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Mourir pour Barcelonnette ?

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Un meilleur matériel aurait-il sauvé la vie de nos dix soldats en Afghanistan ? Très probablement. Et pourtant, cette équivalence (meilleur matériel = vies sauvées) est non seulement simpliste mais carrément démagogique. Il est compréhensible que l’on recherche des responsables voire des coupables, et même que cette affaire relance le débat sur le budget militaire. Seulement, pour l’instant, on n’assiste pas à un débat mais à une foire d’empoigne dans laquelle affirmations et insinuations tiennent lieu d’arguments, en particulier à ceux qui, à tort ou à raison, se voient comme les oubliés du budget de la Défense.

Le débat avait vaguement commencé il y a trois mois, avec la publication du Livre blanc qui définit les grandes orientations de la stratégie de défense de la France pour les années à venir, suivi de la réplique tonitruante et anonyme, sous la signature de Surcouf, un groupe d’officiers. Il a fait long feu. Très vite, la réforme de la carte militaire a dominé l’agenda médiatico-politique, élus et journalistes s’intéressant d’abord aux fermetures de sites et aux remous afférents.

Le président de la République a défini les objectifs assignés aux auteurs du Livre blanc : la France doit rester une puissance militaire et diplomatique de premier plan, capable non seulement d’assurer l’indépendance du pays et la protection de ses ressortissants, mais, plus largement, de défendre ses intérêts et de remplir ses obligations internationales. L’ennui, c’est que l’on demande à l’armée de s’exécuter avec une enveloppe globale qui n’excède pas 2 % du PIB, soit 40 milliards d’euros par an. Bref, il n’y a pas le choix. Il faut trancher dans le vif, et ça fait mal. Comment arbitrer entre le régiment basé à Barcelonnette (qui sera, un jour, envoyé sur un terrain lointain) et l’équipement des soldats qui risquent leur vie aujourd’hui ? Les contribuables sont-ils prêts, parce que la France a perdu, depuis 2001, 19 soldats en Afghanistan, aux sacrifices qui seraient nécessaires si l’on voulait réduire significativement le risque qu’ils encourent ? Ces questions, qui engagent la collectivité dans son identité même, méritent mieux, comme réponses, que des slogans.

IL est donc légitime, surtout après l’embuscade de Surobi, de se demander si les arbitrages qui ont été faits étaient pertinents. Non, répond Jean Guisnel dans Le Point. L’article explique que les Vikings, dont l’achat était bloqué, auraient pu sauver des soldats. Le BV 206 Viking est un « véhicule blindé à haute mobilité » (VBHM), chenillé et doté d’une capacité tout-terrain exceptionnelle, bien meilleure que celle du VAB (véhicule d’avance blindé) classique qui est actuellement le transport de troupes le plus répandu dans l’armée de terre. Le Viking est capable de lâcher les fantassins face au feu ennemi le plus tard possible. Depuis 2000, tous les chefs de l’armée de Terre réclament ces équipements qui, fabriqués à la chaîne par les Suédois et utilisés par les Britanniques, ne coûtent qu’un million d’euros pièce. Selon les sources de Guisnel – visiblement proches de l’armée de terre –, la Direction générale de l’Armement (DGA), soutenue par l’Etat-major des armées (EMA), a freiné des quatre fers pour livrer les 129 véhicules demandés par l’infanterie. Dans Le Point, un général en colère propose une solution : « Supprimons un Rafale et achetons ces engins en urgence ! » (On comprend qu’il n’appartient pas à l’armée de l’Air). Il faut cependant préciser que ce véhicule, incapable de résister au RPG 7 (lance-roquette russe rustique et efficace qui a coûté aux Américains en Irak plusieurs véhicules de transports de troupes), aurait besoin d’un renforcement de son blindage et probablement de son armement. Si l’on en croit les chiffres du ministère britannique de la Défense, ces aménagements augmenteraient la facture d’environ 10%. C’est donc à deux Rafales et demi qu’il faudrait renoncer (53 millions d’euros pièce) !

On ne reprochera certainement pas à des journalistes comme Guisnel ou Jean-Dominique Merchet (dont le blog Secret Défense se distingue par la qualité de ses articles mais aussi par celle des commentaires) de se colleter avec ces questions pour le moins arides. Reste que, confronté à la colère – anonyme – d’officiers convaincus du bien-fondé de leur combat, le non-initié aura du mal à se faire une idée. Certes, qui n’aurait envie de pester contre « ces technos et bureaucrates » qui ne comprennent rien au « terrain » et privent nos petits gars de matériels essentiels pour accomplir leurs missions et protéger leur vie ? Oui, mais, en dehors des préférences exprimées par les sources de Guisnel, pourquoi un Viking plutôt qu’un Rafale ? Et, à ce compte-là, ne vaudrait-il pas mieux fermer une ou deux garnisons si cela sauve des vies ? Bref, ne faut-il pas déshabiller Pierre pour habiller Paul – ou inversement ?

De fait, puisque l’argent est compté, il faut bien définir la hiérarchie des besoins. Pas si simple, donc, quand chacun, du maire de petite ville au général d’aviation, du patron des commandos aux officiers d’infanterie, prêche pour sa paroisse. Juste après l’embuscade, des journaux, visiblement rencardés de l’intérieur de la « Grande Muette », ont dénoncé le manque de moyens aériens et plus particulièrement de drones de renseignements. La Croix et Europe 1, entre autres, affirmaient que ces engins, envoyés pour reconnaître le terrain avant la patrouille, auraient permis de repérer les préparatifs de l’embuscade. D’autres ont évoqué des hélicoptères de transport tactique qui manquent cruellement à l’armée française. Bref, comme toujours, a postériori, il n’a pas manqué de bons esprits pour trouver la parade.

Si l’armée disposait de moyens illimités, elle pourrait sans doute approcher (sans l’atteindre d’ailleurs) le risque zéro. Il n’est pas certain cependant que l’on puisse appliquer à la chose militaire notre sacro-saint principe de précaution. On imagine le séisme politique qu’entraînerait une augmentation des impôts nécessaire à la réalisation de cet objectif.

En attendant, aussi énorme soit « le poids des mots », aussi sidérant soit « le choc des photos », on peut difficilement imputer la mort de nos paras à une commune qui fait du lobbying pour conserver sa garnison parce que son départ entraînerait la fermeture de trois épiceries et d’une classe de maternelle.

Entre un drone et un Rafale, entre le maintien d’un régiment et la protection d’un autre, il n’est pas si facile de trancher. Dans le cas qui nous occupe, on se gardera de décréter quelle est la solution la plus adaptée. Peut-être que sur ce coup-là, les défenseurs du Viking ont cent fois raison, tandis que la DGA et l’EMA ont tort sur toute la ligne. Quoi qu’il en soit, notre engagement en Afghanistan risque de durer encore longtemps, sans oublier les autres missions que la France mène et sera appelée à mener en Afrique, au Moyen-Orient ou ailleurs. La crise du Caucase nous rappelle que, contrairement à ce que croient les opinions, la guerre n’a pas disparu de notre horizon. La défense de la France, son rang de grande puissance, exigent un effort considérable. Il est vital que les Français le comprennent. Ces questions sont trop graves pour qu’on les confie aux seuls généraux et ingénieurs.

Elephant woman

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Son corps, nous apprend l’AFP, est fabriqué en Chine mais sa tête est moulée aux Etats-Unis. Vendue au prix de 30 $, elle fait fureur depuis quelques semaines sur Internet : c’est la poupée Sarah Palin. On se l’arrache en Amérique et l’engouement est tel qu’Emil Vicane, le fabricant de la figurine, prédit une victoire certaine des Républicains à l’élection présidentielle. Maintenant, on sait ce qui a manqué à Ségolène.

Benoit XVI, pape avec frontières

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Restée seule organisation planétaire hiérarchisée depuis la déconfiture de l’Internationale communiste, l’Eglise catholique est soumise à des mouvements tectoniques souterrains, conséquences de ses luttes idéologiques internes.

Dans ces jeux de forces, la personnalité et les conceptions du chef suprême, le Pape, sont des éléments-clé de l’évolution de l’ensemble. Certes, l’église catholique universelle est une sorte de gros tanker qui ne fait pas demi-tour par une simple manœuvre du gouvernail. Cependant les impulsions venues de Rome ne sont pas sans effets sur son orientation, et le Pape dispose aujourd’hui d’une « force de frappe » médiatique inégalée dans l’univers religieux, et même politique.

