérables ?


La délinquance des mineurs est en train de devenir un problème majeur dans notre société. Tous les jours un fait s’y rapporte. Cela devient un fait de société.
L’arsenal français en matière de centres éducatifs pour mineurs est assez fourni et pour le moins complexe. Une fois encore, aucun législateur n’a pensé à unifier les systèmes qui, de toute évidence et au vu de la délinquance en augmentation permanente chez les mineurs, doit l’être urgemment. L’actualité le prouve de façon quasi quotidienne en France, nous l’avons dit.
Nous proposons ici d’abord un bilan des centres avant que de suggérer des solutions inspirées notamment d’exemples étrangers.

Il existe donc plusieurs systèmes de centres dont le bilan est très contrasté

D’abord, il faut mentionner le cœur (souvent inefficient) du système : l’Etablissement de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (EPJJ) qui dépend de la Direction de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (DPJJ). Puis les deux principaux modes de placement : le Centre Educatif Fermé (CEF) puis le Centre Educatif Renforcé (CER).

Il faut rappeler ici que tout ce qui touche de près ou de loin à la délinquance ou même la criminalité des mineurs a d’abord été longtemps fondé sur l’ordonnance du 2 février 1945 fixant les règles de procédure pénale spécifiques aux mineurs. Mais ce texte de 1945 (qui eut son utilité pendant des décennies) est devenu, au fil du temps et malgré des réformes, totalement inadapté à l’évolution de la délinquance des mineurs. Le mineur délinquant des années 2000 n’avait plus rien à voir avec celui de l’immédiat après-guerre. Et celui de 2024 est très différent de celui de 2000. L’ordonnance de 1945 faisait primer l’éducatif sur le répressif et érigeait l’excuse de minorité en totem. Or l’évolution des primo-délinquants notamment et la violence de la majorité d’entre eux, a rendu presque caduque selon nous ce volet éducatif. N’en déplaise aux bonnes âmes, la répression est souvent la seule réplique pour « recadrer » certains jeunes. Et le besoin est devenu criant depuis quelques années. Trop de parents, primo-éducateurs qu’on le veuille ou non, ont volontairement ou pas lâché les rênes de l’éducation. Combien de témoignages notamment de « grands frères » démontrent que « les p’tits » sont devenus ingérables dans certains quartiers ? Parmi ceux qui ont lynché à mort le jeune Shamseddine, à Viry-Chatillon, figure un jeune de 17 ans. Va-t-on lui trouver une excuse de minorité ? Certainement. Pourtant il a mené une expédition punitive en pleine conscience et certainement au nom d’une charia qui interdit qu’un (jeune) homme parle de sexualité à une (jeune) femme. Puisque de charia il s’agit, rappelons qu’elle est la loi islamique régissant la vie religieuse et privée de chaque musulman. Pour la plupart d’entre eux, elle supplante les lois de notre République. D’autant plus que l’islam ne connait pas la notion de laïcité. Elle la rejette même comme concept de mécréant. Et selon nous, face aux coups mortels que ce « gamin » a portés avec son frère, il sera difficile de prouver que ce n’était pas avec l’intention de tuer (et peut-être même au nom d’Allah, donc). Le Ramadan étantpourtant une période de paix et de fraternité, non ? …

L’ordonnance de 1945 étant à bout de souffle, elle a d’abord été « supplantée » par une ordonnance du 11 septembre 2019. Puis est apparu le Code de la Justice Pénale des Mineurs qui, le 30 Septembre 2021, a remplacé lesdites ordonnances. Ce code reprend les grands principes de l’ordonnance de 1945 et favorise l’efficacité des prises en charge au travers d’une refonte de la procédure pénale. Toutes les dispositions spécifiques aux mineurs sont donc désormais regroupées dans un même ensemble juridique. Au cœur de ce dispositif il y a donc des centres éducatifs. Les deux principaux sont le CEF et le CER.

  • Le CEF

Créés par la loi du 9 septembre 2002 (dite loi Perben I), les CEF dits aussi centres de placement immédiat sont des structures d’hébergement collectif destinées aux mineurs délinquants récidivistes âgés de 13 à 18 ans, pour une période de 6 mois renouvelable. Les mineurs placés dans ces CEF sont pris en charge selon plusieurs phases : l’accueil et l’évaluation, la phase d’activités éducatives et pédagogiques, et l’élaboration concrète d’un projet d’insertion sociale et professionnelle.

Un CEF est un établissement dans lequel sont placés des mineurs à la suite d’un contrôle judiciaire, d’un sursis probatoire ou au titre de la libération conditionnelle. Le centre éducatif fermé est destiné aux mineurs délinquants âgés de 13 à 18 ans, déjà considérés comme délinquants. Donc pas de primo délinquant. Ce qui n’est pas normal. Mais attention le mot « fermé » est fallacieux. En effet le CEF n’est pas un foyer, car le placement du mineur est imposé dans le cadre d’un contrôle judiciaire, d’un sursis avec mise à l’épreuve ou d’une libération conditionnelle. Le Centre n’est pas non plus un lieu de détention. On dit qu’il est fermé car le mineur est contraint d’y résider sous la surveillance permanente de surveillants et éducateurs, et de respecter les conditions du placement. Mais combien se sont échappés du Centre, au besoin avec violences ! Bien que le mineur qui ne respecte pas les conditions et obligations de son placement dans le centre éducatif fermé, s’expose à une détention provisoire et/ou une incarcération. Pour certains l’incarcération c’est aussi le moyen d’aller jouer dans la « cour des grands » !… Donc c’est un passeport pour la voyoucratie.

Sur le caractère fermé des CEF, on ne peut résister à livrer cet extrait d’un rapport des inspections générales sur le dispositif des CEF de 2015 :

« Le caractère fermé des CEF est un concept juridique dans la mesure où il réside dans la sanction du non-respect des obligations auxquelles le mineur est astreint. Il prend essentiellement appui sur le caractère contenant de la prise en charge éducative et pédagogique des mineurs. Il s’accompagne néanmoins d’une matérialisation architecturale de la fermeture qui doit être visible ». Comprenne qui pourra !

En principe pendant toute la durée du placement du mineur au sein du CEF le versement à ses parents des allocations familiales est suspendu. Mais là encore il est des cas où ce versement se fait tout de même (conscience sociale oblige !).

Le CEF est surtout destiné à placer le mineur dans une démarche de réapprentissage de la vie quotidienne, de réinsertion. Tous les actes de la « vraie vie » font l’objet d’une procédure : le mineur est obligé de respecter les horaires, de partager les repas avec les autres mineurs, de participer aux tâches ménagères, etc. Et si ça fonctionne tant bien que mal pour un certain nombre d’entre eux, c’est un échec pour la grande majorité. D’autant que bien des éducateurs spécialisés et des assistants sociaux sont vite dépassés. Et les idéaux de fraternité, de tolérance et de résilience même montrent vite leur limite….

Au niveau immobilier où en est-on ? A partir de 2003 un programme de construction de CEF a été lancé en France. 30 projets de CEF ont été lancés entre 2002 et 2006, 12 projets ont été lancés entre 2007 et 2011, puis enfin neuf entre 2012 et 2016. Parmi les CEF les plus récents, trois ont ouvert au public en 2012, trois en 2013, deux en 2014 et un en 2017 à Marseille. En septembre 2018, la garde des Sceaux Nicole Belloubet a présenté le programme de création de 20 nouveaux centres.  Aujourd’hui, 52 CEF sont en activité, dont 35 relèvent du secteur associatif habilité et dix-sept du secteur public. Pour plus d’informations : https://www.senat.fr/rap/r17-726-1/r17-726-16.html.

  • Les CER

Les CER sont issus du « Pacte de relance pour la ville ». Ils ont été créés par note du ministère de la Justice du 8 mars 1996. Ils se veulent à l’origine comme alternative à l’incarcération, en réponse à la crise des banlieues. Les CER sont beaucoup moins connus que les CEF. Ils accueillent et accompagnent des mineurs de 13 à 18 délinquants multirécidivistes en grande difficulté ou en voie de marginalisation présentant des problématiques familiales, sociales, majoritairement déscolarisés avec comportements à risque, souvent associés à des problèmes de santé physique et psychique. C’est le plus souvent du grand délinquant qui a frisé la criminalité.

Les missions sont : accueillir, éduquer, remobiliser et orienter pour permettre une insertion sociale durable et lutter ainsi contre la récidive. Les CER proposent une action éducative dans le cadre d’une sanction pénale. Ils assurent une prise en charge intensive et contenante par le biais d’une présence éducative permanente. Des équipes multi fonctionnelles assurent la prise en charge. Ces centres sont en voie de marginalisation. Notamment parce que les jeunes qu’ils doivent prendre en charge sont bien plus problématiques que ceux des CEF (par lesquels ils sont d’ailleurs souvent passés). Il en est certains qui sont, même si certains observateurs n’aiment pas ce mot, « irrécupérables ». Certains sont devenus « des sauvages, des fauves » nous a dit un ancien éducateur.

On dénombre en France une soixantaine de CER. On l’a dit : ils sont en voie de quasi disparition. L’ensemble des centres consacrés aux jeunes doivent être repensés de fond en combles. Car les jeunes mineurs se déchainent de plus en plus dans notre société. Chaque jour un évènement plus ou moins dramatique. Toujours dans sa technique préférée qu’il emprunte à l’autruche, le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, a ainsi affirmé en septembre 2020 que «la délinquance des mineurs n’a pas augmenté dans notre pays depuis dix ans », en estimant que le ressenti de la population était dû au fait que l’« on en parle très souvent ». Sans doute encore ce stupide « sentiment d’insécurité » dont la macronie est si fière ! Eh bien, un rapport du Sénat de Septembre 2022 a renvoyé Acquitator dans les cordes ! Il a pointé la hausse de la délinquance des mineurs et leur surreprésentation inquiétante pour certains actes de violence. Il décrit aussi l’importance d’y remédier dès l’école. S’appuyant sur les chiffres récoltés par les forces de l’ordre (les seuls pertinents à notre sens) depuis 2016 (ils n’étaient pas jugés suffisamment fiables auparavant), les sénateurs indiquent que sur la période 2016-2019, le nombre de mineurs mis en cause pour « coups et blessures sur personnes de moins de 15 ans ont augmenté de +12,4%, les violences sexuelles sur majeurs de +42% et sur mineurs de +28,3% ». Dans un ordre plus général, le rapport explique que pour l’ensemble de la délinquance du pays, les mineurs représentent un part de 20%. Ils sont surreprésentés pour les violences sexuelles sur mineurs (46%), les vols violents (40%) ou les coups et blessures volontaires sur moins de 15 ans (30%). Les rapporteurs de l’étude notent aussi que c’est à l’école que la violence pose de plus en plus problème. Les premières violences surviennent durant le temps scolaire. En effet, deux établissements du secondaire (collège, lycée) sur trois ont déjà été confrontés à au moins un incident grave. Même en primaire, la violence est là, expliquent les sénateurs : 23,1% des élèves de CM1-CM2 disent avoir déjà eu peur de venir en classe à cause de cette problématique, et 50% des incidents contre les enseignants sont le fait d’élèves. On peut dire dans les écoles… mais aussi aux abords de celle-ci. L’actualité est, malheureusement, implacable à ce sujet. Mais l’école doit rester un « sanctuaire » nous disent les purs esprits droitdel’hommistes.  La police ne doit y rentrer qu’en cas de problème… C’est que c’est répressif, la police !….

Pour en revenir à nos centres, il apparaît que concernant les mineurs, la justice s’est largement tournée vers les mesures alternatives aux poursuites : de 34,5% en 2000 à 55% en 2019 et à près de 60 aujourd’hui. Il faut préciser ici que les rappels à la loi sont majoritaires parmi les alternatives aux poursuites. On commet ici une petite faute de langage. En effet le rappel à la loi a été supprimé par la loi du 22 décembre 2021 pour la confiance dans l’institution judiciaire et est remplacée par l’avertissement pénal probatoire qui est entré en vigueur le 1er janvier 2023. Mais sur le fond c’est exactement la même chose. C’est-à-dire dans 80% des cas, un emplâtre sur une jambe de bois ! En effet la mesure consiste, dans le cadre d’un entretien solennel, à signifier à l’auteur, la règle de droit, la peine prévue et les risques de sanction encourus en cas de réitération des faits. Autrement dit pour un jeune primo-délinquant, cela peut avoir de l’effet. Mais pour celui qui a un peu plus d’« expérience », la mesure a un caractère assez récréatif ! Des délégués du procureur de nos connaissances nous l’ont affirmé. « Ils passeront immanquablement au stade supérieur » nous a dit l’un d’eux (il est ancien directeur de prison).

D’autres solutions existent

Un certain nombre d’observateurs estiment qu’il faut revoir le système des CEF et CER qui ont démontré leurs limites. Ces dernières sont atteintes car les mineurs délinquants sont de plus en plus jeunes, violents, déconnectés de la vie quotidienne et pour certains beaucoup plus aptes à gravir les échelons de la délinquance voire de la criminalité qu’à s’intégrer dans la société. Parmi ces mineurs délinquants, le Ministère de la Justice dénombre 51 % qui ont 16 ou 17 ans, 40 % qui ont entre 13 et 15 ans, 7,8 % entre 10 et 12 ans et 1,3 % âgés de moins de 10 ans. Alors que dire de ces chiffres ? D’abord que sont « sauvables » les 10-12 ans. Une minorité entre 13 et 15. Pour le reste, c’est la plupart du temps peine perdue.

Comment font les autres pays ? La majeure partie des pays européens ont recours à des mesures d’enfermement pour les mineurs délinquants. En revanche, plusieurs pays n’ont recours à la détention qu’en cas d’infraction grave ou limitent les peines à de courtes durées : Allemagne, Autriche, Ecosse, Italie, Suède, Espagne. Et certains pays font bénéficier la justice des mineurs aux majeurs jusqu’à l’âge de 21 ans : Allemagne, Autriche, Espagne, Pays-Bas, Suède. De 23 ans pour la Belgique.

L’âge de la responsabilité pénale varie en fonction des pays ; c’est l’âge où le mineur est considéré comme responsable de ses actes et donc passible de sanctions pénales. Il est fixé par la loi à : 10 ans pour la Suisse et l’Angleterre, 12 ans pour les Pays-Bas, la Grèce, la Suède, 14 ans pour l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie, 16 ans pour le Portugal et 18 ans pour la Belgique et le Luxembourg. Quant à la majorité pénale, la grande majorité des pays de l’UE la fixe à 18 ans.

En France l’âge de la majorité pénale, c’est-à-dire l’âge à partir duquel un délinquant est soumis au droit pénal commun et ne bénéficie plus de l’excuse de minorité, s’établit à dix-huit ans. Quant à la responsabilité pénale des mineurs, elle s’articule autour de quatre hypothèses : en dessous de 10 ans c’est la présomption de non-discernement ; de 10 à 12 ans : mesures éducatives en cas de « discernement » ; à partir de 13 ans : responsabilité pénale des mineurs, mais une excuse de minorité ; de 16 à 18 ans : possibilité de peines complètes, divisées par deux.

Tous les pays européens ou presque ont mis en place depuis longtemps des centres éducatifs spécialisés pour mineurs délinquants. Ils sont plus ou moins similaires aux nôtres. Au Québec, les peines les plus sévères applicables aux jeunes délinquants sont exécutées dans des centres de réadaptation dont l’objectif est la « réhabilitation » des jeunes accueillis. Le mandat de réhabilitation confié aux centres de réadaptation n’est pas exclusif, loin s’en faut, de la « carcéralité » de ces établissements. Ce sont des mini-prisons. Quant à la justice pénale des mineurs aux Etats-Unis, depuis de nombreuses années, le nombre d’adolescents jugés en tant qu’adultes est en constante augmentation.  Dans la plupart des Etats, les coûts élevés des prisons pour adolescents ont souvent justifié le démantèlement de la justice des mineurs qui sont traités comme des majeurs. Et pourtant la première cour « juvénile » au monde voit le jour en 1899 dans l’Etat de l’Illinois. La peine de mort est applicable aux Etats-Unis dès 16 ans. Elle touche encore 2% des condamnés à mort. Il y a peu d’Etats où il existe des centres pour mineurs (à peine 10%). Et la plupart sont, en fait, de véritables prisons.

