Un meilleur matériel aurait-il sauvé la vie de nos dix soldats en Afghanistan ? Très probablement. Et pourtant, cette équivalence (meilleur matériel = vies sauvées) est non seulement simpliste mais carrément démagogique. Il est compréhensible que l’on recherche des responsables voire des coupables, et même que cette affaire relance le débat sur le budget militaire. Seulement, pour l’instant, on n’assiste pas à un débat mais à une foire d’empoigne dans laquelle affirmations et insinuations tiennent lieu d’arguments, en particulier à ceux qui, à tort ou à raison, se voient comme les oubliés du budget de la Défense.

Le débat avait vaguement commencé il y a trois mois, avec la publication du Livre blanc qui définit les grandes orientations de la stratégie de défense de la France pour les années à venir, suivi de la réplique tonitruante et anonyme, sous la signature de Surcouf, un groupe d’officiers. Il a fait long feu. Très vite, la réforme de la carte militaire a dominé l’agenda médiatico-politique, élus et journalistes s’intéressant d’abord aux fermetures de sites et aux remous afférents.

Le président de la République a défini les objectifs assignés aux auteurs du Livre blanc : la France doit rester une puissance militaire et diplomatique de premier plan, capable non seulement d’assurer l’indépendance du pays et la protection de ses ressortissants, mais, plus largement, de défendre ses intérêts et de remplir ses obligations internationales. L’ennui, c’est que l’on demande à l’armée de s’exécuter avec une enveloppe globale qui n’excède pas 2 % du PIB, soit 40 milliards d’euros par an. Bref, il n’y a pas le choix. Il faut trancher dans le vif, et ça fait mal. Comment arbitrer entre le régiment basé à Barcelonnette (qui sera, un jour, envoyé sur un terrain lointain) et l’équipement des soldats qui risquent leur vie aujourd’hui ? Les contribuables sont-ils prêts, parce que la France a perdu, depuis 2001, 19 soldats en Afghanistan, aux sacrifices qui seraient nécessaires si l’on voulait réduire significativement le risque qu’ils encourent ? Ces questions, qui engagent la collectivité dans son identité même, méritent mieux, comme réponses, que des slogans.

IL est donc légitime, surtout après l’embuscade de Surobi, de se demander si les arbitrages qui ont été faits étaient pertinents. Non, répond Jean Guisnel dans Le Point. L’article explique que les Vikings, dont l’achat était bloqué, auraient pu sauver des soldats. Le BV 206 Viking est un « véhicule blindé à haute mobilité » (VBHM), chenillé et doté d’une capacité tout-terrain exceptionnelle, bien meilleure que celle du VAB (véhicule d’avance blindé) classique qui est actuellement le transport de troupes le plus répandu dans l’armée de terre. Le Viking est capable de lâcher les fantassins face au feu ennemi le plus tard possible. Depuis 2000, tous les chefs de l’armée de Terre réclament ces équipements qui, fabriqués à la chaîne par les Suédois et utilisés par les Britanniques, ne coûtent qu’un million d’euros pièce. Selon les sources de Guisnel – visiblement proches de l’armée de terre –, la Direction générale de l’Armement (DGA), soutenue par l’Etat-major des armées (EMA), a freiné des quatre fers pour livrer les 129 véhicules demandés par l’infanterie. Dans Le Point, un général en colère propose une solution : « Supprimons un Rafale et achetons ces engins en urgence ! » (On comprend qu’il n’appartient pas à l’armée de l’Air). Il faut cependant préciser que ce véhicule, incapable de résister au RPG 7 (lance-roquette russe rustique et efficace qui a coûté aux Américains en Irak plusieurs véhicules de transports de troupes), aurait besoin d’un renforcement de son blindage et probablement de son armement. Si l’on en croit les chiffres du ministère britannique de la Défense, ces aménagements augmenteraient la facture d’environ 10%. C’est donc à deux Rafales et demi qu’il faudrait renoncer (53 millions d’euros pièce) !

On ne reprochera certainement pas à des journalistes comme Guisnel ou Jean-Dominique Merchet (dont le blog Secret Défense se distingue par la qualité de ses articles mais aussi par celle des commentaires) de se colleter avec ces questions pour le moins arides. Reste que, confronté à la colère – anonyme – d’officiers convaincus du bien-fondé de leur combat, le non-initié aura du mal à se faire une idée. Certes, qui n’aurait envie de pester contre « ces technos et bureaucrates » qui ne comprennent rien au « terrain » et privent nos petits gars de matériels essentiels pour accomplir leurs missions et protéger leur vie ? Oui, mais, en dehors des préférences exprimées par les sources de Guisnel, pourquoi un Viking plutôt qu’un Rafale ? Et, à ce compte-là, ne vaudrait-il pas mieux fermer une ou deux garnisons si cela sauve des vies ? Bref, ne faut-il pas déshabiller Pierre pour habiller Paul – ou inversement ?

De fait, puisque l’argent est compté, il faut bien définir la hiérarchie des besoins. Pas si simple, donc, quand chacun, du maire de petite ville au général d’aviation, du patron des commandos aux officiers d’infanterie, prêche pour sa paroisse. Juste après l’embuscade, des journaux, visiblement rencardés de l’intérieur de la « Grande Muette », ont dénoncé le manque de moyens aériens et plus particulièrement de drones de renseignements. La Croix et Europe 1, entre autres, affirmaient que ces engins, envoyés pour reconnaître le terrain avant la patrouille, auraient permis de repérer les préparatifs de l’embuscade. D’autres ont évoqué des hélicoptères de transport tactique qui manquent cruellement à l’armée française. Bref, comme toujours, a postériori, il n’a pas manqué de bons esprits pour trouver la parade.

Si l’armée disposait de moyens illimités, elle pourrait sans doute approcher (sans l’atteindre d’ailleurs) le risque zéro. Il n’est pas certain cependant que l’on puisse appliquer à la chose militaire notre sacro-saint principe de précaution. On imagine le séisme politique qu’entraînerait une augmentation des impôts nécessaire à la réalisation de cet objectif.

En attendant, aussi énorme soit « le poids des mots », aussi sidérant soit « le choc des photos », on peut difficilement imputer la mort de nos paras à une commune qui fait du lobbying pour conserver sa garnison parce que son départ entraînerait la fermeture de trois épiceries et d’une classe de maternelle.

Entre un drone et un Rafale, entre le maintien d’un régiment et la protection d’un autre, il n’est pas si facile de trancher. Dans le cas qui nous occupe, on se gardera de décréter quelle est la solution la plus adaptée. Peut-être que sur ce coup-là, les défenseurs du Viking ont cent fois raison, tandis que la DGA et l’EMA ont tort sur toute la ligne. Quoi qu’il en soit, notre engagement en Afghanistan risque de durer encore longtemps, sans oublier les autres missions que la France mène et sera appelée à mener en Afrique, au Moyen-Orient ou ailleurs. La crise du Caucase nous rappelle que, contrairement à ce que croient les opinions, la guerre n’a pas disparu de notre horizon. La défense de la France, son rang de grande puissance, exigent un effort considérable. Il est vital que les Français le comprennent. Ces questions sont trop graves pour qu’on les confie aux seuls généraux et ingénieurs.

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