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On va dans le mur, tu viens ?

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Allocution prononcée par Basile de Koch à l’occasion des Ves Rencontres Internationales
des Intermittents de la Pensée (Paris, 7 juillet 2008).

Merci d’avoir répondu présents à mon Appel solennel pour ces Ves Rencontres Internationales des Intermittents de la Pensée. C’est une preuve de lucidité qui vous honore. Bravo ! C’est aussi une preuve de courage intellectuel. Le thème choisi cette année ne vous a même pas rebutés. Je vous dis : « On va dans le mur ! » – et vous venez… Encore bravo !

Pourtant j’en vois qui ne sont pas là – comme disait M. Night Shyamalan. Arrêtons-nous donc un instant sur les motivations de celles et ceux qui ne sont pas venus. Manque de lucidité et de courage ? Je me refuse à y croire ! En vérité l’affaire est plus grave : ces gens-là, comme disait Jacques Brel, ne partagent pas notre vision de l’avenir ! Parmi eux, il convient de distinguer deux sous-catégories pour la clarté du débat – qui d’ailleurs, je vous rassure, n’aura pas lieu.

D’un côté il y a les optimistes irréductibles, qui ne se rendent toujours pas compte qu’on y va, dans le mur ! Ces ravis de la crèche continuent de croire à la fin de l’histoire selon Fukuyama, sans même le connaître ! Alors que ce que nous vivons, c’est l’histoire de la fin – c’est-à-dire l’Apocalypse selon Saint Jean, même sans la connaître !
Il est vrai que ce courant de pensée est aujourd’hui en perte de vitesse. Il a eu son heure de gloire pendant dix ans et quelques ; disons entre la chute du Mur et celle des Twin Towers.
Depuis, la croyance en un avenir radieux, fût-il démocratique, a tendance elle aussi à s’effondrer.
Bien sûr, vous me direz, il n’y a pas que le 11/9 dans la vie, c’est-à-dire dans la mort ! Si on va dans le mur, ce n’est pas seulement à cause du terrorisme islamiste, ni même de son parrain l’errorisme américain.

Simplement, on a ouvert la boîte de Pandore, et voilà que tout ressort :
– la famine progresse ;
– la surpopulation menace ;
– le climat se dérègle ;
– le capitalisme financier fume la moquette ;
– le soleil risque de s’éteindre dans moins d’un milliard d’années ;
– et moi-même ces temps-ci, mon genou me lance.

Faut-il pourtant se résigner à l’inéluctable ? En bon français, oui ! Mais le bon français, c’est le cadet des soucis de nos disparus de la 2e Compagnie. Ces absents-là ont une autre façon d’avoir tort. Ils prétendent – comme j’ai dû le faire au moins cent fois dans mes discours de « nègre » –, « opposer au pessimisme de l’esprit l’optimisme de la volonté » ! Moi au moins, pour écrire des conneries comme ça, j’étais payé !

En un mot, nos « optissimistes » pensent deux choses :
Un : On va dans le mur !
Deux : Rien n’est perdu, parce qu’on peut lutter !

Apparemment, voilà des glands qui n’étaient déjà pas présents l’an dernier aux IVes Rencontres des Intermittents de la Pensée, le jour où j’ai lancé ce cri de désespoir lucide et organisé : « On peut pas lutter ! » Eh bien, certains croient quand même avoir un Plan B pour éviter le mur. Les plus raisonnables d’entre eux envisagent de devancer l’appel en organisant des « départs collectifs anticipés », façon Ordre du Temple Solaire.

Et puis il y a les autres, imperméables hélas à toute transcendance ; ceux-la persistent à placer leurs espoirs dans la politique.
Certains, connus autrefois connus sous le nom de socialistes, vous diront qu’avec eux au moins, dans l’Apocalypse à venir, vos avantages acquis seront préservés.
Et puis en face, vous trouverez l’Union des Moutons de Panurge. En gros, ceux qui font confiance au Président pour résoudre tous les problèmes, et même, le cas échéant pour en créer de nouveaux.
Parce que, l’air de rien – ou presque ! – ce mec préside déjà la République, le Conseil des Ministres en bois, la Chambre d’enregistrement et le Sénat conservateur. Eh bien, il reste toujours demandeur d’emplois !

Pourtant, à ses heures perdues, le même Sarkozy – car c’était lui ! – garde aussi la haute main sur les syndicats et le patronat, la télévision publique et la télévision publicaine, l’Europe (pour six mois) et l’Union pour la Méditerranée (quand elle existera) – sans oublier son leadership incontesté sur la branche française de l’OTAN.

Face à un tel bilan (en moins d’un peu plus d’un an !), nos petits amis les œufs de l’UMP – et souvent aussi nos mamans, il faut bien le dire, – semblent persuadés qu’en cas de nécessité, Sarko-la-Menace peut devenir a tout moment l’incroyable Nick.

Par exemple, si le Président a décidé de renforcer notre engagement militaire en Afghanistan, c’est évidement pour lutter contre le réchauffement climatique. Trois mille soldats français refroidis, ce serait un début, non ? Et puis n’oublions jamais qu’une fois encore, c’est à la France de montrer la voie au monde, après la Saint-Barthélemy, la Terreur, la Commune et la Débâcle.

Plus sérieusement, je voudrais m’adresser à vous (oui, vous qui êtes présents ici ce soir ; de toute façon, je n’ai pas trop le choix.) Eh bien, laissez-moi vous dire à quel point je partage votre enthousiasme concernant les idées que je vais exprimer maintenant.

Les Français sont, paraît-il, plus de 60 millions ; et apparemment, seuls un dix-millième d’entre eux sont mûrs pour aller intelligemment dans le mur – c’est-à-dire à la manière lucide et festive que nous recommandait feu Philippe Muray.