Alors que peut-on proposer ? Une seule catégorie de centre qui concernerait les mineurs de 10 à 15 ans. Il y a en l’état suffisamment de bâtiments pour ce faire, quitte à en réhabiliter certains. Mais il faut leur donner une nouvelle dénomination : centre de réinsertion civique. Et puis, comme le préconisait Ségolène Royal, socialiste s’il en est, il conviendrait de les soumettre à un « encadrement militaire ». A moins qu’elle n’aille se battre en Ukraine, l’armée française est à même de déléguer certains de ses hommes pour aller œuvrer dans ces centres. Des militaires en retraite ne déclineraient pas l’offre ! Avec le rythme de vie militaire, certes adapté selon l’âge, qui va avec. Ces centres viseraient les mineurs primo-délinquants. Dès le premier délit commis, le jeune doit y être conduit après avis du préfet et du Procureur de la République. Également la DPJJ. Et bien entendu, un jeune délinquant de Marseille (par ex !) doit être placé dans le Nord ou à l’Est du pays, et inversement. Le lien avec le milieu familial et social doit être temporairement coupé, les familles passant par les services préfectoraux pour avoir des nouvelles. C’est ce qu’on peut appeler une exfiltration. Les centres seraient animés par des éducateurs spécialisés, des assistants sociaux, des enseignants spécialisés. La présence d’infirmiers s’imposerait également. On peut reprendre certains schémas organisationnels existants. Mais il faudrait que ce soit de « mini prisons » avec interdiction de quelconques sorties. Ce qui compte d’emblée, c’est de couper le jeune de son milieu, notamment s’il n’est pas porteur. On expie sa faute, on réapprend à vivre normalement et on tente de se construire un avenir autre que dans la délinquance.

A ce propos mettons en avant un système très intéressant.  Un certain nombre de jeunes délinquants pris en charge par la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) se sont vus proposer un « parcours d’inspiration militaire » au sein de l’armée. Après le « succès » des expérimentations, les Ministères de la Justice et des Armées ont annoncé, en février 2023, qu’il fallait renforcer le système. Les quelque 300 jeunes actuellement placés en centre éducatif renforcé (CER) pourront désormais demander à participer à ces stages de cinq semaines encadrées par des militaires, a indiqué la Chancellerie. Pour encadrer les participants, le ministère compte même faire appel à « des militaires retraités », aux côtés des professionnels de la PJJ. Vu la tournure de la délinquance juvénile, il faudrait passer au stade de l’obligation pour ceux qui ne sont pas volontaires. Le bilan de ces expérimentations s’est révélé « très positif », notamment en termes de « parcours d’insertion professionnelle ». Avec même des idées de carrière dans l’armée !

A partir de 16 ans, il nous semble que dans le contexte actuel, un délinquant sait comme un majeur que l’acte qu’il commet est répréhensible. Il  connait même parfois, comme les autres, très bien les règles judiciaires. Donc dès 16 ans des incarcérations et des condamnations avec peine complète devraient être mises en place.

Un roman québécois contre le totalitarisme woke

Dans un deuxième roman iconoclaste, l’auteur québécois Alexandre Tremblay, 35 ans, livre une fine critique des dérives dystopiques du wokisme. Un remède à la censure.


Au Québec comme un peu partout en Occident les esprits libres semblent de plus en plus rares, du moins plus discrets, heureusement il en reste encore quelques-uns pour oser remettre en question les idées reçues et questionner le récit dominant qui les porte. Les découvrir est toujours stimulant et encourageant.
À 35 ans, l’auteur et éditeur Alexandre Tremblay appartient à cette espèce en voie d’extinction dont la disparition définitive signerait le retour du totalitarisme dans nos sociétés profondément désorientées.

L’université malmenée

Dans Le Censeur publié aux éditions Les Justes, une petite maison indépendante, Alexandre Tremblay nous plonge à nouveau dans le milieu universitaire, un monde de plus en plus conformiste et aliénant où des fonctionnaires du savoir ayant remplacé les profs et les penseurs exercent un pouvoir tyrannique dans les départements.
L’université aujourd’hui, surtout en Amérique du Nord, c’est ce milieu sectaire où les postes comme les subventions de recherche sont octroyés selon des critères idéologiques, sinon ethniques et «de genre», au plus grand mépris d’une méritocratie perçue comme un système de domination raciste et patriarcal.

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Au nom d’une Diversité brandie comme la déesse Raison à la Révolution française, ces fanatiques imposent une pensée manichéenne opposant les hommes blancs à toutes les déclinaisons de groupes-victimes, dans un racisme inversé que seule une personne endoctrinée par ce quasi-mouvement religieux peut nier.

«Atmosphère de lapidation»

C’est bien dans cette «atmosphère de lapidation», comme il l’écrit, qu’Alexandre Tremblay fait évoluer un protagoniste sans grande confiance en lui. Un homme moyen, terne et déçu par sa propre résignation, «un malheureux consentant inoffensif» qui comme des milliers d’autres préfère la sécurité à la liberté, et qui choisit de rentrer dans le rang pour avoir simplement le droit de fréquenter ses pairs et gagner un salaire.
Peu après avoir complété un doctorat en littérature, thèse dans laquelle il a dû rabrouer son auteur préféré, Michel Houellebecq, le dénommé François-Xavier se fait offrir un emploi de «réviseurice-correcteurice» au ministère de l’Éducation.
Nouvellement créée, la fonction consiste à remplacer les expressions «offensantes» dans les œuvres littéraires par des formulations plus «inclusives», et à rejeter les livres hérétiques quand ils ne sont pas conformes au nouveau canon woke.

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Dorénavant, aucun livre ne pourra être soumis à l’étude dans un établissement scolaire québécois sans être préalablement approuvé par l’État-Église, raconte le narrateur. Ces dernières années, rappelons que de véritables autodafés de livres ont été rapportés au Canada, signe incontestable de la chute de ce pays hors du libéralisme. 
«Les autodafeurs, s’ils ne peuvent pratiquer la politique de la terre brûlée, se réjouissent néanmoins d’assister à la reconstruction d’un imaginaire collectif, d’un monde nouveau, aussi aseptisé qu’inoffensant», écrit-il.

Dilemme existentiel

Partagé entre ses convictions et son mépris de lui-même, entre d’anciens amours et cette société superficielle, puritaine et inquisitrice, François-Xavier sera placé devant un dilemme de nature quasi existentielle.

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Rappelant parfois par son thème et la novlangue woke le roman 1984 d’Orwell, mais aussi certains films comme L’âge des Ténèbres de son compatriote Denys Arcand, Le Censeur nous permet d’anticiper les prochaines dérives du wokisme, sinon d’en rire pour mieux les neutraliser.

Le patronat demeure clairement pro-européen mais… avec des nuances!

Européennes. MEDEF : 30 propositions. CPME : 150 propositions. Qui dit mieux ?


Il est clair en tout cas que les institutions patronales travaillent plus que les partis. C’est du sérieux, cette fois-ci. Le Medef (Mouvement des Entreprises de France) a toute légitimité. Ne représente-t-il pas 190 000 entreprises à travers les Medef territoriaux et les fédérations professionnelles ? Le Medef est piloté aujourd’hui par le consensuel Patrick Martin, après le très macroniste Geoffroy Roux de Bézieux (sous des dehors affichés d’ancien para catho-tradi, en mission civile sur les territoires français) et le trublion entrepreneurial Pierre Gattaz, plus proche en réalité de la CPME que du CNPF de son estimé papa (98 ans) sous la période Mitterrand, Yvon Gattaz, pour mémoire fondateur des Entreprises de taille humaine intermédiaire de croissance (ETHIC, cela ne s’invente pas) et de l’Association des entreprises patrimoniales (ASMEP devenu METI, Mouvement des entreprises de taille intermédiaire). Un vrai visionnaire bien que brocardé par les uns et les autres en son temps. C’est pourtant lui qui avait raison. La CPME (Confédération des petites et moyennes entreprises), nouveau nom de la CGPME de Léon Gingembre (époque Pompidou…) et de René Bernasconi, représente quant à elle 243 000 TPE, PME, ETI et artisans aussi. Ce n’est pas rien. C’est certainement aujourd’hui un bon thermomètre des PME françaises. Son président, François Asselin, est un garçon de grande qualité, œcuménique et prudent, par ailleurs président d’une Entreprise du Patrimoine Vivant (le label d’État des savoir-faire français), reconstructeur de l’emblématique navire Hermione (La Fayette en Amérique pendant la guerre d’indépendance). L’U2P (Union des entreprises de proximité), dirigée par Michel Picon, recouvre de son côté 3,7 millions d’entreprises dans les secteurs de l’artisanat, du commerce de proximité et des professions libérales, correspondant à 120 organisations professionnelles et 400 métiers. Enfin l’AFEP, l’association représentant les grandes entreprises françaises, dirigée par la très musicale Patricia Barbizet, ancienne directrice générale du groupe Pinault. L’AFEP a une représentation à Bruxelles depuis 1987. Elle est efficace, bien sûr. D’une efficacité d’autant plus redoutable qu’elle est discrète. Elle s’estime au-dessus de la mêlée. Il y a une part de vérité dans l’assertion.

Le patronat prend de la hauteur concernant les élections européennes de 2024. Il est tellement persuadé que les représentants politiques sont inconsistants, incompétents, incohérents à court terme et sans vision de long terme, qu’il a choisi de ne pas se mouiller ou, en tout cas, que sur des sujets techniques. Ceci concerne aussi la majorité présidentielle avec néanmoins l’absence d’attaques frontales marquées, à la différence de la pratique musclée de Pierre Gattaz lorsqu’il était président du Medef. Les sphères patronales jouent sur du velours. Il y a peu de Français à croire qu’un politique français soit aujourd’hui capable de changer quoi que ce soit en France, sinon sous une contrainte externe puissante (gilets jaunes, émeutes de banlieue, guerres externes).

Medef, les figures européennes imposées

Les propositions du Medef relèvent du bon sens : simplification, réindustrialisation, réduction des dépendances stratégiques, croissance à la base de la prospérité, réorientation des revenus par habitant par des efforts de productivité (les revenus américains par habitant sont aujourd’hui plus élevés de 45% que ceux des européens, en parité de pouvoir d’achat). Le Medef propose de lancer un fond souverain européen de 12 milliards d’euros, pour mobiliser 200 milliards d’euros d’investissement au total, avec le public et le privé. 12 milliards d’euros de fonds publics européens, ce n’est  malheureusement pas au niveau des besoins sur le plan quantitatif. Rappelons que, rien que pour la France, la transition environnementale appelle la mobilisation de 60 à 70 milliards d’euros par an, soit sur cinq ans, plus de 300 milliards d’euros. À l’échelon européen, la tâche relève ainsi plutôt du trilliard d’euros (1 000 milliards d’euros). La BCE (Banque Centrale Européenne) évoque du reste, quant à elle, 700 milliards d’euros par an pour la transition environnementale et numérique au niveau de l’Union européenne… C’est aussi irréaliste sur le plan de la mobilisation public/privé qui permettrait de multiplier les petits pains par 16 (12 devenant 200…). En outre, le privé ne rentrera pas dans une initiative où le public souhaitera dominer l’impulsion, bien connu en France pour son arrogance éclairée, héritée des Trente Glorieuses et de l’ère mitterrandienne. Tout le monde sait qu’aujourd’hui, la sphère publique n’a ni la vision stratégique, ni les moyens opérationnels et financiers, ni les compétences techniques pour une telle impulsion, à la différence de la période gaullo-pompidolienne… En revanche, l’idée n’est pas idiote sur le principe. Encore faut-il qu’il y ait un consensus européen pour promouvoir une initiative fédéraliste de ce type. Pas gagné. Une initiative non fédéraliste a en revanche plus de chance de passer mais ceci appelle l’appui de quelques nations européennes, leaders d’opinion.

Le « Buy European Act » aurait dû être affiché en majesté bien avant par le Medef. C’est bien qu’il le fasse maintenant. Cette mesure devrait être  mise plus en avant, plutôt que d’être diluée dans 30 propositions, certes intéressantes mais avec moins de retombées concrètes sur l’économie européenne et française. Avec des critères environnementaux et sociaux, ce qui permettra de protéger les frontières. Le cœur du sujet : les commandes publiques.

Les aides d’État. Un grand classique de la politique de concurrence de l’Union européenne depuis plusieurs décennies. Développée par ce que l’on appelait avec crainte, la DG 4, actuellement dirigée par la très rigide danoise Margrethe Vestager, retoquée récemment pour la présidence de la BEI (Banque Européenne d’Investissement). Sous couvert de protection du consommateur, la Commission européenne a pourchassé et tué dans l’œuf de multiples tentatives pour créer des champions industriels européens : Péchiney, Schneider, Alstom… De remarquables aventures industrielles européennes bloquées par une vision purement juridique et non industrielle de ce que sont les impératifs de concentration et de concurrence légitime au niveau du continent européen, s’appuyant sur une vision dévoyée du libéralisme économique. Les suggestions du Medef de modifier le régime des aides d’État vont dans ce sens.

« Mettre en place un système simple d’aide à la décarbonation des entreprises, sur le modèle de l’IRA américain (crédit d’impôt) » : formule très Sciences-Po deuxième année. C’est un summum d’imprécision tant sur le plan technique que budgétaire. L’IRA américain, c’est en effet d’abord 737 milliards de dollars de recettes  budgétaires et, du côté des dépenses, 369 milliards de dollars en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique. Il est vrai que le dispositif américain de crédit d’impôt automatique est puissant. Il est à l’opposé, par son automaticité sur critères affichés et bien identifiés par les entreprises, des mécanismes européens d’attribution bureaucratique des appuis financiers aux entreprises. Mais il n’implique pas des soutiens publics de nature sensiblement différente, en termes quantitatifs, de ce que  l’Union européenne a mis en place : InvestEU peut ainsi mobiliser 372 milliards d’euros sur la transition environnementale, ce qui est du reste un peu au-dessus des montants similaires de l’IRA américaine. Qui en parle en France ou en Europe ?

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« Réconcilier décarbonation et croissance » : bonne idée. Application pratique : « Réaliser des études d’impact évaluant l’incidence sur la compétitivité des entreprises ». Sciences Po, deuxième année… Le thème mérite plus que cette brève suggestion.

« Poursuivre la négociation des accords de commerce avec les pays qui partagent les valeurs de l’UE, afin de garantir les approvisionnements européens essentiels à une souveraineté européenne et l’accès aux marchés » ; « Poursuivre une logique d’expérimentation grâce aux sunset clauses (périodes limitées dans le temps) et aux clauses de réexamen » : cela ne mange pas de pain. C’est politiquement correct. Mais c’est un peu court.

Enfin, quelques antiennes classiques : simplification, formation, reconnaissance mutuelle des qualifications, politique européenne des talents, garantir les approvisionnements en matières premières critiques, cyber sécurité, soutien à l’industrie européenne de défense, développement des interconnexions énergétiques, développement de l’économie circulaire. Tout ceci recueille évidemment l’assentiment de l’ensemble des Français. Encore faut-il financer ces programmes. Et organiser une mise en œuvre vraiment opérationnelle, là où la sphère publique européenne n’est pas la plus efficace.

« Adopter une démarche de rupture (Moonshots) au service de l’innovation », en doublant les moyens du Conseil européen de l’innovation (passant de 10 à 20 milliards d’euros sur six ans). Relevons d’abord que l’appétence pour les anglicismes au Medef est toujours vivante. Et surtout, ce n’est pas réellement le sujet principal concernant l’innovation. D’abord, l’Union européenne investit 2,3 % de son PIB dans la RD (366 milliards d’euros en 2022) contre 3,46 % aux États-Unis (839 milliards d’euros), ce que souligne le Medef, ce qui, converti en milliards d’euros, correspond à une différence de 473 milliards d’euros par an. Pas étonnant que l’Europe soit à la traîne en matière de technologies. Ensuite, la force de frappe dans le domaine du capital risque aux États-Unis est sans commune mesure. À titre de comparaison, les fonds investis annuellement en capital risque aux États-Unis sont près de trois fois plus importants qu’en Europe (à titre d’exemple en 2023,162 milliards d’euros ont été investis en capital risque aux États-Unis contre 57 milliards d’euros en Europe).

