Selon une rumeur qui fait un malheur sur le web, Lehman Brothers a transféré, la veille de sa faillite, 400 milliards de dollars à trois banques israéliennes. Or, contrairement aux insinuations pernicieuses de Jeff Rense, le journaliste américain qui est probablement derrière cette information, il ne s’agit pas des virements illégaux dont l’objectif est de préparer la retraite dorée des dirigeants de la banque sur les plages de Tel-Aviv. La vraie vérité est plus banale : avant de fermer boutique, la banque a simplement réglé ses dettes au Mossad dont les agents, comme chacun le sait, ont téléphoné le 10 septembre 2001 à tous ses employés juifs travaillant aux Twin Towers pour les prévenir de l’attentat qu’ils allaient perpétrer le lendemain.
Rachida on my mind
« Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine que nos bonnes qualités. », écrit quelque part La Rochefoucauld dans ses Maximes. À croire qu’il a connu Rachida Dati. La politique de notre ministre la plus élégante, si on aime le genre Avenue Montaigne, ferait passer un garde des Sceaux de la Restauration pour un humaniste délicat. Même Jean Valjean serait très moyennement dépaysé dans la France judiciaire de 2008 : on se pend dans les prisons, on fait jouer les peines-planchers pour les récidivistes (un genre de carte fidélité : à la deuxième pizza volée, c’est la zonzon), on traite les magistrats comme des pions que l’on déplace au gré des humeurs du pouvoir sur une carte judiciaire redécoupée à la hache.
Et pourtant, quoiqu’on en dise, l’essentiel des attaques contre Rachida Dati, surtout depuis l’officialisation de sa grossesse, ne porte pas ou plus sur ce bilan ouvertement réactionnaire qui est un des aspects les plus flagrants de la contre-révolution sarkozyste, de cette reprise en main très « droite américaine » de la société française. Rien ou si peu sur ce retour assumé à la confusion volontaire entre classes laborieuses et classes dangereuses, telle que l’avait théorisée Louis Chevallier à propos de la Monarchie de Juillet. En revanche, que n’aura-t-on entendu sur le luxe hyperbolique des toilettes de la dame (l’auteur de cet article n’y a pas échappé), ses diplômes prétendument douteux, les directeurs de cabinets dont elle changerait comme elle change de mocassins Prada, sans oublier l’atmosphère Splendeurs et misères des courtisanes » dans laquelle s’est déroulée son irrésistible ascension, avec Albin Chalandon dans le rôle du banquier Nucingen !
Cette image de chipie ambitieuse, voire ambitueuse, de peau de vache arriviste m’a toujours cependant semblé un peu courte sans que je sache au juste pourquoi. Jusqu’à ce jour où elle répondit aux socialistes, à l’Assemblée, à propos de l’affaire du mariage annulé de Lille pour non-virginité de l’épousée. Pour la première fois, quelque chose avait craqué dans la parfaite machine de guerre, la voix n’était plus tout à fait la même, l’indignation non feinte, la posture même du corps (le corps, lui, ne ment pas) était inédite : elle était en colère, vraiment, d’une colère où remontaient de très anciennes blessures, au point de perdre son surmoi idéologique et de balancer à ses adversaires ce qu’elle pensait vraiment d’eux (grosse erreur…), à savoir que leur politique d’intégration était un échec évident et que leurs discours angéliques sur les cités était objectivement responsable de la situation actuelle des jeunes filles arabes, de plus en plus voilées, de plus en plus forcées au mariage. On sentait rôder, dans ses propos, l’autobiographie d’une souffrance jamais tout à fait calmée.
Et c’est alors que j’ai compris pourquoi je n’ai jamais vraiment pu détester notre ministre de la Justice : pendant vingt ans, Rachida Dati a été mon élève.
Peu importe dans quel collège de quelle cité, de quel quartier, mais à l’époque où je servais encore dans les ruines de ce qui fut l’Education nationale, Rachida Dati venait s’asseoir chaque jour en cours. Marx remarquait que le prolétaire a encore un prolétaire, sa femme. Aujourd’hui, l’exclu, comme on dit, a son propre exclu : c’est l’adolescente maghrébine.
Imaginez un peu, tout s’est ligué contre elle : elle est pauvre, elle est fille, elle évolue dans une culture phallocrate et elle mise son émancipation sur l’école où elle a souvent pour professeur François Bégaudeau, c’est-à-dire cette quintessence du mépris de classe qu’est le copinage avec les élèves. On copine assez peu avec ses élèves quand on enseigne en centre-ville, vous avez remarqué ? Ce n’est pas tout, la jeune fille en question doit passer sa vie à se cacher : cacher qu’elle a de jolis seins, cacher qu’elle sait employer des mots de plus de deux syllabes, cacher qu’elle lit Balzac, cacher qu’elle a envie de faire des études, cacher qu’elle en a marre de subir les rodomontades de petits coqs des grands frères qui ne foutent rien à l’école, cacher qu’elle est amoureuse-exogame…
Alors, quand vous croisez une jeune femme qui ressemble à Rachida Dati et qui occupe un poste de responsabilité, dites-vous bien que la plupart du temps, c’est une manière de survivante aux déterminismes sociaux, qu’elle a échappé d’une part à la fausse sollicitude de ces enseignants, de ces travailleurs sociaux, de ces animateurs qui ont une façon de vous étreindre qui ressemble à un étranglement et d’autre part à la bonne vieille bêtise à front de taureau du racisme ordinaire, vintage, des discrimineurs à l’embauche ou au logement.
A la fin, quand vous êtes enfin parvenue au sommet et que vous décidez de faire un bébé toute seule, vous vous retrouvez avec comme collègue Bernard Laporte avec son rire gras qui sent le vestiaire et qui se croit obligé de dire qu’il n’est pas le père.
Le cauchemar continue. Et on s’étonne que Rachida Dati soit dure, cassante, impitoyable ? Moi, j’ai comme l’impression qu’il y a de quoi.
Acharnement thérapeutique sur la langue
Bernard Pivot serait-il en passe de devenir le Jean-Pierre Coffe de la langue française ? Moins soupe au lait, sans doute, mais tout aussi anxiogène, l’ancien animateur d’Apostrophes revient en librairie avec un bref ouvrage dont le titre sonne comme un tocsin : 100 expressions à sauver.
La comparaison avec le vitupérant défenseur de la gastronomie française ne plaira peut-être pas à celui qui, en 2006, avait déjà commis un recueil de cent mots à sauver. Mais enfin, c’est bel et bien le rôle qu’il tient désormais, en ces temps où François Bégaudeau réclame dans son Antimanuel de littérature (Bréal, 2008) l’abandon pur et simple d’une orthographe « aristocratique » et de règles de grammaire qui ne servent « plus à rien ». La crainte est grande chez Pivot que la disparition de certaines expressions nuise « à l’exactitude et à la richesse du français ». Il contre-attaque donc.
Louable démarche, qui pose néanmoins un double problème. Le premier, c’est que nos élites elles-mêmes ne respectent plus cette exactitude ni cette richesse. La loi Toubon est tombée en désuétude, et la pub la bafoue dorénavant ouvertement. Les tentatives volontaristes (cf. le « baladeur » destiné à remplacer le « walkman »… et depuis balayé par l’aï-pôd) sont, elles aussi, restées lettre morte. Notre classe politique ne montre pas davantage l’exemple : jamais elle n’a parlé un français aussi médiocre. Aussi pauvre. Aussi approximatif. Vocabulaire réduit, grammaire fantaisiste, syntaxe naufragée : nos élus font peine à entendre. A l’Eurovision, cette année, nous concourûmes avec une chanson anglaise. Bernard Kouchner, hier au Kosovo, aujourd’hui à l’ONU, parle anglais. Les dirigeants de nos grands groupes (Alcatel, EADS, et même la sacro-sainte Régie) ont imposé le même choix à leurs cadres. Le second problème… eh bien ! ce sont les Français eux-mêmes. Car tout autant que la nation, la langue est un référendum quotidien – et le ballottage n’est guère favorable aux puristes. Doit-on, de surcroît, s’appesantir sur les ravages, chez les moins de 25 ans, du dialecte sms-msn ?
Si le bref ouvrage de Pivot n’a pas la « richesse » des sommes de Claude Duneton (qu’il cite tout de même), peut-être nous aidera-t-il, aveugles que nous sommes au désastre, à en mesurer l’étendue. Car, à dire vrai, ces cent expressions à sauver nous semblaient assez familières. On ne les aurait pas dites menacées. Qu’on en juge : fagoté comme l’as de pique (mal habillé), avoir le béguin (être amoureux), blague à part (sérieusement), à toute bringue (rapidement), fort de café (inadmissible), rabattre le caquet (faire taire), passer à la casserole (coucher), en tenir une couche (être bête), ne pas être une flèche (idem), en deux coups de cuillère à pot (rapidement), fille de joie (prostituée), sortir de ses gonds (s’énerver), la fin des haricots (tout est perdu), pas tes oignons (indiscret), payer rubis sur l’ongle (comptant), être sainte Nitouche (fausse vertueuse). Sont-ce là, vraiment, des expressions en passe de tomber dans l’oubli ?
Certaines, il est vrai, méritaient d’être exhumées : s’attarder aux bagatelles de la porte (préliminaires), faire à quelqu’un une conduite de Grenoble (expulser sans ménagement), jouer du manicordion (être adultère), chanter pouilles (récriminer), être dans les vignes du Seigneur (ivre) ou faire querelle d’Allemand. Mais, en plus d’un plat, fallait-il en faire tout un livre ?