Pour comprendre les ressorts de l’action de Benoît XVI, ci-devant Joseph Ratzinger, il n’est pas inutile de le replacer dans son terroir d’origine, l’Allemagne, et plus précisément la Bavière, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Les relations entre l’Eglise et l’Etat, dans ce Land majoritairement catholique, sont régies par le Concordat de 1924 entre l’Etat libre de Bavière et le Vatican. L’Etat finance le culte et rémunère son clergé, l’enseignement religieux est obligatoire dans les écoles publiques, les crucifix trônent dans les tribunaux et Rome désigne les évêques des sept diocèses bavarois à partir d’une liste de trois candidats proposés par le gouvernement provincial.

Cela ne signifie pas, pourtant, que l’Eglise et l’Etat soient en telle symbiose que la démocratie bavaroise puisse être considérée comme une théocratie à visage humain.

La juste répartition entre ce qui revient à Dieu et ce qui revient à César, en Bavière, remonte au début du 19e siècle, quand un ministre réformateur du royaume, le comte de Montgelas (1759-1838), d’origine savoyarde, laïcisa l’administration, déposséda les abbayes de leurs biens fonciers au profit des paysans, accorda un statut égal aux protestants et aux juifs. Ce libéralisme bavarois, ce « vivre et laisser vivre », mot d’ordre toujours en vigueur dans la bourgeoisie de Munich, s’est perpétué jusqu’à nos jours. Benoît XVI n’a aucun problème avec cette séparation du religieux et du politique, il en a même nourri sa réflexion théologique et en a tiré les conséquences pastorales. Il fut archevêque de Munich en 1977, à l’époque où le ministre-président Franz-Josef Strauss tenait d’une main de fer le gouvernement provincial, à la tête d’un parti à référence chrétienne, la CSU. Jamais l’archevêché ne put empêcher Strauss d’approuver des mesures comme la libéralisation de l’avortement, décidée au niveau fédéral et appliquée, avec réticences certes, mais appliquée tout de même en Bavière. Les relations avec un parti dominant qui se réclame du christianisme ne sont bien souvent pas plus simples, pour la hiérarchie catholique, que les affrontements rituels avec des adversaires anticléricaux…

Par ailleurs, le théologien Ratzinger a pu observer, dans son pays les effets des courants « modernistes » de l’église qui pratiquaient vis-à-vis des luthériens, l’autre grande force chrétienne allemande, un œcuménisme sans rivages et, à ses yeux, sans principes. On en était arrivé, dans les années 80 au point où, dans un très grand nombre de paroisses catholiques d’outre-Rhin, les curés vivaient en concubinage ouvert, avec la bénédiction et l’approbation de leurs ouailles…

Contrairement à son prédécesseur, Ratzinger n’est pas un pape politique dont l’objectif est la victoire sur l’incroyance par la mise en mouvement des masses plus ou moins sommairement catéchisées.
La restauration du dogme, l’accent mis sur la formation théorique et morale d’un clergé conscient de sa mission et de sa responsabilité, et le mépris affiché pour ceux qui voudraient faire de l’Eglise catholique une vaste ONG humanitaire, voilà les piliers de sa pensée et de son action. En cela il se rapproche plutôt de feu Jean-Marie Lustiger, dont la gestion pastorale du diocèse de Paris fut tout sauf laxiste…

La laïcité à la française n’a donc rien à redouter d’un pape qui voit dans l’intervention des clercs dans la vie politique un risque de corruption morale de ces derniers. À ses yeux, ces intrusions dans les affaires terrestres ne peuvent que désarmer les soldats de la foi. Pour le reste, c’est l’affaire des catholiques, dont je ne suis pas, de s’accommoder ou non de la forme de religion austère et rigide que leur prêche aujourd’hui leur guide suprême.

Pour la réintroduction du Blanc chez les Bleus ?

« Il y eut un Blanc et, soudain, un tonnerre d’applaudissements. Le Stade de France, mal rempli et malveillant, cessa de siffler les Bleus pour les encourager. Au milieu du terrain, un beau gosse venu de Lorient, avait tout changé, qui brillait de mille feux pour sa première titularisation face à la Serbie. Dribbles inspirés, passes millimétrées, jeu galvanisé : que Yoann Gourcuff faisait plaisir à voir parmi tous ces Blacks ! Cette équipe de nuls, décidément, offrait un visage trop monocolore jusqu’à sa venue. Du sang nouveau, frais, de la diversité, un bon petit gars du terroir au milieu des banlieusards, et au final, la gagne ! Enfin ! »

Racistes, les lignes qui précèdent ? Sans aucun doute.

Mais à ceux qui auront légitimement tiqué en lisant l’entame de ce billet, il faut poser une question : pourquoi ne sont-ils pas également choqués par les arguments des partisans de la « discrimination positive » ? Depuis plusieurs années, on nous explique en effet que la télévision française est trop « pâle » (je cite), que notre assemblée est « écoeurante avec tous ses hommes blancs », que nos facs et nos entreprises sont « désespérément monocolores ». Libération, Le Nouvel Observateur, le Parti Socialiste le disent, mais aussi Le Figaro et, désormais, l’UMP. Et s’il est ici question de foot, c’est parce que cette dérive a débuté sur la pelouse du Stade de France.

Souvenez-vous. En 1998 comme en 2000, les commentateurs ont unanimement estimé que la France était devenue championne du Monde et d’Europe parce que son équipe était « métissée« . La qualité de son réseau associatif amateur, ses centres de dépistage et de formation, la qualité de son encadrement ? Négligeables. Les Bleus étaient victorieux parce qu’il n’y avait pas trop de Blancs dans leurs rangs : relisez notre presse, c’est explicitement ce que l’on nous a gentiment seriné. Ce racisme angélique, ce racisme bienveillant, était évidemment maladroit : Brésil excepté, les équipes qui dominent le football mondial depuis trente ans, raflant toutes les Coupes du Monde – à savoir : l’Argentine, l’Allemagne et l’Italie – n’ont jamais aligné un seul joueur de souche non européenne. Que faudrait-il en déduire ? Que l’antiracisme mène à tout, y compris au racisme.

Parce que de deux choses l’une : ou bien l’appel à la « discrimination positive » s’avoue clairement raciste – c’est-à-dire dirigée pour l’éternité contre les seuls Blancs – ou bien alors elle doit s’appliquer à tous et partout. S’il s’agit de corriger la prédominance ethnique ou religieuse de tel ou tel groupe afin d’en favoriser d’autres, cette règle (absurde et destructrice du principe fondateur de notre civilisation, la méritocratie) ne devrait ne souffrir aucune exception. Vous en avez, bien entendu, anticipé la conséquence logique : dans le sport comme dans la musique, qui sont tout de même deux des plus faramineuses sources de célébrité et d’enrichissement en Occident, la proportion de Blancs étant bien moindre que dans la population, il conviendrait de leur réserver des places. Les tenants de l’affirmative action sont-ils prêts à accepter des quotas en faveur des Blancs dans les stades et sur M6 ?

Soyons conséquents : on ne pourra dire à certains de nos concitoyens que pour faire place aux « discriminés », ils seront exclus des amphithéâtres de Dauphine, des bancs du Palais Bourbon et des instances de Publicis en raison de leur origine corrézienne, polonaise ou vietnamienne… et leur expliquer dans le même temps que pour le rap, le foot, la radio ou le mannequinat, seuls le talent et le mérite seront pris en compte. « Désolé, Coco, on a déjà trop de blonds, trop de Juifs, trop de Latins : tes études, ton savoir-faire, ton énergie ne pèsent rien en comparaison de tes origines ! » Belle société, en vérité, que nous façonnerait la « discrimination positive » : injuste et déglinguée d’inefficacité. En matière « d’origine », la seule discrimination qui mérite d’être combattue, parce qu’elle est moralement odieuse, parce qu’elle nous prive d’innombrables talents, c’est celle de l’origine sociale. Que l’école revienne à sa mission, que le système des bourses soit rétabli et renforcé, que le principe de responsabilité (donc de limogeage) soit enfin appliqué enfin à tous les médiocres qui peuplent nos ministères, le Quai d’Orsay ou le CAC 40 : voilà la vraie, la seule révolution dont nous ayons besoin. Nous n’avons pas besoin de plus de « blacks » sur France Télévision ni de plus de juifs dans le hip-hop, nous n’avons pas besoin de plus de musulmans à l’assemblée ni de plus de Français « de souche » dans le basket : nous avons besoin, cruellement besoin, de plus de méritocratie. Vieux mot sans doute, mais idée toujours neuve à laquelle feraient bien de s’intéresser les partisans des quotas de race.