La vraie démarche en l’espèce, c’est de mettre en œuvre un véritable marché unifié des capitaux. Le Medef l’évoque à juste titre. Cela ne fait que deux décennies que l’Union européenne y travaille… « Faire croître les marchés de capitaux pour financer nos besoins futurs », donc. C’est certainement l’axe le plus prometteur mis en avant par le Medef. Le manque de profondeur et la fragmentation des marchés de capitaux en Europe sont des obstacles majeurs au bon financement des entreprises européennes. En particulier, les start-ups et les entreprises innovantes, qui aujourd’hui ne profitent pas pleinement des capacités d’épargne européennes et de la masse critique dont bénéficient les entreprises américaines. Les textes et travaux sur l’Union des marchés de capitaux sont d’une extrême complexité et ne peuvent à l’évidence constituer un sujet grand public. Ils ne peuvent néanmoins cacher que les objectifs affichés par l’Union européenne depuis deux décennies sont loin d’être atteints. Ainsi, la capitalisation boursière est de 81 % du PIB en Europe alors qu’aux États-Unis, celle-ci représente 227 % du PIB. Il est vrai que les questions de financement de la dette publique percutent sournoisement le financement du secteur privé en Europe, et en particulier en France… À noter que Christian Noyer, ancien gouverneur de la Banque de France (d’autant plus respecté qu’il faut vraiment tendre l’oreille pour bien le comprendre), a été chargé par Bruno Le Maire d’un rapport sur ce sujet pour relancer les bonnes volontés lors de la prochaine mandature européenne.

CPME, le test PME généralisé

Pour ce qui concerne la CPME, le document de 150 propositions constitue un beau travail des équipe techniques, présenté par François Asselin et Arnaud Haefelin (lui aussi, EPV (Entreprise du patrimoine Vivant)). Allons à l’essentiel, en complément des 30 propositions du Medef.

La principale proposition de la CPME réside dans le « Test PME ». Il s’agit de rendre obligatoire un test PME avant l’adoption des directives et des règlements européens. Mesure de bon sens, qui aurait du reste évité à la Commission européenne les invraisemblables manifestations d’agriculteurs sur toute l’Europe ces derniers mois. On se demande comment les services de la Commission ne l’ont pas déjà mise en œuvre.

Éradiquer toute surtransposition (la France aime bien être première de la classe en l’espèce), ne pas confondre délais classiques du monde de l’entreprise et retards de paiement, critères « hors prix » dans les marchés publics, adapter les contraintes RSE (Responsabilité Sociale et Environnementale) et les textes CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive, applicable depuis le 1/01/2024 en France) à la taille des entreprises, se protéger contre l’extraterritorialité, adopter une approche volontaire de la part des entreprises quant à la présentation de leur empreinte carbone.

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Remédier à la prolifération aberrante de la REP (Responsabilité Élargie des Producteurs). Finaliser la directive sur la taxation de l’énergie. Privilégier une approche volontaire du Green Deal. Ne pas entraver l’innovation entrepreneuriale par des réglementations inadaptées.

Bien sûr, réviser la directive du 4 novembre 2003 (aménagement des congés payés), qui impacte les États qui ont les systèmes de protection sociale les plus favorables aux salariés. Pour mémoire, la Cour de Cassation et le Conseil d’État ont récemment conduit à des aménagements significatifs dans le sens de la CPME.

La CPME a bien travaillé. Ses propositions devraient prospérer. Elle est clairement  pro-européenne mais avec des nuances par rapport au Medef, exprimées avec humour par Arnaud Haefelin : « Il n’y a pas que du négatif dans l’Union européenne ».

François Asselin résume bien in fine la philosophie de la CPME : « Il ne faut pas séparer la transition écologique du social et de l’économie » ; « Nous sommes pour la construction européenne. Néanmoins, ceux qui veulent endetter l’Europe nous inquiètent » ; « Il faut revenir à cette formidable idée européenne qui a contribué  à la croissance ». On ne peut pas être plus clair.

L’U2P quant à elle préconise, sans surprise, une meilleure prise en compte des spécificités des TPE/PME dans les textes européens, un allègement des obligations de reporting ainsi qu’un accès facilité et simplifié aux dispositifs européens. Enfin, l’AFEP. Sa dernière contribution date de 2019, avec la présentation de 10 chantiers prioritaires. Sa position n’a pas dû beaucoup changer : « Garantir un financement plus efficace et plus stable de l’économie réelle sur le long terme » ; « Mieux défendre les intérêts économiques européens » ; « Adapter le contrôle des concentrations aux enjeux de la mondialisation » ; « Offrir aux entreprises les conditions pour qu’elles puissent investir dans les technologies bas-carbone en Europe pour réussir la révolution de la neutralité climatique à 2050 ».

En synthèse, les institutions représentatives des entreprises en France sont foncièrement pro-européennes, non vraiment fédéralistes et totalement pragmatiques quant à leurs attentes vis-à-vis de structures institutionnelles européennes, identifiées comme fondamentalement bureaucratiques.

Le non-dit

Il y a enfin un évitement généralisé – un non-dit, probablement – au sein des milieux patronaux quant à cette élection européenne. Il s’agit de leur position quant aux politiques de migration et d’intégration, pourtant un des sujets importants de cette élection.

Medef : « Lutter contre les pénuries de main d’œuvre » (nouvelles règles de coordination des systèmes de sécurité sociale, reconnaissance mutuelle des qualifications dans les secteurs des TIC et des services à la personne ». C’est formidable. À côté du cœur du sujet, bien sûr.

CPME : « Reconnaître la contribution positive des talents des pays tiers pour répondre aux besoins du marché du travail, et mettre en place des voies d’entrée sûres pour lutter contre les politiques abusives et frauduleuses ». Un peu plus impliquant mais sans indications quantitatives ou sectorielles.

Les Français aimeraient en tout état de cause connaître les estimations de besoins de main d’œuvre dans les dix ans qui viennent, en milliers d’emplois, secteur par secteur (BTP, restauration, services à la personne, santé,…) et les éventuels quotas incontournables d’immigration nécessaire, après avoir bien sûr proposé ces excellents emplois à nos compatriotes. Les Français sont avant tout pragmatiques. La campagne pour les élections européennes de 2024 ne fait que commencer…

La passion triste du mea culpa, ça suffit!

Affaire du concert perturbé par cinq gamins au cri de «Allah Akbar» dans la cathédrale de Metz : la contrition permanente


À la cathédrale de Metz, un concert où l’on joue Bach interrompu – que dis-je interrompu ? Profané ! – aux cris de Allahou Akbar. Réaction des responsables du lieu : ils s’abstiendront de porter plainte parce que, selon eux, cet acte « n’est ni grave ni problématique »[1]. Encore un petit effort, et ils iront jusqu’à s’excuser d’avoir une cathédrale et de la musique de Bach à y jouer. Profil bas, échine ployée, cela en permanence. Voilà comment nous avançons désormais dans l’Histoire.

Reprenons-nous !

Or, qui se précipiterait pour, d’enthousiasme et d’un cœur léger, s’assimiler, s’intégrer à un peuple, à une nation dont la grande passion est la culture du repentir, de la honte de soi, de l’autoflagellation, de la culpabilité ad aeternam? Qui? Poser la question revient évidemment à y répondre.

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Il faudrait tout de même en finir un jour avec cette doxa délétère et castratrice. Né coupable le chrétien d’Occident ? Que non pas ! Né libre tout au contraire. Pour que le malencontreux père Adam ait pu être reconnu fautif d’avoir croqué dans la pomme, coupable de ce foutu péché originel, notre boulet d’éternité, il faut nécessairement qu’il ait eu le choix de céder à la tentation ou de ne pas céder. Sinon, où serait sa responsabilité ? Où serait la «  faute », la transgression ? Ce n’est donc pas tant le péché qui est originel que cette liberté. Dès lors, une certitude s’impose : nous sommes ainsi avant tout et pour toujours le peuple de la liberté originelle. Alors, reprenons-nous un peu et revendiquons haut et fort cette absolue et sublime singularité.

Certes, on voit bien ce que la culpabilisation obsessionnellement entretenue, cette culture de la conscience malheureuse a pu générer de splendeurs compensatrices, dont les cathédrales et les cantates de Bach ne sont pas les moindres. Mais on voit bien aussi combien cela n’a fait, au fil des siècles, que nous prédisposer à la soumission, à l’acceptation de la flagellation.

Le wokisme peut s’en donner à cœur joie. Il a beau jeu d’instruire contre nous un procès en totale et permanente culpabilité puisque nous nous offrons de nous-mêmes en coupables sur l’autel de la repentance. Les obscurantistes fanatiques ont beau jeu eux aussi de nous claquer la joue droite puisque nous nous ferons un délice de leur tendre la gauche.

Débats byzantins

Or cette humilité congénitale, cette fascination morbide pour la pénitence ne nous mène nulle part, si ce n’est là où nous sommes aujourd’hui, au seuil de notre perte, de notre disparition. Le temps de l’audace est venu. Le temps de l’orgueil que doit nous inspirer la conviction d’être – nous et nous seuls – le peuple de la liberté originelle. Celle du père Adam, à qui, d’ailleurs, nous nous garderons bien de jeter la première pomme. Celle, aussi, qui nous inspire le choix de la clémence ou de la rigueur face à ceux qui profanent un lieu sacré et un moment d’art qui ne l’est pas moins. Celle enfin qui s’est traduite dans les lois de notre nation. Ici, au beau pays de France, tout individu qui y voit le jour – homme ou femme – naît libre, cela depuis l’édit du 3 juillet 1315 du roi Louis X Le Hutin, et que prolongent ces aphorismes d’une lumineuse clarté : « Nul n’est esclave en France », « Le sol de la France affranchit l’esclave qui le touche. » Qui peut mieux dire de par le vaste monde ?

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Voilà qui devrait être répété chaque matin dans chaque classe de chaque école de la maternelle à la dernière année d’études. Afin que le sublime principe de cette liberté originelle traduite dans nos principes fondamentaux finisse par rentrer – de gré ou de force – dans les esprits. Ce serait sans doute plus efficace que de continuer à se vautrer dans les méandres de débats byzantins sur les grandeurs et misères du concept de laïcité. Débats dont nous ne voyons même pas que nous nous l’imposons à nous-mêmes comme relevant d’une obscure obligation de justification. Pour ne pas parler, là encore, de contrition…


[1] « Ce sont des jeunes désœuvrés, ce qu’ils ont fait n’est vraiment pas grave ni problématique. C’était plus par jeu. Il n’y a eu ni violence, ni dégradation, sans quoi évidemment nous aurions porté plainte » a déclaré le chanoine de Metz à Valeurs actuelles.

Entre ciel et terre, une architecture du passage

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Musée maritime d'Osaka, Japon. DR.

« ANDREU », sans prénom, tel s’annonce, en lettres capitales immaculées, sur le fond noir et blanc d’une superbe photo pleine page, la couverture du bel ouvrage consacré à l’architecte des premiers terminaux de Roissy – un peu comme on dirait VITRUVE, MICHEL-ANGE ou LE BERNIN.  

Une rétrospective au Palais de Chaillot

C’est que Paul Andreu (1938-2018) n’est pas n’importe qui. Nom moins connu du grand public qu’un Jean Nouvel ou un Rudy Ricciotti, il a posé sa marque indélébile sur plusieurs projets d’immense envergure, tout au long du second XXᵉ siècle. Il n’a pas 30 ans quand, dans les années 60, Aéroport de Paris commande à ce brillant architecte-ingénieur polytechnicien bardé de diplômes la conception de cette « aérogare 1 de Paris-Nord », qui prendra nom plus tard de Roissy-Charles de Gaulle. Toujours en majesté à l’orée de l’immensité aéroportuaire, l’étrange fortin de béton brut pose sa soucoupe tapie au sol, tel un décor de film de science-fiction, ceinturée de ses sept satellites à partir desquels le passager prend son envol. Œuvre iconique s’il en est, le cercle et le carré fondant la poétique d’un imaginaire architectural nouant le ciel et la terre dans une savante minéralité dont les froides géométries s’adossent à une symbolique très méditée.  

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Scénographiée par l’agence NC (Nathalie Crinière) selon un parcours paradoxalement assez statique pour célébrer, dans cet espace en sous-sol du palais de Chaillot que les habitués du lieu baptisent « la cathédrale », un architecte du flux et de l’envol, cette rétrospective, mariant chronologie et thématique (commissaire, Stéphanie Quantin-Biancalani) dévoile de superbes carnets de dessins et autres esquisses, bon nombre de maquettes exemplaires, du mobilier, des plans, etc. sans compter photos et extraits de films qui restituent «  la cristallisation d’une pensée tectonique » sans égal.

Mise en tension

On se souvient qu’en 2004 s’effondrait le toit du Terminal E de Roissy : cette catastrophe aura durablement traumatisé cet « entrepreneur d’architecture », dont les Archi-Mémoires, parues en 2013, révèleront la personnalité singulière. Carrière fulgurante que celle de Paul Andreu : du tunnel sous la Manche (1985-1993) à l’Opéra de Pékin (1999-2007), des aéroports de Montpellier ou Bordeaux (1980-2002) à celui de Shanghai (1996-1999) ou de Kansai, au Japon (1987-1994), jusqu’à cet étrange Nuage qui depuis 1989 tend sa composition arachnéenne entre les bords de l’Arche de la Défense, ou encore cette Sea Sphere qui, abritant à Osaka un Musée maritime, flotte, pour citer Andreu lui-même, « mystérieusement à la limite du ciel et de l’eau »…

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De ce destin hors normes, l’ouvrage publié en parallèle à l’exposition Paul Andreu. L’architecture est un art rend compte avec une grande élégance esthétique, mais aussi de très éclairantes contributions, telle celle de Yann Rocher, dont l’exposition Globe, il y a quelques années, avait marqué les esprits : « le vol en avion, écrit-il, est une expérience si pauvre du point de vue spatio-temporel, si ressemblante au tunnel (…) qu’elle doit être compensée par la richesse des espaces qui le précèdent et lui succèdent », assumant « que l’architecture ne soit que passage, dans une gamme d’épaisseurs allant du passage-miroir au passage-terrier. (…) Il s’agit bien de mettre en tension la terre et le ciel par l’architecture ».            


A voir : Exposition Paul Andreu, l’architecture est un art. Cité de l’architecture et du patrimoine. Paris. Jusqu’au 2 juin 2024. www.citedelarchitecture.fr

A lire : Catalogue Andreu. Cité de l’architecture et du patrimoine / Norma éditions, 2024

Andreu

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Dangereuses, vraiment ?

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Laure Adler © Hannah Assouline

Les biographies de femmes artistes signées par Laure Adler se vendent comme des petits pains. Ses livres accumulent les clichés victimaires et restent dans les clous d’une histoire de l’art archi-balisée.


On connaissait les bières de Noël, les thés de Noël, les concerts de Noël, etc. Maintenant, les libraires sortent (ou ressortent), comme cadeaux de fin d’année, de beaux livres sur les femmes artistes. Laure Adler domine le genre avec ses best-sellers saisonniers. Après avoir coécrit Les femmes artistes sont dangereuses, elle a enchaîné avec Les femmes artistes sont de plus en plus dangereuses*. On y apprend qu’on « ne naît pas artiste, on le devient ». Ceci concerne évidemment les femmes pour qui il s’agit d’un « combat permanent, dangereux, épuisant physiquement, intellectuellement et psychiquement ».

Pas si dangereuses que ça…

Qu’on se rassure, on peut offrir ces livres aux enfants : les vies des femmes en question sont aimablement euphémisées. Ainsi découvre-t-on que Tamara de Lempicka est « une femme forte et indépendante ». Ça ne mange pas de pain ! Mais rien n’est dit de ses amours fascistes d’Italie. Comme Coco Chanel ou Arletty, l’émancipation de cette femme de caractère la pousse vers les puissants de son temps. C’est intéressant à savoir, mais, évidemment, ça ne va pas dans le sens édifiant de l’ouvrage.

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Autre exemple : Camille Claudel. Rien n’est dit sur son antisémitisme virulent et ses positions antidreyfusardes qui la privèrent de nombreuses commandes. Il n’est question que de ses relations avec Rodin. On apprend même bizarrement « qu’après sa rupture avec Rodin, elle continue de sculpter durant quelques années dans une veine plus décorative. » En somme, elle existe à travers son célèbre maître. Or, justement, c’est en se détachant du lui qu’elle développe ses thèmes les plus personnels, comme la vieillesse et la souffrance. Les auteures seraient-elles atteintes à leur insu d’un machisme systémique ?