Car Bernard Pivot a une ambition : que le lecteur imite ces lycéens qui, lors d’une conférence, lui promirent de « les glisser le plus souvent possible dans leurs dissertations ». Ce qui pose – c’est, véritablement, à yoyoter de la touffe ! – un troisième problème, et un problème pratique : comment utiliser les plus rares sans être ridiculement précieux puisque, à suivre Pivot, seuls les vieux et les érudits en savent encore le sens ? Imaginez-vous, franchement, vous fendre d’un allez vous faire lanlaire à des zyva du 9-3 ? Ou sur les quais de Loire, après une pétanque entre bobos, proposer de plier les gaules ? Ou bien encore demander à un trader de la Défense s’il a mangé la grenouille ? Moi, pas. La vérité, la triste vérité, relève de la chronique de la Françamérique : les Français choisissent leur langage comme leur culture. Qui, dès lors, pourra empêcher notre belle langue, malmenée par ses propres locuteurs, de boire son bouillon de onze heures (expression à sauver n°13) ?
Urgent : Kundera
Dans le magazine praguois Respekt (dont les révélations sont le plus souvent de source policière), un chercheur affecté à l’ »Institut d’études sur les régimes totalitaires », un organisme officiel tchèque – similaire à celui qui fut à l’origine de la sinistre « loi de lustration » polonaise – accuse Milan Kundera d’avoir collaboré avec la police politique de son pays en 1950. L’AFP, qui a publié un long papier sur ce « scoop » avant même la parution du magazine, ne prend pas même la peine d’utiliser des guillemets ou le conditionnel dans son titre sans appel : « Milan Kundera a collaboré avec la police secrète communiste. » Il y a donc fort à parier que tout le monde va répéter cette calomnie en boucle, notamment sur les sites d’informations abonnés à l’agence. Il est bien évident que tout cela fait penser à une cabale symétrique de 2003. Cette année-là, on avait pu lire partout, suite à une campagne orchestrée par le Guardian, qu’en 1947 Orwell avait dénoncé ses amis communistes à la police politique britannique. L’affaire Orwell s’était lamentablement dégonflée, comme se dégonflera la prétendue « Affaire Kundera ». Nous vous en reparlerons très vite.
Marina rit, Ingrid pleure
On avait failli les oublier : les images de Marina Petrella, l’ex-brigadiste italienne en attente d’extradition à l’hôpital Sainte Anne, et d’Ingrid Bétancourt, en odeur de béatification dans un palace des Seychelles s’étaient peu a peu estompées dans les brumes des petits matins d’été. Les ennuis de Marina avaient commencé quand ceux d’Ingrid prenaient fin, et il eût été de bonne symétrie qu’elles fussent à nouveau réunies dans un happy end de conte de fées – Marina retrouvant son HLM du 9-3, son Jules et sa fille, et Ingrid recevant le prix Nobel de la paix sous les acclamations de ses fans rassemblés sur l’esplanade du Trocadéro. Feux d’artifices, larmes de joie, liesse populaire…
Pour Marina, c’est tout bon : saint Nicolas, quelque peu en avance sur le calendrier, a dépêché son épouse Carla pour lui signifier qu’elle ne serait pas envoyée en Italie pour y répondre de ses activités terroristes. Madame Sarkozy et sa sœur Valeria ont donc eu gain de cause : leur pardon privé d’exilées de luxe pour cause d’années de plomb a été promu au rang d’amnistie à titre individuel par la grâce présidentielle. Les Italiens de tous bords font valoir, à juste titre, que Mme Petrella aurait très bien pu recevoir des soins adéquats dans un établissement psychiatrique transalpin, et qu’en conséquence, la motivation « humanitaire » de la décision présidentielle est un camouflet administré à un pays voisin et ami. Tout cela est vrai, mais qui n’aurait, dans ces circonstances, la tentation de se montrer bon et généreux à peu de frais ? Supposons un instant que Mme Petrella eût succombé à la « grève de la vie » entamée lors de sa mise sous écrou d’extradition. L’intransigeance présidentielle, juridiquement impeccable, se fût révélée politiquement dévastatrice : Nicolas Sarkozy aurait été irrémédiablement repoussé dans le coin maudit des sans-coeur. N’est pas Margaret Thatcher qui veut, qui laissa jadis mourir de grève de la faim un tueur de l’IRA dans sa cellule, avec l’approbation de la majorité du peuple britannique. Cela prouve simplement que les Anglais ne sont pas des gens comme nous. Bon vent, donc à Marina Petrella, parce qu’on n’est pas des sauvages, comme dirait Popeck.
Si cette histoire sans fin des années de plomb italiennes est plus triste que divertissante, les aventures d’Ingrid au pays des Nobel devraient contribuer à nous faire sourire, ceci en dépit des angoisses relatives à l’amaigrissement de notre magot personnel.
Le fan-club français de l’ex-otage des FARC était si fort persuadé que le Prix Nobel de la Paix ne pouvait échapper à son héroïne, qu’il avait loué, vendredi dernier, un salon de l’Hôtel Meurice, rue de Rivoli, à Paris, pas vraiment une gargote, pour fêter dignement l’événement. Comme on n’est pas, chez les Bétancourt-boys, des manchots de la com’, on envoie dans toutes les rédactions un communiqué de victoire, avec embargo à 13 heures, heure où les jurés d’Oslo devaient dévoiler le nom de la lauréate. « Ce prix est un message fort adressé aux preneurs d’otages et aux terroristes qui jouent impunément avec la liberté de tout être humain », pouvait-on lire dans cette proclamation dont la lecture est aujourd’hui jubilatoire. La suite est connue : les gnomes d’Oslo ont préféré la grisaille nordique d’un tâcheron finlandais de la négociation internationale à la flamboyance de la pasionaria franco-colombienne. Mon quotidien local, Le Dauphiné Libéré, qui pourtant n’a pas coutume de s’indigner outre mesure au sujet des affaires du monde, s’en est étranglé d’indignation : « La paix, Ingrid ! » clame l’éditorialiste du journal le plus lu dans les alpages, en révélant les petites manœuvres dont même les chasseurs d’ours locaux ont appris à se méfier, grâce au bon Jean de la Fontaine. Il reste à espérer que ce « message fort » venu des Alpes sera répercuté par l’écho, de sommets en vallées jusqu’aux berges de la Seine. Quant aux preneurs d’otages, FARC, Hamas, Hezbollah et consorts, qu’ils prennent patience : s’ils ont l’amabilité de s’assagir quelque peu, il n’est pas impossible qu’un jour le Nobel…
Le Clézio, Nobel sans Frontières
Le lauréat français du prix Nobel de littérature a une formidable qualité : français, il ne l’est pas vraiment. Dans les traces de Sean Penn et d’une palme d’or politique récompensant la « diversité », les jurés suédois labourent le politiquement correct planétaire et sacrent un écrivain « d’ailleurs » – forcément d’ailleurs. On se rappelle qu’il y a quelques années, Le Monde avait salué, l’entrée du métissage au Panthéon, avec celle de la dépouille d’Alexandre Dumas. Malheureusement, il avait fallu se passer du consentement de l’auteur. Mais cette fois, le « citoyen et écrivain transculturel » (formule employée par l’Académie Nobel) était bien là, ressemblant à ce qu’on attendait de lui. Il faut reconnaître que si l’on fait abstraction de son deuxième prénom, Gustave, transformé en un mystérieux G., moins franchouillard, Le Clézio a vraiment le grand chic voyageur. Son cosmopolitisme et son amour des cultures dominées n’ont rien de feint. « L’écrivain est celui qui écoute le bruit du monde », a-t-il immédiatement précisé. Sans doute. À condition de se rappeler que c’est dans sa chambre de malade que Proust entendait et créait le monde. S’il ne suffit pas d’arpenter son âme pour faire de la littérature, il ne suffit pas non plus d’arpenter les grands espaces.
Précisons que je n’ai strictement rien contre Le Clézio dont je connais mal l’œuvre. Et si son nomadisme revendiqué ne me semble pas en soi admirable, il est encore moins critiquable en tant que tel. Par ailleurs, il n’est pas question d’embrigader un écrivain, quel qu’il soit, sous la bannière tricolore. Que la France revendique Zidane ou Manaudou, passe encore, mais vous vous voyez beugler votre satisfaction sur les Champs Elysées parce que le Nobel français a foutu la pâtée à son rival américain – Philip Roth, dont le nom circulait avec insistance ?
Il est vrai cependant que Le Clézio est certainement moins français que Roth n’est américain. Raison pour laquelle, sans doute, une petite dinde s’est crue autorisée à déclarer sur France Inter, que le premier, lui, était un vrai écrivain. Non, vous n’avez pas la berlue. Moi, Marie Colmant, spécialiste de la branchouillitude vintage et de l’impertinence à deux balles, je vous le dis, Philip Roth, c’est de la daube. Et Dostoïevski, c’est écrit au manche de pioche ?
Le dialogue entre l’animateur de l’émission, Vincent Josse, et sa subversive chroniqueuse mérite d’être restitué :
– Alors Marie, le Nobel de Le Clézio, ça vous a fait plaisir ?
– Oui, je ne vois pas pourquoi je bouderais mon plaisir.
– Dîtes-nous en un peu plus…
– Je ne vais pas rentrer (sic) dans les détails… (on comprend qu’elle n’a pas lu une ligne de Le Clézio). Non, je vais vous dire (en marquant un petit silence pour montrer qu’elle s’apprête à dire un truc vachement courageux) : Philip Roth, j’ai toujours trouvé ça surcoté.