L’âge de la retraite encore repoussé

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Né en 1928, la même année que le pétulant Siné, Jean-Marie Le Pen confie dans un entretien à Valeurs actuelles qu’il envisage de prendre sa retraite en 2010. Malheureusement, Arnauld Folch, notre confrère de VA qui recueillait ses propos, n’a pas pensé à lui demander quel serait le titre de l’hebdo satirique qu’il lancerait alors.

PPDA complètement à l’Est

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Le président d’Arte, Jérôme Clément, vient d’annoncer que Patrick Poivre d’Arvor ralliera en novembre prochain sa chaîne pour y réaliser de grands entretiens avec des personnalités de la culture. Pour PPDA, le chemin de Strasbourg, où Arte a son siège, est un retour aux sources : il y avait fait dans les années 1960 sa première année d’études (devenant même le patron régional des Jeunes Giscardiens). Et puis Strasbourg, c’est quand même la ville d’Ettore Bugatti !

Faillibilité pontificale

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Trudi Kohl, notre correspondante allemande à Paris, est pour l’heure la seule journaliste à avoir relevé l’erreur de Sa Sainteté Benoît XVI lors de son discours à Notre-Dame. Le Saint Père a cité ses augustes prédécesseurs ayant fréquenté la cathédrale parisienne : « Alexandre III, Pie VI et Jean-Paul II ». Incarcéré à Valence par la jeune République française, Pie VI y mourut d’épuisement en août 1799, mais ne « monta » jamais à Paris. En revanche, son successeur, Pie VII fut contraint de gagner Notre-Dame pour y célébrer le sacre de Napoléon Ier en 1804 – l’Empereur lui laissant juste la latitude de bénir la couronne dont il se coiffait lui-même. Nous espérons que le dogme de l’infaillibilité pontificale n’est pas remis en cause par l’imprudente Trudi Kohl. Au quel cas, causeur.fr la chargerait de réécrire la patrologie grecque et latine à la main.

PS : vous pouvez continuer à suivre la visite de Benoît XVI en France avec Trudi Kohl, dès samedi 13 septembre à 9 h 30.

L’Apollon de Neuilly

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Lors de l’incendie du musée du Louvre en 1871, le chef d’oeuvre de Jean Darty, intitulé L’Apollon de Neuilly, fut déménagé par erreur au musée des Beaux-Arts de Levallois-Perret. Déclaré perdu à l’inventaire de 1989, on le retrouve fort heureusement accroché en 1994 sur les cimaises de la Fondation Isabelle-Balkany à George Town. On remarquera la parfaite virilité du sujet, ainsi qu’au sol la cuiller en or qui, sans un ultime repentir du peintre, serait plantée dans la bouche de l’Apollon, comme l’a subtilement analysé le célèbre critique d’art Maurice Sinet, qui a déclaré : « Moi je m’en fous. De toute façon ça va chier dans la colle. »

Jean Darty, L’Apollon de Neuilly 1812, huile sur toile. Conservé à la Fondation Isabelle-Balkany, de George Town (Cayman Islands).

Pour vivre heureux, vivons fichés !

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Quelque chose à cacher ? Et puis quoi encore ? Osons-le dire : le véritable scandale Edvige n’est pas celui qu’on croit. Ce que révèle cette nouvelle « affaire des fiches » n’est pas tant la volonté du pouvoir de fouiner dans les existences des citoyens que le souci affiché par ces derniers de se protéger contre de telles intrusions.

On croyait les frontières de la vie privée abolies et le règne de la transparence instaurée, convictions intimes, opinions personnelles, secrets inavouables étaient tenus pour de monstrueuses survivances du passé. Offrir à ses semblables chaque bribe de son existence, telle était la grande aventure des temps postmodernes. Quand on avait des lettres, on appelait ça autofiction et quelques femmes de tête y excellèrent. Les pauvres pouvaient tenter leur chance avec la télé-réalité, cette conquête démocratique qui universalisa le « droit d’être vu ». Et voilà que le scandale Edvige révèle au grand jour les tendances au secret, à la dissimulation et peut-être même à la honte, qui continuent de ronger la société. Au point qu’on peut parler de régression.

Les masques tombent – ce qui, en l’occurrence, signifie qu’ils reviennent. Les vestes se retournent. Les anciens adeptes de la transparence ne jurent plus que par le secret. Celui qui hier s’affichait à la gay pride, exhibait ses tatouages musculeux ou narrait par le menu sur les plateaux de télévision ses expériences sexuelles hors-norme, suffoque d’indignation à l’idée que son homosexualité pourrait être connue de la police. Les ados piétinaient dans des castings des heures durant dans l’espoir d’obtenir le droit d’être filmés sous toutes les coutures 24 heures sur 24. Ils fourbissent leurs banderoles pour la grande parade du droit à l’intimité, l’équivalent de la hide pride de Londres, qui aura lieu le 16 octobre, jour de la sainte Edwige. Les foules qui proclamaient leur amour du Pape, du dalaï-lama ou de Zidane tremblent à la perspective que leur foi puisse être dévoilée. Les yuppies qui s’inscrivaient sur Facebook pour que leurs contemporains n’ignorent rien de leurs petites habitudes s’y mobilisent aujourd’hui au nom de la défense de la privacy. Bref, hier on ne vivait que par la publicité ; aujourd’hui, on dirait que rien n’est plus désirable que la clandestinité.

D’accord, ce n’est pas pareil. On ne voit pas pourquoi on ne pourrait pas tout à la fois s’adonner à l’exhibition choisie et fantasmer sur l’inquisition subie. La mise à nu n’est jamais autre chose qu’une mise en scène. Des tas de gens sont prêts à lâcher sur internet des vidéos de leurs ébats amoureux mais s’étouffent à l’idée qu’on puisse les filmer en train d’acheter leur pain. Que chacun ait le droit de faire de sa vie un spectacle n’autorise personne, et surtout pas les représentants de l’Etat sur terre, à espionner en coulisse. Admettons d’ailleurs que le super-fichier pose des tas de problèmes réels, le premier étant qu’on ne voit pas très bien l’intérêt de payer des fonctionnaires de police pour dénicher une information dont une bonne part s’étale à la « une » des journaux. Pour le reste, mieux vaudrait leur payer une bonne formation sur Google que de dépenser des millions dans une usine à gaz informatique.

Quand chacun promène ses identités en sautoir, affichant sa fierté d’être juif, catho, sourd, écolo, frigide ou dépressif (vite, une lexomil pride), le charivari fait autour d’Edvige n’en est pas moins hilarant. « Ne dites pas à ma mère que je suis pédé, elle l’a appris à la télé. » Il est toujours réjouissant de voir deux inventions de l’époque se précipiter tête baissée l’une vers l’autre jusqu’à la collision frontale. On s’offre à tous les regards mais on ne saurait tolérer la curiosité de l’Etat policier. Encore qu’elle semble susciter une forme de gourmandise, comme si chacun, en secret, s’imaginait avec délectation qu’il est espionné, surveillé, fiché. On se rêve en Winston luttant contre Big Brother (mais qui gagnerait à la fin). Tout en pensant déjà au moment où l’on pourra enfin parler, l’œil humide, du « viol » dont on a été la victime.

À la réflexion, nous sommes en présence d’un cas d’école du seul combat qui ait encore cours, celui de Moderne contre Moderne dont Muray a si drôlement exposé les ressorts. « Il faut prendre le Moderne la main dans le sac, en train de se crêper son propre chignon », a-t-il écrit. On aura au moins essayé.

Moderne contre moderne (Exorcismes spirituels, tome IV)

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Jean-David Lévitte, meilleur ouvrier de France, option diplomatie

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Parmi les conseillers du président de la République, on distingue les tonitruants et les discrets. D’un côté les Henri Guaino, Emmanuelle Mignon, Georges-Marc Benamou, de l’autre les Raymond Soubie, chargé des affaires sociales ou Jean-David Lévitte, chef de la cellule diplomatique.