Bref, ça ne fait aucun doute : nous sommes bien ce pusillus grex dont parle la Bible, le petit troupeau, le sel de la terre. Alors « N’ayons pas peur », comme disait feu Jean-Paul II, pillant allègrement l’œuvre de Jésus-Christ (qui entre temps, il est vrai, était tombée dans le domaine public.)
En vérité, je vous le dis : nous sommes la troisième équipe du Rainbow Warrior. Notre mission, si nous l’acceptons, consiste à faire tout péter avant que ça n’explose.

Bien sûr, c’est déjà un peu tard, et alors ? « What the fuck ? » comme disait Robert de Niro. Il n’est jamais trop tard pour rien faire ! Le pire dans l’Apocalypse, c’est la peur de l’Apocalypse. Or, cette crainte est sans objet, puisque, comme vous n’êtes pas sans l’ignorer, Apocalypse signifie révélation.
Qui a peur d’une révélation, sinon celui qui vit de mensonges ? Or c’est la vérité qui rend libre, comme disait le mec que pille désormais Benoît XVI.

La vérité, mes amis, elle consiste essentiellement à poser les bonnes questions. Et la bonne question sur l’Apocalypse (comme d’ailleurs sur toutes ces petites Apocalypses personnelles qu’on appelle la mort).
C’est évidemment la question de l’after. Eh bien, croyez-en le spécialiste que je suis : on juge une soirée a son after ! Vous-mêmes d’ailleurs, vous préférez quoi ? Une soirée qui commence bien et qui finit mal, ou l’inverse ? Eh bien, si ça se trouve, la vie c’est pareil.

Infidèle au poste

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Lionnel Luca, député UMP des Alpes Maritimes et président du groupe d’études sur le Tibet à l’Assemblée, sera solidaire jusqu’au bout : le vendredi 8 août, jour de la cérémonie d’ouverture des J.O., annonce-t-il solennellement au Figaro, « je ne serai pas devant mon poste de télévision, ne serait-ce que pour ne pas aggraver l’audience des dirigeants chinois ». A Pékin, ce doit être la panique totale.

Rien sur Carla

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Pour un coup de pub, c’est un coup de maître : pendant 48 heures, jusqu’au 11 juillet, date où l’album sera dans les bacs, on pourra écouter gratuitement sur carlabruni.com Comme si de rien n’était, le nouveau CD de qui vous savez. Une façon plutôt intelligente de dire que ce qui compte dans cet opus, c’est la musique, que c’est elle qui va conquérir le public, et rien d’autre, if you see what I mean.

Désireux d’en savoir plus sur le pourquoi du comment de cette démarche, je suis allé faire un tour sur le site de Naïve, la maison de disques de Carla. Et là surprise, rien. Rien sur la page d’accueil, où l’on parle surtout de la nouvelle compil de Béatrice Ardisson, rien non plus sur la page à paraître qui manifestement n’a pas été remise à jour depuis quelques temps puisque « la nouveauté du mois », en l’occurrence l’album de Bensé, est sortie, nous dit-on, le 20 mai 2008…

Une telle discrétion laisse pantois, et l’on est bien obligé d’en chercher la raison : soit sa maison de disques est décidée à saboter sa promo, mais je laisse cette hypothèse à Thierry Meyssan et Marion Cotillard. Soit Patrick Zelnik, PDG et fondateur de Naïve, ne va jamais sur son propre site, ou bien, quand il le consulte, ne s’émeut absolument pas qu’il n’ait pas été remis à jour depuis deux mois. C’est naturellement ce faisceau d’hypothèses qui retiendra notre attention, parce qu’il n’est pas tout à fait anodin.

Tant qu’on s’en tient au discours officiel, toutes nos élites sont webocentrées. Mais dès qu’on gratte un peu, on se rend compte que même dans des industries aussi supposément modernes que la musique ou le cinéma, rien ne remplace le courrier papier « à l’ancienne » qu’on envoie par la Poste, comme au temps du gramophone, accessoirement assorti de quelques coups de fils insistants de l’attachée de presse. On est sur le web, parce que ça se fait, parce que sinon les collègues vous traiteront de ringard.
Mais en réalité, on sait bien que la promo, celle qui fait vendre un million de CD, c’est essentiellement la presse écrite, la radio, la télé qu’elle se fera, et dans le cas de Carla, il semble que le processus soit plutôt bien amorcé. Le buzz, le vrai, il se fera par les médias de grand-papa.

En vrai, chez ces gens-là, le web, on s’en fout. Et ce n’est peut-être pas plus mal.

Télé Sarko, télé ouverte

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Toute la gauche et toute la presse s’apprêtent à célébrer, sans doute à la rentrée, la mort, sur le champ d’honneur de l’antisarkozysme, de Patrick de Carolis. Chacun s’indigne à l’avance de la nouvelle étape dans la mise au pas des médias que constituera la nomination du nouveau patron, qui sera forcément un proche du président. Certes, au dernier moment, le président pourrait choisir de confier ce poste à son fiston ou à Christian Clavier. Pour l’instant, il semble décidé à refaire le coup de l’ouverture en confiant les rênes de la télé publique, soit à l’ancien patron du Monde, Jean-Marie Colombani, qui pourrait être ainsi récompensé de l’état économique déplorable dans lequel il a laissé le quotidien, soit à la productrice Fabienne Servan-Schreiber. L’un des atouts de celle-ci est que son mariage avec Henri Weber au Cirque d’Hiver (800 personnes, quand même) fut ironiquement décrit par Le Monde comme le rassemblement (funéraire) de la gauche.

Pas de Nobel pour Betancourt !