Oui, Mesdames et Messieurs, ouvrez les yeux, Philip Roth est surcoté. Si vous avez du Roth chez vous, vendez ! Encore un coup des Américains pour nous fourguer leurs junk bonds. Mais ne vous faites pas rouler dans la farine, comme dirait PPDA il n’est pas bankable le Roth. (Tant que vous y êtes, si vous avez du Joseph Roth, bazardez aussi, c’est poussiéreux tout ça).
Josse (qui est plutôt talentueux et pas ramenard) devait être trop abasourdi pour réagir. La bécasse qui ne doute de rien a profité de son silence pour proférer une dernière ânerie.
– Alors c’est vrai, je suis contente que cette fois, le Nobel aille à un vrai écrivain.
Et moi, j’étais contente de ne pas l’avoir sous la main parce que j’avais une furieuse envie de lui tirer les cheveux en l’obligeant à demander pardon, cette Verdurin des ondes. Or, cette insignifiante vaniteuse n’a fait que répéter les niaiseries débitées dans un langage plus châtié par le secrétaire permanent de l’Académie Nobel, Horace Engdahl. À Cannes, Sean Penn avait entendu récompenser un film « conscient de la souffrance du monde ». L’honorable imbécile nommé Engdahl trouve, pour sa part, que « les écrivains américains composent des œuvres trop repliées sur les Etats-Unis et ne participent pas au « grand dialogue » de la littérature ». Les méchants ! En plus, je parierais qu’ils refusent d’écrire sur du papier recyclé.
C’est fou comme les rebelles peuvent se révéler normatifs. Au moins savons-nous désormais reconnaître un bon film et un bon livre. Si l’œuvre que vous avez entre les mains ne participe pas « au grand dialogue de la littérature », si elle pue le terroir, vous perdez votre temps. Il va de soi qu’un écrivain africain qui évoquerait son village ne serait pas « replié sur lui » mais « héritier de l’exil ». Alors, ce n’est pas de sa faute, à Le Clézio, s’il a exactement le profil du job. Sachez en effet que cet « écrivain cosmopolite, qui partage aujourd’hui son temps entre Nice, le Mexique, l’île Maurice et d’autres horizons a étudié à Bristol et à l’université de Londres aussi bien qu’au Collège littéraire universitaire de Nice ». Mieux encore, il a en 1967 effectué son service militaire en Thaïlande, au titre de la coopération, mais « a été expulsé pour avoir dénoncé la prostitution enfantine ». Si l’on ajoute à ce tableau immaculé qu’il a, durant quatre ans, étudié la vie des Indiens, au Panama, on comprend que les Nobel n’ont pas récompensé une œuvre, mais un héros de notre époque, une sorte de croisement entre Lawrence d’Arabie, Bernard Kouchner et Mère Térésa. Encore un peu et ils se présenteront comme l’académie alter-Nobel.
L’honneur est sauf – c’est bien un citoyen du monde qui a été honoré. Certes, il se trouve encore quelques réacs pour penser qu’un écrivain, serait-il tourné vers le grand large, habite une langue et par conséquent une culture. C’est qu’ils n’ont pas encore compris que le grand métissage des langues et des cultures rendra bientôt obsolètes ces vieilles distinctions. On pourrait aussi faire remarquer à tous ces adorateurs du déracinement et contempteurs du « repli sur soi » que le cosmopolitisme a partie liée avec la culture française, mais ce serait déjà manifester un chauvinisme coupable. Remarquez, le choix judicieux de nos Fenouillards suédois a permis à la presse de s’enthousiasmer sans que l’on puisse l’accuser d’être cocardière. Toutes nos gazettes ont donc glosé sur l’écriture nomade, la culture du métissage et la dénonciation de l’Occident qui caractériseraient la prose leclézienne. Dans Le Monde, Patrick Kéchichian a salué le « Nobel de la rupture » (et Claude Simon, c’était quoi au fait ?). Le Clézio, a-t-on pu lire dans Libération, est bel et bien ce qu’en disent les jurés, « un nomade, jamais là où on l’attend, conquis par les cultures non occidentales, attaché à défendre les plus fragiles, un type bien, avec des antennes de poète. Mais il est aussi un romancier simplement fraternel, à la prose accessible, séduisante sans renoncer à la complexité ». Gageons que Le Clézio n’est pas dupe de ces fadaises et qu’il s’amuse du malentendu qui lui vaut d’être honoré. Et retenons pour notre gouverne que désormais, un grand écrivain est un type bien. On en a fait du chemin, depuis Baudelaire et Céline.
Négation de négation
Invité dimanche de l’émission Ripostes, Dominique de Villepin a souhaité mettre les choses définitivement au point sur ses relations avec le président. A Serge Moati qui lui demandait s’il avait demandé le ministère des Affaires étrangères à Nicolas Sarkozy comme la rumeur le laissait entendre, Dominique de Villepin a répondu : « A aucun moment, je n’ai rien sollicité. » Cela signifie-t-il qu’à tout moment il a sollicité quelque chose ? On a compris qui alimentait en France la rumeur politique[1. « Jamais on ne trouvera ma main dans la moindre rumeur », a également déclaré l’ancien Premier ministre sur le même plateau. La main, ah ça non. Mais le reste…]. Ce n’est pas Dominique de Villepin, mais ses lapsus linguae et ses fautes de français.
Martti Ahtisaari, prix Nobel de la quoi ?
La secte des Imprononçables a encore frappé. Avec une habileté qui lui est coutumière et une discrétion si achevée qu’elle n’éveillera jamais les soupçons ni de Thierry Meyssan ni de Dan Brown. C’est une société secrète qui manœuvre au long cours pour porter au devant de la scène internationale des personnalités dont le patronyme doit être lu une vingtaine de fois avant d’être prononcé. Elle est composée d’anciens présentateurs de journaux télévisés réunis par une sournoise et mesquine idée de la vengeance. Au cours des dernières années, leur plus brillant coup fut assurément l’élection de la présidente islandaise, Vigdís Finnbogadóttir.
Aucun journaliste de la presse parlée et filmée ne sortit indemne de cette épreuve. Même à Reykjavik, le présentateur vedette de Stöð 2 trébucha sur le nom du nouveau chef d’Etat, sans jamais s’en relever. Comme aucun être sensé ne tenait à ce que le réseau hertzien mondial ressemblât à la salle d’attente d’un orthophoniste, on prit, sans se concerter, la sage décision de ne plus traiter aucune information d’origine islandaise. Durant les seize années du mandat de Vigdís Finnbogadóttir et alors qu’elle était la première femme élue démocratiquement à la tête d’un Etat, l’Islande disparut de la surface du globe médiatique.
Cette année, les Imprononçables sont parvenus à convaincre le Parlement norvégien d’attribuer le prix Nobel de la paix à Martti Oiva Kalevi Ahtisaari, dont le seul mérite demeure de n’avoir pas déclenché de troisième guerre mondiale alors qu’il était diplomate. Les admirateurs finlandais de notre nouveau prix Nobel voudraient bien qu’on reconnaisse à leur champion une autre qualité : avoir quitté les médiations auxquelles il participait en Bosnie en 1993 pour se lancer dans la campagne présidentielle finlandaise. Ils n’ont pas tout à fait tort au fan club de Martti Ahtisaari : faire passer sa carrière personnelle avant la résolution d’un conflit est une manière de concourir avec ardeur à la paix entre les nations.
Si, dans les années 1930, Aristide Briand et Gustav Stresemann avaient décidé de se consacrer à la vie politique de leur pays respectif au lieu de manigancer un hypothétique rapprochement franco-allemand, cela nous aurait peut-être épargné la deuxième Guerre mondiale. On sait à Stockholm et dans ses environs qu’un diplomate qui commence à vouloir s’occuper des relations entre les Etats est un va-t-en-guerre. Si vis pacem, para bellum. Le contraire est vrai aussi : si tu veux la guerre, prépare la paix. Cela, Martti Ahtisaari l’a compris et, n’ayant jamais voulu concourir par lui-même à la paix, il mérite comme nul autre ce Nobel.
Enfin, « comme nul autre » : il ne faut pas exagérer. Il a fallu l’intervention et les manigances discrètes des Imprononçables pour que Martti remporte son prix. Sinon, nul doute que le Nobel aurait été attribué à Ingrid Betancourt qui, elle aussi, a le mérite de n’avoir jamais rien fait pour la paix dans le monde.
Las, les Imprononçables sont les plus forts. La déception est amère à la Fédération internationale des Comités Ingrid Betancourt : « C’est une très mauvaise nouvelle », a même déclaré leur responsable lorsqu’il a appris que c’était l’autre nase de Finlandais qui avait été choisi. Un type totalement inconnu et absolument pas télégénique.
Nous n’avons pas le droit de désespérer Betancourt, comme le disait Sartre ! Dans le grand et finnois malheur qui s’abat sur eux, il reste à ses supporters un pis-aller. Aller faire le siège d’Edmonde Charles-Roux en hurlant à ses octogénaires oreilles : « Le Goncourt pour Betancourt ! »
Photo de Une : Martti Ahtisaari au Forum de Davos en 2000, World Economic Forum, flickr.
Et ta sœur(e) !
Le long et inintéressant article que Clarisse Fabre a publié dans Le Monde de ce samedi sur l’annexion problématique de la MC 93 par la Comédie-Française commence ainsi : « Est-ce un désaveu pour Muriel Mayette, administrateur général de la Comédie-Française » et se termine comme ça : « On ne peut pas accepter une annexion ! », a souligné la metteure en scène Ariane Mnouchkine. » Pourquoi Ariane est-elle metteure en scène et Muriel n’est-elle pas administrateure ni donc générale, il faudra penser à le demander à la correcteure.