A l’exception d’Henri Guaino, toujours en fonction, les bavards ont quitté rapidement leurs bureaux du faubourg Saint-Honoré, alors que les muets sont toujours là. Ces derniers, comme par hasard, ont en charge des secteurs où Nicolas Sarkozy peut se prévaloir de succès non négligeables, et où la rupture annoncée par le candidat à l’élection présidentielle est la plus perceptible. La réforme des retraites, la refondation du dialogue social, la mise en place d’un service minimum dans les transports ont été effectués sans susciter un soulèvement généralisé des salariés du genre de ceux qui avaient mis à bas la réforme Juppé de 1995 ou le CPE de Dominique de Villepin en 2005. L’habileté et la longue pratique des partenaires sociaux de Raymond Soubie, ancien chef de cabinet de Raymond Barre, ont été pour beaucoup dans ce succès, notamment parce qu’elles ont permis l’instauration d’un dialogue direct, à l’abri des regards, entre Nicolas Sarkozy et Bernard Thibault.

Ceux qui pensent que la politique étrangère de la France est élaborée au Quai d’Orsay sous la direction éclairée de Bernard Kouchner confondent présence médiatique et pouvoir réel : jamais, dans l’histoire récente de la Ve République, le poids de la cellule diplomatique de l’Elysée n’a été aussi important qu’aujourd’hui. La raison en est simple: il ne s’agit plus d’appliquer de vieilles recettes mitonnées du temps du Général en les adaptant plus ou moins bien aux péripéties de la vie internationale, mais d’opérer une mutation radicale du comportement de la France dans l’Europe et dans le monde. En matière de politique européenne, la direction des opérations a été confiée à un autre ministre d’ouverture, Jean-Pierre Jouyet, moins flamboyant mais diablement plus efficace que Kouchner. Le reste du monde, les crises diverses et variées, les « coups diplomatiques », la vision à moyen et long terme, les affaires stratégiques sont du ressort du très discret et très secret Jean-David Lévitte. S’il n’avait choisi la diplomatie à sa sortie des Langues-Orientales (chinois et indonésien) en 1970, il aurait pu faire carrière (et fortune) comme pro du poker, tant sa pensée est indéchiffrable sur les traits de son visage. Les journalistes accompagnant, lundi 8 septembre, Nicolas Sarkozy dans sa navette entre Moscou et Tbilissi n’en sont pas encore revenu de l’avoir entendu bramer « On est les champions ! » après la conclusion au forceps, d’un accord de retrait de Géorgie des troupes russes. De sa part, un tel langage paraît aussi incongru que les flatulences d’une duchesse pendant sa révérence devant la reine d’Angleterre.

C’est que sans particule ni diplôme de l’ENA, il sait « faire » le diplomate comme si sa famille était dans la carrière depuis des générations. Toujours tiré à quatre épingles, il ne tient en public que des discours positifs, n’exposant jamais un problème sans suggérer des solutions propres à satisfaire son interlocuteur.

Reste que s’il n’était que cela, la modestie de ses diplômes – il est entré au Quai par la petite porte du concours d’Orient – l’aurait mené, en fin de carrière et avec de la chance, jusqu’à un poste d’ambassadeur dans un « petit dragon » asiatique comme Singapour, la Malaisie ou les Philippines…

Ce « quelque chose de plus » qui transforme un haut-fonctionnaire lambda (« pour être un bon ambassadeur, il ne suffit pas d’être bête, encore faut-il être poli », disait un ancien Secrétaire général du Quai…) en un acteur respecté de la haute diplomatie mondiale vient peut-être, chez Lévitte, d’un itinéraire personnel et familial franchement atypique dans son milieu.

Dans le portrait que Le Monde lui consacre en juin 2007, il est indiqué d’entrée que Jean-David est issu d’un père russe et d’une mère sud-africaine. Ben voyons! Georges Lévitte, le père, né en 1918 à Ekaterinenbourg, a quitté son Ukraine natale avec ses parents en 1922, fuyant les bolchéviques. De russe, la famille ne possédait que la langue, pratiquée avec le yiddish dans toutes les bourgades et quartiers de la « zone réservée » assignée aux juifs par le régime tsariste. Sans être paranoïaque, on peut trouver surprenant que Le Monde ne fasse aucune mention de cette appartenance dans le tableau qu’il brosse de l’itinéraire personnel et familial du sherpa du président. Pour le quotidien « de référence », c’est en tant que « Russes blancs » que les Lévitte fuient la Russie pour s’installer en France. La disparition de ses grands-parents à Auschwitz est évoquée sans autre explication, comme si les nazis avaient systématiquement exterminé les partisans de la dynastie Romanov. Que Georges Lévitte, fondateur avec son frère Simon, de la maison d’enfants juifs de Moissac, soit devenu après la guerre une figure marquante de la communauté juive française, notamment comme animateur du colloque annuel des intellectuels juifs de France, n’a pas plus suscité l’intérêt de la portraitiste du Monde. Sans tomber dans un déterminisme généalogique de comptoir, on peut affirmer que ce n’est pas en révérant la mémoire de Nicolas II et de Pierre le Grand que Jean-David a formé sa perception historique et géopolitique de la planète !

Il est pourtant permis de penser que cet héritage très particulier l’a aidé, en 2002, alors qu’il était ambassadeur à Washington, à lancer la contre-offensive contre le french bashing (la furia antifrançaise) qui faisait rage dans le monde politique et médiatique américain. On le croyait, lui, quand il disait que la France n’était pas ce pays antisémite décrit dans la presse des Etats-Unis…

En même temps qu’il ferraillait pour défendre l’honneur tricolore outre-Atlantique, il prenait ses distances avec Jacques Chirac, qui avait pourtant fait de lui, en 1995, son conseiller pour les affaires stratégiques, puis son représentant aux Nations-Unies et à Washington.

Il est donc celui qui ouvre les portes de l’Amérique et de ses élites politiques et économiques à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur en lutte avec le diplomate Villepin pour la succession de Jacques Chirac. Sarkozy et Lévitte font le même diagnostic de faillite de la politique extérieure chiraco-villepiniste – rodomontades rhétoriques pour la galerie et cynisme affairiste en coulisse. Dès avant l’élection d’avril 2007, les deux hommes élaborent les grandes lignes de la nouvelle diplomatie française. Le rapprochement avec les Etats-Unis et Israël, le retour dans les structures militaires intégrée de l’OTAN, la désintrication, au Liban et dans la région, des intérêts de la France d’avec ceux du clan Hariri, la réconciliation avec les pays de la « Nouvelle Europe » blessés par les propos méprisants de Chirac en 2003 (« Ils ont perdu une bonne occasion de se taire ! ») ont été menées ensuite avec constance. Et le résultat est là.

Même les opposants les plus déterminés à la politique de Sarkozy, à l’exception, bien sûr, de l’extrême gauche et des paléo-gaullistes, doivent reconnaître que cette rupture n’a pas fait de la France un vulgaire vassal des Etats-Unis. L’affaire géorgienne et l’ouverture vers la Syrie se sont révélées des succès diplomatiques, relatifs certes, et susceptibles de réversion, mais incontestables. Les observateurs étrangers, quelque peu surpris, observent que la France est de retour, moins arrogante mais plus efficace. Résultat, elle parvient à profiter de l’absence momentanée des Etats-Unis pour cause de campagne présidentielle.

Bachar al-Assad est d’autant plus sensible aux pressions exercées par la France pour qu’il se détache de l’Iran et poursuive le dialogue avec Israël que Paris est de nouveau écouté à Jérusalem et à Washington. Bref, la France revient dans le jeu proche-oriental et si l’on ajoute que le conflit caucasien est circonscrit, le résultat n’est pas mince.

Dans cet art tout d’exécution qu’est la diplomatie, Jean-David Lévitte possède toutes les qualités d’un artisan qui mériterait la distinction de « Meilleur Ouvrier de France » si celle-ci n’était pas réservée aux Bocuse et autres charcutiers, orfèvres ou brodeuses de perles, dont notre pays est, à juste raison, si fier. Dans cette France où l’art du paraître exerce sa prééminence sur l’aptitude à bien faire, ce n’est pas une mince satisfaction de voir, pour une fois the right man at the right place.