D.R

La modernité invisibilise beaucoup d’artistes, donc des femmes

Laure Adler est à la recherche de femmes artistes. Cependant, elle passe à côté des domaines où il y en a de très nombreuses. En effet, elle reste tributaire du grand récit de la modernité et de l’art contemporain. Au fil des pages, on va donc de Mary Cassatt à Sonia Delaunay. On ne coupe pas à l’inévitable Frida Kahlo et on aboutit à Annette Messager et Orlan. C’est le parcours habituel. On se croirait à Beaubourg.

À la Belle Époque, il y a pourtant de nombreuses femmes aux talents variés, mais peu solubles dans la modernité. Anna Coleman (1878-1939) est une sculptrice néobaroque américaine passionnante. Non seulement elle produit une belle œuvre, mais pendant la Grande Guerre, elle crée à Paris un remarquable atelier de masques-prothèses pour les « gueules cassées ».

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S’agissant des peintres, citons, dans la période suivante, Lotte Laserstein (1898-1993). En Allemagne, elle porte la peinture naturaliste aux sommets, tout en restant rarement mentionnée. Son Abendüber Postdam est un chef-d’œuvre absolu qui transmet la tristesse inhérente à la montée du nazisme. En danger en tant que juive, elle réussit à fuir en Suède. Mais dans ce pays comme ailleurs, après-guerre, la mode de l’abstraction la prive de collectionneurs.


*Laure Adler et Camille Viéville, Les femmes artistes sont dangereuses (2018) et Les femmes artistes sont de plus en plus dangereuses (2022), Flammarion.

Les femmes artistes sont dangereuses

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Les femmes artistes sont de plus en plus dangereuses

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L'art des interstices

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«Je parle et je ne fais rien»

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Nicole Belloubet, Eric Dupond-Moretti, Sabrina Agresti-Roubache et Sarah El-Hairy écoutent le discours de Gabriel Attal, Viry-Châtillon, 18 avril 2024 © Mathilde MAZARS / POOL/SIPA

Le discours de « fermeté » de Gabriel Attal prononcé à Viry-Châtillon, là où le jeune Shemseddine a été lynché à mort, révèle une nouvelle fois l’impuissance de nos politiques, et en particulier en matière d’éducation. Leur déconnexion du réel est une porte ouverte aux islamistes et à l’hyperviolence.


« Je parle et je ne fais rien », c’est la vraie devise du pouvoir, et tout particulièrement celle de nos ministres de l’Intérieur et de l’Économie, et du premier d’entre eux. Toujours le même schéma se répète : la règle commune, qui n’est plus respectée par personne, est violée outrageusement ; l’opinion publique s’affole ; un ministre prononce un discours de fermeté, puis propose au Parlement le vote d’une loi de circonstance, qui le plus souvent ne fait que reprendre une loi préexistante ; mais « les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires », écrivait Montesquieu — et au fur et à mesure que grossit l’appareil législatif et réglementaire, jusqu’à l’obésité morbide, la France coule sous son propre poids. On multiplierait les exemples à l’appui de cette démonstration ; le dernier en date, celui du malheureux Shemseddine, quinze ans et tabassé à mort, n’en est qu’une illustration nouvelle, hélas !

200 actes de violence par jour dans les écoles !

Voici un pays au sein duquel les violences atteignent un niveau rarement égalé dans son histoire ; pour mémoire, et pour ceux qui en douteraient, la note officielle du ministère de l’Éducation nationale fait état de près de quatorze incidents graves pour mille élèves dans le second degré, en 2022-2023. Ce chiffre paraît-il faiblard ? — mais il correspond à plus de deux cents actes de violence par jour (samedis, dimanches et vacances compris) pendant une année tout entière ! Et l’on ne compte pas la violence dite « ordinaire » mais que d’autres, en des temps pas si éloignés, eussent bien plutôt qualifiée de « grave »…

A lire aussi, Raphaël Piastra: Centres d’éducation pour mineurs: état des lieux et perspectives

On s’habitue, donc, jusqu’à ce qu’un, deux ou trois faits divers, horribles, mettent le peuple en émoi, et forcent enfin l’exécutif à réagir.

Marche blanche en hommage a Shemseddine, le 12 avril 2024, à Viry Chatillon. © ISA HARSIN/SIPA

Sauvagerie incroyable dans l’Essonne : branle-bas de combat ! Gabriel Attal accourt à Viry-Châtillon, lance de grandes concertations, un Grenelle, promet des mesures probablement anticonstitutionnelles (la punition des parents démissionnaires), déjà existantes ou inapplicables (la majorité numérique à quinze ans), et assure, hiératique, la plus grande fermeté du pouvoir face à la barbarie. Alors jaillit, de sa bouche superbe, l’annonce qui changera tout, celle qui cristallisera les oppositions, fera pousser aux adorateurs d’Attal des soupirs de ravissement, et à ceux qui l’abhorrent, des exclamations scandalisées : un contrat « qui pourra ouvrir à des sanctions » !

Un contrat moisi

On reste pantois devant l’inanité d’une telle annonce ; à vrai dire, on ne sait même plus qu’argumenter, tant cette mesure aberrante apparaît piètre, dérisoire, « déconnectée ». Pour répondre au vaste problème de l’ensauvagement, aux jeunes qui meurent dans les écoles, l’exécutif fera donc signer aux parents ainsi qu’aux élèves une espèce de contrat, qui ne sera rien d’autre qu’un rappel de la loi et des règlements intérieurs — mais les élèves problématiques, et leurs parents, ne lisent ni les déclarations, ni les chartes, ni les lois, que leur importera ce nouvel engagement ? Le « défaut manifeste d’assiduité » sera puni : n’était-ce pas déjà le cas ? La « non-participation des parents à l’éducation de leurs enfants » sera sanctionnée : un nouvel acte juridique était-il vraiment nécessaire pour entériner cette responsabilité évidente ? Pire, on apprend que les contenus exacts de ces contrats seront définis en concertation, entre autres, « avec les représentants des enseignants » : et l’on sent déjà la moisissure de ce texte qui sera pourri avant d’avoir été mûr !

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Mais pourquoi s’étonner ? Ce pouvoir-ci, plus encore que ses prédécesseurs, nous a trop habitués à l’impuissance. C’est ce gouvernement, après tout, qui pour lutter contre la montée de l’islamisme radical, se contentait d’interdire les abayas dans les écoles, et qui, pour rehausser le niveau scolaire en plein naufrage, promettait la saine mais inutile re-création des groupes de niveaux, projet d’ailleurs partiellement enterré déjà ; et qui jurait qu’il allait sortir la santé du désert, à grands coups de « taxes lapin » d’un montant de cinq euros…

Cependant l’opinion publique majoritaire attend désespérément l’arrivée d’un nouveau pouvoir, qui changera la devise actuelle incertaine de nos dirigeants, matrice des effets d’annonce, par une autre plus vigoureuse, et plus nécessaire : « Aux grands maux les grands remèdes » !

La dernière tentation de Michel Onfray

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Michel Onfray © Photo Hannah Assouline

Défendre ce qui reste de la civilisation judéo-chrétienne tout en remettant en cause l’existence historique de Jésus, tel est le périlleux exercice auquel se livre le penseur normand dans ses deux derniers essais. De quoi bousculer les chastes esprits.


C’est déjà l’une des meilleures audiences hebdomadaires de CNews. Et n’en déplaise à Libération, qui dépeint la chaîne d’information de Vincent Bolloré en dangereux repaire de « moines soldats cathodiques », c’est une émission… pas très catholique. Lancée début mars et présentée par Laurence Ferrari, elle s’intitule « Face à Michel Onfray ». Tous les samedis pendant une heure, l’auteur du Traité d’athéologie y commente l’actualité de la semaine écoulée, et peut tout à loisir défendre l’IVG, l’euthanasie et le mariage pour tous. Car le disciple de Nietzsche et Proudhonn’a rien abdiqué de son impiété.Pour preuve, il a encore publié cet hiver deux livres qui lui permettent d’enfoncer un peu plus le clou dans la croix chrétienne.

Le premier est consacré à la vieille thèse mythiste, qui fait du Christ un être mythologique, plus proche de Mithra et d’Osiris que d’Alexandre le Grand et de Jules César. En lisant l’introduction de sa Théorie de Jésus, on comprend que l’idée était en germe dans l’esprit d’Onfray au moins depuis les années 1990. À l’époque, son ancien professeur à l’université de Caen, Lucien Jerphagnon, le mettait en garde contre… ses gamineries (sic) : « Je sais trop ce que ça donnera, votre Jésus hédoniste. Il connaîtra tous les bons restaurants de la Galilée, avec un Gault et Millau en araméen sous le bras, et ne décarrera pas des boîtes de nuit de Jérusalem. » En ce temps-là, le fondateur de la revue Front populaire s’intéressait au ventre des philosophes, alors pourquoi pas à celui du fils de Dieu…

Depuis, trente ans ont passé et pour Michel Onfray, le temps est enfin venu de se pencher sur le corps du Christ. Pour dire qu’il n’a jamais existé. « Jésus n’est plus que l’ombre de l’ombre textuelle, écrit-il. C’est une idée de plus en plus idéale ou idéelle. Il est recouvert de mots, d’idées, de concepts, de phrases, de verbes – de textes. Cette figure issue d’une relation textuelle vit et survit de relations textuelles augmentées à l’infini. »

Personal Jesus

Il est vrai que les preuves de l’historicité du Jésus ne sont pas légion. D’autant qu’Onfray conteste la véracité de la plus fameuse d’entre elles, l’évocation par l’historiographe Flavius Josèphe, dans Les Antiquités judaïques, rédigées en 93, d’un « faiseur de miracles » condamné à mort par Pilate. Et qu’il ne se montre pas davantage convaincu par le philosophe romain Celse, dont Le Discours véritable, un pamphlet antichrétien composé vers 178, ne doute pas un instant que le Nazaréen ait vécu sur cette terre. Dans un souci d’équilibre entre tous les grands monothéismes, Onfray préfère en somme placer l’ouverture de la mer Rouge par Moïse, ou le voyage de Mahomet sur un cheval ailé de La Mecque à Jérusalem, au même niveau d’invraisemblance que la naissance de Jésus, événement qui pourtant dépasse moins l’entendement que les prouesses susmentionnées.

La Judée du premier siècle de notre ère ne manquait pas de juifs hostiles à la présence romaine. Judas le Galiléen fut crucifié pour avoir refusé de payer ses impôts à la puissance occupante, et Theudas, un autre rebelle, fut décapité sur ordre du procurateur Cuspius Fadus. Tous deux avaient des prétentions messianiques. En ces temps d’effervescence, est-il si improbable qu’un fils de charpentier se soit lui aussi posé en sauveur ? On pourrait également emprunter au spécialiste des religions Frédéric Lenoir le raisonnement « par l’absurde » qu’il a employé (sur France Culture, en 2013) pour démontrer l’existence historique de Siddhartha Gautama, plus connu sous le nom de Bouddha : « Ça poserait plus de problèmes aux historiens qu’il n’ait pas existé plutôt qu’il ait existé, parce que, s’il n’avait pas existé, alors comment expliquer ce mouvement de disciples très important qui s’est mis en route et qui font tous référence à une personnalité exceptionnelle qui a marqué leur vie ? »

Pour son travail, Onfray a écarté tous les évangiles apocryphes et s’est concentré sur le canon biblique. Point question de faire de la glose de gnose. La plume à la main, il lit la biographie officielle de Jésus telle qu’on l’enseigne dans les Églises, et dit son incrédulité devant les hasards providentiels qui la jalonnent. Ainsi, quand le Christ arrive à Nazareth, entre dans la synagogue et que les rabbins lui donnent un texte à lire, le jeune Nazaréen tombe comme par enchantement sur ce passage : « L’esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour annoncer de bonnes nouvelles aux pauvres ; il m’a envoyé pour proclamer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue ; pour renvoyer libres ceux qui sont opprimés, pour proclamer l’an agréable du Seigneur. »

Lucien Jerphagnon et Michel Onfray lors d’une conférence à Caen, début des années 1990. DR.

Que l’existence de Jésus ait pu être revue et corrigée pour la faire entrer exactement dans la continuité de l’Ancien Testament (tout en le subvertissant) explique peut-être une si troublante coïncidence. Même si Jésus n’avait passé que trente-neuf jours dans le désert, on aurait bien pu arrondir à quarante, pour les faire résonner avec les quarante années de Moïse dans le Sinaï. Pourtant, Onfray se moque d’un Monsieur Homais qui partirait à la recherche d’un bateau au fond du lac de Ginosar et de traces de la fameuse scène de la pêche miraculeuse. Pour lui, les textes ne sont qu’allégories, il faut rechercher leur vérité ailleurs. Il n’y a qu’un sujet dont il fasse une lecture positiviste : l’argent. Ils vivent de quoi, ces treize gaillards, qui ne travaillent pas, vont de ville en ville en claquettes de plage ? Des dons de vieilles dames ? Selon l’Évangile de Luc, une certaine Jeanne, riche veuve d’un intendant du roi Hérode, les aidait financièrement. La première dame patronnesse de l’histoire en somme…

Dans sa Vie de Jésus, paru en 1863, Ernest Renan rejette la divinité de son personnage, sans contester son importance philosophique et morale. Même Nietzsche, dans L’Antéchrist, pense que Jésus est le seul protagoniste sincère de cette histoire. Les grands blasphémateurs du xixe siècle savent encore se tenir…

Pour Onfray, non seulement le Christ n’a pas existé mais en plus, il n’est pas exempt de reproches. En premier lieu, celui  d’avoir servi de caution à l’antijudaïsme. Car dans le terme « judéo-chrétien », souvent utilisé par le philosophe normand, le tiret est moins un trait d’union qu’une distance prise par les disciples de Jésus envers les racines hébraïques de leur foi. Admettons que voilà un bien drôle de juif qui guérit un paralysé en plein sabbat ou ne tient pas la circoncision pour une obligation absolue. On peut être Breton et ne pas aimer le biniou, sans être pour autant soupçonné d’être un traître à ses origines.

Michel Onfray surprend quand il refuse, lui homme de gauche, de trouver de la grandeur et du mérite à un chantre de la non-violence qui s’est opposé à la lapidation d’une femme adultère, ets’est inquiété du sort des pauvres et des exclus. Si l’on admet que l’histoire de l’Occident a été un long et sinueux processus d’adoucissement des mœurs, le message christique n’y a peut-être pas été étranger. En 1993, dans son essai Dieu merci, les droits de l’homme, le cardinal Lustiger établissait un lien entre son culte et la lutte contre les barbaries modernes. Le Conflit du christianisme primitif et de la civilisation antique (1977), du philosophe Louis Rougier, proche de la Nouvelle Droite, oppose pour sa part les valeurs antiques viriles aux valeurs chrétiennes « molles ». Si elle a conduit à la suppression des jeux du cirque, cette mollesse doit avoir quelques vertus.

Les démons de Jésus

Le deuxième livre est plus personnel. À l’instar de Frédéric Beigbeder, quiévoque son récent séjour dans un monastère dans Confessions d’un hétérosexuel légèrement dépassé, Onfray revient sur les quelques jours qu’il a passés au printemps 2021 à l’abbaye Lagrasse, dans l’Aude. Il ne fuyait pas les mêmes turpitudes que l’écrivain mondain, mais cherchait plutôt à observer le culte de la lumière et la méditation. Sur place, Onfray se demande comment Dieu peut recevoir toutes les prières en même temps : « Mais prier, outre que cela suppose d’abord qu’on croie à l’existence de Dieu, c’est étrangement croire aussi que ce Dieu est capable d’accéder à notre demande : comment entend-il, aux deux sens du terme – ouïr et comprendre ? Quand des milliards de gens sur la planète le sollicitent, comment peut-il ouïr le tout ? L’ouïr et le comprendre ? Quid de ceux qui le sollicitent via d’autres religions ? Comment peut-il sélectionner, dans ce cas, ce qu’il aura entendu, les prières auxquelles il va accéder ? » On pense à cette scène du film de Josiane Balasko Ma vie est un enfer, où le Ciel prend les traits d’un univers froid et cacophonique, dans lequel une voix robotique annonce que « saint Jean-Baptiste est attendu en salle de conférence », tandis que l’archange Gabriel, interprété par Michel Lonsdale, reçoit les prières envoyées de tous les confessionnaux de la Terre tout en regardant d’un œil distrait un épisode de Bip Bip et Coyote.