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Ainsi l’inénarrable présidente chilienne, Michèle Bachelet a-t-elle jugé indispensable que l’on attribuât le prochain Prix Nobel de la Paix à Ingrid Betancourt. Pourquoi pas ? Après tout, c’est moins ridicule que de proposer, par exemple, qu’on lui réserve à l’avance une place au Panthéon. On l’applaudira donc poliment des deux mains, puisque c’est quand même un peu obligatoire, non sans se demander in petto quelle aura été la contribution réelle de la récipiendaire putative « au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion et à la propagation des progrès pour la paix », critères explicitement énoncés par le testament d’Alfred Nobel.

A la décharge des partisans de cette récompense, on a pu se poser les mêmes questions à propos de la plupart des lauréats – dont le CV n’avait souvent qu’un rapport assez vague avec les dernières volontés de l’inventeur de la dynamite. Certes, le jury du Prix a parfois touché juste quand il distinguait d’ex-belligérants plus ou moins réconciliés (Sadate-Begin, Perès-Rabin-Arafat, Le Duc Tho-Kissinger Mandela-De Klerk).

Hélas, le plus souvent, il a mis les dix millions de couronnes suédoises à côté de la plaque : soit en récompensant des militants non pas de la paix mondiale, mais des droits de l’Homme (Albert Schweitzer, Martin Luther King, Mère Teresa, Aung San Suu Kyi…) ; ou pire encore, comme cela semble être la mode ces dernières années, en primant d’improbables responsables associatifs comme le controversial documentariste Al Gore, l’écologiste kenyanne Wangari Muta Maathai ou la féministe iranienne Chirine Ebadi.

On pourra m’objecter que, justement, compte tenu de cette dérive récente, pourquoi pas Ingrid ? Eh bien, parce qu’Ingrid doit uniquement sa notoriété mondiale à son statut de victime. C’est un peu comme si l’on remettait la médaille du Mérite au rescapé de la noyade plutôt qu’au sauveteur. Le jury Nobel a lui aussi le droit d’être dans l’air du temps.

NB : En me documentant, j’ai découvert quelqu’un qui avait réellement mérité son Prix Nobel de la Paix : Andreï Sakharov. Mais peut-être pas, pour les raisons exposées par les jurés en 1975. Si Sakharov est à mes yeux le lauréat idéal, c’est pour avoir, dans les années 1950, doté l’URSS de la bombe H, et donc rétabli l’équilibre de la terreur avec les USA : la Paix mondiale lui doit beaucoup.

Brève reconductible

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Tollé général à gauche et chez les syndicats après que Nicolas Sarkozy s’est félicité samedi, lors du conseil national de l’UMP, que « désormais, quand il y a une grève, personne ne s’en aperçoit ». Il est clair que le plus haut magistrat de l’Etat aurait plus avisé d’éviter cette provocation et de s’en tenir aux faits. Ce qui était fastoche avec une déclaration du genre : « Quand il y a une manif pour les 35 heures, au PS, personne ne s’en aperçoit. »

La belle et les bêtes

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Pour résumer la dureté des sévices endurés pendant ses six années de captivité, Ingrid Betancourt a eu recours à une formule choc : « Je n’aurais pas donné le traitement que j’ai reçu à un animal. » Ce qui laisse entendre qu’en deçà de certaines limites on peut maltraiter, mais raisonnablement, une pauvre petite bête sans défense… Que fait la SPA ?

Tous orphelins d’Ingrid Betancourt !

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Cela fait comme un grand vide, semblable à celui que laissent les enfants le jour où ils quittent la maison familiale. Notre martyre binationale Ingrid Betancourt a, elle, retrouvé le sien, de foyer. Oui, mais elle laisse des millions d’orphelin(e)s de sa cause, qui n’ont plus personne à plaindre, le soir, au creux de leur lit quand ils ont le cafard, ni d’argument pour faire manger les enfants rétifs ( « Tu sais, Ingrid, au fond de la jungle, elle aimerait bien avoir ta part de saucisse purée… »).

Cela finit par se savoir : les héros modernes sont les victimes et la France d’aujourd’hui a besoin d’exercer en permanence la compassion, sentiment noble qui vous classe parmi les paladins des droits de l’homme et renforce l’estime de soi. Jadis on célébrait d’autres genres de héros : les guerriers intrépides, les pionniers aventureux, les génies de la science en marche. On se plaisait à jadis admirer, alors qu’aujourd’hui on prend son pied à se lamenter.

Dans la catégorie victime hors-classe, Ingrid Betancourt avait toutes les caractéristiques d’un bon produit: femme, jeune, moderne (famille recomposée), écologiste, amie des puissants mais n’oubliant jamais les pauvres.

Un temps, Florence Aubenas lui fit quelque ombrage: la journaliste au sourire d’ange était parvenue à mobiliser les affects de ses confrères, qui remuèrent ciel et terre pour que l’opinion publique contraigne le gouvernement à la racheter contre monnaie sonnante et trébuchante. Mais Florence Aubenas a eu l’élégance de se faire discrète, enfouie quelque part dans les locaux du Nouvel Observateur, laissant la martyre sud-américaine s’afficher en majesté sur les frontons de quelques grandes mairies de France.

Il est naturellement hors de propos, grossier voire indigne de se demander s’il était de bonne politique étrangère de faire quelques bonnes manières au dictateur vénézuélien Hugo Chavez pour qu’il aille convaincre ses amis des FARC de rendre l’icône à ses adorateurs. Comme il est impensable, ne serait-ce que de suggérer que la méthode britannique en matière de traitement des affaires d’otages pourrait avoir quelque vertu: on ne négocie jamais, mais on n’oublie jamais non plus de châtier les criminels, dès que l’on en a la possibilité, avec ou sans jugement. Quelques citoyens britanniques y ont, hélas, laissé leur vie, mais cela a fini par se savoir, et les preneurs d’otages moyen-orientaux se sont rabattus sur les Français et les Italiens réputés bankables.