Mourir pour Barcelonnette ?

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Un meilleur matériel aurait-il sauvé la vie de nos dix soldats en Afghanistan ? Très probablement. Et pourtant, cette équivalence (meilleur matériel = vies sauvées) est non seulement simpliste mais carrément démagogique. Il est compréhensible que l’on recherche des responsables voire des coupables, et même que cette affaire relance le débat sur le budget militaire. Seulement, pour l’instant, on n’assiste pas à un débat mais à une foire d’empoigne dans laquelle affirmations et insinuations tiennent lieu d’arguments, en particulier à ceux qui, à tort ou à raison, se voient comme les oubliés du budget de la Défense.

Le débat avait vaguement commencé il y a trois mois, avec la publication du Livre blanc qui définit les grandes orientations de la stratégie de défense de la France pour les années à venir, suivi de la réplique tonitruante et anonyme, sous la signature de Surcouf, un groupe d’officiers. Il a fait long feu. Très vite, la réforme de la carte militaire a dominé l’agenda médiatico-politique, élus et journalistes s’intéressant d’abord aux fermetures de sites et aux remous afférents.

Le président de la République a défini les objectifs assignés aux auteurs du Livre blanc : la France doit rester une puissance militaire et diplomatique de premier plan, capable non seulement d’assurer l’indépendance du pays et la protection de ses ressortissants, mais, plus largement, de défendre ses intérêts et de remplir ses obligations internationales. L’ennui, c’est que l’on demande à l’armée de s’exécuter avec une enveloppe globale qui n’excède pas 2 % du PIB, soit 40 milliards d’euros par an. Bref, il n’y a pas le choix. Il faut trancher dans le vif, et ça fait mal. Comment arbitrer entre le régiment basé à Barcelonnette (qui sera, un jour, envoyé sur un terrain lointain) et l’équipement des soldats qui risquent leur vie aujourd’hui ? Les contribuables sont-ils prêts, parce que la France a perdu, depuis 2001, 19 soldats en Afghanistan, aux sacrifices qui seraient nécessaires si l’on voulait réduire significativement le risque qu’ils encourent ? Ces questions, qui engagent la collectivité dans son identité même, méritent mieux, comme réponses, que des slogans.

IL est donc légitime, surtout après l’embuscade de Surobi, de se demander si les arbitrages qui ont été faits étaient pertinents. Non, répond Jean Guisnel dans Le Point. L’article explique que les Vikings, dont l’achat était bloqué, auraient pu sauver des soldats. Le BV 206 Viking est un « véhicule blindé à haute mobilité » (VBHM), chenillé et doté d’une capacité tout-terrain exceptionnelle, bien meilleure que celle du VAB (véhicule d’avance blindé) classique qui est actuellement le transport de troupes le plus répandu dans l’armée de terre. Le Viking est capable de lâcher les fantassins face au feu ennemi le plus tard possible. Depuis 2000, tous les chefs de l’armée de Terre réclament ces équipements qui, fabriqués à la chaîne par les Suédois et utilisés par les Britanniques, ne coûtent qu’un million d’euros pièce. Selon les sources de Guisnel – visiblement proches de l’armée de terre –, la Direction générale de l’Armement (DGA), soutenue par l’Etat-major des armées (EMA), a freiné des quatre fers pour livrer les 129 véhicules demandés par l’infanterie. Dans Le Point, un général en colère propose une solution : « Supprimons un Rafale et achetons ces engins en urgence ! » (On comprend qu’il n’appartient pas à l’armée de l’Air). Il faut cependant préciser que ce véhicule, incapable de résister au RPG 7 (lance-roquette russe rustique et efficace qui a coûté aux Américains en Irak plusieurs véhicules de transports de troupes), aurait besoin d’un renforcement de son blindage et probablement de son armement. Si l’on en croit les chiffres du ministère britannique de la Défense, ces aménagements augmenteraient la facture d’environ 10%. C’est donc à deux Rafales et demi qu’il faudrait renoncer (53 millions d’euros pièce) !

On ne reprochera certainement pas à des journalistes comme Guisnel ou Jean-Dominique Merchet (dont le blog Secret Défense se distingue par la qualité de ses articles mais aussi par celle des commentaires) de se colleter avec ces questions pour le moins arides. Reste que, confronté à la colère – anonyme – d’officiers convaincus du bien-fondé de leur combat, le non-initié aura du mal à se faire une idée. Certes, qui n’aurait envie de pester contre « ces technos et bureaucrates » qui ne comprennent rien au « terrain » et privent nos petits gars de matériels essentiels pour accomplir leurs missions et protéger leur vie ? Oui, mais, en dehors des préférences exprimées par les sources de Guisnel, pourquoi un Viking plutôt qu’un Rafale ? Et, à ce compte-là, ne vaudrait-il pas mieux fermer une ou deux garnisons si cela sauve des vies ? Bref, ne faut-il pas déshabiller Pierre pour habiller Paul – ou inversement ?

De fait, puisque l’argent est compté, il faut bien définir la hiérarchie des besoins. Pas si simple, donc, quand chacun, du maire de petite ville au général d’aviation, du patron des commandos aux officiers d’infanterie, prêche pour sa paroisse. Juste après l’embuscade, des journaux, visiblement rencardés de l’intérieur de la « Grande Muette », ont dénoncé le manque de moyens aériens et plus particulièrement de drones de renseignements. La Croix et Europe 1, entre autres, affirmaient que ces engins, envoyés pour reconnaître le terrain avant la patrouille, auraient permis de repérer les préparatifs de l’embuscade. D’autres ont évoqué des hélicoptères de transport tactique qui manquent cruellement à l’armée française. Bref, comme toujours, a postériori, il n’a pas manqué de bons esprits pour trouver la parade.

Si l’armée disposait de moyens illimités, elle pourrait sans doute approcher (sans l’atteindre d’ailleurs) le risque zéro. Il n’est pas certain cependant que l’on puisse appliquer à la chose militaire notre sacro-saint principe de précaution. On imagine le séisme politique qu’entraînerait une augmentation des impôts nécessaire à la réalisation de cet objectif.

En attendant, aussi énorme soit « le poids des mots », aussi sidérant soit « le choc des photos », on peut difficilement imputer la mort de nos paras à une commune qui fait du lobbying pour conserver sa garnison parce que son départ entraînerait la fermeture de trois épiceries et d’une classe de maternelle.

Entre un drone et un Rafale, entre le maintien d’un régiment et la protection d’un autre, il n’est pas si facile de trancher. Dans le cas qui nous occupe, on se gardera de décréter quelle est la solution la plus adaptée. Peut-être que sur ce coup-là, les défenseurs du Viking ont cent fois raison, tandis que la DGA et l’EMA ont tort sur toute la ligne. Quoi qu’il en soit, notre engagement en Afghanistan risque de durer encore longtemps, sans oublier les autres missions que la France mène et sera appelée à mener en Afrique, au Moyen-Orient ou ailleurs. La crise du Caucase nous rappelle que, contrairement à ce que croient les opinions, la guerre n’a pas disparu de notre horizon. La défense de la France, son rang de grande puissance, exigent un effort considérable. Il est vital que les Français le comprennent. Ces questions sont trop graves pour qu’on les confie aux seuls généraux et ingénieurs.

Elephant woman

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Son corps, nous apprend l’AFP, est fabriqué en Chine mais sa tête est moulée aux Etats-Unis. Vendue au prix de 30 $, elle fait fureur depuis quelques semaines sur Internet : c’est la poupée Sarah Palin. On se l’arrache en Amérique et l’engouement est tel qu’Emil Vicane, le fabricant de la figurine, prédit une victoire certaine des Républicains à l’élection présidentielle. Maintenant, on sait ce qui a manqué à Ségolène.

Benoit XVI, pape avec frontières

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Restée seule organisation planétaire hiérarchisée depuis la déconfiture de l’Internationale communiste, l’Eglise catholique est soumise à des mouvements tectoniques souterrains, conséquences de ses luttes idéologiques internes.

Dans ces jeux de forces, la personnalité et les conceptions du chef suprême, le Pape, sont des éléments-clé de l’évolution de l’ensemble. Certes, l’église catholique universelle est une sorte de gros tanker qui ne fait pas demi-tour par une simple manœuvre du gouvernail. Cependant les impulsions venues de Rome ne sont pas sans effets sur son orientation, et le Pape dispose aujourd’hui d’une « force de frappe » médiatique inégalée dans l’univers religieux, et même politique.