À Lagrasse, les cantiques en latin atteignent les oreilles d’Onfray, l’encens lui monte aux narines. Il n’est plus très loin de l’épectase. Un élanle gagne : « Il me semblait que, contemporain à ma manière des sermons d’Augustin sur la chute de Rome, je quittais un monastère où la résistance à la barbarie se faisait d’une manière simple : avec la messe en machine de guerre, on y célèbre deux mille ans plus tard une civilisation de l’allégorie et du symbole. Comment, à défaut de croire, pourrais-je me faire compagnon de route de cette culture, la mienne, qui a rendu possible cette civilisation, la mienne ? Comment, en effet ? »

Et puis l’auteur retourne dans sa Normandie. Confronté à un dégât des eaux qui a massacré toute sa bibliothèque et à un peintre en bâtiment qui traîne des pieds pour remettre les lieux en état, il refait le film de son séjour, à la manière de l’amant revenu d’un rendez-vous galant. Ébloui pendant le dîner aux chandelles, la raison lui revient sur le chemin du retour, puis durant la nuit suivante. Il se replonge dans les quelques livres épargnés et remet en selle sa solide culture philosophique. D’où il ressort que saint Augustin, à force de nous pousser à ingérer les péchés du monde, à la manière de la poule qui sectionne un scorpion avant de l’avaler, a fait le lit du « travail du négatif » hégélien, qui a lui-même préparé les totalitarismes. La colère gagne Onfray : « Que Dieu laisse faire le mal a toujours été un scandale majeur, écrit-il, d’autant plus qu’il peut l’abolir et qu’il a dit qu’il l’abolirait par son Fils. Pourquoi cet interminable délai dans le Jugement dernier ? Si Dieu n’existe pas, cet infini délai témoigne en faveur de mon athéisme, on comprend ; mais s’il existe, comment justifier que le principe du bien s’arrange si bien avec le principe du mal ? »À cette question, un religieux rencontré au monastère de Lagrasse lui répond par courrier avec une dissertation solide mais un peu scolaire, que le philosophe se donne un plaisir d’anéantir : « Votre démonstration s’avère impeccable… pour qui croit déjà en Dieu. » Depuis, Onfray s’étonne de ne plus avoir de nouvelles du moine. C’est peut-être donc ça, les gamineries qu’évoquait son vieux maître Lucien Jerphagnon.

À lire de Michel Onfray

Théorie de Jésus : biographie d’une idée, Bouquins, 2023.

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Patience dans les ruines, Bouquins, 2024.

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Nous sommes tous des enfants d’immigrés

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De gauche à droite : Camille Cottin et Benjamin Biolay, à l'affiche du film "Quelques jours pas plus" / Rachida Dati au micro de Skyrock / Le metteur en scène Alexis Michalik sur France inter pour la pièce « Passeport » / L'essayiste Louisa Yousfi, nouvelle pensionnaire de la Villa Médicis. Captures YouTube.

La culture française se met à l’heure du réalisme progressiste, immigrationniste et diversitaire. Même la Villa Médicis n’échappe pas à cette idéologie…


L’auteur et metteur en scène de théâtre Alexis Michalik était l’invité d’Alexandra Bensaid lors de la matinale de France Inter du 10 avril. Une émission sans surprise, totalement dans l’esprit du discours diversitaire imposé par la gauche médiatico-culturelle. Mise en bouche : la conversation porte d’abord sur les Jeux Olympiques. L’artiste est très heureux, dit-il, de participer au relais de la flamme olympique sur un trimaran traversant l’Atlantique jusqu’aux Antilles. Il a hâte que les Jeux Olympiques aient lieu. Balayant les critiques d’un revers de main, il pense que « l’esprit olympique » finira par « allumer une petite flamme qui mettra tout le monde d’accord ». Au passage, il salue et embrasse Thomas Jolly, le directeur artistique des cérémonies des JO. Mais voilà qu’au-dessus du studio, après cette merveilleuse éclaircie, des nuages s’amoncellent…

Le ton devient plus grave. Alexandra Bensaid évoque à la fois la dernière œuvre d’Alexis Michalik – “Passeport”, une pièce de théâtre sur la politique migratoire de la France – et le texte sur l’immigration qui est en train d’être discuté au Parlement européen. « L’Europe veut durcir ses frontières », se lamente la journaliste. Alexis Michalik est catastrophé. Il voit « tous ces pays qui passent à l’extrême droite » et craint que cela « ne nous pende au bout du nez en France avec Jordan Bardella qui monte de plus en plus dans les sondages ». C’est pour contrecarrer à sa manière ce fléau, qu’Alexis Michalik a écrit cette œuvre qui est, dit-il en wokelangue, « une vision assez humaniste et inclusive de la société ». L’artiste ne peut plus cacher son émotion :« C’est assez terrible pour moi de voir cette Europe se droitiser, se radicaliser, devenir de plus en plus réactionnaire, refuser de plus en plus de ces réfugiés dont on a besoin pour l’économie européenne. » C’est beau comme du Raphaël Glucksmann.

Bonnes intentions

Sur Internet, on peut prendre connaissance du dossier de presse1 de “Passeport”. En plus du résumé de la pièce, l’auteur y a joint des « notes d’intention » pour ceux qui n’auraient pas saisi l’esprit de cette œuvre « humaniste et inclusive » : « Depuis toujours, l’homme voyage. Chaque pays, chaque région, chaque ville s’enrichit de ses apports humains. Mais à chaque fois, les mêmes conflits, les mêmes rancœurs, les mêmes problématiques : qui était là avant ? Pourquoi partager ? Pourquoi accueillir des gens d’une autre culture ? Les germes de l’intolérance et du racisme polarisent les débats et braquent les positions. »  C’est beau comme du Benoît Hamon.

“Passeport” est donc l’histoire de trois migrants qui veulent aller en Angleterre via Calais. Comme on les en empêche, ils vont devoir s’intégrer en France, pays où, malheureusement,  « le spectre des grandes migrations est agité par les extrêmes comme un épouvantail ». Pourtant,soutient Alexis Michalik,« c’est notre histoire à nous. Ou peut-être celle de nos parents, de nos ancêtres. Car si l’on remonte assez loin notre généalogie, nous avons tous dû, un jour, apprendre la langue d’un pays étranger, et tenter de nous intégrer. » C’est beau comme du Patrick Boucheron.

A lire aussi, du même auteur: Thomas Jolly, de Shakespeare aux JO. Ou la culture à l’heure de la déconstruction

Benjamin Biolay est lui aussi un artiste tourmenté par ce qui se passe dans notre pays. Non, il n’est pas tourmenté par ce que vous croyez et qui fait l’essentiel de la triste actualité de ces dernières semaines. « Je pense beaucoup aux migrants en Méditerranée, confie-t-il sur le site de 20 minutes. Je vis une partie de l’année à Sète et souvent je regarde la Méditerranée et je me dis : À l’autre bout, là, il y a des gens en train de se noyer. » Il faut dire que l’acteur fait en ce moment la promotion d’un film intitulé Quelques jours pas plus dans lequel il joue le rôle d’un journaliste couvrant l’évacuation d’un camp de migrants. Là, comme prévu, il reçoit un coup de matraque d’un méchant CRS. À l’hôpital, il tombe sous le charme de Mathilde (Camille Cottin), la responsable de l’association Solidarités Exilés. Pour complaire à cette dernière, il accepte d’héberger un jeune Afghan. Etc, etc. Scénario en béton, labellisé pur jus « réalisme progressiste et diversitaire ». Malgré la publicité complaisante, les deux premières semaines d’exploitation de cet énième nanar immigrationniste sont très décevantes : 39 000 spectateurs seulement. Ça sent la cata. Ce film va donc rejoindre la cohorte des navets propagandistes subventionnés qui n’intéressent personne hormis le petit monde médiatico-culturel.

L’entre soi des belles âmes

Du temps du « réalisme socialiste » de l’ère soviétique, il était exigé de l’artiste « une représentation historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire », le but étant d’éduquer les masses en glorifiant les transformations brutales mais nécessaires à l’avénement d’un avenir obligatoirement radieux. Étroitement surveillés par le redoutable Jdanov, les artistes se trouvèrent dans l’obligation d’adapter leurs œuvres aux règles de cet art officiel. Beaucoup s’exilèrent. Les récalcitrants furent emprisonnés ou déportés. Certains moururent dans les goulags. D’autres, tout en faisant des concessions au régime après avoir risqué le pire, travaillèrent dans la terreur – la biographie du compositeur Chostakovitch renseigne parfaitement sur l’enfer qu’ils vécurent. Tout autre est le « réalisme progressiste, immigrationniste et diversitaire » actuel, qu’aucun régime politique n’impose à proprement parler. Rien n’oblige les milieux artistiques et médiatico-culturels à ordonner et organiser sa propagation – c’est ce qu’ils font pourtant, avec constance, sans l’ombre d’une hésitation. L’artiste adepte du « réalisme progressiste et immigrationniste » se fait le héraut de la gauche woke et multiculturaliste sans qu’il soit besoin de le menacer. Sur l’écran ou la scène de théâtre, le message immigrationniste et diversitaire – optimiste, sans ambiguïté, réjouissant – n’est pas véritablement destiné aux masses, lesquelles sont par ailleurs rebutées par ce militantisme boursouflé et ennuyeux, mais sert essentiellement à la reconnaissance mutuelle des « belles âmes » de la congrégation culturelle. La Cérémonie des César ne parle pas d’art cinématographique – elle est le moment de l’entre-soi parfait, la réunion mondaine d’un milieu vivant en circuit fermé, sans autre spectateur que lui-même se regardant le nombril lors de laborieuses scènes de remises en cause du « système patriarcal », de la « domination masculine » ou du « racisme systémique ». Aucun pouvoir ne le contraint à cet abaissement idéologique. Rachida Dati n’est pas Andreï Jdanov. Comme ses prédécesseurs, la ministre de la Culture suit le courant progressiste sans rien comprendre, ignorante de l’idéologie qui gangrène les arts et la culture, ravie simplement d’être là, béatement réjouie d’avoir obtenu un poste éminent qui, au contraire de ce que laisse supposer l’intitulé du ministère concerné, ne nécessite plus de posséder de véritables connaissances artistiques et culturelles. D’ailleurs, à quoi serviraient-elles ? Roselyne Bachelot, ministre de la Culture de 2020 à 2022, passionnée de musique classique et d’opéra, auteur d’un livre sur Verdi, animatrice d’une émission radiophonique sur l’art lyrique, aura passé le temps de son mandat à se colleter avec des « acteurs culturels » plus ou moins « intermittents » se plaignant de ne pas avoir été suffisamment soutenus financièrement pendant l’épidémie de Covid. Quant à Mme Dati, elle n’a qu’une perception superficielle des domaines de l’art. Pour elle, tout se vaut, Skyrock et Radio Classique, Booba et Mozart, les ondulations épileptiques des breakers et les entrechats des danseurs de l’Opéra. Ce qui lui importe avant tout c’est « d’être dans le coup », de valoriser les musiques dites urbaines – parce que « c’est cool » – et de ne pas hiérarchiser les arts – parce que c’est « élitiste ». Forte d’une inculture bien ancrée, Mme Dati a cru devoir annoncer solennellement, à l’Assemblée nationale, son intention de mettre à la tête des 19 centres nationaux de chorégraphie, « au moins six » chorégraphes issus du hip-hop. Pourquoi ? Parce que « le hip-hop inonde toute la culture française », affirme Mme Dati qui prouve ainsi qu’elle se contrefiche de la culture française, dont elle ignore tout, en particulier dans les domaines de la musique et de la danse ; raison pour laquelle elle n’éprouve aucune difficulté à la laisser s’effondrer sous le poids d’une sous-culture musicale et chorégraphique issue des quartiers noirs américains, laquelle n’est pas un problème en soi – mais en devient un lorsqu’il est prévu de lui céder toute la place sur la scène mondialisée, c’est-à-dire américanisée. Ce qui s’est passé avec le rap. Ce qui se passera avec le breakdance, issu du hip-hop : visibilité mondiale aux JO de Paris où cette danse sera considérée pour la première fois comme une discipline sportive olympique – alors que le karaté a été écarté ! Tony Estanguet, président du Comité d’organisation des JO de Paris, a dit vouloir donner la priorité à « des sports [le breakdance et le skateboard (sic)] qui cartonnent sur les réseaux sociaux et que les jeunes regardent énormément ». Nous avons échappé de justesse à un autre « sport » qui cartonne sur les réseaux sociaux et qui plaît beaucoup à certains jeunes : le rodéo urbain. Ce sera pour la prochaine fois.

Une militante décoloniale infiltre la Villa Médicis

Mais revenons à Mme Dati. Sans doute cette dernière a-t-elle été également ravie par la nomination des futurs pensionnaires de la Villa Médicis. Sur son site, l’illustre Académie de France à Rome est fière d’indiquer que sept femmes, sept hommes et… deux personnes non-binaires composent la nouvelle promotion 2024-2025. Cela renseigne déjà un peu sur l’avancée du wokisme dans cette institution. Mais il y a mieux, c’est-à-dire pire : la journaliste et essayiste française d’origine algérienne Louisa Yousfi fait partie des promus. Cette « créatrice » est surtout connue pour son engagement auprès des Indigènes de la République de son amie Houria Bouteldja et pour un livre intitulé Rester barbares. À la lecture de la quatrième de couverture, il apparaît que cet essai est un « récit à la fois politique et littéraire de ce (re)devenir barbare des Noirs et des Arabes en France » convoquant « la prose des militants décoloniaux » afin de « se départir des conflits de loyautés imposés par le mythe intégrationniste à la française » et d’aider tous les Noirs et les Arabes à « s’extraire des turpitudes du privilège blanc ». Rien que ça. Mme Yousfi se réjouit de « l’engagement » des femmes voilées, explique le plus sérieusement du monde que si les homosexuels d’origine arabe ne font pas leur coming-out dans les quartiers communautaires, c’est par « choix politique », pour protéger une communauté déjà « abîmée » par le racisme et l’islamophobie (5 mars 2023, Le Média), et rejette l’intégration à la française. Elle va pourtant vivre pendant un an, dans un cadre idyllique, aux crochets d’un pays qu’elle abhorre et sous l’aile d’une civilisation qu’elle exècre. Comment cela est-il possible ? Comment expliquer la présence de Louisa Yousfi dans ce lieu prestigieux censé représenter la France, sa culture et ses valeurs, toutes choses que piétine allègrement cette soi-disant artiste ? Tout se combine pour que la sentence de notre président inculte finisse par avoir du sens : « Il n’y a pas de culture française, il y a une culture en France et elle est diverse. »

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Rachida Dati: le gauchisme culturel a de beaux restes

Retour à la cérémonie d’ouverture des JO : Aya Nakamura envisagée pour y chanter du Piaf, ce n’est pas anecdotique. C’est l’aboutissement d’un long processus de démolition de la France, de sa langue, de sa musique, de sa culture. Mme Dati considère que critiquer le choix de cette chanteuse, « c’est du racisme pur et dur ». Or, Mme Dati est « au service de la découverte par tous de la diversité de notre Culture » ; elle croit « à l’existence des “droits culturels” » et « au pouvoir de la création pour recréer du lien avec la société » ; pour elle, « l’enjeu c’est de faire. De faire plus, de faire mieux, de faire différemment » afin de « réparer la promesse républicaine d’une égalité des chances qui n’est pas effective aujourd’hui dans notre société »2. C’est beau comme du Emmanuel Macron.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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  1. https://www.pascalzelcer.com/_files/ugd/fd9116_4c83e2951ec14d509f5c748cdba18a4c.pdf ↩︎
  2. Discours de Madame Rachida Dati, ministre de la Culture. Vœux aux acteurs culturels. 29 janvier 2024 ↩︎

Ça balance pas mal dans la comédie!

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De gauche à droite, Jean-Marie Poiré, Christian Clavier, Gérard Depardieu, Eva Grimaldi et Jennifer Herrera, première du film "Les Anges Gardiens", Paris, 9 octobre 1995 © ROUSSIER/SIPA

Jean-Marie Poiré, le roi du gag, réalisateur des Visiteurs, du Père Noël et de Papy raconte, sans langue de bois, l’univers impitoyable des comédies à succès.