Conscient qu’une nation sans grande cause victimaire risque de se pencher sur ses propres malheurs, voire de lui en faire porter la responsabilité, Nicolas Sarkozy a bien suggéré au peuple de reporter ses affects sur le jeune Gilad Shalit, soldat franco-israélien otage du Hamas depuis plus de deux ans. Quelque chose me dit que cela ne va pas marcher.

Comment surnager avec 600 € par mois

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Les JT ou la presse écrite, par l’enchaînement des reportages ou la logique de mise en page, conduisent parfois à des rapprochements un peu bizarres. Quoique on en ait pris l’habitude, de temps en temps cela nous fait encore sursauter. C’est ce qui m’est arrivé dimanche 6 juillet. Sur sa une, le Parisien s’attaque sous le titre « 1 million de piscines sous surveillance » au grave problème estival qu’est la sécurité de piscines privées. Quelques centimètres à droite et vers le bas, le journal fait un appel de une vers un autre article : « Les astuces de Rebecca pour vivre avec 600 € par mois. »
Les journalistes du Parisien, qui ont le fait le voyage en Haute-Savoie, ont été parfaitement reçus par Madame Rebecca Ohanian. Certes, elle est pauvre mais, au moins, elle n’a pas peur que ses invités se noient. A 75 ans et avec 600 € par mois, un souci de moins, ce n’est quand même pas rien.

Roméo et Jules

Dis, comment on fait les enfants ? A l’heure du droit à la filiation pour tous, revendiqué dans une admirable tribune publiée dans Le Monde, ça va devenir coton pour les parents de répondre à cette question (qui n’était déjà pas si simple avant). Autant qu’ils le sachent : ils devront faire attention à ce qu’ils disent. Et aussi à ce qu’ils font. Ils doivent cesser d’inculquer de scandaleux préjugés hétéro-centristes à leurs rejetons. Et existe-t-il un environnement plus hétéro-centré qu’un homme et une femme qui décident d’avoir des enfants… ensemble ? Le résultat, on le connaît : au collège, nombre de ces enfants pensent encore (ou déjà) que les humains sont issus de l’accouplement d’un homme et d’une femme. Serge (homo, bi, trans ou lesbienne, on ne saurait trancher car Serge pourrait être une femme qui a choisi un prénom trans, méfions-nous de nos préjugés), Serge donc, 37 ans, prof de sciences éco dans le centre de la France, déplore dans Libération que les préjugés de ses élèves soient très « hétéro-centrés » : « On se marie pour la vie, devant le prêtre, l’union libre ce n’est pas une famille. » Ils sont carrément réacs, ces chers bambins dont on attend qu’ils précèdent le réel en mouvement. Voilà comment une éducation orientée perpétue la domination de l’antique modèle familial et fournit à l’Ecole des contingents d’élèves qui offrent un terrain favorable à l’homophobie.

Ce scandale doit cesser. En conséquence, le problème de l’Ecole aujourd’hui n’est ni la violence, ni le niveau, ni la destitution des professeurs (et des bons élèves qualifiés au mieux de bouffons), mais la survivance du vieil ordre hétéro-centré homophobe dont les Français, consultés par sondage, réclament massivement la disparition, mais qui, ne nous voilons pas la face, subsiste encore sous forme d’injure de cours de récré. C’est dire si les organisateurs de la « Marche des fiertés » lesbienne, homo, trans et bi, comme on dit désormais sans rigoler, ont vu juste en plaçant la dernière édition sous le signe de l’homophobie à l’Ecole. Faut dire qu’il n’y a pas de quoi rire : alors que l’homosexualité doit encore se cacher en France, on ne se plaindra pas qu’un jour par an, elle ose descendre dans la rue.

On ne peut que se féliciter que cette grande cause mobilise les grands médias et même le ministre de l’Education nationale Xavier Darcos qui a accordé un entretien à Libération. Comme chaque année, le quotidien a accompagné la Gay Pride en publiant, toute la semaine précédant l’événement, des analyses de cet inquiétant phénomène (pas la Gay Pride, bande d’ânes, l’homophobie). Certes, à en croire Darcos, les violences homophobes représentent moins de 1 % du total. « Mais il s’agit de signalements, non de la réalité, précise-t-il. L’homophobie est une attitude, elle crée un climat et ne s’exprime pas forcément par des violences. Il est en outre toujours un peu compliqué de la dénoncer. L’omerta sur tout cela est toujours présente. » On imagine combien Darcos doit se sentir mal à l’aise au sein d’un gouvernement qui, selon les signataires du texte déjà cité, pratique une « homophobie d’Etat », pendant naturel de la xénophobie d’Etat que l’on sait. Ils savent que le projet d’union civile du chef de l’Etat est un leurre destiné, en fait, à interdire aux homosexuels « l’accès à la filiation ». Quant à ceux qui osent émettre des doutes sur l’homoparentalité, non pas au sot prétexte que deux hommes ou deux femmes (ou deux trans) seraient incapables d’élever un enfant, mais parce que dire à un enfant qu’il a deux pères serait un mensonge et un mensonge anthropologique, ils ne font que tenter de camoufler leur homophobie primaire.

L’une des solutions qui, malheureusement n’a pas été retenue, tant sur ces questions la frilosité est de mise dans la France sarkozyste, serait de retirer aux parents les plus dangereusement hétéro-centrés l’éducation de leurs enfants pour la confier à des couples insoupçonnables de tels penchants. Et certains de ces derniers sont très demandeurs.