Pour comprendre les ressorts de l’action de Benoît XVI, ci-devant Joseph Ratzinger, il n’est pas inutile de le replacer dans son terroir d’origine, l’Allemagne, et plus précisément la Bavière, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Les relations entre l’Eglise et l’Etat, dans ce Land majoritairement catholique, sont régies par le Concordat de 1924 entre l’Etat libre de Bavière et le Vatican. L’Etat finance le culte et rémunère son clergé, l’enseignement religieux est obligatoire dans les écoles publiques, les crucifix trônent dans les tribunaux et Rome désigne les évêques des sept diocèses bavarois à partir d’une liste de trois candidats proposés par le gouvernement provincial.

Cela ne signifie pas, pourtant, que l’Eglise et l’Etat soient en telle symbiose que la démocratie bavaroise puisse être considérée comme une théocratie à visage humain.

La juste répartition entre ce qui revient à Dieu et ce qui revient à César, en Bavière, remonte au début du 19e siècle, quand un ministre réformateur du royaume, le comte de Montgelas (1759-1838), d’origine savoyarde, laïcisa l’administration, déposséda les abbayes de leurs biens fonciers au profit des paysans, accorda un statut égal aux protestants et aux juifs. Ce libéralisme bavarois, ce « vivre et laisser vivre », mot d’ordre toujours en vigueur dans la bourgeoisie de Munich, s’est perpétué jusqu’à nos jours. Benoît XVI n’a aucun problème avec cette séparation du religieux et du politique, il en a même nourri sa réflexion théologique et en a tiré les conséquences pastorales. Il fut archevêque de Munich en 1977, à l’époque où le ministre-président Franz-Josef Strauss tenait d’une main de fer le gouvernement provincial, à la tête d’un parti à référence chrétienne, la CSU. Jamais l’archevêché ne put empêcher Strauss d’approuver des mesures comme la libéralisation de l’avortement, décidée au niveau fédéral et appliquée, avec réticences certes, mais appliquée tout de même en Bavière. Les relations avec un parti dominant qui se réclame du christianisme ne sont bien souvent pas plus simples, pour la hiérarchie catholique, que les affrontements rituels avec des adversaires anticléricaux…

Par ailleurs, le théologien Ratzinger a pu observer, dans son pays les effets des courants « modernistes » de l’église qui pratiquaient vis-à-vis des luthériens, l’autre grande force chrétienne allemande, un œcuménisme sans rivages et, à ses yeux, sans principes. On en était arrivé, dans les années 80 au point où, dans un très grand nombre de paroisses catholiques d’outre-Rhin, les curés vivaient en concubinage ouvert, avec la bénédiction et l’approbation de leurs ouailles…

Contrairement à son prédécesseur, Ratzinger n’est pas un pape politique dont l’objectif est la victoire sur l’incroyance par la mise en mouvement des masses plus ou moins sommairement catéchisées.
La restauration du dogme, l’accent mis sur la formation théorique et morale d’un clergé conscient de sa mission et de sa responsabilité, et le mépris affiché pour ceux qui voudraient faire de l’Eglise catholique une vaste ONG humanitaire, voilà les piliers de sa pensée et de son action. En cela il se rapproche plutôt de feu Jean-Marie Lustiger, dont la gestion pastorale du diocèse de Paris fut tout sauf laxiste…

La laïcité à la française n’a donc rien à redouter d’un pape qui voit dans l’intervention des clercs dans la vie politique un risque de corruption morale de ces derniers. À ses yeux, ces intrusions dans les affaires terrestres ne peuvent que désarmer les soldats de la foi. Pour le reste, c’est l’affaire des catholiques, dont je ne suis pas, de s’accommoder ou non de la forme de religion austère et rigide que leur prêche aujourd’hui leur guide suprême.

Pour la réintroduction du Blanc chez les Bleus ?

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« Il y eut un Blanc et, soudain, un tonnerre d’applaudissements. Le Stade de France, mal rempli et malveillant, cessa de siffler les Bleus pour les encourager. Au milieu du terrain, un beau gosse venu de Lorient, avait tout changé, qui brillait de mille feux pour sa première titularisation face à la Serbie. Dribbles inspirés, passes millimétrées, jeu galvanisé : que Yoann Gourcuff faisait plaisir à voir parmi tous ces Blacks ! Cette équipe de nuls, décidément, offrait un visage trop monocolore jusqu’à sa venue. Du sang nouveau, frais, de la diversité, un bon petit gars du terroir au milieu des banlieusards, et au final, la gagne ! Enfin ! »

Racistes, les lignes qui précèdent ? Sans aucun doute.

Mais à ceux qui auront légitimement tiqué en lisant l’entame de ce billet, il faut poser une question : pourquoi ne sont-ils pas également choqués par les arguments des partisans de la « discrimination positive » ? Depuis plusieurs années, on nous explique en effet que la télévision française est trop « pâle » (je cite), que notre assemblée est « écoeurante avec tous ses hommes blancs », que nos facs et nos entreprises sont « désespérément monocolores ». Libération, Le Nouvel Observateur, le Parti Socialiste le disent, mais aussi Le Figaro et, désormais, l’UMP. Et s’il est ici question de foot, c’est parce que cette dérive a débuté sur la pelouse du Stade de France.

Souvenez-vous. En 1998 comme en 2000, les commentateurs ont unanimement estimé que la France était devenue championne du Monde et d’Europe parce que son équipe était « métissée« . La qualité de son réseau associatif amateur, ses centres de dépistage et de formation, la qualité de son encadrement ? Négligeables. Les Bleus étaient victorieux parce qu’il n’y avait pas trop de Blancs dans leurs rangs : relisez notre presse, c’est explicitement ce que l’on nous a gentiment seriné. Ce racisme angélique, ce racisme bienveillant, était évidemment maladroit : Brésil excepté, les équipes qui dominent le football mondial depuis trente ans, raflant toutes les Coupes du Monde – à savoir : l’Argentine, l’Allemagne et l’Italie – n’ont jamais aligné un seul joueur de souche non européenne. Que faudrait-il en déduire ? Que l’antiracisme mène à tout, y compris au racisme.

Parce que de deux choses l’une : ou bien l’appel à la « discrimination positive » s’avoue clairement raciste – c’est-à-dire dirigée pour l’éternité contre les seuls Blancs – ou bien alors elle doit s’appliquer à tous et partout. S’il s’agit de corriger la prédominance ethnique ou religieuse de tel ou tel groupe afin d’en favoriser d’autres, cette règle (absurde et destructrice du principe fondateur de notre civilisation, la méritocratie) ne devrait ne souffrir aucune exception. Vous en avez, bien entendu, anticipé la conséquence logique : dans le sport comme dans la musique, qui sont tout de même deux des plus faramineuses sources de célébrité et d’enrichissement en Occident, la proportion de Blancs étant bien moindre que dans la population, il conviendrait de leur réserver des places. Les tenants de l’affirmative action sont-ils prêts à accepter des quotas en faveur des Blancs dans les stades et sur M6 ?

Soyons conséquents : on ne pourra dire à certains de nos concitoyens que pour faire place aux « discriminés », ils seront exclus des amphithéâtres de Dauphine, des bancs du Palais Bourbon et des instances de Publicis en raison de leur origine corrézienne, polonaise ou vietnamienne… et leur expliquer dans le même temps que pour le rap, le foot, la radio ou le mannequinat, seuls le talent et le mérite seront pris en compte. « Désolé, Coco, on a déjà trop de blonds, trop de Juifs, trop de Latins : tes études, ton savoir-faire, ton énergie ne pèsent rien en comparaison de tes origines ! » Belle société, en vérité, que nous façonnerait la « discrimination positive » : injuste et déglinguée d’inefficacité. En matière « d’origine », la seule discrimination qui mérite d’être combattue, parce qu’elle est moralement odieuse, parce qu’elle nous prive d’innombrables talents, c’est celle de l’origine sociale. Que l’école revienne à sa mission, que le système des bourses soit rétabli et renforcé, que le principe de responsabilité (donc de limogeage) soit enfin appliqué enfin à tous les médiocres qui peuplent nos ministères, le Quai d’Orsay ou le CAC 40 : voilà la vraie, la seule révolution dont nous ayons besoin. Nous n’avons pas besoin de plus de « blacks » sur France Télévision ni de plus de juifs dans le hip-hop, nous n’avons pas besoin de plus de musulmans à l’assemblée ni de plus de Français « de souche » dans le basket : nous avons besoin, cruellement besoin, de plus de méritocratie. Vieux mot sans doute, mais idée toujours neuve à laquelle feraient bien de s’intéresser les partisans des quotas de race.