Le Clézio, écrivain dégagé
Depuis que l’on a décidé que dix-huit Suédois devaient se réunir chaque année à Stockholm pour faire autre chose que diriger le conseil d’administration d’Ikea et déposer sur les épaules d’un écrivain qui n’avait rien demandé un prix qui a fait chavirer bien des têtes, la France s’est taillée la part du lion. Pas moins de quatorze prix Nobel placent le pays à la tête du palmarès de ce que Goethe désigna le premier sous le nom de Weltliteratur (littérature mondiale) et qu’Etiemble passa sa vie à théoriser sans toutefois jamais, de son propre aveu, y parvenir.
Ne poussons pourtant pas trop vite de cocorico. Les jeux pourraient bien être pipés d’entrée. Pour trois raisons au moins. La première est que la Svenska Akademien, fondée par Gustave III, est calquée sur le modèle de l’Académie française, dont le fort n’est pas la littérature mais le dictionnaire – cela relativiserait bien des choses si l’Académie suédoise ne comptait dans ses rangs serrés un écrivain comme Torgny Lindgren, auquel il ne sera jamais accordé de Nobel puisque c’est lui qui malheureusement les accorde. La deuxième raison est que l’affaire du Nobel commence comme l’histoire de France : avec un vase cassé – ce n’était certes pas celui de Clovis, mais le non moins célèbre Vase brisé de Sully Prudhomme, premier prix Nobel de littérature[1. Enfants des écoles, laissez Guy Môquet en paix et ânonnez après moi :
Le vase où meurt cette verveine
D’un coup d’éventail fut fêlé ;
Le coup dut l’effleurer à peine,
Aucun bruit ne l’a révélé.
Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D’une marche invisible et sûre
En a fait lentement le tour.
Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s’est épuisé ;
Personne encore ne s’en doute,
N’y touchez pas, il est brisé.]. Enfin, Pierre Lepape nous l’a rappelé dans un remarquable essai, la France demeure, par-dessus tout, le pays de la littérature[2. Pierre Lepape, Le pays de la littérature, Grasset, 2003. Entre nous, Lepape a toujours raison : cela s’appelle le dogme de l’infaillibilité pontificale.]. Comme l’Israël biblique a été choisie par Dieu pour connaître Son dessein, la France aurait été élue de la littérature pour l’accomplir et la parfaire. Dès lors que naît la langue française, lorsque Charles le Chauve et Louis le Germanique se prêtent serment d’assistance mutuelle en février 842 à Strasbourg, tout ce qui est politique devient, dès lors, littéraire et tout ce qui est littéraire devient politique.
Quel pays autre que la France aura vu sa représentation nationale se disputer sur les écrits d’un philosophe jusqu’à en venir aux poings ? Depuis le transfert des cendres de Jean-Jacques au Panthéon en 1794 jusqu’au tout début de la Grande Guerre, c’est-à-dire tout au long du XIXe siècle, le monde politique français s’écharpe à rythme régulier pour savoir si l’auteur du Contrat social est, comme l’affirmait Lakanal, l’inspirateur de la Révolution. La classe politique française est sens dessus dessous : on voit des hommes de droite se rallier à la gauche jacobine pour défendre Rousseau, tandis que Jaurès n’a aucun mot assez dur pour le condamner. Oui, la littérature est en France un sujet politique, tout comme la politique est un sujet littéraire. Sujets passionnants pour lesquels il n’est jamais de baïonnettes assez aiguisées.
Mais tout cela ne s’entend que si l’on adopte le point de vue romantique : tout ce qui est politique est littéraire, tout ce qui est littéraire doit être politique – accommodation de la formule par laquelle Robespierre inventa, selon Arendt, le totalitarisme : « Tout ce qui est moral est politique, tout ce qui est politique doit être moral. » De la même manière que la France a appris à faire correctement la Révolution et la Terreur au reste du monde, elle lui a appris ce qu’était la littérature. Une longue lignée court depuis 1789 pour jalonner l’histoire du monde : 1917, 1933, 1949… Moscou, Berlin, Pékin, leur héritage – n’en déplaise au René Char des Cahiers d’hypnos – est précédé d’un testament complété de multiples codicilles. Il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, les écrivains français soient les chouchous du Nobel de littérature.
Seulement, les Académiciens suédois ne sont pas romantiques. Le pays est pacifique au point de ne pas avoir fait la guerre depuis 1814. Face aux choses du monde, il exhibe depuis près de deux cents ans une neutralité qui siérait à tout citoyen helvétique. Et si l’on regarde de près la liste des quatorze Nobel français depuis 1901, on a devant soi un tableau assez fidèle du principe qui guide l’Académie suédoise : ce que Hannah Arendt appelait dans La Condition de l’homme moderne, la vita contemplativa, une manière de dégagement et d’abstention, de retrait et de neutralité. Dans tout le XXe siècle, qui fut le siècle de la vita activa, les Nobel choisirent Sully Prudhomme, Frédéric Mistral, Romain Rolland, Anatole France, Henri Bergson, Roger Martin du Gard, André Gide, François Mauriac, Albert Camus, Saint-John Perse, Claude Simon et Gao Xingjian. Aucun de ces écrivains ne peut être accusé d’activisme politique effréné ni même d’engagement public outrancier. Et même, en 1964, lorsque les Nobel désignent Jean-Paul Sartre comme lauréat, celui-ci refuse d’être « réifié » ou, si vous préférez, « rangé au magasin des accessoires ».
Qu’on regarde un peu le palmarès du prix Nobel de littérature de l’immédiate après-guerre. En 1945, l’Académie suédoise accorde le prix à Gabriela Mistral, diplomate, féministe et poétesse, quelqu’un en somme d’irréprochable mais d’un peu éloigné et de détaché des deux ou trois bricoles qui étaient advenues au monde civilisé au cours des précédentes années. En 1946, c’est Hermann Hesse qui, naturalisé suisse et immunisé par conséquent contre la deutsche Vergangenheit, est distingué. En 1947, c’est André Gide qui, malgré son Retour d’Urss, professe une foi en « l’intellectuel dégagé de l’actualité ». C’est qu’on préfère tenir,quand on est à la Svansken, Gide et Romain Rolland comme des apôtres du veule renoncement. Dans ces années-là, où tout se cristallisait, Malraux ou Gary étaient des écrivains potablement nobélisables. Le problème est qu’ils avaient – ou presque – porté les armes. La neutralité et le dégagement ne pardonnent pas.
En 2004, Elfriede Jelinek, qui reçoit le Nobel de littérature sans juger bon de se déplacer jusqu’à Stockholm pour le recevoir, envoie une cassette vidéo à l’Académie suédoise dans laquelle elle déclare : « Evidemment, en Autriche, on voudra exploiter l’honneur qui m’est fait, mais il faut rejeter cette forme de réclame. » Il n’y a pas ici à l’œuvre que la critique du provincialisme autrichien qui est la latitude des écrivains viennois depuis Thomas Bernhard. Il y a, surtout, le refus de la territorialisation, de la localisation, de la détermination national geographic de la littérature. L’idée que l’écrivain est apatride est somme toute assez française. Elle nous vient du Projet d’un traité sur l’histoire écrit en 1714 par Fénelon : « Le bon historien n’est d’aucun temps ni d’aucun pays » et mise au goût du jour par Fustel de Coulanges en 1870. Cela étant, ce fut Mommsen – qui professait à peu de choses près la thèse inverse – qui reçut en 1902 le prix Nobel de littérature. Et pas Fustel. Mais il faut dire qu’à l’époque, après avoir célébré le génie de Sully Prudhomme, la neutre Académie suédoise cherchait un Allemand pour compenser.
Aujourd’hui, que penser de Jean-Marie Gustave Le Clézio ? Qu’il a un prénom trop long. Certes. Mais ce Nobel lui va comme un gant. Il est le prototype de l’écrivain post-moderne, entièrement dévoué à la littérature. Sa vèc, pour remployer l’expression de Jan Patočka[3. Jan Patočka, L’écrivain et son objet, traduit par Erika Abrams. Paris, POL, 1990.], c’est la littérature et rien d’autre. Il le fait bien. Excellemment même. Du Procès verbal à L’Africain, quelque chose se passe chez lui qui a rapport avec la question de la littérature, comme dirait mon vieux maître, Philippe Lacoue-Labarthe. N’empêche. N’empêche que nous avons deux écrivains en France qui ont des œuvres derrière eux (pardon pour les autres) : Le Clézio et Sollers.
Pourquoi Philippe Sollers n’aura jamais le prix Nobel de littérature ? Parce qu’il a l’heur de s’intéresser au reste du monde et à considérer que la littérature, quoi qu’il en dise et quoi qu’il s’en défende, reste, en France, un geste politique. Lorsque, dans Le Monde, il écrit un article comme on ne fait plus, justifiant le choix de Le Clézio par le rejet d’une France moisie à Vichy et pourrie à Moscou, il brûle, notre Philippe Sollers national. Il brûle. Mais il oublie Pékin.
Que saint Jürgen Habermas me pardonne si je cite un vil lecteur de Heidegger – quoi ! comment ose-t-il und so weiter ? –, mais le plus allemand et le plus heideggérien des philosophes qui soit, Peter Sloterdijk, s’étonne toujours lorsqu’il rend visite à des amis français que leur intérieur ressemble – ou tente de ressembler – à un musée. Et si nous avions en France l’idée de faire littérature et politique comme si nous vivions dans un musée ? Et si nous faisions comme si le romantisme politique était encore un genre littéraire ? Et si nous faisions comme si la France ne s’était pas retirée de la marche du monde ? Cela se peut – on le déplore. Mais hors les murs de ce musée imaginaire se trouve assurément, comme un prophète mal assuré, JMG Le Clézio.