On va dans le mur, tu viens ?

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Allocution prononcée par Basile de Koch à l’occasion des Ves Rencontres Internationales
des Intermittents de la Pensée (Paris, 7 juillet 2008).

Merci d’avoir répondu présents à mon Appel solennel pour ces Ves Rencontres Internationales des Intermittents de la Pensée. C’est une preuve de lucidité qui vous honore. Bravo ! C’est aussi une preuve de courage intellectuel. Le thème choisi cette année ne vous a même pas rebutés. Je vous dis : « On va dans le mur ! » – et vous venez… Encore bravo !

Pourtant j’en vois qui ne sont pas là – comme disait M. Night Shyamalan. Arrêtons-nous donc un instant sur les motivations de celles et ceux qui ne sont pas venus. Manque de lucidité et de courage ? Je me refuse à y croire ! En vérité l’affaire est plus grave : ces gens-là, comme disait Jacques Brel, ne partagent pas notre vision de l’avenir ! Parmi eux, il convient de distinguer deux sous-catégories pour la clarté du débat – qui d’ailleurs, je vous rassure, n’aura pas lieu.

D’un côté il y a les optimistes irréductibles, qui ne se rendent toujours pas compte qu’on y va, dans le mur ! Ces ravis de la crèche continuent de croire à la fin de l’histoire selon Fukuyama, sans même le connaître ! Alors que ce que nous vivons, c’est l’histoire de la fin – c’est-à-dire l’Apocalypse selon Saint Jean, même sans la connaître !
Il est vrai que ce courant de pensée est aujourd’hui en perte de vitesse. Il a eu son heure de gloire pendant dix ans et quelques ; disons entre la chute du Mur et celle des Twin Towers.
Depuis, la croyance en un avenir radieux, fût-il démocratique, a tendance elle aussi à s’effondrer.
Bien sûr, vous me direz, il n’y a pas que le 11/9 dans la vie, c’est-à-dire dans la mort ! Si on va dans le mur, ce n’est pas seulement à cause du terrorisme islamiste, ni même de son parrain l’errorisme américain.

Simplement, on a ouvert la boîte de Pandore, et voilà que tout ressort :
– la famine progresse ;
– la surpopulation menace ;
– le climat se dérègle ;
– le capitalisme financier fume la moquette ;
– le soleil risque de s’éteindre dans moins d’un milliard d’années ;
– et moi-même ces temps-ci, mon genou me lance.

Faut-il pourtant se résigner à l’inéluctable ? En bon français, oui ! Mais le bon français, c’est le cadet des soucis de nos disparus de la 2e Compagnie. Ces absents-là ont une autre façon d’avoir tort. Ils prétendent – comme j’ai dû le faire au moins cent fois dans mes discours de « nègre » –, « opposer au pessimisme de l’esprit l’optimisme de la volonté » ! Moi au moins, pour écrire des conneries comme ça, j’étais payé !

En un mot, nos « optissimistes » pensent deux choses :
Un : On va dans le mur !
Deux : Rien n’est perdu, parce qu’on peut lutter !

Apparemment, voilà des glands qui n’étaient déjà pas présents l’an dernier aux IVes Rencontres des Intermittents de la Pensée, le jour où j’ai lancé ce cri de désespoir lucide et organisé : « On peut pas lutter ! » Eh bien, certains croient quand même avoir un Plan B pour éviter le mur. Les plus raisonnables d’entre eux envisagent de devancer l’appel en organisant des « départs collectifs anticipés », façon Ordre du Temple Solaire.

Et puis il y a les autres, imperméables hélas à toute transcendance ; ceux-la persistent à placer leurs espoirs dans la politique.
Certains, connus autrefois connus sous le nom de socialistes, vous diront qu’avec eux au moins, dans l’Apocalypse à venir, vos avantages acquis seront préservés.
Et puis en face, vous trouverez l’Union des Moutons de Panurge. En gros, ceux qui font confiance au Président pour résoudre tous les problèmes, et même, le cas échéant pour en créer de nouveaux.
Parce que, l’air de rien – ou presque ! – ce mec préside déjà la République, le Conseil des Ministres en bois, la Chambre d’enregistrement et le Sénat conservateur. Eh bien, il reste toujours demandeur d’emplois !

Pourtant, à ses heures perdues, le même Sarkozy – car c’était lui ! – garde aussi la haute main sur les syndicats et le patronat, la télévision publique et la télévision publicaine, l’Europe (pour six mois) et l’Union pour la Méditerranée (quand elle existera) – sans oublier son leadership incontesté sur la branche française de l’OTAN.

Face à un tel bilan (en moins d’un peu plus d’un an !), nos petits amis les œufs de l’UMP – et souvent aussi nos mamans, il faut bien le dire, – semblent persuadés qu’en cas de nécessité, Sarko-la-Menace peut devenir a tout moment l’incroyable Nick.

Par exemple, si le Président a décidé de renforcer notre engagement militaire en Afghanistan, c’est évidement pour lutter contre le réchauffement climatique. Trois mille soldats français refroidis, ce serait un début, non ? Et puis n’oublions jamais qu’une fois encore, c’est à la France de montrer la voie au monde, après la Saint-Barthélemy, la Terreur, la Commune et la Débâcle.

Plus sérieusement, je voudrais m’adresser à vous (oui, vous qui êtes présents ici ce soir ; de toute façon, je n’ai pas trop le choix.) Eh bien, laissez-moi vous dire à quel point je partage votre enthousiasme concernant les idées que je vais exprimer maintenant.

Les Français sont, paraît-il, plus de 60 millions ; et apparemment, seuls un dix-millième d’entre eux sont mûrs pour aller intelligemment dans le mur – c’est-à-dire à la manière lucide et festive que nous recommandait feu Philippe Muray.