C’est un fils de qui s’est fait un prénom. Robert Dalban était l’ami de sa famille. Il porte une casquette des 49ers de San Francisco et les cheveux longs. Il a travaillé avec Audiard et Lamoureux. Il est le cinquième homme du Splendid. Jean-Claude Brialy lui mettait la main aux fesses. Il a réalisé une centaine de publicités. Face à l’ogre Depardieu, droit dans les yeux, il lui a demandé de perdre 20 kg et de ne pas être saoul durant le tournage des Anges gardiens, et le castelroussin a été sobre comme un chameau. Il a révélé Christian Clavier ou c’est le contraire, avec ce duo-là, « complémentaire », la synergie a fonctionné à merveille. À ce sujet, tous les critiques littéraires de France attendent un essai romancé sur Clavier signé par le plus grand spécialiste de son œuvre, l’écrivain Jean-Pierre Montal, sosie de Cock Robin.

Populaire n’est pas un gros mot

Poiré a failli être rock-star, il est devenu le réalisateur des Visiteurs et d’un « Okayyyy » qui a longtemps retenti dans les cours d’école. Les cinéphiles ont dans le cœur « Les Petits Câlins » et le visage de Dominique Laffin. Les rieurs imitent encore Adolfo Ramirez. Hop hop hop hop ! Les communistes non repentis ne peuvent toujours pas regarder « Twist again à Moscou ». Et « Mes meilleurs copains » prend le même chemin que « Stavisky » de Resnais, d’un bide le film est désormais « culte » et a les honneurs de Télérama. Dans Rire est une fête préfacé par Clavier, Jean-Marie Poiré évoque ses souvenirs, ses succès et ses fours, ses inlassables batailles pour monter des castings et obtenir des financements à la hauteur de son ambition artistique. Il est l’héritier de Gérard Oury. Il a fait de la comédie grand public un art majeur, mariant le gag à l’aventure, le fantastique au divertissement familial, s’appuyant sur des binômes d’acteurs populaires (Clavier/Reno). Comme chez Philippe de Broca, « populaire » n’est pas un gros mot dans sa bouche. Ça voulait dire offrir aux téléspectateurs un spectacle de qualité, lui garantir des rires, l’embarquer dans une histoire dingue, par exemple, au Moyen Âge quand personne n’y croyait.

A lire aussi, Yannis Ezziadi: Affaire Depardieu, la revanche des minables

La grande famille du cinéma français en prend pour son grade

C’est suivre ses intuitions et ne jamais perdre espoir. Faire marrer les gens demande de l’énergie, de l’ordre et de la ténacité. Dans ses mémoires, Poiré ne retient aucun coup. Son ball-trap est jouissif. Sous le sceau de la sincérité, il balance sur les us et coutumes d’un milieu qui ne reconnaît que le succès comme monnaie d’échange. Les producteurs, Terzian et Berri, mais aussi dans une moindre mesure Danièle Delorme et Yves Robert « ils avaient (un peu) des oursins dans la poche », en prennent pour leur grade. « Alain (Terzian) était balèze pour le financement, mais sans véritable ambition artistique. Il fallait que ce soit pépère, sans risque. Son beurre : l’addition de petits bénéfices. Films moyens mais regardables, que des télés apprécient parce qu’il y a des vedettes. Tout le contraire d’un Robert Dorfmann, grand producteur cinglé prêt à produire un autre cinglé comme Gérard Oury » écrit-il. Sur quatre cents pages, les balles fusent. C’est du brutal balancé avec une forme d’ingénuité taquine ! L’effet comique est là. L’image de la grande famille du cinéma en ressort passablement écornée mais drôle et finalement attachante. Le cinéma décuple les égos et les névroses de chacun, il entretient une concurrence folle et fausse presque tous les rapports humains. Jalousie, pingrerie, affaires de boutiquiers en mal d’amour, tout y est pour rendre l’atmosphère invivable.

Jacqueline Maillan : « Je raffole de ce genre de soirées »

Poiré allume l’intouchable Coluche le trouvant « odieux » notamment dans ses relations avec Josiane Balasko et Claude Berri. « Un goujat » entouré d’une « petite cour qui pouffait de rire, ça rajoutait au côté déplaisant » ajoute-t-il. Il faut lire les pages consacrées à un voyage épique dans le jet privé piloté par Bourgoin avec un Gégé méchamment éméché mais toujours debout. Mieux que la 7ème Compagnie au clair de lune. Poiré épingle gentiment Lucchini, recadre Jacqueline Maillan irritée par le numéro de Villeret dans « Papy fait de la résistance » ; en la poussant dans ses retranchements, il obtiendra d’elle une interprétation magistrale. Dans ce livre-confession, il y a des moments tendres également, sur les raisons de sa brouille avec Bacri et de leur réconciliation. Poiré encense, à juste titre, Jacques François, Philippe Noiret, Pierre Mondy ou Marina Vlady. Et puis, il revient longuement, dès le premier chapitre, sur son opération de séduction avortée avec Valérie Lemercier pour qu’elle signe la suite des Visiteurs. Une affaire nationale !

Rire est une fête de Jean-Marie Poiré – Préface de Christian Clavier – Michel Lafon

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Les affiches de quelques succès de Jean-Marie Poiré…

Centres d’éducation pour mineurs: état des lieux et perspectives

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Discours du Premier Ministre à Viry-Chatillon, commune où le jeune Shemseddine a été tué, au cours duquel il demande une "mobilisation générale" contre la violence des jeunes, 18 avril 2024 © Mathilde MAZARS / POOL/SIPA

Violence des jeunes: le Premier ministre dénonce les « professionnels de l’excuse » et a appelé à «un sursaut d’autorité». Si le gouvernement entend «adapter les règles pénales» à une «violence qui se répand», où placer les jeunes délinquants violents récupérables ?


La délinquance des mineurs est en train de devenir un problème majeur dans notre société. Tous les jours un fait s’y rapporte. Cela devient un fait de société.
L’arsenal français en matière de centres éducatifs pour mineurs est assez fourni et pour le moins complexe. Une fois encore, aucun législateur n’a pensé à unifier les systèmes qui, de toute évidence et au vu de la délinquance en augmentation permanente chez les mineurs, doit l’être urgemment. L’actualité le prouve de façon quasi quotidienne en France, nous l’avons dit.
Nous proposons ici d’abord un bilan des centres avant que de suggérer des solutions inspirées notamment d’exemples étrangers.

Il existe donc plusieurs systèmes de centres dont le bilan est très contrasté

D’abord, il faut mentionner le cœur (souvent inefficient) du système : l’Etablissement de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (EPJJ) qui dépend de la Direction de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (DPJJ). Puis les deux principaux modes de placement : le Centre Educatif Fermé (CEF) puis le Centre Educatif Renforcé (CER).

Il faut rappeler ici que tout ce qui touche de près ou de loin à la délinquance ou même la criminalité des mineurs a d’abord été longtemps fondé sur l’ordonnance du 2 février 1945 fixant les règles de procédure pénale spécifiques aux mineurs. Mais ce texte de 1945 (qui eut son utilité pendant des décennies) est devenu, au fil du temps et malgré des réformes, totalement inadapté à l’évolution de la délinquance des mineurs. Le mineur délinquant des années 2000 n’avait plus rien à voir avec celui de l’immédiat après-guerre. Et celui de 2024 est très différent de celui de 2000. L’ordonnance de 1945 faisait primer l’éducatif sur le répressif et érigeait l’excuse de minorité en totem. Or l’évolution des primo-délinquants notamment et la violence de la majorité d’entre eux, a rendu presque caduque selon nous ce volet éducatif. N’en déplaise aux bonnes âmes, la répression est souvent la seule réplique pour « recadrer » certains jeunes. Et le besoin est devenu criant depuis quelques années. Trop de parents, primo-éducateurs qu’on le veuille ou non, ont volontairement ou pas lâché les rênes de l’éducation. Combien de témoignages notamment de « grands frères » démontrent que « les p’tits » sont devenus ingérables dans certains quartiers ? Parmi ceux qui ont lynché à mort le jeune Shamseddine, à Viry-Chatillon, figure un jeune de 17 ans. Va-t-on lui trouver une excuse de minorité ? Certainement. Pourtant il a mené une expédition punitive en pleine conscience et certainement au nom d’une charia qui interdit qu’un (jeune) homme parle de sexualité à une (jeune) femme. Puisque de charia il s’agit, rappelons qu’elle est la loi islamique régissant la vie religieuse et privée de chaque musulman. Pour la plupart d’entre eux, elle supplante les lois de notre République. D’autant plus que l’islam ne connait pas la notion de laïcité. Elle la rejette même comme concept de mécréant. Et selon nous, face aux coups mortels que ce « gamin » a portés avec son frère, il sera difficile de prouver que ce n’était pas avec l’intention de tuer (et peut-être même au nom d’Allah, donc). Le Ramadan étantpourtant une période de paix et de fraternité, non ? …

L’ordonnance de 1945 étant à bout de souffle, elle a d’abord été « supplantée » par une ordonnance du 11 septembre 2019. Puis est apparu le Code de la Justice Pénale des Mineurs qui, le 30 Septembre 2021, a remplacé lesdites ordonnances. Ce code reprend les grands principes de l’ordonnance de 1945 et favorise l’efficacité des prises en charge au travers d’une refonte de la procédure pénale. Toutes les dispositions spécifiques aux mineurs sont donc désormais regroupées dans un même ensemble juridique. Au cœur de ce dispositif il y a donc des centres éducatifs. Les deux principaux sont le CEF et le CER.

  • Le CEF

Créés par la loi du 9 septembre 2002 (dite loi Perben I), les CEF dits aussi centres de placement immédiat sont des structures d’hébergement collectif destinées aux mineurs délinquants récidivistes âgés de 13 à 18 ans, pour une période de 6 mois renouvelable. Les mineurs placés dans ces CEF sont pris en charge selon plusieurs phases : l’accueil et l’évaluation, la phase d’activités éducatives et pédagogiques, et l’élaboration concrète d’un projet d’insertion sociale et professionnelle.

Un CEF est un établissement dans lequel sont placés des mineurs à la suite d’un contrôle judiciaire, d’un sursis probatoire ou au titre de la libération conditionnelle. Le centre éducatif fermé est destiné aux mineurs délinquants âgés de 13 à 18 ans, déjà considérés comme délinquants. Donc pas de primo délinquant. Ce qui n’est pas normal. Mais attention le mot « fermé » est fallacieux. En effet le CEF n’est pas un foyer, car le placement du mineur est imposé dans le cadre d’un contrôle judiciaire, d’un sursis avec mise à l’épreuve ou d’une libération conditionnelle. Le Centre n’est pas non plus un lieu de détention. On dit qu’il est fermé car le mineur est contraint d’y résider sous la surveillance permanente de surveillants et éducateurs, et de respecter les conditions du placement. Mais combien se sont échappés du Centre, au besoin avec violences ! Bien que le mineur qui ne respecte pas les conditions et obligations de son placement dans le centre éducatif fermé, s’expose à une détention provisoire et/ou une incarcération. Pour certains l’incarcération c’est aussi le moyen d’aller jouer dans la « cour des grands » !… Donc c’est un passeport pour la voyoucratie.

Sur le caractère fermé des CEF, on ne peut résister à livrer cet extrait d’un rapport des inspections générales sur le dispositif des CEF de 2015 :

« Le caractère fermé des CEF est un concept juridique dans la mesure où il réside dans la sanction du non-respect des obligations auxquelles le mineur est astreint. Il prend essentiellement appui sur le caractère contenant de la prise en charge éducative et pédagogique des mineurs. Il s’accompagne néanmoins d’une matérialisation architecturale de la fermeture qui doit être visible ». Comprenne qui pourra !

En principe pendant toute la durée du placement du mineur au sein du CEF le versement à ses parents des allocations familiales est suspendu. Mais là encore il est des cas où ce versement se fait tout de même (conscience sociale oblige !).

Le CEF est surtout destiné à placer le mineur dans une démarche de réapprentissage de la vie quotidienne, de réinsertion. Tous les actes de la « vraie vie » font l’objet d’une procédure : le mineur est obligé de respecter les horaires, de partager les repas avec les autres mineurs, de participer aux tâches ménagères, etc. Et si ça fonctionne tant bien que mal pour un certain nombre d’entre eux, c’est un échec pour la grande majorité. D’autant que bien des éducateurs spécialisés et des assistants sociaux sont vite dépassés. Et les idéaux de fraternité, de tolérance et de résilience même montrent vite leur limite….

Au niveau immobilier où en est-on ? A partir de 2003 un programme de construction de CEF a été lancé en France. 30 projets de CEF ont été lancés entre 2002 et 2006, 12 projets ont été lancés entre 2007 et 2011, puis enfin neuf entre 2012 et 2016. Parmi les CEF les plus récents, trois ont ouvert au public en 2012, trois en 2013, deux en 2014 et un en 2017 à Marseille. En septembre 2018, la garde des Sceaux Nicole Belloubet a présenté le programme de création de 20 nouveaux centres.  Aujourd’hui, 52 CEF sont en activité, dont 35 relèvent du secteur associatif habilité et dix-sept du secteur public. Pour plus d’informations : https://www.senat.fr/rap/r17-726-1/r17-726-16.html.

  • Les CER

Les CER sont issus du « Pacte de relance pour la ville ». Ils ont été créés par note du ministère de la Justice du 8 mars 1996. Ils se veulent à l’origine comme alternative à l’incarcération, en réponse à la crise des banlieues. Les CER sont beaucoup moins connus que les CEF. Ils accueillent et accompagnent des mineurs de 13 à 18 délinquants multirécidivistes en grande difficulté ou en voie de marginalisation présentant des problématiques familiales, sociales, majoritairement déscolarisés avec comportements à risque, souvent associés à des problèmes de santé physique et psychique. C’est le plus souvent du grand délinquant qui a frisé la criminalité.

Les missions sont : accueillir, éduquer, remobiliser et orienter pour permettre une insertion sociale durable et lutter ainsi contre la récidive. Les CER proposent une action éducative dans le cadre d’une sanction pénale. Ils assurent une prise en charge intensive et contenante par le biais d’une présence éducative permanente. Des équipes multi fonctionnelles assurent la prise en charge. Ces centres sont en voie de marginalisation. Notamment parce que les jeunes qu’ils doivent prendre en charge sont bien plus problématiques que ceux des CEF (par lesquels ils sont d’ailleurs souvent passés). Il en est certains qui sont, même si certains observateurs n’aiment pas ce mot, « irrécupérables ». Certains sont devenus « des sauvages, des fauves » nous a dit un ancien éducateur.

On dénombre en France une soixantaine de CER. On l’a dit : ils sont en voie de quasi disparition. L’ensemble des centres consacrés aux jeunes doivent être repensés de fond en combles. Car les jeunes mineurs se déchainent de plus en plus dans notre société. Chaque jour un évènement plus ou moins dramatique. Toujours dans sa technique préférée qu’il emprunte à l’autruche, le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, a ainsi affirmé en septembre 2020 que «la délinquance des mineurs n’a pas augmenté dans notre pays depuis dix ans », en estimant que le ressenti de la population était dû au fait que l’« on en parle très souvent ». Sans doute encore ce stupide « sentiment d’insécurité » dont la macronie est si fière ! Eh bien, un rapport du Sénat de Septembre 2022 a renvoyé Acquitator dans les cordes ! Il a pointé la hausse de la délinquance des mineurs et leur surreprésentation inquiétante pour certains actes de violence. Il décrit aussi l’importance d’y remédier dès l’école. S’appuyant sur les chiffres récoltés par les forces de l’ordre (les seuls pertinents à notre sens) depuis 2016 (ils n’étaient pas jugés suffisamment fiables auparavant), les sénateurs indiquent que sur la période 2016-2019, le nombre de mineurs mis en cause pour « coups et blessures sur personnes de moins de 15 ans ont augmenté de +12,4%, les violences sexuelles sur majeurs de +42% et sur mineurs de +28,3% ». Dans un ordre plus général, le rapport explique que pour l’ensemble de la délinquance du pays, les mineurs représentent un part de 20%. Ils sont surreprésentés pour les violences sexuelles sur mineurs (46%), les vols violents (40%) ou les coups et blessures volontaires sur moins de 15 ans (30%). Les rapporteurs de l’étude notent aussi que c’est à l’école que la violence pose de plus en plus problème. Les premières violences surviennent durant le temps scolaire. En effet, deux établissements du secondaire (collège, lycée) sur trois ont déjà été confrontés à au moins un incident grave. Même en primaire, la violence est là, expliquent les sénateurs : 23,1% des élèves de CM1-CM2 disent avoir déjà eu peur de venir en classe à cause de cette problématique, et 50% des incidents contre les enseignants sont le fait d’élèves. On peut dire dans les écoles… mais aussi aux abords de celle-ci. L’actualité est, malheureusement, implacable à ce sujet. Mais l’école doit rester un « sanctuaire » nous disent les purs esprits droitdel’hommistes.  La police ne doit y rentrer qu’en cas de problème… C’est que c’est répressif, la police !….