Lehman Mossad, le buzz c’est pour les buses
Selon une rumeur qui fait un malheur sur le web, Lehman Brothers a transféré, la veille de sa faillite, 400 milliards de dollars à trois banques israéliennes. Or, contrairement aux insinuations pernicieuses de Jeff Rense, le journaliste américain qui est probablement derrière cette information, il ne s’agit pas des virements illégaux dont l’objectif est de préparer la retraite dorée des dirigeants de la banque sur les plages de Tel-Aviv. La vraie vérité est plus banale : avant de fermer boutique, la banque a simplement réglé ses dettes au Mossad dont les agents, comme chacun le sait, ont téléphoné le 10 septembre 2001 à tous ses employés juifs travaillant aux Twin Towers pour les prévenir de l’attentat qu’ils allaient perpétrer le lendemain.
Rachida on my mind
« Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine que nos bonnes qualités. », écrit quelque part La Rochefoucauld dans ses Maximes. À croire qu’il a connu Rachida Dati. La politique de notre ministre la plus élégante, si on aime le genre Avenue Montaigne, ferait passer un garde des Sceaux de la Restauration pour un humaniste délicat. Même Jean Valjean serait très moyennement dépaysé dans la France judiciaire de 2008 : on se pend dans les prisons, on fait jouer les peines-planchers pour les récidivistes (un genre de carte fidélité : à la deuxième pizza volée, c’est la zonzon), on traite les magistrats comme des pions que l’on déplace au gré des humeurs du pouvoir sur une carte judiciaire redécoupée à la hache.
Et pourtant, quoiqu’on en dise, l’essentiel des attaques contre Rachida Dati, surtout depuis l’officialisation de sa grossesse, ne porte pas ou plus sur ce bilan ouvertement réactionnaire qui est un des aspects les plus flagrants de la contre-révolution sarkozyste, de cette reprise en main très « droite américaine » de la société française. Rien ou si peu sur ce retour assumé à la confusion volontaire entre classes laborieuses et classes dangereuses, telle que l’avait théorisée Louis Chevallier à propos de la Monarchie de Juillet. En revanche, que n’aura-t-on entendu sur le luxe hyperbolique des toilettes de la dame (l’auteur de cet article n’y a pas échappé), ses diplômes prétendument douteux, les directeurs de cabinets dont elle changerait comme elle change de mocassins Prada, sans oublier l’atmosphère Splendeurs et misères des courtisanes » dans laquelle s’est déroulée son irrésistible ascension, avec Albin Chalandon dans le rôle du banquier Nucingen !
Cette image de chipie ambitieuse, voire ambitueuse, de peau de vache arriviste m’a toujours cependant semblé un peu courte sans que je sache au juste pourquoi. Jusqu’à ce jour où elle répondit aux socialistes, à l’Assemblée, à propos de l’affaire du mariage annulé de Lille pour non-virginité de l’épousée. Pour la première fois, quelque chose avait craqué dans la parfaite machine de guerre, la voix n’était plus tout à fait la même, l’indignation non feinte, la posture même du corps (le corps, lui, ne ment pas) était inédite : elle était en colère, vraiment, d’une colère où remontaient de très anciennes blessures, au point de perdre son surmoi idéologique et de balancer à ses adversaires ce qu’elle pensait vraiment d’eux (grosse erreur…), à savoir que leur politique d’intégration était un échec évident et que leurs discours angéliques sur les cités était objectivement responsable de la situation actuelle des jeunes filles arabes, de plus en plus voilées, de plus en plus forcées au mariage. On sentait rôder, dans ses propos, l’autobiographie d’une souffrance jamais tout à fait calmée.
Et c’est alors que j’ai compris pourquoi je n’ai jamais vraiment pu détester notre ministre de la Justice : pendant vingt ans, Rachida Dati a été mon élève.
Peu importe dans quel collège de quelle cité, de quel quartier, mais à l’époque où je servais encore dans les ruines de ce qui fut l’Education nationale, Rachida Dati venait s’asseoir chaque jour en cours. Marx remarquait que le prolétaire a encore un prolétaire, sa femme. Aujourd’hui, l’exclu, comme on dit, a son propre exclu : c’est l’adolescente maghrébine.
Imaginez un peu, tout s’est ligué contre elle : elle est pauvre, elle est fille, elle évolue dans une culture phallocrate et elle mise son émancipation sur l’école où elle a souvent pour professeur François Bégaudeau, c’est-à-dire cette quintessence du mépris de classe qu’est le copinage avec les élèves. On copine assez peu avec ses élèves quand on enseigne en centre-ville, vous avez remarqué ? Ce n’est pas tout, la jeune fille en question doit passer sa vie à se cacher : cacher qu’elle a de jolis seins, cacher qu’elle sait employer des mots de plus de deux syllabes, cacher qu’elle lit Balzac, cacher qu’elle a envie de faire des études, cacher qu’elle en a marre de subir les rodomontades de petits coqs des grands frères qui ne foutent rien à l’école, cacher qu’elle est amoureuse-exogame…
Alors, quand vous croisez une jeune femme qui ressemble à Rachida Dati et qui occupe un poste de responsabilité, dites-vous bien que la plupart du temps, c’est une manière de survivante aux déterminismes sociaux, qu’elle a échappé d’une part à la fausse sollicitude de ces enseignants, de ces travailleurs sociaux, de ces animateurs qui ont une façon de vous étreindre qui ressemble à un étranglement et d’autre part à la bonne vieille bêtise à front de taureau du racisme ordinaire, vintage, des discrimineurs à l’embauche ou au logement.
A la fin, quand vous êtes enfin parvenue au sommet et que vous décidez de faire un bébé toute seule, vous vous retrouvez avec comme collègue Bernard Laporte avec son rire gras qui sent le vestiaire et qui se croit obligé de dire qu’il n’est pas le père.
Le cauchemar continue. Et on s’étonne que Rachida Dati soit dure, cassante, impitoyable ? Moi, j’ai comme l’impression qu’il y a de quoi.
Acharnement thérapeutique sur la langue
Bernard Pivot serait-il en passe de devenir le Jean-Pierre Coffe de la langue française ? Moins soupe au lait, sans doute, mais tout aussi anxiogène, l’ancien animateur d’Apostrophes revient en librairie avec un bref ouvrage dont le titre sonne comme un tocsin : 100 expressions à sauver.
La comparaison avec le vitupérant défenseur de la gastronomie française ne plaira peut-être pas à celui qui, en 2006, avait déjà commis un recueil de cent mots à sauver. Mais enfin, c’est bel et bien le rôle qu’il tient désormais, en ces temps où François Bégaudeau réclame dans son Antimanuel de littérature (Bréal, 2008) l’abandon pur et simple d’une orthographe « aristocratique » et de règles de grammaire qui ne servent « plus à rien ». La crainte est grande chez Pivot que la disparition de certaines expressions nuise « à l’exactitude et à la richesse du français ». Il contre-attaque donc.
Louable démarche, qui pose néanmoins un double problème. Le premier, c’est que nos élites elles-mêmes ne respectent plus cette exactitude ni cette richesse. La loi Toubon est tombée en désuétude, et la pub la bafoue dorénavant ouvertement. Les tentatives volontaristes (cf. le « baladeur » destiné à remplacer le « walkman »… et depuis balayé par l’aï-pôd) sont, elles aussi, restées lettre morte. Notre classe politique ne montre pas davantage l’exemple : jamais elle n’a parlé un français aussi médiocre. Aussi pauvre. Aussi approximatif. Vocabulaire réduit, grammaire fantaisiste, syntaxe naufragée : nos élus font peine à entendre. A l’Eurovision, cette année, nous concourûmes avec une chanson anglaise. Bernard Kouchner, hier au Kosovo, aujourd’hui à l’ONU, parle anglais. Les dirigeants de nos grands groupes (Alcatel, EADS, et même la sacro-sainte Régie) ont imposé le même choix à leurs cadres. Le second problème… eh bien ! ce sont les Français eux-mêmes. Car tout autant que la nation, la langue est un référendum quotidien – et le ballottage n’est guère favorable aux puristes. Doit-on, de surcroît, s’appesantir sur les ravages, chez les moins de 25 ans, du dialecte sms-msn ?
Si le bref ouvrage de Pivot n’a pas la « richesse » des sommes de Claude Duneton (qu’il cite tout de même), peut-être nous aidera-t-il, aveugles que nous sommes au désastre, à en mesurer l’étendue. Car, à dire vrai, ces cent expressions à sauver nous semblaient assez familières. On ne les aurait pas dites menacées. Qu’on en juge : fagoté comme l’as de pique (mal habillé), avoir le béguin (être amoureux), blague à part (sérieusement), à toute bringue (rapidement), fort de café (inadmissible), rabattre le caquet (faire taire), passer à la casserole (coucher), en tenir une couche (être bête), ne pas être une flèche (idem), en deux coups de cuillère à pot (rapidement), fille de joie (prostituée), sortir de ses gonds (s’énerver), la fin des haricots (tout est perdu), pas tes oignons (indiscret), payer rubis sur l’ongle (comptant), être sainte Nitouche (fausse vertueuse). Sont-ce là, vraiment, des expressions en passe de tomber dans l’oubli ?
Certaines, il est vrai, méritaient d’être exhumées : s’attarder aux bagatelles de la porte (préliminaires), faire à quelqu’un une conduite de Grenoble (expulser sans ménagement), jouer du manicordion (être adultère), chanter pouilles (récriminer), être dans les vignes du Seigneur (ivre) ou faire querelle d’Allemand. Mais, en plus d’un plat, fallait-il en faire tout un livre ?