Bref, ça ne fait aucun doute : nous sommes bien ce pusillus grex dont parle la Bible, le petit troupeau, le sel de la terre. Alors « N’ayons pas peur », comme disait feu Jean-Paul II, pillant allègrement l’œuvre de Jésus-Christ (qui entre temps, il est vrai, était tombée dans le domaine public.)
En vérité, je vous le dis : nous sommes la troisième équipe du Rainbow Warrior. Notre mission, si nous l’acceptons, consiste à faire tout péter avant que ça n’explose.

Bien sûr, c’est déjà un peu tard, et alors ? « What the fuck ? » comme disait Robert de Niro. Il n’est jamais trop tard pour rien faire ! Le pire dans l’Apocalypse, c’est la peur de l’Apocalypse. Or, cette crainte est sans objet, puisque, comme vous n’êtes pas sans l’ignorer, Apocalypse signifie révélation.
Qui a peur d’une révélation, sinon celui qui vit de mensonges ? Or c’est la vérité qui rend libre, comme disait le mec que pille désormais Benoît XVI.

La vérité, mes amis, elle consiste essentiellement à poser les bonnes questions. Et la bonne question sur l’Apocalypse (comme d’ailleurs sur toutes ces petites Apocalypses personnelles qu’on appelle la mort).
C’est évidemment la question de l’after. Eh bien, croyez-en le spécialiste que je suis : on juge une soirée a son after ! Vous-mêmes d’ailleurs, vous préférez quoi ? Une soirée qui commence bien et qui finit mal, ou l’inverse ? Eh bien, si ça se trouve, la vie c’est pareil.

Infidèle au poste

3

Lionnel Luca, député UMP des Alpes Maritimes et président du groupe d’études sur le Tibet à l’Assemblée, sera solidaire jusqu’au bout : le vendredi 8 août, jour de la cérémonie d’ouverture des J.O., annonce-t-il solennellement au Figaro, « je ne serai pas devant mon poste de télévision, ne serait-ce que pour ne pas aggraver l’audience des dirigeants chinois ». A Pékin, ce doit être la panique totale.

Rien sur Carla

6

Pour un coup de pub, c’est un coup de maître : pendant 48 heures, jusqu’au 11 juillet, date où l’album sera dans les bacs, on pourra écouter gratuitement sur carlabruni.com Comme si de rien n’était, le nouveau CD de qui vous savez. Une façon plutôt intelligente de dire que ce qui compte dans cet opus, c’est la musique, que c’est elle qui va conquérir le public, et rien d’autre, if you see what I mean.

Désireux d’en savoir plus sur le pourquoi du comment de cette démarche, je suis allé faire un tour sur le site de Naïve, la maison de disques de Carla. Et là surprise, rien. Rien sur la page d’accueil, où l’on parle surtout de la nouvelle compil de Béatrice Ardisson, rien non plus sur la page à paraître qui manifestement n’a pas été remise à jour depuis quelques temps puisque « la nouveauté du mois », en l’occurrence l’album de Bensé, est sortie, nous dit-on, le 20 mai 2008…

Une telle discrétion laisse pantois, et l’on est bien obligé d’en chercher la raison : soit sa maison de disques est décidée à saboter sa promo, mais je laisse cette hypothèse à Thierry Meyssan et Marion Cotillard. Soit Patrick Zelnik, PDG et fondateur de Naïve, ne va jamais sur son propre site, ou bien, quand il le consulte, ne s’émeut absolument pas qu’il n’ait pas été remis à jour depuis deux mois. C’est naturellement ce faisceau d’hypothèses qui retiendra notre attention, parce qu’il n’est pas tout à fait anodin.

Tant qu’on s’en tient au discours officiel, toutes nos élites sont webocentrées. Mais dès qu’on gratte un peu, on se rend compte que même dans des industries aussi supposément modernes que la musique ou le cinéma, rien ne remplace le courrier papier « à l’ancienne » qu’on envoie par la Poste, comme au temps du gramophone, accessoirement assorti de quelques coups de fils insistants de l’attachée de presse. On est sur le web, parce que ça se fait, parce que sinon les collègues vous traiteront de ringard.
Mais en réalité, on sait bien que la promo, celle qui fait vendre un million de CD, c’est essentiellement la presse écrite, la radio, la télé qu’elle se fera, et dans le cas de Carla, il semble que le processus soit plutôt bien amorcé. Le buzz, le vrai, il se fera par les médias de grand-papa.

En vrai, chez ces gens-là, le web, on s’en fout. Et ce n’est peut-être pas plus mal.

Télé Sarko, télé ouverte

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Toute la gauche et toute la presse s’apprêtent à célébrer, sans doute à la rentrée, la mort, sur le champ d’honneur de l’antisarkozysme, de Patrick de Carolis. Chacun s’indigne à l’avance de la nouvelle étape dans la mise au pas des médias que constituera la nomination du nouveau patron, qui sera forcément un proche du président. Certes, au dernier moment, le président pourrait choisir de confier ce poste à son fiston ou à Christian Clavier. Pour l’instant, il semble décidé à refaire le coup de l’ouverture en confiant les rênes de la télé publique, soit à l’ancien patron du Monde, Jean-Marie Colombani, qui pourrait être ainsi récompensé de l’état économique déplorable dans lequel il a laissé le quotidien, soit à la productrice Fabienne Servan-Schreiber. L’un des atouts de celle-ci est que son mariage avec Henri Weber au Cirque d’Hiver (800 personnes, quand même) fut ironiquement décrit par Le Monde comme le rassemblement (funéraire) de la gauche.

Pas de Nobel pour Betancourt !