Pour en revenir à nos centres, il apparaît que concernant les mineurs, la justice s’est largement tournée vers les mesures alternatives aux poursuites : de 34,5% en 2000 à 55% en 2019 et à près de 60 aujourd’hui. Il faut préciser ici que les rappels à la loi sont majoritaires parmi les alternatives aux poursuites. On commet ici une petite faute de langage. En effet le rappel à la loi a été supprimé par la loi du 22 décembre 2021 pour la confiance dans l’institution judiciaire et est remplacée par l’avertissement pénal probatoire qui est entré en vigueur le 1er janvier 2023. Mais sur le fond c’est exactement la même chose. C’est-à-dire dans 80% des cas, un emplâtre sur une jambe de bois ! En effet la mesure consiste, dans le cadre d’un entretien solennel, à signifier à l’auteur, la règle de droit, la peine prévue et les risques de sanction encourus en cas de réitération des faits. Autrement dit pour un jeune primo-délinquant, cela peut avoir de l’effet. Mais pour celui qui a un peu plus d’« expérience », la mesure a un caractère assez récréatif ! Des délégués du procureur de nos connaissances nous l’ont affirmé. « Ils passeront immanquablement au stade supérieur » nous a dit l’un d’eux (il est ancien directeur de prison).

D’autres solutions existent

Un certain nombre d’observateurs estiment qu’il faut revoir le système des CEF et CER qui ont démontré leurs limites. Ces dernières sont atteintes car les mineurs délinquants sont de plus en plus jeunes, violents, déconnectés de la vie quotidienne et pour certains beaucoup plus aptes à gravir les échelons de la délinquance voire de la criminalité qu’à s’intégrer dans la société. Parmi ces mineurs délinquants, le Ministère de la Justice dénombre 51 % qui ont 16 ou 17 ans, 40 % qui ont entre 13 et 15 ans, 7,8 % entre 10 et 12 ans et 1,3 % âgés de moins de 10 ans. Alors que dire de ces chiffres ? D’abord que sont « sauvables » les 10-12 ans. Une minorité entre 13 et 15. Pour le reste, c’est la plupart du temps peine perdue.

Comment font les autres pays ? La majeure partie des pays européens ont recours à des mesures d’enfermement pour les mineurs délinquants. En revanche, plusieurs pays n’ont recours à la détention qu’en cas d’infraction grave ou limitent les peines à de courtes durées : Allemagne, Autriche, Ecosse, Italie, Suède, Espagne. Et certains pays font bénéficier la justice des mineurs aux majeurs jusqu’à l’âge de 21 ans : Allemagne, Autriche, Espagne, Pays-Bas, Suède. De 23 ans pour la Belgique.

L’âge de la responsabilité pénale varie en fonction des pays ; c’est l’âge où le mineur est considéré comme responsable de ses actes et donc passible de sanctions pénales. Il est fixé par la loi à : 10 ans pour la Suisse et l’Angleterre, 12 ans pour les Pays-Bas, la Grèce, la Suède, 14 ans pour l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie, 16 ans pour le Portugal et 18 ans pour la Belgique et le Luxembourg. Quant à la majorité pénale, la grande majorité des pays de l’UE la fixe à 18 ans.

En France l’âge de la majorité pénale, c’est-à-dire l’âge à partir duquel un délinquant est soumis au droit pénal commun et ne bénéficie plus de l’excuse de minorité, s’établit à dix-huit ans. Quant à la responsabilité pénale des mineurs, elle s’articule autour de quatre hypothèses : en dessous de 10 ans c’est la présomption de non-discernement ; de 10 à 12 ans : mesures éducatives en cas de « discernement » ; à partir de 13 ans : responsabilité pénale des mineurs, mais une excuse de minorité ; de 16 à 18 ans : possibilité de peines complètes, divisées par deux.

Tous les pays européens ou presque ont mis en place depuis longtemps des centres éducatifs spécialisés pour mineurs délinquants. Ils sont plus ou moins similaires aux nôtres. Au Québec, les peines les plus sévères applicables aux jeunes délinquants sont exécutées dans des centres de réadaptation dont l’objectif est la « réhabilitation » des jeunes accueillis. Le mandat de réhabilitation confié aux centres de réadaptation n’est pas exclusif, loin s’en faut, de la « carcéralité » de ces établissements. Ce sont des mini-prisons. Quant à la justice pénale des mineurs aux Etats-Unis, depuis de nombreuses années, le nombre d’adolescents jugés en tant qu’adultes est en constante augmentation.  Dans la plupart des Etats, les coûts élevés des prisons pour adolescents ont souvent justifié le démantèlement de la justice des mineurs qui sont traités comme des majeurs. Et pourtant la première cour « juvénile » au monde voit le jour en 1899 dans l’Etat de l’Illinois. La peine de mort est applicable aux Etats-Unis dès 16 ans. Elle touche encore 2% des condamnés à mort. Il y a peu d’Etats où il existe des centres pour mineurs (à peine 10%). Et la plupart sont, en fait, de véritables prisons.

Alors que peut-on proposer ? Une seule catégorie de centre qui concernerait les mineurs de 10 à 15 ans. Il y a en l’état suffisamment de bâtiments pour ce faire, quitte à en réhabiliter certains. Mais il faut leur donner une nouvelle dénomination : centre de réinsertion civique. Et puis, comme le préconisait Ségolène Royal, socialiste s’il en est, il conviendrait de les soumettre à un « encadrement militaire ». A moins qu’elle n’aille se battre en Ukraine, l’armée française est à même de déléguer certains de ses hommes pour aller œuvrer dans ces centres. Des militaires en retraite ne déclineraient pas l’offre ! Avec le rythme de vie militaire, certes adapté selon l’âge, qui va avec. Ces centres viseraient les mineurs primo-délinquants. Dès le premier délit commis, le jeune doit y être conduit après avis du préfet et du Procureur de la République. Également la DPJJ. Et bien entendu, un jeune délinquant de Marseille (par ex !) doit être placé dans le Nord ou à l’Est du pays, et inversement. Le lien avec le milieu familial et social doit être temporairement coupé, les familles passant par les services préfectoraux pour avoir des nouvelles. C’est ce qu’on peut appeler une exfiltration. Les centres seraient animés par des éducateurs spécialisés, des assistants sociaux, des enseignants spécialisés. La présence d’infirmiers s’imposerait également. On peut reprendre certains schémas organisationnels existants. Mais il faudrait que ce soit de « mini prisons » avec interdiction de quelconques sorties. Ce qui compte d’emblée, c’est de couper le jeune de son milieu, notamment s’il n’est pas porteur. On expie sa faute, on réapprend à vivre normalement et on tente de se construire un avenir autre que dans la délinquance.

A ce propos mettons en avant un système très intéressant.  Un certain nombre de jeunes délinquants pris en charge par la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) se sont vus proposer un « parcours d’inspiration militaire » au sein de l’armée. Après le « succès » des expérimentations, les Ministères de la Justice et des Armées ont annoncé, en février 2023, qu’il fallait renforcer le système. Les quelque 300 jeunes actuellement placés en centre éducatif renforcé (CER) pourront désormais demander à participer à ces stages de cinq semaines encadrées par des militaires, a indiqué la Chancellerie. Pour encadrer les participants, le ministère compte même faire appel à « des militaires retraités », aux côtés des professionnels de la PJJ. Vu la tournure de la délinquance juvénile, il faudrait passer au stade de l’obligation pour ceux qui ne sont pas volontaires. Le bilan de ces expérimentations s’est révélé « très positif », notamment en termes de « parcours d’insertion professionnelle ». Avec même des idées de carrière dans l’armée !

A partir de 16 ans, il nous semble que dans le contexte actuel, un délinquant sait comme un majeur que l’acte qu’il commet est répréhensible. Il  connait même parfois, comme les autres, très bien les règles judiciaires. Donc dès 16 ans des incarcérations et des condamnations avec peine complète devraient être mises en place.

Un roman québécois contre le totalitarisme woke

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Le romancier canadien Alexandre Tremblay. Photo: DR.

Dans un deuxième roman iconoclaste, l’auteur québécois Alexandre Tremblay, 35 ans, livre une fine critique des dérives dystopiques du wokisme. Un remède à la censure.


Au Québec comme un peu partout en Occident les esprits libres semblent de plus en plus rares, du moins plus discrets, heureusement il en reste encore quelques-uns pour oser remettre en question les idées reçues et questionner le récit dominant qui les porte. Les découvrir est toujours stimulant et encourageant.
À 35 ans, l’auteur et éditeur Alexandre Tremblay appartient à cette espèce en voie d’extinction dont la disparition définitive signerait le retour du totalitarisme dans nos sociétés profondément désorientées.

L’université malmenée

Dans Le Censeur publié aux éditions Les Justes, une petite maison indépendante, Alexandre Tremblay nous plonge à nouveau dans le milieu universitaire, un monde de plus en plus conformiste et aliénant où des fonctionnaires du savoir ayant remplacé les profs et les penseurs exercent un pouvoir tyrannique dans les départements.
L’université aujourd’hui, surtout en Amérique du Nord, c’est ce milieu sectaire où les postes comme les subventions de recherche sont octroyés selon des critères idéologiques, sinon ethniques et «de genre», au plus grand mépris d’une méritocratie perçue comme un système de domination raciste et patriarcal.

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Au nom d’une Diversité brandie comme la déesse Raison à la Révolution française, ces fanatiques imposent une pensée manichéenne opposant les hommes blancs à toutes les déclinaisons de groupes-victimes, dans un racisme inversé que seule une personne endoctrinée par ce quasi-mouvement religieux peut nier.

«Atmosphère de lapidation»

C’est bien dans cette «atmosphère de lapidation», comme il l’écrit, qu’Alexandre Tremblay fait évoluer un protagoniste sans grande confiance en lui. Un homme moyen, terne et déçu par sa propre résignation, «un malheureux consentant inoffensif» qui comme des milliers d’autres préfère la sécurité à la liberté, et qui choisit de rentrer dans le rang pour avoir simplement le droit de fréquenter ses pairs et gagner un salaire.
Peu après avoir complété un doctorat en littérature, thèse dans laquelle il a dû rabrouer son auteur préféré, Michel Houellebecq, le dénommé François-Xavier se fait offrir un emploi de «réviseurice-correcteurice» au ministère de l’Éducation.
Nouvellement créée, la fonction consiste à remplacer les expressions «offensantes» dans les œuvres littéraires par des formulations plus «inclusives», et à rejeter les livres hérétiques quand ils ne sont pas conformes au nouveau canon woke.

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Dorénavant, aucun livre ne pourra être soumis à l’étude dans un établissement scolaire québécois sans être préalablement approuvé par l’État-Église, raconte le narrateur. Ces dernières années, rappelons que de véritables autodafés de livres ont été rapportés au Canada, signe incontestable de la chute de ce pays hors du libéralisme. 
«Les autodafeurs, s’ils ne peuvent pratiquer la politique de la terre brûlée, se réjouissent néanmoins d’assister à la reconstruction d’un imaginaire collectif, d’un monde nouveau, aussi aseptisé qu’inoffensant», écrit-il.

Dilemme existentiel

Partagé entre ses convictions et son mépris de lui-même, entre d’anciens amours et cette société superficielle, puritaine et inquisitrice, François-Xavier sera placé devant un dilemme de nature quasi existentielle.

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Rappelant parfois par son thème et la novlangue woke le roman 1984 d’Orwell, mais aussi certains films comme L’âge des Ténèbres de son compatriote Denys Arcand, Le Censeur nous permet d’anticiper les prochaines dérives du wokisme, sinon d’en rire pour mieux les neutraliser.

Le patronat demeure clairement pro-européen mais… avec des nuances!

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Patrick Martin et Garance Pineau du MEDEF présentent à la presse leurs 30 propositions pour une Europe qui entreprend, 9 avril 2024 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

Européennes. MEDEF : 30 propositions. CPME : 150 propositions. Qui dit mieux ?


Il est clair en tout cas que les institutions patronales travaillent plus que les partis. C’est du sérieux, cette fois-ci. Le Medef (Mouvement des Entreprises de France) a toute légitimité. Ne représente-t-il pas 190 000 entreprises à travers les Medef territoriaux et les fédérations professionnelles ? Le Medef est piloté aujourd’hui par le consensuel Patrick Martin, après le très macroniste Geoffroy Roux de Bézieux (sous des dehors affichés d’ancien para catho-tradi, en mission civile sur les territoires français) et le trublion entrepreneurial Pierre Gattaz, plus proche en réalité de la CPME que du CNPF de son estimé papa (98 ans) sous la période Mitterrand, Yvon Gattaz, pour mémoire fondateur des Entreprises de taille humaine intermédiaire de croissance (ETHIC, cela ne s’invente pas) et de l’Association des entreprises patrimoniales (ASMEP devenu METI, Mouvement des entreprises de taille intermédiaire). Un vrai visionnaire bien que brocardé par les uns et les autres en son temps. C’est pourtant lui qui avait raison. La CPME (Confédération des petites et moyennes entreprises), nouveau nom de la CGPME de Léon Gingembre (époque Pompidou…) et de René Bernasconi, représente quant à elle 243 000 TPE, PME, ETI et artisans aussi. Ce n’est pas rien. C’est certainement aujourd’hui un bon thermomètre des PME françaises. Son président, François Asselin, est un garçon de grande qualité, œcuménique et prudent, par ailleurs président d’une Entreprise du Patrimoine Vivant (le label d’État des savoir-faire français), reconstructeur de l’emblématique navire Hermione (La Fayette en Amérique pendant la guerre d’indépendance). L’U2P (Union des entreprises de proximité), dirigée par Michel Picon, recouvre de son côté 3,7 millions d’entreprises dans les secteurs de l’artisanat, du commerce de proximité et des professions libérales, correspondant à 120 organisations professionnelles et 400 métiers. Enfin l’AFEP, l’association représentant les grandes entreprises françaises, dirigée par la très musicale Patricia Barbizet, ancienne directrice générale du groupe Pinault. L’AFEP a une représentation à Bruxelles depuis 1987. Elle est efficace, bien sûr. D’une efficacité d’autant plus redoutable qu’elle est discrète. Elle s’estime au-dessus de la mêlée. Il y a une part de vérité dans l’assertion.

Le patronat prend de la hauteur concernant les élections européennes de 2024. Il est tellement persuadé que les représentants politiques sont inconsistants, incompétents, incohérents à court terme et sans vision de long terme, qu’il a choisi de ne pas se mouiller ou, en tout cas, que sur des sujets techniques. Ceci concerne aussi la majorité présidentielle avec néanmoins l’absence d’attaques frontales marquées, à la différence de la pratique musclée de Pierre Gattaz lorsqu’il était président du Medef. Les sphères patronales jouent sur du velours. Il y a peu de Français à croire qu’un politique français soit aujourd’hui capable de changer quoi que ce soit en France, sinon sous une contrainte externe puissante (gilets jaunes, émeutes de banlieue, guerres externes).