L’âge de la retraite encore repoussé

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Né en 1928, la même année que le pétulant Siné, Jean-Marie Le Pen confie dans un entretien à Valeurs actuelles qu’il envisage de prendre sa retraite en 2010. Malheureusement, Arnauld Folch, notre confrère de VA qui recueillait ses propos, n’a pas pensé à lui demander quel serait le titre de l’hebdo satirique qu’il lancerait alors.

PPDA complètement à l’Est

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Le président d’Arte, Jérôme Clément, vient d’annoncer que Patrick Poivre d’Arvor ralliera en novembre prochain sa chaîne pour y réaliser de grands entretiens avec des personnalités de la culture. Pour PPDA, le chemin de Strasbourg, où Arte a son siège, est un retour aux sources : il y avait fait dans les années 1960 sa première année d’études (devenant même le patron régional des Jeunes Giscardiens). Et puis Strasbourg, c’est quand même la ville d’Ettore Bugatti !

Faillibilité pontificale

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Trudi Kohl, notre correspondante allemande à Paris, est pour l’heure la seule journaliste à avoir relevé l’erreur de Sa Sainteté Benoît XVI lors de son discours à Notre-Dame. Le Saint Père a cité ses augustes prédécesseurs ayant fréquenté la cathédrale parisienne : « Alexandre III, Pie VI et Jean-Paul II ». Incarcéré à Valence par la jeune République française, Pie VI y mourut d’épuisement en août 1799, mais ne « monta » jamais à Paris. En revanche, son successeur, Pie VII fut contraint de gagner Notre-Dame pour y célébrer le sacre de Napoléon Ier en 1804 – l’Empereur lui laissant juste la latitude de bénir la couronne dont il se coiffait lui-même. Nous espérons que le dogme de l’infaillibilité pontificale n’est pas remis en cause par l’imprudente Trudi Kohl. Au quel cas, causeur.fr la chargerait de réécrire la patrologie grecque et latine à la main.

PS : vous pouvez continuer à suivre la visite de Benoît XVI en France avec Trudi Kohl, dès samedi 13 septembre à 9 h 30.

L’Apollon de Neuilly

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Lors de l’incendie du musée du Louvre en 1871, le chef d’oeuvre de Jean Darty, intitulé L’Apollon de Neuilly, fut déménagé par erreur au musée des Beaux-Arts de Levallois-Perret. Déclaré perdu à l’inventaire de 1989, on le retrouve fort heureusement accroché en 1994 sur les cimaises de la Fondation Isabelle-Balkany à George Town. On remarquera la parfaite virilité du sujet, ainsi qu’au sol la cuiller en or qui, sans un ultime repentir du peintre, serait plantée dans la bouche de l’Apollon, comme l’a subtilement analysé le célèbre critique d’art Maurice Sinet, qui a déclaré : « Moi je m’en fous. De toute façon ça va chier dans la colle. »

Jean Darty, L’Apollon de Neuilly 1812, huile sur toile. Conservé à la Fondation Isabelle-Balkany, de George Town (Cayman Islands).

Pour vivre heureux, vivons fichés !

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Quelque chose à cacher ? Et puis quoi encore ? Osons-le dire : le véritable scandale Edvige n’est pas celui qu’on croit. Ce que révèle cette nouvelle « affaire des fiches » n’est pas tant la volonté du pouvoir de fouiner dans les existences des citoyens que le souci affiché par ces derniers de se protéger contre de telles intrusions.

On croyait les frontières de la vie privée abolies et le règne de la transparence instaurée, convictions intimes, opinions personnelles, secrets inavouables étaient tenus pour de monstrueuses survivances du passé. Offrir à ses semblables chaque bribe de son existence, telle était la grande aventure des temps postmodernes. Quand on avait des lettres, on appelait ça autofiction et quelques femmes de tête y excellèrent. Les pauvres pouvaient tenter leur chance avec la télé-réalité, cette conquête démocratique qui universalisa le « droit d’être vu ». Et voilà que le scandale Edvige révèle au grand jour les tendances au secret, à la dissimulation et peut-être même à la honte, qui continuent de ronger la société. Au point qu’on peut parler de régression.

Les masques tombent – ce qui, en l’occurrence, signifie qu’ils reviennent. Les vestes se retournent. Les anciens adeptes de la transparence ne jurent plus que par le secret. Celui qui hier s’affichait à la gay pride, exhibait ses tatouages musculeux ou narrait par le menu sur les plateaux de télévision ses expériences sexuelles hors-norme, suffoque d’indignation à l’idée que son homosexualité pourrait être connue de la police. Les ados piétinaient dans des castings des heures durant dans l’espoir d’obtenir le droit d’être filmés sous toutes les coutures 24 heures sur 24. Ils fourbissent leurs banderoles pour la grande parade du droit à l’intimité, l’équivalent de la hide pride de Londres, qui aura lieu le 16 octobre, jour de la sainte Edwige. Les foules qui proclamaient leur amour du Pape, du dalaï-lama ou de Zidane tremblent à la perspective que leur foi puisse être dévoilée. Les yuppies qui s’inscrivaient sur Facebook pour que leurs contemporains n’ignorent rien de leurs petites habitudes s’y mobilisent aujourd’hui au nom de la défense de la privacy. Bref, hier on ne vivait que par la publicité ; aujourd’hui, on dirait que rien n’est plus désirable que la clandestinité.

D’accord, ce n’est pas pareil. On ne voit pas pourquoi on ne pourrait pas tout à la fois s’adonner à l’exhibition choisie et fantasmer sur l’inquisition subie. La mise à nu n’est jamais autre chose qu’une mise en scène. Des tas de gens sont prêts à lâcher sur internet des vidéos de leurs ébats amoureux mais s’étouffent à l’idée qu’on puisse les filmer en train d’acheter leur pain. Que chacun ait le droit de faire de sa vie un spectacle n’autorise personne, et surtout pas les représentants de l’Etat sur terre, à espionner en coulisse. Admettons d’ailleurs que le super-fichier pose des tas de problèmes réels, le premier étant qu’on ne voit pas très bien l’intérêt de payer des fonctionnaires de police pour dénicher une information dont une bonne part s’étale à la « une » des journaux. Pour le reste, mieux vaudrait leur payer une bonne formation sur Google que de dépenser des millions dans une usine à gaz informatique.

Quand chacun promène ses identités en sautoir, affichant sa fierté d’être juif, catho, sourd, écolo, frigide ou dépressif (vite, une lexomil pride), le charivari fait autour d’Edvige n’en est pas moins hilarant. « Ne dites pas à ma mère que je suis pédé, elle l’a appris à la télé. » Il est toujours réjouissant de voir deux inventions de l’époque se précipiter tête baissée l’une vers l’autre jusqu’à la collision frontale. On s’offre à tous les regards mais on ne saurait tolérer la curiosité de l’Etat policier. Encore qu’elle semble susciter une forme de gourmandise, comme si chacun, en secret, s’imaginait avec délectation qu’il est espionné, surveillé, fiché. On se rêve en Winston luttant contre Big Brother (mais qui gagnerait à la fin). Tout en pensant déjà au moment où l’on pourra enfin parler, l’œil humide, du « viol » dont on a été la victime.

À la réflexion, nous sommes en présence d’un cas d’école du seul combat qui ait encore cours, celui de Moderne contre Moderne dont Muray a si drôlement exposé les ressorts. « Il faut prendre le Moderne la main dans le sac, en train de se crêper son propre chignon », a-t-il écrit. On aura au moins essayé.

Moderne contre moderne (Exorcismes spirituels, tome IV)

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Jean-David Lévitte, meilleur ouvrier de France, option diplomatie

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Parmi les conseillers du président de la République, on distingue les tonitruants et les discrets. D’un côté les Henri Guaino, Emmanuelle Mignon, Georges-Marc Benamou, de l’autre les Raymond Soubie, chargé des affaires sociales ou Jean-David Lévitte, chef de la cellule diplomatique.