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Ainsi l’inénarrable présidente chilienne, Michèle Bachelet a-t-elle jugé indispensable que l’on attribuât le prochain Prix Nobel de la Paix à Ingrid Betancourt. Pourquoi pas ? Après tout, c’est moins ridicule que de proposer, par exemple, qu’on lui réserve à l’avance une place au Panthéon. On l’applaudira donc poliment des deux mains, puisque c’est quand même un peu obligatoire, non sans se demander in petto quelle aura été la contribution réelle de la récipiendaire putative « au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion et à la propagation des progrès pour la paix », critères explicitement énoncés par le testament d’Alfred Nobel.

A la décharge des partisans de cette récompense, on a pu se poser les mêmes questions à propos de la plupart des lauréats – dont le CV n’avait souvent qu’un rapport assez vague avec les dernières volontés de l’inventeur de la dynamite. Certes, le jury du Prix a parfois touché juste quand il distinguait d’ex-belligérants plus ou moins réconciliés (Sadate-Begin, Perès-Rabin-Arafat, Le Duc Tho-Kissinger Mandela-De Klerk).

Hélas, le plus souvent, il a mis les dix millions de couronnes suédoises à côté de la plaque : soit en récompensant des militants non pas de la paix mondiale, mais des droits de l’Homme (Albert Schweitzer, Martin Luther King, Mère Teresa, Aung San Suu Kyi…) ; ou pire encore, comme cela semble être la mode ces dernières années, en primant d’improbables responsables associatifs comme le controversial documentariste Al Gore, l’écologiste kenyanne Wangari Muta Maathai ou la féministe iranienne Chirine Ebadi.

On pourra m’objecter que, justement, compte tenu de cette dérive récente, pourquoi pas Ingrid ? Eh bien, parce qu’Ingrid doit uniquement sa notoriété mondiale à son statut de victime. C’est un peu comme si l’on remettait la médaille du Mérite au rescapé de la noyade plutôt qu’au sauveteur. Le jury Nobel a lui aussi le droit d’être dans l’air du temps.

NB : En me documentant, j’ai découvert quelqu’un qui avait réellement mérité son Prix Nobel de la Paix : Andreï Sakharov. Mais peut-être pas, pour les raisons exposées par les jurés en 1975. Si Sakharov est à mes yeux le lauréat idéal, c’est pour avoir, dans les années 1950, doté l’URSS de la bombe H, et donc rétabli l’équilibre de la terreur avec les USA : la Paix mondiale lui doit beaucoup.

Brève reconductible

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Tollé général à gauche et chez les syndicats après que Nicolas Sarkozy s’est félicité samedi, lors du conseil national de l’UMP, que « désormais, quand il y a une grève, personne ne s’en aperçoit ». Il est clair que le plus haut magistrat de l’Etat aurait plus avisé d’éviter cette provocation et de s’en tenir aux faits. Ce qui était fastoche avec une déclaration du genre : « Quand il y a une manif pour les 35 heures, au PS, personne ne s’en aperçoit. »

La belle et les bêtes

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Pour résumer la dureté des sévices endurés pendant ses six années de captivité, Ingrid Betancourt a eu recours à une formule choc : « Je n’aurais pas donné le traitement que j’ai reçu à un animal. » Ce qui laisse entendre qu’en deçà de certaines limites on peut maltraiter, mais raisonnablement, une pauvre petite bête sans défense… Que fait la SPA ?

Tous orphelins d’Ingrid Betancourt !

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Cela fait comme un grand vide, semblable à celui que laissent les enfants le jour où ils quittent la maison familiale. Notre martyre binationale Ingrid Betancourt a, elle, retrouvé le sien, de foyer. Oui, mais elle laisse des millions d’orphelin(e)s de sa cause, qui n’ont plus personne à plaindre, le soir, au creux de leur lit quand ils ont le cafard, ni d’argument pour faire manger les enfants rétifs ( « Tu sais, Ingrid, au fond de la jungle, elle aimerait bien avoir ta part de saucisse purée… »).

Cela finit par se savoir : les héros modernes sont les victimes et la France d’aujourd’hui a besoin d’exercer en permanence la compassion, sentiment noble qui vous classe parmi les paladins des droits de l’homme et renforce l’estime de soi. Jadis on célébrait d’autres genres de héros : les guerriers intrépides, les pionniers aventureux, les génies de la science en marche. On se plaisait à jadis admirer, alors qu’aujourd’hui on prend son pied à se lamenter.

Dans la catégorie victime hors-classe, Ingrid Betancourt avait toutes les caractéristiques d’un bon produit: femme, jeune, moderne (famille recomposée), écologiste, amie des puissants mais n’oubliant jamais les pauvres.

Un temps, Florence Aubenas lui fit quelque ombrage: la journaliste au sourire d’ange était parvenue à mobiliser les affects de ses confrères, qui remuèrent ciel et terre pour que l’opinion publique contraigne le gouvernement à la racheter contre monnaie sonnante et trébuchante. Mais Florence Aubenas a eu l’élégance de se faire discrète, enfouie quelque part dans les locaux du Nouvel Observateur, laissant la martyre sud-américaine s’afficher en majesté sur les frontons de quelques grandes mairies de France.

Il est naturellement hors de propos, grossier voire indigne de se demander s’il était de bonne politique étrangère de faire quelques bonnes manières au dictateur vénézuélien Hugo Chavez pour qu’il aille convaincre ses amis des FARC de rendre l’icône à ses adorateurs. Comme il est impensable, ne serait-ce que de suggérer que la méthode britannique en matière de traitement des affaires d’otages pourrait avoir quelque vertu: on ne négocie jamais, mais on n’oublie jamais non plus de châtier les criminels, dès que l’on en a la possibilité, avec ou sans jugement. Quelques citoyens britanniques y ont, hélas, laissé leur vie, mais cela a fini par se savoir, et les preneurs d’otages moyen-orientaux se sont rabattus sur les Français et les Italiens réputés bankables.