Car Bernard Pivot a une ambition : que le lecteur imite ces lycéens qui, lors d’une conférence, lui promirent de « les glisser le plus souvent possible dans leurs dissertations ». Ce qui pose – c’est, véritablement, à yoyoter de la touffe ! – un troisième problème, et un problème pratique : comment utiliser les plus rares sans être ridiculement précieux puisque, à suivre Pivot, seuls les vieux et les érudits en savent encore le sens ? Imaginez-vous, franchement, vous fendre d’un allez vous faire lanlaire à des zyva du 9-3 ? Ou sur les quais de Loire, après une pétanque entre bobos, proposer de plier les gaules ? Ou bien encore demander à un trader de la Défense s’il a mangé la grenouille ? Moi, pas. La vérité, la triste vérité, relève de la chronique de la Françamérique : les Français choisissent leur langage comme leur culture. Qui, dès lors, pourra empêcher notre belle langue, malmenée par ses propres locuteurs, de boire son bouillon de onze heures (expression à sauver n°13) ?
Urgent : Kundera
Dans le magazine praguois Respekt (dont les révélations sont le plus souvent de source policière), un chercheur affecté à l’ »Institut d’études sur les régimes totalitaires », un organisme officiel tchèque – similaire à celui qui fut à l’origine de la sinistre « loi de lustration » polonaise – accuse Milan Kundera d’avoir collaboré avec la police politique de son pays en 1950. L’AFP, qui a publié un long papier sur ce « scoop » avant même la parution du magazine, ne prend pas même la peine d’utiliser des guillemets ou le conditionnel dans son titre sans appel : « Milan Kundera a collaboré avec la police secrète communiste. » Il y a donc fort à parier que tout le monde va répéter cette calomnie en boucle, notamment sur les sites d’informations abonnés à l’agence. Il est bien évident que tout cela fait penser à une cabale symétrique de 2003. Cette année-là, on avait pu lire partout, suite à une campagne orchestrée par le Guardian, qu’en 1947 Orwell avait dénoncé ses amis communistes à la police politique britannique. L’affaire Orwell s’était lamentablement dégonflée, comme se dégonflera la prétendue « Affaire Kundera ». Nous vous en reparlerons très vite.
Marina rit, Ingrid pleure
On avait failli les oublier : les images de Marina Petrella, l’ex-brigadiste italienne en attente d’extradition à l’hôpital Sainte Anne, et d’Ingrid Bétancourt, en odeur de béatification dans un palace des Seychelles s’étaient peu a peu estompées dans les brumes des petits matins d’été. Les ennuis de Marina avaient commencé quand ceux d’Ingrid prenaient fin, et il eût été de bonne symétrie qu’elles fussent à nouveau réunies dans un happy end de conte de fées – Marina retrouvant son HLM du 9-3, son Jules et sa fille, et Ingrid recevant le prix Nobel de la paix sous les acclamations de ses fans rassemblés sur l’esplanade du Trocadéro. Feux d’artifices, larmes de joie, liesse populaire…
Pour Marina, c’est tout bon : saint Nicolas, quelque peu en avance sur le calendrier, a dépêché son épouse Carla pour lui signifier qu’elle ne serait pas envoyée en Italie pour y répondre de ses activités terroristes. Madame Sarkozy et sa sœur Valeria ont donc eu gain de cause : leur pardon privé d’exilées de luxe pour cause d’années de plomb a été promu au rang d’amnistie à titre individuel par la grâce présidentielle. Les Italiens de tous bords font valoir, à juste titre, que Mme Petrella aurait très bien pu recevoir des soins adéquats dans un établissement psychiatrique transalpin, et qu’en conséquence, la motivation « humanitaire » de la décision présidentielle est un camouflet administré à un pays voisin et ami. Tout cela est vrai, mais qui n’aurait, dans ces circonstances, la tentation de se montrer bon et généreux à peu de frais ? Supposons un instant que Mme Petrella eût succombé à la « grève de la vie » entamée lors de sa mise sous écrou d’extradition. L’intransigeance présidentielle, juridiquement impeccable, se fût révélée politiquement dévastatrice : Nicolas Sarkozy aurait été irrémédiablement repoussé dans le coin maudit des sans-coeur. N’est pas Margaret Thatcher qui veut, qui laissa jadis mourir de grève de la faim un tueur de l’IRA dans sa cellule, avec l’approbation de la majorité du peuple britannique. Cela prouve simplement que les Anglais ne sont pas des gens comme nous. Bon vent, donc à Marina Petrella, parce qu’on n’est pas des sauvages, comme dirait Popeck.
Si cette histoire sans fin des années de plomb italiennes est plus triste que divertissante, les aventures d’Ingrid au pays des Nobel devraient contribuer à nous faire sourire, ceci en dépit des angoisses relatives à l’amaigrissement de notre magot personnel.
Le fan-club français de l’ex-otage des FARC était si fort persuadé que le Prix Nobel de la Paix ne pouvait échapper à son héroïne, qu’il avait loué, vendredi dernier, un salon de l’Hôtel Meurice, rue de Rivoli, à Paris, pas vraiment une gargote, pour fêter dignement l’événement. Comme on n’est pas, chez les Bétancourt-boys, des manchots de la com’, on envoie dans toutes les rédactions un communiqué de victoire, avec embargo à 13 heures, heure où les jurés d’Oslo devaient dévoiler le nom de la lauréate. « Ce prix est un message fort adressé aux preneurs d’otages et aux terroristes qui jouent impunément avec la liberté de tout être humain », pouvait-on lire dans cette proclamation dont la lecture est aujourd’hui jubilatoire. La suite est connue : les gnomes d’Oslo ont préféré la grisaille nordique d’un tâcheron finlandais de la négociation internationale à la flamboyance de la pasionaria franco-colombienne. Mon quotidien local, Le Dauphiné Libéré, qui pourtant n’a pas coutume de s’indigner outre mesure au sujet des affaires du monde, s’en est étranglé d’indignation : « La paix, Ingrid ! » clame l’éditorialiste du journal le plus lu dans les alpages, en révélant les petites manœuvres dont même les chasseurs d’ours locaux ont appris à se méfier, grâce au bon Jean de la Fontaine. Il reste à espérer que ce « message fort » venu des Alpes sera répercuté par l’écho, de sommets en vallées jusqu’aux berges de la Seine. Quant aux preneurs d’otages, FARC, Hamas, Hezbollah et consorts, qu’ils prennent patience : s’ils ont l’amabilité de s’assagir quelque peu, il n’est pas impossible qu’un jour le Nobel…
Le Clézio, Nobel sans Frontières
Le lauréat français du prix Nobel de littérature a une formidable qualité : français, il ne l’est pas vraiment. Dans les traces de Sean Penn et d’une palme d’or politique récompensant la « diversité », les jurés suédois labourent le politiquement correct planétaire et sacrent un écrivain « d’ailleurs » – forcément d’ailleurs. On se rappelle qu’il y a quelques années, Le Monde avait salué, l’entrée du métissage au Panthéon, avec celle de la dépouille d’Alexandre Dumas. Malheureusement, il avait fallu se passer du consentement de l’auteur. Mais cette fois, le « citoyen et écrivain transculturel » (formule employée par l’Académie Nobel) était bien là, ressemblant à ce qu’on attendait de lui. Il faut reconnaître que si l’on fait abstraction de son deuxième prénom, Gustave, transformé en un mystérieux G., moins franchouillard, Le Clézio a vraiment le grand chic voyageur. Son cosmopolitisme et son amour des cultures dominées n’ont rien de feint. « L’écrivain est celui qui écoute le bruit du monde », a-t-il immédiatement précisé. Sans doute. À condition de se rappeler que c’est dans sa chambre de malade que Proust entendait et créait le monde. S’il ne suffit pas d’arpenter son âme pour faire de la littérature, il ne suffit pas non plus d’arpenter les grands espaces.
Précisons que je n’ai strictement rien contre Le Clézio dont je connais mal l’œuvre. Et si son nomadisme revendiqué ne me semble pas en soi admirable, il est encore moins critiquable en tant que tel. Par ailleurs, il n’est pas question d’embrigader un écrivain, quel qu’il soit, sous la bannière tricolore. Que la France revendique Zidane ou Manaudou, passe encore, mais vous vous voyez beugler votre satisfaction sur les Champs Elysées parce que le Nobel français a foutu la pâtée à son rival américain – Philip Roth, dont le nom circulait avec insistance ?
Il est vrai cependant que Le Clézio est certainement moins français que Roth n’est américain. Raison pour laquelle, sans doute, une petite dinde s’est crue autorisée à déclarer sur France Inter, que le premier, lui, était un vrai écrivain. Non, vous n’avez pas la berlue. Moi, Marie Colmant, spécialiste de la branchouillitude vintage et de l’impertinence à deux balles, je vous le dis, Philip Roth, c’est de la daube. Et Dostoïevski, c’est écrit au manche de pioche ?
Le dialogue entre l’animateur de l’émission, Vincent Josse, et sa subversive chroniqueuse mérite d’être restitué :
– Alors Marie, le Nobel de Le Clézio, ça vous a fait plaisir ?
– Oui, je ne vois pas pourquoi je bouderais mon plaisir.
– Dîtes-nous en un peu plus…
– Je ne vais pas rentrer (sic) dans les détails… (on comprend qu’elle n’a pas lu une ligne de Le Clézio). Non, je vais vous dire (en marquant un petit silence pour montrer qu’elle s’apprête à dire un truc vachement courageux) : Philip Roth, j’ai toujours trouvé ça surcoté.