Medef, les figures européennes imposées

Les propositions du Medef relèvent du bon sens : simplification, réindustrialisation, réduction des dépendances stratégiques, croissance à la base de la prospérité, réorientation des revenus par habitant par des efforts de productivité (les revenus américains par habitant sont aujourd’hui plus élevés de 45% que ceux des européens, en parité de pouvoir d’achat). Le Medef propose de lancer un fond souverain européen de 12 milliards d’euros, pour mobiliser 200 milliards d’euros d’investissement au total, avec le public et le privé. 12 milliards d’euros de fonds publics européens, ce n’est  malheureusement pas au niveau des besoins sur le plan quantitatif. Rappelons que, rien que pour la France, la transition environnementale appelle la mobilisation de 60 à 70 milliards d’euros par an, soit sur cinq ans, plus de 300 milliards d’euros. À l’échelon européen, la tâche relève ainsi plutôt du trilliard d’euros (1 000 milliards d’euros). La BCE (Banque Centrale Européenne) évoque du reste, quant à elle, 700 milliards d’euros par an pour la transition environnementale et numérique au niveau de l’Union européenne… C’est aussi irréaliste sur le plan de la mobilisation public/privé qui permettrait de multiplier les petits pains par 16 (12 devenant 200…). En outre, le privé ne rentrera pas dans une initiative où le public souhaitera dominer l’impulsion, bien connu en France pour son arrogance éclairée, héritée des Trente Glorieuses et de l’ère mitterrandienne. Tout le monde sait qu’aujourd’hui, la sphère publique n’a ni la vision stratégique, ni les moyens opérationnels et financiers, ni les compétences techniques pour une telle impulsion, à la différence de la période gaullo-pompidolienne… En revanche, l’idée n’est pas idiote sur le principe. Encore faut-il qu’il y ait un consensus européen pour promouvoir une initiative fédéraliste de ce type. Pas gagné. Une initiative non fédéraliste a en revanche plus de chance de passer mais ceci appelle l’appui de quelques nations européennes, leaders d’opinion.

Le « Buy European Act » aurait dû être affiché en majesté bien avant par le Medef. C’est bien qu’il le fasse maintenant. Cette mesure devrait être  mise plus en avant, plutôt que d’être diluée dans 30 propositions, certes intéressantes mais avec moins de retombées concrètes sur l’économie européenne et française. Avec des critères environnementaux et sociaux, ce qui permettra de protéger les frontières. Le cœur du sujet : les commandes publiques.

Les aides d’État. Un grand classique de la politique de concurrence de l’Union européenne depuis plusieurs décennies. Développée par ce que l’on appelait avec crainte, la DG 4, actuellement dirigée par la très rigide danoise Margrethe Vestager, retoquée récemment pour la présidence de la BEI (Banque Européenne d’Investissement). Sous couvert de protection du consommateur, la Commission européenne a pourchassé et tué dans l’œuf de multiples tentatives pour créer des champions industriels européens : Péchiney, Schneider, Alstom… De remarquables aventures industrielles européennes bloquées par une vision purement juridique et non industrielle de ce que sont les impératifs de concentration et de concurrence légitime au niveau du continent européen, s’appuyant sur une vision dévoyée du libéralisme économique. Les suggestions du Medef de modifier le régime des aides d’État vont dans ce sens.

« Mettre en place un système simple d’aide à la décarbonation des entreprises, sur le modèle de l’IRA américain (crédit d’impôt) » : formule très Sciences-Po deuxième année. C’est un summum d’imprécision tant sur le plan technique que budgétaire. L’IRA américain, c’est en effet d’abord 737 milliards de dollars de recettes  budgétaires et, du côté des dépenses, 369 milliards de dollars en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique. Il est vrai que le dispositif américain de crédit d’impôt automatique est puissant. Il est à l’opposé, par son automaticité sur critères affichés et bien identifiés par les entreprises, des mécanismes européens d’attribution bureaucratique des appuis financiers aux entreprises. Mais il n’implique pas des soutiens publics de nature sensiblement différente, en termes quantitatifs, de ce que  l’Union européenne a mis en place : InvestEU peut ainsi mobiliser 372 milliards d’euros sur la transition environnementale, ce qui est du reste un peu au-dessus des montants similaires de l’IRA américaine. Qui en parle en France ou en Europe ?

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« Réconcilier décarbonation et croissance » : bonne idée. Application pratique : « Réaliser des études d’impact évaluant l’incidence sur la compétitivité des entreprises ». Sciences Po, deuxième année… Le thème mérite plus que cette brève suggestion.

« Poursuivre la négociation des accords de commerce avec les pays qui partagent les valeurs de l’UE, afin de garantir les approvisionnements européens essentiels à une souveraineté européenne et l’accès aux marchés » ; « Poursuivre une logique d’expérimentation grâce aux sunset clauses (périodes limitées dans le temps) et aux clauses de réexamen » : cela ne mange pas de pain. C’est politiquement correct. Mais c’est un peu court.

Enfin, quelques antiennes classiques : simplification, formation, reconnaissance mutuelle des qualifications, politique européenne des talents, garantir les approvisionnements en matières premières critiques, cyber sécurité, soutien à l’industrie européenne de défense, développement des interconnexions énergétiques, développement de l’économie circulaire. Tout ceci recueille évidemment l’assentiment de l’ensemble des Français. Encore faut-il financer ces programmes. Et organiser une mise en œuvre vraiment opérationnelle, là où la sphère publique européenne n’est pas la plus efficace.

« Adopter une démarche de rupture (Moonshots) au service de l’innovation », en doublant les moyens du Conseil européen de l’innovation (passant de 10 à 20 milliards d’euros sur six ans). Relevons d’abord que l’appétence pour les anglicismes au Medef est toujours vivante. Et surtout, ce n’est pas réellement le sujet principal concernant l’innovation. D’abord, l’Union européenne investit 2,3 % de son PIB dans la RD (366 milliards d’euros en 2022) contre 3,46 % aux États-Unis (839 milliards d’euros), ce que souligne le Medef, ce qui, converti en milliards d’euros, correspond à une différence de 473 milliards d’euros par an. Pas étonnant que l’Europe soit à la traîne en matière de technologies. Ensuite, la force de frappe dans le domaine du capital risque aux États-Unis est sans commune mesure. À titre de comparaison, les fonds investis annuellement en capital risque aux États-Unis sont près de trois fois plus importants qu’en Europe (à titre d’exemple en 2023,162 milliards d’euros ont été investis en capital risque aux États-Unis contre 57 milliards d’euros en Europe).

La vraie démarche en l’espèce, c’est de mettre en œuvre un véritable marché unifié des capitaux. Le Medef l’évoque à juste titre. Cela ne fait que deux décennies que l’Union européenne y travaille… « Faire croître les marchés de capitaux pour financer nos besoins futurs », donc. C’est certainement l’axe le plus prometteur mis en avant par le Medef. Le manque de profondeur et la fragmentation des marchés de capitaux en Europe sont des obstacles majeurs au bon financement des entreprises européennes. En particulier, les start-ups et les entreprises innovantes, qui aujourd’hui ne profitent pas pleinement des capacités d’épargne européennes et de la masse critique dont bénéficient les entreprises américaines. Les textes et travaux sur l’Union des marchés de capitaux sont d’une extrême complexité et ne peuvent à l’évidence constituer un sujet grand public. Ils ne peuvent néanmoins cacher que les objectifs affichés par l’Union européenne depuis deux décennies sont loin d’être atteints. Ainsi, la capitalisation boursière est de 81 % du PIB en Europe alors qu’aux États-Unis, celle-ci représente 227 % du PIB. Il est vrai que les questions de financement de la dette publique percutent sournoisement le financement du secteur privé en Europe, et en particulier en France… À noter que Christian Noyer, ancien gouverneur de la Banque de France (d’autant plus respecté qu’il faut vraiment tendre l’oreille pour bien le comprendre), a été chargé par Bruno Le Maire d’un rapport sur ce sujet pour relancer les bonnes volontés lors de la prochaine mandature européenne.

CPME, le test PME généralisé

Pour ce qui concerne la CPME, le document de 150 propositions constitue un beau travail des équipe techniques, présenté par François Asselin et Arnaud Haefelin (lui aussi, EPV (Entreprise du patrimoine Vivant)). Allons à l’essentiel, en complément des 30 propositions du Medef.

La principale proposition de la CPME réside dans le « Test PME ». Il s’agit de rendre obligatoire un test PME avant l’adoption des directives et des règlements européens. Mesure de bon sens, qui aurait du reste évité à la Commission européenne les invraisemblables manifestations d’agriculteurs sur toute l’Europe ces derniers mois. On se demande comment les services de la Commission ne l’ont pas déjà mise en œuvre.

Éradiquer toute surtransposition (la France aime bien être première de la classe en l’espèce), ne pas confondre délais classiques du monde de l’entreprise et retards de paiement, critères « hors prix » dans les marchés publics, adapter les contraintes RSE (Responsabilité Sociale et Environnementale) et les textes CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive, applicable depuis le 1/01/2024 en France) à la taille des entreprises, se protéger contre l’extraterritorialité, adopter une approche volontaire de la part des entreprises quant à la présentation de leur empreinte carbone.

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Remédier à la prolifération aberrante de la REP (Responsabilité Élargie des Producteurs). Finaliser la directive sur la taxation de l’énergie. Privilégier une approche volontaire du Green Deal. Ne pas entraver l’innovation entrepreneuriale par des réglementations inadaptées.

Bien sûr, réviser la directive du 4 novembre 2003 (aménagement des congés payés), qui impacte les États qui ont les systèmes de protection sociale les plus favorables aux salariés. Pour mémoire, la Cour de Cassation et le Conseil d’État ont récemment conduit à des aménagements significatifs dans le sens de la CPME.

La CPME a bien travaillé. Ses propositions devraient prospérer. Elle est clairement  pro-européenne mais avec des nuances par rapport au Medef, exprimées avec humour par Arnaud Haefelin : « Il n’y a pas que du négatif dans l’Union européenne ».

François Asselin résume bien in fine la philosophie de la CPME : « Il ne faut pas séparer la transition écologique du social et de l’économie » ; « Nous sommes pour la construction européenne. Néanmoins, ceux qui veulent endetter l’Europe nous inquiètent » ; « Il faut revenir à cette formidable idée européenne qui a contribué  à la croissance ». On ne peut pas être plus clair.

L’U2P quant à elle préconise, sans surprise, une meilleure prise en compte des spécificités des TPE/PME dans les textes européens, un allègement des obligations de reporting ainsi qu’un accès facilité et simplifié aux dispositifs européens. Enfin, l’AFEP. Sa dernière contribution date de 2019, avec la présentation de 10 chantiers prioritaires. Sa position n’a pas dû beaucoup changer : « Garantir un financement plus efficace et plus stable de l’économie réelle sur le long terme » ; « Mieux défendre les intérêts économiques européens » ; « Adapter le contrôle des concentrations aux enjeux de la mondialisation » ; « Offrir aux entreprises les conditions pour qu’elles puissent investir dans les technologies bas-carbone en Europe pour réussir la révolution de la neutralité climatique à 2050 ».

En synthèse, les institutions représentatives des entreprises en France sont foncièrement pro-européennes, non vraiment fédéralistes et totalement pragmatiques quant à leurs attentes vis-à-vis de structures institutionnelles européennes, identifiées comme fondamentalement bureaucratiques.

Le non-dit

Il y a enfin un évitement généralisé – un non-dit, probablement – au sein des milieux patronaux quant à cette élection européenne. Il s’agit de leur position quant aux politiques de migration et d’intégration, pourtant un des sujets importants de cette élection.

Medef : « Lutter contre les pénuries de main d’œuvre » (nouvelles règles de coordination des systèmes de sécurité sociale, reconnaissance mutuelle des qualifications dans les secteurs des TIC et des services à la personne ». C’est formidable. À côté du cœur du sujet, bien sûr.

CPME : « Reconnaître la contribution positive des talents des pays tiers pour répondre aux besoins du marché du travail, et mettre en place des voies d’entrée sûres pour lutter contre les politiques abusives et frauduleuses ». Un peu plus impliquant mais sans indications quantitatives ou sectorielles.

Les Français aimeraient en tout état de cause connaître les estimations de besoins de main d’œuvre dans les dix ans qui viennent, en milliers d’emplois, secteur par secteur (BTP, restauration, services à la personne, santé,…) et les éventuels quotas incontournables d’immigration nécessaire, après avoir bien sûr proposé ces excellents emplois à nos compatriotes. Les Français sont avant tout pragmatiques. La campagne pour les élections européennes de 2024 ne fait que commencer…

La passion triste du mea culpa, ça suffit!

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Metz. DR.

Affaire du concert perturbé par cinq gamins au cri de «Allah Akbar» dans la cathédrale de Metz : la contrition permanente


À la cathédrale de Metz, un concert où l’on joue Bach interrompu – que dis-je interrompu ? Profané ! – aux cris de Allahou Akbar. Réaction des responsables du lieu : ils s’abstiendront de porter plainte parce que, selon eux, cet acte « n’est ni grave ni problématique »[1]. Encore un petit effort, et ils iront jusqu’à s’excuser d’avoir une cathédrale et de la musique de Bach à y jouer. Profil bas, échine ployée, cela en permanence. Voilà comment nous avançons désormais dans l’Histoire.

Reprenons-nous !

Or, qui se précipiterait pour, d’enthousiasme et d’un cœur léger, s’assimiler, s’intégrer à un peuple, à une nation dont la grande passion est la culture du repentir, de la honte de soi, de l’autoflagellation, de la culpabilité ad aeternam? Qui? Poser la question revient évidemment à y répondre.

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Il faudrait tout de même en finir un jour avec cette doxa délétère et castratrice. Né coupable le chrétien d’Occident ? Que non pas ! Né libre tout au contraire. Pour que le malencontreux père Adam ait pu être reconnu fautif d’avoir croqué dans la pomme, coupable de ce foutu péché originel, notre boulet d’éternité, il faut nécessairement qu’il ait eu le choix de céder à la tentation ou de ne pas céder. Sinon, où serait sa responsabilité ? Où serait la «  faute », la transgression ? Ce n’est donc pas tant le péché qui est originel que cette liberté. Dès lors, une certitude s’impose : nous sommes ainsi avant tout et pour toujours le peuple de la liberté originelle. Alors, reprenons-nous un peu et revendiquons haut et fort cette absolue et sublime singularité.

Certes, on voit bien ce que la culpabilisation obsessionnellement entretenue, cette culture de la conscience malheureuse a pu générer de splendeurs compensatrices, dont les cathédrales et les cantates de Bach ne sont pas les moindres. Mais on voit bien aussi combien cela n’a fait, au fil des siècles, que nous prédisposer à la soumission, à l’acceptation de la flagellation.

Le wokisme peut s’en donner à cœur joie. Il a beau jeu d’instruire contre nous un procès en totale et permanente culpabilité puisque nous nous offrons de nous-mêmes en coupables sur l’autel de la repentance. Les obscurantistes fanatiques ont beau jeu eux aussi de nous claquer la joue droite puisque nous nous ferons un délice de leur tendre la gauche.

Débats byzantins

Or cette humilité congénitale, cette fascination morbide pour la pénitence ne nous mène nulle part, si ce n’est là où nous sommes aujourd’hui, au seuil de notre perte, de notre disparition. Le temps de l’audace est venu. Le temps de l’orgueil que doit nous inspirer la conviction d’être – nous et nous seuls – le peuple de la liberté originelle. Celle du père Adam, à qui, d’ailleurs, nous nous garderons bien de jeter la première pomme. Celle, aussi, qui nous inspire le choix de la clémence ou de la rigueur face à ceux qui profanent un lieu sacré et un moment d’art qui ne l’est pas moins. Celle enfin qui s’est traduite dans les lois de notre nation. Ici, au beau pays de France, tout individu qui y voit le jour – homme ou femme – naît libre, cela depuis l’édit du 3 juillet 1315 du roi Louis X Le Hutin, et que prolongent ces aphorismes d’une lumineuse clarté : « Nul n’est esclave en France », « Le sol de la France affranchit l’esclave qui le touche. » Qui peut mieux dire de par le vaste monde ?

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Voilà qui devrait être répété chaque matin dans chaque classe de chaque école de la maternelle à la dernière année d’études. Afin que le sublime principe de cette liberté originelle traduite dans nos principes fondamentaux finisse par rentrer – de gré ou de force – dans les esprits. Ce serait sans doute plus efficace que de continuer à se vautrer dans les méandres de débats byzantins sur les grandeurs et misères du concept de laïcité. Débats dont nous ne voyons même pas que nous nous l’imposons à nous-mêmes comme relevant d’une obscure obligation de justification. Pour ne pas parler, là encore, de contrition…


[1] « Ce sont des jeunes désœuvrés, ce qu’ils ont fait n’est vraiment pas grave ni problématique. C’était plus par jeu. Il n’y a eu ni violence, ni dégradation, sans quoi évidemment nous aurions porté plainte » a déclaré le chanoine de Metz à Valeurs actuelles.