A l’exception d’Henri Guaino, toujours en fonction, les bavards ont quitté rapidement leurs bureaux du faubourg Saint-Honoré, alors que les muets sont toujours là. Ces derniers, comme par hasard, ont en charge des secteurs où Nicolas Sarkozy peut se prévaloir de succès non négligeables, et où la rupture annoncée par le candidat à l’élection présidentielle est la plus perceptible. La réforme des retraites, la refondation du dialogue social, la mise en place d’un service minimum dans les transports ont été effectués sans susciter un soulèvement généralisé des salariés du genre de ceux qui avaient mis à bas la réforme Juppé de 1995 ou le CPE de Dominique de Villepin en 2005. L’habileté et la longue pratique des partenaires sociaux de Raymond Soubie, ancien chef de cabinet de Raymond Barre, ont été pour beaucoup dans ce succès, notamment parce qu’elles ont permis l’instauration d’un dialogue direct, à l’abri des regards, entre Nicolas Sarkozy et Bernard Thibault.

Ceux qui pensent que la politique étrangère de la France est élaborée au Quai d’Orsay sous la direction éclairée de Bernard Kouchner confondent présence médiatique et pouvoir réel : jamais, dans l’histoire récente de la Ve République, le poids de la cellule diplomatique de l’Elysée n’a été aussi important qu’aujourd’hui. La raison en est simple: il ne s’agit plus d’appliquer de vieilles recettes mitonnées du temps du Général en les adaptant plus ou moins bien aux péripéties de la vie internationale, mais d’opérer une mutation radicale du comportement de la France dans l’Europe et dans le monde. En matière de politique européenne, la direction des opérations a été confiée à un autre ministre d’ouverture, Jean-Pierre Jouyet, moins flamboyant mais diablement plus efficace que Kouchner. Le reste du monde, les crises diverses et variées, les « coups diplomatiques », la vision à moyen et long terme, les affaires stratégiques sont du ressort du très discret et très secret Jean-David Lévitte. S’il n’avait choisi la diplomatie à sa sortie des Langues-Orientales (chinois et indonésien) en 1970, il aurait pu faire carrière (et fortune) comme pro du poker, tant sa pensée est indéchiffrable sur les traits de son visage. Les journalistes accompagnant, lundi 8 septembre, Nicolas Sarkozy dans sa navette entre Moscou et Tbilissi n’en sont pas encore revenu de l’avoir entendu bramer « On est les champions ! » après la conclusion au forceps, d’un accord de retrait de Géorgie des troupes russes. De sa part, un tel langage paraît aussi incongru que les flatulences d’une duchesse pendant sa révérence devant la reine d’Angleterre.

C’est que sans particule ni diplôme de l’ENA, il sait « faire » le diplomate comme si sa famille était dans la carrière depuis des générations. Toujours tiré à quatre épingles, il ne tient en public que des discours positifs, n’exposant jamais un problème sans suggérer des solutions propres à satisfaire son interlocuteur.

Reste que s’il n’était que cela, la modestie de ses diplômes – il est entré au Quai par la petite porte du concours d’Orient – l’aurait mené, en fin de carrière et avec de la chance, jusqu’à un poste d’ambassadeur dans un « petit dragon » asiatique comme Singapour, la Malaisie ou les Philippines…

Ce « quelque chose de plus » qui transforme un haut-fonctionnaire lambda (« pour être un bon ambassadeur, il ne suffit pas d’être bête, encore faut-il être poli », disait un ancien Secrétaire général du Quai…) en un acteur respecté de la haute diplomatie mondiale vient peut-être, chez Lévitte, d’un itinéraire personnel et familial franchement atypique dans son milieu.

Dans le portrait que Le Monde lui consacre en juin 2007, il est indiqué d’entrée que Jean-David est issu d’un père russe et d’une mère sud-africaine. Ben voyons! Georges Lévitte, le père, né en 1918 à Ekaterinenbourg, a quitté son Ukraine natale avec ses parents en 1922, fuyant les bolchéviques. De russe, la famille ne possédait que la langue, pratiquée avec le yiddish dans toutes les bourgades et quartiers de la « zone réservée » assignée aux juifs par le régime tsariste. Sans être paranoïaque, on peut trouver surprenant que Le Monde ne fasse aucune mention de cette appartenance dans le tableau qu’il brosse de l’itinéraire personnel et familial du sherpa du président. Pour le quotidien « de référence », c’est en tant que « Russes blancs » que les Lévitte fuient la Russie pour s’installer en France. La disparition de ses grands-parents à Auschwitz est évoquée sans autre explication, comme si les nazis avaient systématiquement exterminé les partisans de la dynastie Romanov. Que Georges Lévitte, fondateur avec son frère Simon, de la maison d’enfants juifs de Moissac, soit devenu après la guerre une figure marquante de la communauté juive française, notamment comme animateur du colloque annuel des intellectuels juifs de France, n’a pas plus suscité l’intérêt de la portraitiste du Monde. Sans tomber dans un déterminisme généalogique de comptoir, on peut affirmer que ce n’est pas en révérant la mémoire de Nicolas II et de Pierre le Grand que Jean-David a formé sa perception historique et géopolitique de la planète !

Il est pourtant permis de penser que cet héritage très particulier l’a aidé, en 2002, alors qu’il était ambassadeur à Washington, à lancer la contre-offensive contre le french bashing (la furia antifrançaise) qui faisait rage dans le monde politique et médiatique américain. On le croyait, lui, quand il disait que la France n’était pas ce pays antisémite décrit dans la presse des Etats-Unis…

En même temps qu’il ferraillait pour défendre l’honneur tricolore outre-Atlantique, il prenait ses distances avec Jacques Chirac, qui avait pourtant fait de lui, en 1995, son conseiller pour les affaires stratégiques, puis son représentant aux Nations-Unies et à Washington.

Il est donc celui qui ouvre les portes de l’Amérique et de ses élites politiques et économiques à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur en lutte avec le diplomate Villepin pour la succession de Jacques Chirac. Sarkozy et Lévitte font le même diagnostic de faillite de la politique extérieure chiraco-villepiniste – rodomontades rhétoriques pour la galerie et cynisme affairiste en coulisse. Dès avant l’élection d’avril 2007, les deux hommes élaborent les grandes lignes de la nouvelle diplomatie française. Le rapprochement avec les Etats-Unis et Israël, le retour dans les structures militaires intégrée de l’OTAN, la désintrication, au Liban et dans la région, des intérêts de la France d’avec ceux du clan Hariri, la réconciliation avec les pays de la « Nouvelle Europe » blessés par les propos méprisants de Chirac en 2003 (« Ils ont perdu une bonne occasion de se taire ! ») ont été menées ensuite avec constance. Et le résultat est là.

Même les opposants les plus déterminés à la politique de Sarkozy, à l’exception, bien sûr, de l’extrême gauche et des paléo-gaullistes, doivent reconnaître que cette rupture n’a pas fait de la France un vulgaire vassal des Etats-Unis. L’affaire géorgienne et l’ouverture vers la Syrie se sont révélées des succès diplomatiques, relatifs certes, et susceptibles de réversion, mais incontestables. Les observateurs étrangers, quelque peu surpris, observent que la France est de retour, moins arrogante mais plus efficace. Résultat, elle parvient à profiter de l’absence momentanée des Etats-Unis pour cause de campagne présidentielle.

Bachar al-Assad est d’autant plus sensible aux pressions exercées par la France pour qu’il se détache de l’Iran et poursuive le dialogue avec Israël que Paris est de nouveau écouté à Jérusalem et à Washington. Bref, la France revient dans le jeu proche-oriental et si l’on ajoute que le conflit caucasien est circonscrit, le résultat n’est pas mince.

Dans cet art tout d’exécution qu’est la diplomatie, Jean-David Lévitte possède toutes les qualités d’un artisan qui mériterait la distinction de « Meilleur Ouvrier de France » si celle-ci n’était pas réservée aux Bocuse et autres charcutiers, orfèvres ou brodeuses de perles, dont notre pays est, à juste raison, si fier. Dans cette France où l’art du paraître exerce sa prééminence sur l’aptitude à bien faire, ce n’est pas une mince satisfaction de voir, pour une fois the right man at the right place.