Oui, Mesdames et Messieurs, ouvrez les yeux, Philip Roth est surcoté. Si vous avez du Roth chez vous, vendez ! Encore un coup des Américains pour nous fourguer leurs junk bonds. Mais ne vous faites pas rouler dans la farine, comme dirait PPDA il n’est pas bankable le Roth. (Tant que vous y êtes, si vous avez du Joseph Roth, bazardez aussi, c’est poussiéreux tout ça).
Josse (qui est plutôt talentueux et pas ramenard) devait être trop abasourdi pour réagir. La bécasse qui ne doute de rien a profité de son silence pour proférer une dernière ânerie.
– Alors c’est vrai, je suis contente que cette fois, le Nobel aille à un vrai écrivain.
Et moi, j’étais contente de ne pas l’avoir sous la main parce que j’avais une furieuse envie de lui tirer les cheveux en l’obligeant à demander pardon, cette Verdurin des ondes. Or, cette insignifiante vaniteuse n’a fait que répéter les niaiseries débitées dans un langage plus châtié par le secrétaire permanent de l’Académie Nobel, Horace Engdahl. À Cannes, Sean Penn avait entendu récompenser un film « conscient de la souffrance du monde ». L’honorable imbécile nommé Engdahl trouve, pour sa part, que « les écrivains américains composent des œuvres trop repliées sur les Etats-Unis et ne participent pas au « grand dialogue » de la littérature ». Les méchants ! En plus, je parierais qu’ils refusent d’écrire sur du papier recyclé.
C’est fou comme les rebelles peuvent se révéler normatifs. Au moins savons-nous désormais reconnaître un bon film et un bon livre. Si l’œuvre que vous avez entre les mains ne participe pas « au grand dialogue de la littérature », si elle pue le terroir, vous perdez votre temps. Il va de soi qu’un écrivain africain qui évoquerait son village ne serait pas « replié sur lui » mais « héritier de l’exil ». Alors, ce n’est pas de sa faute, à Le Clézio, s’il a exactement le profil du job. Sachez en effet que cet « écrivain cosmopolite, qui partage aujourd’hui son temps entre Nice, le Mexique, l’île Maurice et d’autres horizons a étudié à Bristol et à l’université de Londres aussi bien qu’au Collège littéraire universitaire de Nice ». Mieux encore, il a en 1967 effectué son service militaire en Thaïlande, au titre de la coopération, mais « a été expulsé pour avoir dénoncé la prostitution enfantine ». Si l’on ajoute à ce tableau immaculé qu’il a, durant quatre ans, étudié la vie des Indiens, au Panama, on comprend que les Nobel n’ont pas récompensé une œuvre, mais un héros de notre époque, une sorte de croisement entre Lawrence d’Arabie, Bernard Kouchner et Mère Térésa. Encore un peu et ils se présenteront comme l’académie alter-Nobel.
L’honneur est sauf – c’est bien un citoyen du monde qui a été honoré. Certes, il se trouve encore quelques réacs pour penser qu’un écrivain, serait-il tourné vers le grand large, habite une langue et par conséquent une culture. C’est qu’ils n’ont pas encore compris que le grand métissage des langues et des cultures rendra bientôt obsolètes ces vieilles distinctions. On pourrait aussi faire remarquer à tous ces adorateurs du déracinement et contempteurs du « repli sur soi » que le cosmopolitisme a partie liée avec la culture française, mais ce serait déjà manifester un chauvinisme coupable. Remarquez, le choix judicieux de nos Fenouillards suédois a permis à la presse de s’enthousiasmer sans que l’on puisse l’accuser d’être cocardière. Toutes nos gazettes ont donc glosé sur l’écriture nomade, la culture du métissage et la dénonciation de l’Occident qui caractériseraient la prose leclézienne. Dans Le Monde, Patrick Kéchichian a salué le « Nobel de la rupture » (et Claude Simon, c’était quoi au fait ?). Le Clézio, a-t-on pu lire dans Libération, est bel et bien ce qu’en disent les jurés, « un nomade, jamais là où on l’attend, conquis par les cultures non occidentales, attaché à défendre les plus fragiles, un type bien, avec des antennes de poète. Mais il est aussi un romancier simplement fraternel, à la prose accessible, séduisante sans renoncer à la complexité ». Gageons que Le Clézio n’est pas dupe de ces fadaises et qu’il s’amuse du malentendu qui lui vaut d’être honoré. Et retenons pour notre gouverne que désormais, un grand écrivain est un type bien. On en a fait du chemin, depuis Baudelaire et Céline.
Négation de négation
Invité dimanche de l’émission Ripostes, Dominique de Villepin a souhaité mettre les choses définitivement au point sur ses relations avec le président. A Serge Moati qui lui demandait s’il avait demandé le ministère des Affaires étrangères à Nicolas Sarkozy comme la rumeur le laissait entendre, Dominique de Villepin a répondu : « A aucun moment, je n’ai rien sollicité. » Cela signifie-t-il qu’à tout moment il a sollicité quelque chose ? On a compris qui alimentait en France la rumeur politique[1. « Jamais on ne trouvera ma main dans la moindre rumeur », a également déclaré l’ancien Premier ministre sur le même plateau. La main, ah ça non. Mais le reste…]. Ce n’est pas Dominique de Villepin, mais ses lapsus linguae et ses fautes de français.
Martti Ahtisaari, prix Nobel de la quoi ?
La secte des Imprononçables a encore frappé. Avec une habileté qui lui est coutumière et une discrétion si achevée qu’elle n’éveillera jamais les soupçons ni de Thierry Meyssan ni de Dan Brown. C’est une société secrète qui manœuvre au long cours pour porter au devant de la scène internationale des personnalités dont le patronyme doit être lu une vingtaine de fois avant d’être prononcé. Elle est composée d’anciens présentateurs de journaux télévisés réunis par une sournoise et mesquine idée de la vengeance. Au cours des dernières années, leur plus brillant coup fut assurément l’élection de la présidente islandaise, Vigdís Finnbogadóttir.
Aucun journaliste de la presse parlée et filmée ne sortit indemne de cette épreuve. Même à Reykjavik, le présentateur vedette de Stöð 2 trébucha sur le nom du nouveau chef d’Etat, sans jamais s’en relever. Comme aucun être sensé ne tenait à ce que le réseau hertzien mondial ressemblât à la salle d’attente d’un orthophoniste, on prit, sans se concerter, la sage décision de ne plus traiter aucune information d’origine islandaise. Durant les seize années du mandat de Vigdís Finnbogadóttir et alors qu’elle était la première femme élue démocratiquement à la tête d’un Etat, l’Islande disparut de la surface du globe médiatique.
Cette année, les Imprononçables sont parvenus à convaincre le Parlement norvégien d’attribuer le prix Nobel de la paix à Martti Oiva Kalevi Ahtisaari, dont le seul mérite demeure de n’avoir pas déclenché de troisième guerre mondiale alors qu’il était diplomate. Les admirateurs finlandais de notre nouveau prix Nobel voudraient bien qu’on reconnaisse à leur champion une autre qualité : avoir quitté les médiations auxquelles il participait en Bosnie en 1993 pour se lancer dans la campagne présidentielle finlandaise. Ils n’ont pas tout à fait tort au fan club de Martti Ahtisaari : faire passer sa carrière personnelle avant la résolution d’un conflit est une manière de concourir avec ardeur à la paix entre les nations.
Si, dans les années 1930, Aristide Briand et Gustav Stresemann avaient décidé de se consacrer à la vie politique de leur pays respectif au lieu de manigancer un hypothétique rapprochement franco-allemand, cela nous aurait peut-être épargné la deuxième Guerre mondiale. On sait à Stockholm et dans ses environs qu’un diplomate qui commence à vouloir s’occuper des relations entre les Etats est un va-t-en-guerre. Si vis pacem, para bellum. Le contraire est vrai aussi : si tu veux la guerre, prépare la paix. Cela, Martti Ahtisaari l’a compris et, n’ayant jamais voulu concourir par lui-même à la paix, il mérite comme nul autre ce Nobel.
Enfin, « comme nul autre » : il ne faut pas exagérer. Il a fallu l’intervention et les manigances discrètes des Imprononçables pour que Martti remporte son prix. Sinon, nul doute que le Nobel aurait été attribué à Ingrid Betancourt qui, elle aussi, a le mérite de n’avoir jamais rien fait pour la paix dans le monde.
Las, les Imprononçables sont les plus forts. La déception est amère à la Fédération internationale des Comités Ingrid Betancourt : « C’est une très mauvaise nouvelle », a même déclaré leur responsable lorsqu’il a appris que c’était l’autre nase de Finlandais qui avait été choisi. Un type totalement inconnu et absolument pas télégénique.
Nous n’avons pas le droit de désespérer Betancourt, comme le disait Sartre ! Dans le grand et finnois malheur qui s’abat sur eux, il reste à ses supporters un pis-aller. Aller faire le siège d’Edmonde Charles-Roux en hurlant à ses octogénaires oreilles : « Le Goncourt pour Betancourt ! »
Photo de Une : Martti Ahtisaari au Forum de Davos en 2000, World Economic Forum, flickr.
Et ta sœur(e) !
Le long et inintéressant article que Clarisse Fabre a publié dans Le Monde de ce samedi sur l’annexion problématique de la MC 93 par la Comédie-Française commence ainsi : « Est-ce un désaveu pour Muriel Mayette, administrateur général de la Comédie-Française » et se termine comme ça : « On ne peut pas accepter une annexion ! », a souligné la metteure en scène Ariane Mnouchkine. » Pourquoi Ariane est-elle metteure en scène et Muriel n’est-elle pas administrateure ni donc générale, il faudra penser à le demander à la correcteure.