Conscient qu’une nation sans grande cause victimaire risque de se pencher sur ses propres malheurs, voire de lui en faire porter la responsabilité, Nicolas Sarkozy a bien suggéré au peuple de reporter ses affects sur le jeune Gilad Shalit, soldat franco-israélien otage du Hamas depuis plus de deux ans. Quelque chose me dit que cela ne va pas marcher.

Comment surnager avec 600 € par mois

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Les JT ou la presse écrite, par l’enchaînement des reportages ou la logique de mise en page, conduisent parfois à des rapprochements un peu bizarres. Quoique on en ait pris l’habitude, de temps en temps cela nous fait encore sursauter. C’est ce qui m’est arrivé dimanche 6 juillet. Sur sa une, le Parisien s’attaque sous le titre « 1 million de piscines sous surveillance » au grave problème estival qu’est la sécurité de piscines privées. Quelques centimètres à droite et vers le bas, le journal fait un appel de une vers un autre article : « Les astuces de Rebecca pour vivre avec 600 € par mois. »
Les journalistes du Parisien, qui ont le fait le voyage en Haute-Savoie, ont été parfaitement reçus par Madame Rebecca Ohanian. Certes, elle est pauvre mais, au moins, elle n’a pas peur que ses invités se noient. A 75 ans et avec 600 € par mois, un souci de moins, ce n’est quand même pas rien.

Roméo et Jules

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Dis, comment on fait les enfants ? A l’heure du droit à la filiation pour tous, revendiqué dans une admirable tribune publiée dans Le Monde, ça va devenir coton pour les parents de répondre à cette question (qui n’était déjà pas si simple avant). Autant qu’ils le sachent : ils devront faire attention à ce qu’ils disent. Et aussi à ce qu’ils font. Ils doivent cesser d’inculquer de scandaleux préjugés hétéro-centristes à leurs rejetons. Et existe-t-il un environnement plus hétéro-centré qu’un homme et une femme qui décident d’avoir des enfants… ensemble ? Le résultat, on le connaît : au collège, nombre de ces enfants pensent encore (ou déjà) que les humains sont issus de l’accouplement d’un homme et d’une femme. Serge (homo, bi, trans ou lesbienne, on ne saurait trancher car Serge pourrait être une femme qui a choisi un prénom trans, méfions-nous de nos préjugés), Serge donc, 37 ans, prof de sciences éco dans le centre de la France, déplore dans Libération que les préjugés de ses élèves soient très « hétéro-centrés » : « On se marie pour la vie, devant le prêtre, l’union libre ce n’est pas une famille. » Ils sont carrément réacs, ces chers bambins dont on attend qu’ils précèdent le réel en mouvement. Voilà comment une éducation orientée perpétue la domination de l’antique modèle familial et fournit à l’Ecole des contingents d’élèves qui offrent un terrain favorable à l’homophobie.

Ce scandale doit cesser. En conséquence, le problème de l’Ecole aujourd’hui n’est ni la violence, ni le niveau, ni la destitution des professeurs (et des bons élèves qualifiés au mieux de bouffons), mais la survivance du vieil ordre hétéro-centré homophobe dont les Français, consultés par sondage, réclament massivement la disparition, mais qui, ne nous voilons pas la face, subsiste encore sous forme d’injure de cours de récré. C’est dire si les organisateurs de la « Marche des fiertés » lesbienne, homo, trans et bi, comme on dit désormais sans rigoler, ont vu juste en plaçant la dernière édition sous le signe de l’homophobie à l’Ecole. Faut dire qu’il n’y a pas de quoi rire : alors que l’homosexualité doit encore se cacher en France, on ne se plaindra pas qu’un jour par an, elle ose descendre dans la rue.

On ne peut que se féliciter que cette grande cause mobilise les grands médias et même le ministre de l’Education nationale Xavier Darcos qui a accordé un entretien à Libération. Comme chaque année, le quotidien a accompagné la Gay Pride en publiant, toute la semaine précédant l’événement, des analyses de cet inquiétant phénomène (pas la Gay Pride, bande d’ânes, l’homophobie). Certes, à en croire Darcos, les violences homophobes représentent moins de 1 % du total. « Mais il s’agit de signalements, non de la réalité, précise-t-il. L’homophobie est une attitude, elle crée un climat et ne s’exprime pas forcément par des violences. Il est en outre toujours un peu compliqué de la dénoncer. L’omerta sur tout cela est toujours présente. » On imagine combien Darcos doit se sentir mal à l’aise au sein d’un gouvernement qui, selon les signataires du texte déjà cité, pratique une « homophobie d’Etat », pendant naturel de la xénophobie d’Etat que l’on sait. Ils savent que le projet d’union civile du chef de l’Etat est un leurre destiné, en fait, à interdire aux homosexuels « l’accès à la filiation ». Quant à ceux qui osent émettre des doutes sur l’homoparentalité, non pas au sot prétexte que deux hommes ou deux femmes (ou deux trans) seraient incapables d’élever un enfant, mais parce que dire à un enfant qu’il a deux pères serait un mensonge et un mensonge anthropologique, ils ne font que tenter de camoufler leur homophobie primaire.

L’une des solutions qui, malheureusement n’a pas été retenue, tant sur ces questions la frilosité est de mise dans la France sarkozyste, serait de retirer aux parents les plus dangereusement hétéro-centrés l’éducation de leurs enfants pour la confier à des couples insoupçonnables de tels penchants. Et certains de ces derniers sont très demandeurs.