Le Clézio, écrivain dégagé
Depuis que l’on a décidé que dix-huit Suédois devaient se réunir chaque année à Stockholm pour faire autre chose que diriger le conseil d’administration d’Ikea et déposer sur les épaules d’un écrivain qui n’avait rien demandé un prix qui a fait chavirer bien des têtes, la France s’est taillée la part du lion. Pas moins de quatorze prix Nobel placent le pays à la tête du palmarès de ce que Goethe désigna le premier sous le nom de Weltliteratur (littérature mondiale) et qu’Etiemble passa sa vie à théoriser sans toutefois jamais, de son propre aveu, y parvenir.
Ne poussons pourtant pas trop vite de cocorico. Les jeux pourraient bien être pipés d’entrée. Pour trois raisons au moins. La première est que la Svenska Akademien, fondée par Gustave III, est calquée sur le modèle de l’Académie française, dont le fort n’est pas la littérature mais le dictionnaire – cela relativiserait bien des choses si l’Académie suédoise ne comptait dans ses rangs serrés un écrivain comme Torgny Lindgren, auquel il ne sera jamais accordé de Nobel puisque c’est lui qui malheureusement les accorde. La deuxième raison est que l’affaire du Nobel commence comme l’histoire de France : avec un vase cassé – ce n’était certes pas celui de Clovis, mais le non moins célèbre Vase brisé de Sully Prudhomme, premier prix Nobel de littérature[1. Enfants des écoles, laissez Guy Môquet en paix et ânonnez après moi :
Le vase où meurt cette verveine
D’un coup d’éventail fut fêlé ;
Le coup dut l’effleurer à peine,
Aucun bruit ne l’a révélé.
Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D’une marche invisible et sûre
En a fait lentement le tour.
Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s’est épuisé ;
Personne encore ne s’en doute,
N’y touchez pas, il est brisé.]. Enfin, Pierre Lepape nous l’a rappelé dans un remarquable essai, la France demeure, par-dessus tout, le pays de la littérature[2. Pierre Lepape, Le pays de la littérature, Grasset, 2003. Entre nous, Lepape a toujours raison : cela s’appelle le dogme de l’infaillibilité pontificale.]. Comme l’Israël biblique a été choisie par Dieu pour connaître Son dessein, la France aurait été élue de la littérature pour l’accomplir et la parfaire. Dès lors que naît la langue française, lorsque Charles le Chauve et Louis le Germanique se prêtent serment d’assistance mutuelle en février 842 à Strasbourg, tout ce qui est politique devient, dès lors, littéraire et tout ce qui est littéraire devient politique.
Quel pays autre que la France aura vu sa représentation nationale se disputer sur les écrits d’un philosophe jusqu’à en venir aux poings ? Depuis le transfert des cendres de Jean-Jacques au Panthéon en 1794 jusqu’au tout début de la Grande Guerre, c’est-à-dire tout au long du XIXe siècle, le monde politique français s’écharpe à rythme régulier pour savoir si l’auteur du Contrat social est, comme l’affirmait Lakanal, l’inspirateur de la Révolution. La classe politique française est sens dessus dessous : on voit des hommes de droite se rallier à la gauche jacobine pour défendre Rousseau, tandis que Jaurès n’a aucun mot assez dur pour le condamner. Oui, la littérature est en France un sujet politique, tout comme la politique est un sujet littéraire. Sujets passionnants pour lesquels il n’est jamais de baïonnettes assez aiguisées.
Mais tout cela ne s’entend que si l’on adopte le point de vue romantique : tout ce qui est politique est littéraire, tout ce qui est littéraire doit être politique – accommodation de la formule par laquelle Robespierre inventa, selon Arendt, le totalitarisme : « Tout ce qui est moral est politique, tout ce qui est politique doit être moral. » De la même manière que la France a appris à faire correctement la Révolution et la Terreur au reste du monde, elle lui a appris ce qu’était la littérature. Une longue lignée court depuis 1789 pour jalonner l’histoire du monde : 1917, 1933, 1949… Moscou, Berlin, Pékin, leur héritage – n’en déplaise au René Char des Cahiers d’hypnos – est précédé d’un testament complété de multiples codicilles. Il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, les écrivains français soient les chouchous du Nobel de littérature.
Seulement, les Académiciens suédois ne sont pas romantiques. Le pays est pacifique au point de ne pas avoir fait la guerre depuis 1814. Face aux choses du monde, il exhibe depuis près de deux cents ans une neutralité qui siérait à tout citoyen helvétique. Et si l’on regarde de près la liste des quatorze Nobel français depuis 1901, on a devant soi un tableau assez fidèle du principe qui guide l’Académie suédoise : ce que Hannah Arendt appelait dans La Condition de l’homme moderne, la vita contemplativa, une manière de dégagement et d’abstention, de retrait et de neutralité. Dans tout le XXe siècle, qui fut le siècle de la vita activa, les Nobel choisirent Sully Prudhomme, Frédéric Mistral, Romain Rolland, Anatole France, Henri Bergson, Roger Martin du Gard, André Gide, François Mauriac, Albert Camus, Saint-John Perse, Claude Simon et Gao Xingjian. Aucun de ces écrivains ne peut être accusé d’activisme politique effréné ni même d’engagement public outrancier. Et même, en 1964, lorsque les Nobel désignent Jean-Paul Sartre comme lauréat, celui-ci refuse d’être « réifié » ou, si vous préférez, « rangé au magasin des accessoires ».
Qu’on regarde un peu le palmarès du prix Nobel de littérature de l’immédiate après-guerre. En 1945, l’Académie suédoise accorde le prix à Gabriela Mistral, diplomate, féministe et poétesse, quelqu’un en somme d’irréprochable mais d’un peu éloigné et de détaché des deux ou trois bricoles qui étaient advenues au monde civilisé au cours des précédentes années. En 1946, c’est Hermann Hesse qui, naturalisé suisse et immunisé par conséquent contre la deutsche Vergangenheit, est distingué. En 1947, c’est André Gide qui, malgré son Retour d’Urss, professe une foi en « l’intellectuel dégagé de l’actualité ». C’est qu’on préfère tenir,quand on est à la Svansken, Gide et Romain Rolland comme des apôtres du veule renoncement. Dans ces années-là, où tout se cristallisait, Malraux ou Gary étaient des écrivains potablement nobélisables. Le problème est qu’ils avaient – ou presque – porté les armes. La neutralité et le dégagement ne pardonnent pas.
En 2004, Elfriede Jelinek, qui reçoit le Nobel de littérature sans juger bon de se déplacer jusqu’à Stockholm pour le recevoir, envoie une cassette vidéo à l’Académie suédoise dans laquelle elle déclare : « Evidemment, en Autriche, on voudra exploiter l’honneur qui m’est fait, mais il faut rejeter cette forme de réclame. » Il n’y a pas ici à l’œuvre que la critique du provincialisme autrichien qui est la latitude des écrivains viennois depuis Thomas Bernhard. Il y a, surtout, le refus de la territorialisation, de la localisation, de la détermination national geographic de la littérature. L’idée que l’écrivain est apatride est somme toute assez française. Elle nous vient du Projet d’un traité sur l’histoire écrit en 1714 par Fénelon : « Le bon historien n’est d’aucun temps ni d’aucun pays » et mise au goût du jour par Fustel de Coulanges en 1870. Cela étant, ce fut Mommsen – qui professait à peu de choses près la thèse inverse – qui reçut en 1902 le prix Nobel de littérature. Et pas Fustel. Mais il faut dire qu’à l’époque, après avoir célébré le génie de Sully Prudhomme, la neutre Académie suédoise cherchait un Allemand pour compenser.
Aujourd’hui, que penser de Jean-Marie Gustave Le Clézio ? Qu’il a un prénom trop long. Certes. Mais ce Nobel lui va comme un gant. Il est le prototype de l’écrivain post-moderne, entièrement dévoué à la littérature. Sa vèc, pour remployer l’expression de Jan Patočka[3. Jan Patočka, L’écrivain et son objet, traduit par Erika Abrams. Paris, POL, 1990.], c’est la littérature et rien d’autre. Il le fait bien. Excellemment même. Du Procès verbal à L’Africain, quelque chose se passe chez lui qui a rapport avec la question de la littérature, comme dirait mon vieux maître, Philippe Lacoue-Labarthe. N’empêche. N’empêche que nous avons deux écrivains en France qui ont des œuvres derrière eux (pardon pour les autres) : Le Clézio et Sollers.
Pourquoi Philippe Sollers n’aura jamais le prix Nobel de littérature ? Parce qu’il a l’heur de s’intéresser au reste du monde et à considérer que la littérature, quoi qu’il en dise et quoi qu’il s’en défende, reste, en France, un geste politique. Lorsque, dans Le Monde, il écrit un article comme on ne fait plus, justifiant le choix de Le Clézio par le rejet d’une France moisie à Vichy et pourrie à Moscou, il brûle, notre Philippe Sollers national. Il brûle. Mais il oublie Pékin.
Que saint Jürgen Habermas me pardonne si je cite un vil lecteur de Heidegger – quoi ! comment ose-t-il und so weiter ? –, mais le plus allemand et le plus heideggérien des philosophes qui soit, Peter Sloterdijk, s’étonne toujours lorsqu’il rend visite à des amis français que leur intérieur ressemble – ou tente de ressembler – à un musée. Et si nous avions en France l’idée de faire littérature et politique comme si nous vivions dans un musée ? Et si nous faisions comme si le romantisme politique était encore un genre littéraire ? Et si nous faisions comme si la France ne s’était pas retirée de la marche du monde ? Cela se peut – on le déplore. Mais hors les murs de ce musée imaginaire se trouve assurément, comme un prophète mal assuré, JMG Le Clézio.



